II
386 LE DECAMÉKON.
« voleur de grands chemins et ennemi de la Cour de Rome, « mais bien sa qualité de gentilhomme, après s'être tu « chassé pauvre de sa maison, et pour défendre sa vie et sa « noblesse contre les nombreux et puissants ennemis qu*il « a ; mais pour ce que vous me paraissez un vaillant sei- « gneur, et bien que je vous aie guéri de Testomac, je « n'entends pas vous traiter comme un autre à qui, le tenant « dans mes mains comme je vous tiens, je prendrais ce que « bon me semblerait de ce qui lui appartiendrait ; j'entends, « au contraire, que, considérant quels sont mes besoins, « vous me donniez vous-même ce que vous voudrez de ce « que vous avez. Tous vos bagages sont ici devant vous, et « de cette fenêtre vous pouvez voir vos chevaux dans la « cour; pour ce, prenez-en une partie, ou prenez tout, « comme il vous plaira ; dès à présent vous pouvez vous en « aller ou rester à votre plaisir. — »
(( L'abbé, étonné d'entendre des paroles si généreuses chez un voleur de grands chemins, et cela lui plaisant beaucoup, sentit soudain tomber sa colère et son dédain qui se changèrent en bienveillance, et devenu en son cœur l'ami de Ghino, il courut l'embrasser en disant : « — Je jure Dieu « que pour gagner l'amitié d'un homme comme désormais je « juge que tu es, je souffrirais une bien plus forte injure que « celle qu'il m'avait semblé que tu m'avais faite jusqu'ici. « Maudite soit la fortune qui t'a contraint à un métier si « condamnable. — » Après quoi, ayant fait prendre parmi ses bagages et ses chevaux le strict nécessaire^ il lui laissa le reste et s'en retourna à Rome;
« Le pape avait su la capture de l'abbé et il en avait été très affligé ; en le voyant, il lui demanda si les bains lui avaient profité. A' quoi l'abbé répondit en souriant : « — Saint Père, j'ai trouvé avant d'arriver aux bains un
« savant médecin qui m*a parfaitement guéri. — » Et il lui raconta comment; de quoi le pape rit beaucoup. L'abbé poursuivit son récit, et, poussé par une pensée généreuse, demanda une grâce. Le pape, croyant qu'il lui demanderait autre chose, promit libéralement de faire ce qu'il demanderait. Alors l'abbé dit : « — Saint-Père, ce que j'entends* « vous demander, c'est que vous rendiez vos bonnes grâces « à Ghino di Tacco, mon médecin, pour ce que, parmi les « autres hommes de valeur que je connaisse, je n'en al « certes jamais rencontré un qui vaille plus ; quant au mal <( qu'il fait, je l'impute beaucoup plus à la fortune qu'à lui- « même ; changez donc cette fortune en lui donnant chose « dont il puisse vivre selon sa condition, et je ne doute pas « qu'en peu de temps vous ne le voyiez tel que je le vois moimême. — » En entendant cela, le pape, qui avait l'âme grande et qui aimait les hommes généreux, dit qu'il le ferait volontiers, si cela était comme il le disait, et qu'il pouvait le faire venir en toute sûreté. Sous la foi de cette parole, Ghino s'en vint donc à la Cour, dès qu'il plut à l'abbé ; et il ne resta guère auprès du pape sans que celui-ci ne le tînt pour un homme de valeur et ne se réconciliât avec lui, et lui donnât un grand prieuré de ceux de l'hôpital dont il l'avait auparavant fait chevalier, charge qu'il conserva toute sa vie pendant laquelle il fut ami et serviteur de la sainte Eglise et de l'abbé de Cluny.
NOUVELLE III
Mitridanes envieux de la générosité de Nathan et étant allé pour le tuer, lui parle , sans le connaitre. Nathan lui indique le moyen d'atteindre son but, et il va
l'attendre, selon ses indications, dans un petit bois, où, Mitridanes l'ayant
reconnu, a honte de son crime et devient son ami.
Il semblait à tous a\oir entendu chose semblable à un miracle, à savoir qu'un homme d'église eût fait œuvre de munificence ; mais après que les belles dames eurent cessé d'en deviser, le roi ordonna à Philostrate de poursuivre. Celui-ci commença sur-le-champ : « — Nobles dames , la munificence du roi d'Espagne fut grande, et celle de l'abbé de Cluny fut chose probablement jamais ouïe auparavant ; mais peut-être ne vous paraîtra-t-il pas moins merveilleux d'apprendre comment un homme, pour user de libéralité envers un autre qui avait soif de son sang et de sa vie, se décida sans rien dire à lui en faire le sacrifice ; ce qu'il aurait mis à exécution si son ennemi avait voulu en profiter, ainsi que j'entends vous le montrer dans ma petite nouvelle. — »
« C'est chose très certaine — si l'on peut ajouter foi aux paroles de quelques Génois et d'autres gens qui vivent en ce pays — que dans certaines parties du Catay fut jadis un homme de noble lignage et riche sans comparaison, nommé Nathan. Cet homme avait un domaine voisin d'une route par laquelle devait passer quasi nécessairement quiconque voulait aller du Ponant au Levant, ou du Levant au Ponant, et comme son âme était grande et généreuse et qu'il voulait le prouver par ses actes, il manda en cet endroit un grand nombre d'artistes, et leur fit construire en peu de temps un
des plus beaux, des plus grands et des plus riches palais qu'on eût jamais vus, et le fit remplir abondamment de tout ce qu'il fallait pour recevoir avec honneur des gentilshommes. Ayant avec lui un nombreux domestique, il y faisait recevoir avec honneur, au milieu des plaisirs et des fêtes, quiconque allait et venait; et il persévéra tellement dans cette louable coutume, que sa renommée fut bientôt connue non-seulement dans le Levant, mais dans quasi tout le Ponant.
