‹ Le décaméron; (volume 3)Chapitre 13 sur 21 · II · texte numérisé non relu

II

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« bien fait que tu le fusses encore davantage. — » Et voyant qu'il n'y avait plus moyen d'être changée de jeune femme en jument, elle se rhabilla mélancolique et toute marrie. Quant à compère Pierre, il s'en tint à son âne, ainsi qu'il en avait l'habitude, pour faire son métier. Il s'en alla avec maître Jean à la foire de Bitonto, et plus jamais il ne requit de lui semblable service. — »

Combien on rit de cette nouvelle, mieux comprise des dames que Dioneo ne voulait, celui-là sq l'imagine qui en rira encore lui-même. Mais la nouvelle étant finie et le soleil commençant déjà à tiédir, la reine reconnut que la fin de son pouvoir était venue. S'étant levée, elle ôta la couronne de dessus sa tête et la mit sur celle de Pamphile, le seul de tous qu'il restât à honorer d'un tel honneur. Puis elle dit en souriant : « — Mon seigneur, grande charge t'incombe, étant, à défaut de moi et des autres qui ont déjà tenu la place que tu tiens, le dernier à être Roi. Pour quoi, Dieu te prête sa grâce, comme il me l'a prêtée. — » Pamphile, ayant joyeusement reçu cet honneur, dit : « — Votre mérite et celui de mes autres sujets, fera que je m'en tirerai moi-même avec gloire, comme les autres* — » Et, suivant l'habitude de ses prédécesseurs, ayant réglé avec le sénéchal toutes les choses opportunes, il se retourna vers les dames qui attendaient et dit : « — Amoureuses dames, la discrète Emilie, qui a été nott*e reine d'aujourd'hui, pour rendre quelque tepos à vos forces, vous donna la permission de pstrlei* de ce qui vous plairait le plus. Pour quoi, comme vous êtes déjà reposées, je juge qu'il est bon de revenir à notre règlement ordinaire ; et je veux que demain chacune de vous songe à raisonner sur ceci, à savoir, ceux qui, par libéralité ou munificence, ont fait œuvre d'amour ou autre. Ce disant et faisant^ vos esprits sans aùcuii doute se sentiront tout dispos

à opérer yaillamment. Car c'est ainsi que notre vie, qui ne peut être que brève dans un corps mortel, se perpétuera grâce à la renommée louangeuse ; laquelle l-enommée, quiconque ne sert pas seulement son ventre, comme les bêtes font, doit non-seulement désirer, mais poursuivre de tous ses efforts et travailler en conséquence. — » Le raisonnement plut à la joyeuse compagnie. Avec licence du nouveau roi, elle se leva toute de l'endroit où elle était assise, et se livra à ses jeux accoutumés, chacun allant là où son désir l'attirait le plus. Et ainsi ils firent, jusqu'à l'heure du dîner où ils se rendirent en fête, et où ils furent servis avec célérité et avec ordre. A la fin du repas, ils se levèrent pour baller comme d'habitude, et après qu'on eut chanté peutêtre mille chansons, plus plaisantes de paroles que remarquables comme chant, le roi commanda à Néiphile d'en chanter une en son nom. Celle-ci, d'une voix claire et joyeuse, sans se faire prier et sans retard, commença ainsi :

Je suis toute jeunette et ^volontiers

Je me réjouis et je chante, en la saison nouvelle, Merci d'amour et de douces pensées.

Je vais par les vertes prairies, regardant Les fleurs blanches, jaunes et vermeilles, Les roses sur Jes buissons et les lis blancs ; Et je les compare toutes, tant qu'elles sont, Au visage de celui qui, m'aimant, M'a prise et me gardera toujours, comme celle Qui n'a d'autre pensée que de satisfaire ses désirs.

Et si parmi elles j'en trouve une qui soit,

A ce qu'il me semble, bien semblable à lui, Je la cueille et je la baise, et je lui parle; Et, comme je sais, je lui ouvre

S76 LB DliOAHÉBON.

Toute mon âme et ce que mon cœur désire. Puis, avec les autres, j'en fais une guirlande, Que je lie de mes cheveux blonds et légers.

Et ce même plaisir que la fleur naturelle Fait éprouver aux yeux, je l'éprouve Gomme si je voyais la personne même Qui m'a allumé de son doux amour.