« Etant déjà chargé d'ans, sans que pour cela sa générosité se fût lassée, il advint que sa renommée arriva jusqu'aux oreilles d'un jeune homme nommé Mitridanes, habitant d'un pays peu éloigné du sien, lequel, se sentant non moins riche que Nathan, devint envieux de sa réputation et de son mérite, et se proposa de l'annuler ou de l'éclipser par une libéralité plus grande. Ayant fait faire un palais semblable à celui de Nathan, il se mit à faire les plus démesurées libéralités qu'eût jamais faites un autre homme, à quiconque allait où venait par là, et il devint sans conteste en peu de temps très fameux. Or il advint, un jour que le jeune homme était demeuré tout seul dans la cour de son palais, qu'une vieille femme entra par une des portes, lui demanda l'aumône, et la reçut; étant ensuite rentrée par une autre porte, elle reçut encore une nouvelle aumône, et ainsi successivement jusqu'à la douzième ; comme elle revenait une treizième fois, Mitridanes dit : « — Bonne femme, tu es bien « prompte à revenir demander I — » Néanmoins, il lui fit encore l'aumône. La petite vieille, entendant cette réponse, dit : « — 0 générosité de Nathan, combien tu es merveil- « leuse! Je suis entrée par les trente-deux portes qu'a son a palais, comme j'ai fait pour celui-ci, et je lui ai chaque « fois demandé l'aumône; mais il n'a point fait semblant de « me reconnaître et il me l'a toujours donnée ; tandis que je
390 LE DÉCAMÉBON.
« ne suis Tenue ici que treize fois encore, et j'ai été reconnue a et réprimandée. — » Et ce disant, elle partit sans plus revenir.
« Mitridanes, entendant les paroles de la vieille et estimant que ce qu'il venait d'entendre au sujet de la renommée de Nathan diminuait la sienne, s'enflamma d'une rageuse colère, et se mit à dire : « — Malheur à moi I Quand donc (( égalerai-jelalibéralité de Nathan dans les grandes choses, « loin de les dépasser, comme je le cherche, puisque même « dans les plus petites choses, je ne puis en approcher? « Vraiment, je m'efforcerai en vain d'y arriver, si je ne le (( fais disparaître de dessus terre; puisque la vieillesse ne « veut pas se charger de ce soin, il faut que sans plus de « retard mes mains se chargent de cette besogne. — » Et s'étant levé dans cet accès de fureur, sans communiquer son dessein à personne, il monta à cheval avec une suite peu nombreuse, et arriva le troisième jour à l'endroit où Nathan demeurait. Là, ayant ordonné à ses compagnons de faire semblant de n'être point avec lui et de pas le connaître, il leur dit de chercher à se loger jusqu'à ce qu'il leur donnât d'autres ordres.
« Resté seul, et le soir commençant à venir, il rencontra, à peu de distance du beau palais, Nathan qui se promenait seul et sans le moindre vêtement d'apparat. Ne le connaissant pas, il lui demanda s'il pourrait lui enseigner où Nathan demeurait. Nathan lui répondit joyeusement : « — « Mon flls, personne en ce pays ne saurait mieux te l'en- « seigner que moi ; et pour ce, quand il te plaira, je t'y « mènerai. — » Le jeune homme dit que cela lui agréerait fort, mais que, si c'était possible, il ne voulait point être vu ni connu de Nathan. A quoi Nathan dit : « — Et je ferai « encore ainsi, puisque cela te plaît. — » Etant donc des-
DIXIÈME JOUBKIÊE. 391
cendu de cheval, Mitridanes s'en alla jusqu'au beau palais avec Nathan qui se mit à lui tenir la plus plaisante conversation. Là Nathan fit prendre le cheval du jeune homme par un de ses familiers, et s'étant penché vers Toreille de ce dernier, il lui ordonna dljiformer promptement tous les gens de la maison que personne ne s'avisât de dire au jeune homme qu'il fût Nathan ; ce qui fut fait. Quand ils furent dans le palais, il installa Mitridanes dans une magnifique chambre où nul ne pouvait le voir excepté ceux qu'il avait commis à son service, et lui faisant rendre de gi*ands honneurs, il lui tint lui-même compagnie. /
« Pendant qu'il était avec lui, Mitridanes, bien que le révérant comme un père, lui demanda cependant qui il était. A quoi Nathan répondit : « — Je suis un petit serviteur de « Nathan; depuis ma plus tendre enfance j'ai vieilli avec « lui, et il ne m'emploie pas à autre chose qu'à ce que tu « vois; pour quoi, bien que tous les autres se louent beauce coup de lui, je ne puis guère m'en louer pour mon « compte. — » Ces paroles donnèrent à Mitridanes quelque espérance dé pouvoir mettre à exécution son perfide dessein avec plus d'aide et de facilité. Nathan lui demanda à son tour très courtoisement qui il était, et quel motif l'amenait, lui offrant ses conseils et son aide en ce qu'il pourrait. Mitridanes resta un moment sans répondre; enfin, se décidant à se confier à lui, il employa un long détour pour exiger sa parole ; puis, lui demandant aide et conseil, il lui découvrit entièrement qui il était et pour quel motif il était venu. Nathan, entendant ce discours et le cruel dessein de Mitridanes, fut tout bouleversé au fond de lui-même ; cependant, d'un cœur fort et d'un visage ferme, il lui répondit sans trop d'hésitation : « — Mitridanes, ton père était (c gentilhomme, et tu ne veux pas dégénérer, ayant résolu