Ce que son parfum me fait éprouver, Je ne puis l'exprimer avec la parole, Mais mes soupirs en sont un vrai témoignage.

Ils ne s'échappent jamais de ma poitrine

Gomme ceux des autres femmes, âpres ni pesants ;

Mais ils sortent tièdes et suaves,

Et s'en vont à mon amour

Qui, sitôt qu'il les sent, vient de lui-même

Me donner soulagement, et arrive juste au moment

Où je suis prête àm'écrier : ah I viens, ne me désespère pas !

Le roi et toutes les dames' applaudirent beaucoup la chanson de Néiphile ; après quoi, la nuit étant déjà fort avancée, le roi commanda que chacun allât se repos er jusqu'au jour.

La neuvième journée du Décàmêron finie, commence la dixième» dans laquelle, BOUS le gouvernement de Pamphile, on devise de ceux qui, par libéralité ou par munificence, ont fait œuvre d'amour ou autre.

Certains nuages à l'occident étaient encore vermeils, ceux de l'orient étant déjà à leurs extrémités resplendissants comme For, à cause des rayons solaires qui, étant plus proches d'eux, les frappaient, quand Pamphile s'étant levé, fit appeler les dames et ses compagnons. Tous étant venus, après avoir délibéré avec eux où ils pourraient aller prendre leurs ébats, il se mit en marche à leur tête, accompagné de Phiiomëne et de Fiammetta, tous les autres venant après ; et tout en devisant longuement entre eux de ce qu'ils allaient faire ce jour-là, ils se promenèrent longtemps. Après avoir fait une grande promenade, le soleil commençant à être déjà trop chaud , ils retournèrent au palais, et là, les bouteilles ayant été mises à rafraîchir autour de la claire fontaine, ceux qui en eurent envie purent boire ; puis, ils allé* rent se délasser sous les plaisants ombrages du jardin. Enfin, quand ils eurent mangé et dormi, comme d'habitude,

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ils se réunirent où cela plut au roi, et celui-ci ordonna à Néiphile de dire la première nouvelle, ce qu'elle commença joyeusement ainsi :

NOUVELLE I

Ua chevalier sert le roi d'Espagae. Il croit en être mal récompensé, sur quoi le roi lui prouve que ce n'est pas sa faute mais bien celle de sa mauvaise fortune; puis il lui fait de magnifiques présents.

« — Honorables dames, je dois considérer comme une grandissime faveur que notre roi m'ait choisie pour parler la première sur une si belle chose que la munificence, laquelle, de même que le soleil est la beauté et Tornement du ciel tout entier, est la clarté et la lumière de toutes les autres vertus. Je dirai donc à ce sujet une petite nouvelle, très belle à mon avis, que certainement il ne pourra qu'être utile de se rappeler.

« Il faut donc que vous sachiez que, parmi les autres valeureux chevaliers qui ont été depuis longtemps en notre cité, il y en eut un, le meilleur peut-être, messer Ruggieri de' Figiovanni, lequel, riche et de grand coeur, et voyant que, vu la manière de vivre et les mœurs de la Toscane, il ne pourrait, s'il y demeurait, faire peu ou pas du tout montre de sa vaillance, prit le parti d'aller pendant quelque temps auprès d'Alphonse, roi d'Espagne, dont le renom de vaillance dépassait celui de tous les autres seigneurs de ce temps. Fort honorablement pourvu d'armes, de chevaux et de serviteurs, il s'en alla le trouver en Espagne, où il fiit gracieusement reçu par le roi. Messer Ruggieri demeurant donc là, et vivant d'une façon splendide, accomplissant de

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meneilleuses choses en faits d'armes, se fit bientôt cannaître pour un vaillant. Il y avait déjà un certain temps qu'il y était, lorsqu'ayant fort observé la manière d'agir du roi, il lui sembla voir que celui-ci donnait tantôt à l'un tantôt à l'autre, et assez peu discrètement, châteaux, villes et baronnies, à des gens en un mot qui en étaient peu dignes ; et pour ce qu'on ne lui donnait rien à lui qui connaissait ce qu'il valait, il pensa que sa renommée en était fort diminuée ; pour quoi il résolut de partir et demanda congé au roi. Le roi le lui accorda, et lui donna une des meilleures mules qu'on eût jamais chevauchées, voire la plus belle, laquelle, vu le long chemin qu'il avait à faire, fut fort prisée par messer Ruggieri. Après quoi, le roi ordonna à un sien familier très discret, de s'arranger du mieux qu'il lui semblerait pour chevaucher de compagnie avec messer Ruggieri, de façon qu'il ne parût pas être envoyé par le roi, et d'écouter tout ce qu'il dirait afin de pouvoir le lui redire, puis le lendemain de lui commander de retourner vers le roi. Le familier, ayant épié le moment où messer Ruggieri sortait de la ville,, lui tint fort adroitement compagnie, lui donnant à croire qu'il se dirigeait vers l'Italie.

(( Messer Ruggieri chevauchant donc sur la mule que le roi lui avait donnée, et parlant de choses et d'autres, comme la troisième heure approchait, dit : « — Je crois que nous « ferons bien de laisser pisser nos bêtes. — » et les ayant fait entrer dans une étable, elles pissèrent toutes, sauf la mule. Pour quoi, ayant repris leur marche, et l'écuyer étant toujours attentif aux paroles du chevalier, ils arrivèrent vers une rivière, où, leurs bêtes s'étant mises à boire, la mule pissa. Ce que voyant, messer Ruggieri, il dit : « — Eh ! que « Dieu te confonde, vilaine bête, car tu es comme le Sei- « gneur qui t'a donnée à moi. — » Le familier retint ces

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paroles, et bien qu*en cheminant tout le long de la journée aTec lui, il en recueillît beaucoup d'autres, il ne lui en entendit dire aucune autre qui ne fût à la louange du roi; pour quoi, le lendemain, étant monté à dieval, et le chevalier se disposant à continuer sa route Tei'sla Toscane, le familier lui fit commandement du roi d'avoir à rebrousser chemin, ce quemesser Ruggieri fit incontinent.

« Le roi, après avoir appris ce qu'il avait dit à propos de la mule, le fit appeler, Taccueillit d'un air joyeux, et lui demanda pourquoi il l'avait comparé à sa mule, ou plutôt pourquoi il avait comparé sa mule à lui. Messer Ruggieri d'un air ouvert lui dit : « — Mon seigneur, parce que vous « lui ressemblez, attendu que comme vous donnez quand il « ne le faut pas et ne donnez pas quand il le faudrait, ainsi elle « n'a point pissé là où il l'aurait fallu et a pissé là où il ne « fallait pas. — » Le roi dit alors : « — Messire Ruggieri, « si je ne vous ai pas donné comme je l'ai fait à beaucoup « d'autres qui ne sont rien en comparaison de vous, cela « n'est point advenu parce que je ne vous avais pas reconnu « pour un vaillantissime chevalier, digne de grandes récom- « penses, mais c'est votre fortune qui a fauté en cela et non « moi, ne m'ayant point permis de vous récompenser ; et je « vous montrerai manifestement que je dis vrai. — » A quoi messer Ruggieri répondit : u — Mon seigneur, je ne me suis « point fâché de n'avoir reçu aucune récompense de vous, « pour ce que je ne désirais pas une récompense afin de de- « venir plus riche, mais de ce qu'en aucune circonstance « vous n'ayez rendu témoignage de ma valeur. Néanmoins, « je tiens votre excuse pour bonne et honnête, et je suis « prêt à voir ce qu'il vous plaira de me montrer, bien que je « vous croie sans avoir besoin de preuves. — »

« Sur ce, le roi l'ayant mené dans une grande salle où,

selon ses ordres, on avait porté deux grands coffres fermés, lui dit, en présence d'un grand nombre de personnes : « « — Messire Ruggieri, dans l'un de ces coffres est ma « couronne, le sceptre royal et le globe, ainsi que nombre de « belles ceintures à moi, des colliers, des anneaux etd'au- « très bijoux que je possède ; l'autre est plein déterre. Pre- « nez-enun, et quel que soit celui que vous aurez choisi, il « sera à vous, et vous pourrez voir qui a été injuste envers « votre vaillance, de moi ou de votre fortune. — » Messer « Ruggieri, voyant que cela plaisait ainsi au roi, choisit un des coffres que le roi ordonna d'ouvrir, et il se trouva que c'était celui qui était plein de terre. Sur quoi, le roi dit en riant : « — Vous pouvez bien voir, messire Ruggieri, que ce « que je vous ai dit de votre fortune est vrai; mais certes, « votre valeur mérite que je corrige son influence maligne. « Je sais que vous ne désirez point devenir Espagnol, et pour « ce je ne veux pas vous donner ici ni château ni ville, mais « bien le coffre que la fortune vous a empêché d'avoir; en « dépit d'elle, je veux qu'il vous appartienne, afin que vous « puissiez l'emporter dans votre pays, et vous glorifier parmi « vos compatriotes de mes dons faits en témoignage de votre « vaillance. — » Messer Ruggieri prit le coffre, et ayant remercié le roi comme un don si considérable le demandait, il s'en retourna joyeux en Toscane.

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NOUVELLE II

Ghino di Tacco fait prisonnier Tabbé de Giuny et ie guérit d'une maladie d'estomac ; puis il lui rend la liberté. L'abbé, de retour à la cour de Rome, réconcilie Ghino avec le pape Boniface, et le fait nommer prieur de l*hûpital.

La munificence du roi Alphonse envers le chevalier florentin avait déjà été fort approuvée, quand le roi, auquel la nouvelle avait plu beaucoup, ordonna à Elisa de poursuivre. Celle-ci commença aussitôt : « — Délicates dames, qu'un roi se soit montré magnifique, et ait exercé sa munificence en faveur de qui l'avait servi, cela ne peut être que considéré comme une louable et grande chose ; mais que dirons-nous, si on nous raconte qu'un homme d'église a usé d'une admirable munificence vis-à-vis de quelqu'un que personne ne l'aurait blâmé de traiter en ennemi ? Nous dirions que si la munificence du roi^fut vertu, celle de l'homme d'église fut miracle, étant donné qu'ils sont tous plus avares que les femmes, et ennemis jurés de toute libéralité. Et bien que chacun ait naturellement soif de venger les offenses reçues, les hommes d'église, comme cela se voit, quoique prêchant la patience et surtout le pardon des offenses, se laissent aller à la vengeance plus fougueusement que les autres. Laquelle chose, à savoir comment un homme d'église se montra magnifique, vous pourrez apertement voir dans ma nouvelle que voici :

« Ghino di Tacco, homme fameux pour sa férocité et ses brigandages, ayant été chassé de Sienne et devenu l'ennemi des comtes de Santa Fiore, fit révolter Radicofani contre l'Eglise de Rome, et s'étant étabU dans cette ville, il faisait dé-

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trousser par ses satellites quiconque passait dans les en\irons.Or, Boniface VIII étant pape à Rome, Fabbé de Gluny s'en vint à sa cour. C'était, à ce que Ton croit, un des plus riches prélats du monde. Le séjour de la cour lui ayant gâté Festomac, les médecins lui conseillèrent d'aller aux bains de Sienne et lui dirent qu'il y guérirait sans faute. Pour quoi, le pape l'y ayant autorisé, il se mit en route avec un grand train de bêtes de somme, de chevaux et de serviteurs, sans se soucier de ce qu'on disait de Ghino. Celui-ci apprenant sa venue, tendit ses rets, et sans laisser échapper le plus petit domestique, il enferma l'abbé, avec toute sa suite et tout son équipage dans un endroit fort resserré. Cela fait, il envoya vers Fabbé un des siens — le plus instruit — qui lui dit très courtoisement de sa part, de lui faire le plaisir de descendre dans le château de Ghino. Ce qu'entendant l'abbé, il répondit tout furieux qu'il n'en voulait rien faire, n'ayant rien à voir avec Ghino ; mais qu'il continuerait sa route et qu'il voudrait bien voir qui l'en empêcherait. L'ambassadeur, lui parlant d*un air humble, dit : « — Messire, vous êtes venu « en un lieu, où, hors la colère de Dieu, nous ne craignons « rien, et où les excommunications et les interdictions sont « elles-mêmes excommuniées, et pour ce, vous ferez mieux « de satisfaire Ghino« — » Pendant cet entretien, l'endroit avait été complètement cerné par les soudards ; pour quoi, Fabbé se voyant pris avec tous les siens, s'achemina d'un air de dépit vers le château, en compagnie de Fambassadeur et suivi de toute sa troupe et de ses bagages. Dès qu'il fut descendu de cheval, on l'installa seul, sur l'ordre de Ghino, dans une petite chambre du palais, très obscureet mal commode, et tout le reste de sa suite fut assez bien logé, chacun selon sa qualité, dans le château ; quant aux chevaux et aux bagages, ils furent mis en sûreté^ sans qu'on y touchât rien.

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« Cela fait, Ghino s'en alla trouver Tabbé et lui dit : « — Messire, Ghino, dont vous êtes Thôte, vous envoie prier « de vouloir bien lui dire où vous alliez et le motif de votre « voyage. — » L*abbé qui, en homme sage, avait un peu rabattu de sa fierté, lui dit où il allait et pourquoi. Ce qu'ayant ouï Ghino, il le quitta et résolut de le guérir sans bains. Ayant fait entretenir continuellement dans la petite chambre un grand feu, et Tayant fait bien garder, il ne retourna vers Tabbé que le lendemain matin, et sur une serviette très blanche il lui porta deux tranches de pain rôti et un grand verre de. vin blanc de Comiglia, du même qui appartenait à Tabbé, et il lui parla ainsi : « — Messire, quand Ghino était « plus jeune, il étudia la médecine et il dit qu'il a appris a qu'il n'y a pas de meilleur remède pour le mal d'estomac « que celui qu'il vous fera et dont ce que je vous apporte est « le commencement ; et pour ce, prenez-le, et réconfortez- « vous. — » L'abbé qui avait plus faim qu'envie de causer, mangea le pain et but le vin blanc, bien qu'il le fît d'un air dédaigneux ; puis, tenant nombre de propos hautains, il fit beaucoup de questions, donna beaucoup d'avis, et insista surtout pour voir Ghino. Ce qu'entendant Ghino, il en laissa une bonne part s'en aller en vaine fumée, et répondit au reste fort courtoisement, affirmant qu'aussitôt que Ghino le pourrait il viendrait lui faire visite; cela dit, il le quitta, et ne revint le voir que le lendemain avec la même quantité de pain rôti et de vin blanc. Et de cette façon il le tint pendant plusieurs jours, jusqu'àce qu'il se fût enfin aperçu que l'abbé avait mangé des fèves sèches qu'il avait portées en -secret et qu'il lui avait laissées sans rien dire. Pour quoi, il lui demanda de la part de Ghino comment il lui semblait se trouver de l'estomac; à quoi l'abbé répondit : « — Il me semble que cela « irait bien, si j'étais hors de ses mains; après cela, je n'é-

« prouve pas d'autre envie que de manger, tellement ses re- « mèdes m*ont bien guéri. — »

« Ghino lui ayant en conséquence fait préparer une belle chambre avec ses propres bagages, et ayant fait dresser un grand banquet auquel toute la suite deTabbé devait prendre part, avec un grand nombre de gens du château, s'en alla le trouver le lendemain matin et lui dit-: « — Messire, puisque tt vous vous sentez bien, il est temps de sortir de Finfir- « merie. — » Et l'ayant pris par la main, il le conduisit dans la chambre qu'il lui avait fait préparer, et l'ayant laissé avec ses gens, il alla veiller à ce que le banquet fût magnifique. L'abbé se récréa quelque peu avec ses familiers et leur conta quelle avait été sa vie pendant les jours précédents, tandis qu'eux, au contraire, lui dirent qu'ils avaient été merveilleusement traités par Ghino. Mais l'heure de manger étant venue, l'abbé et tous les autres convives furent abondamment servis de bonnes victuailles et de bons vins, sans que Ghino se fût encore fait connaître. Quand l'abbéeut été ainsi traité de cette façon pendant quelques jours, Ghino après avoir fait mettre tous ses bagages dans une salle, et tous ses chevaux jusqu'au moindre roussin, dans une cour qui se trouvait au-dessous de la dite salle, s'en alla trouver l'abbé et lui demanda comment il se trouvait et s'il se croyait assez fort pour monter à cheval. A quoi l'abbé répondit qu'il était très fort et bien guéri de l'estomac, et qu'il se trouverait tout à fait bien dès qu'il serait hors des mains de Ghino.

« Alors Ghino mena l'abbé dans la salle où étaient ses bagages et toute sa suite, et l'ayant fait approcher d'une fenêtre d'où il pouvait voir tous ses chevaux, il dit : « — Mes- « sire l'abbé, vous saurez que ce n'est point la méchanceté « d'âme qui a poussé Ghino — Jequel je suis — à se faire

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