392 LB DéCAMÉBON.
« une si haute entreprise, à savoir d'être libéral envers « tous ; et je loue très fort Tenvie que tu portes au mérite « de Nathan, pour ce que s'il y avait beaucoup d*entrepri- « ses semblables, le monde, qui est très misérable, devien- « drait bien vite bon. Ton dessein que tu m'as confié sans « hésiter sera gardé secret ; Je puis plutôt en cela te donner « conseil que grande aide, et ce conseil est celui-ci : tu peux « voir d'ici à un mille de distance à peu près, un petit bois « dans lequel Nathan va quasi tous les matins se promener « longtemps seul ; là, il te sera facile de le trouver et de « faire à ton plaisir. Si tu le tues, afin de pouvoir retourner « sans empêchement chez toi, tu t'en iras non par le chevi min que tu as pris pour venir ici, mais par celui que tu « vois sortir du bois à gauche, pour ce que, bien qu'il soit « un peu plus sauvage, il est plus près de chez toi et par- <( tant plus sûr pour toi. — »
« Après avoir reçu cette information, et quand Nathan l'eut quitté, Mitridanes fit secrètement prévenir ses compagnons qui étaient aussi dans le château, de l'endroit où ils devaient l'attendre. Le lendemain, Nathan, invariable dans ses sentiments, malgré le conseil donné à Mitridanes, et sans rien changer à ses habitudes, s'en alla seul vers le petit bois pour y mourir. Mitridanes, s'étant levé, et ayant pris son arc et son épée, — car il n'avait pas d'autres armes, — monta à cheval, s'en alla droit au bois, et vit de loin Nathan qui se promenait tout seul. Voulant, avant de l'assaillir, le voir et l'entendre parler, il courut vers lui, et, le saisissant par le bandeau qu'il avait sur la tête, il dit : « — Vieillard, « tu es mort 1 — » A quoi Nathan ne répondit rien, si ce n'est : a — Alors, c'est que je l'ai mérité. — » Mitridanes entendant sa voix et le regardant au visage, le reconnut aussitôt pour celui qui l'avait si bien accueilli, qui lui avait
courtoisement fait compagnie et Favait loyalement conseillé ; pour quoi, sa fureur tomba soudain et sa colère se changea en honte. Alors, jetant son épée qu'il avait déjà tirée pour le frapper, il descendit de cheval, courut en pleurant se jeter aux pieds de Nathan, et dit : « — Je reconnais manifestece ment votre générosité, très cher père, considérant avec « quelle délicatesse vous êtes venu ici pour me donner votre « vie, laquelle, bien que je n'en eusse aucune raison, je me « suis montré à vous-même désireux de vous arracher. Mais « Dieu, plus soucieux que moi de mon devoir, m'a ouvert, « juste au moment où il en était le plus besoin, les yeux de « rintelligence, que la méchante envie m'avait fermés. Et « pour ce, je me reconnais d'autant plus avoir mérité d'être « puni de mon erreur, que vous avez été plus empressé à « me complaire ; prenez donc de moi telle vengeance que « vous jugerez convenable pour mon crime. — »
« Nathan fit relever Mitridanes, le serra tendrement dans ses bras, l'embrassa, et lui dit : « — Mon fils, il n'est pas « besoin que tu demandes pardon ni que je te pardonne « pour ton entreprise, que tu la veuilles appeler crime ou « autrement, pour ce que tu ne la poursuivais point par haine, « mais afin de pouvoir être tenu pour le meilleur. Vis donc « sans aucune crainte de moi, et sois certain qu'il n'y a per- « sonne que j'aime autant que toi, considérant la grandeur « de ton âme qui ne s'est point adonnée à entasser de l'ar- « gent, comme font les avares, mais à le dépenser. N'aie « point non plus vergogne d'avoir voulu me tuer pour deve- « nir plus renommé, et ne crois pas que je m'en étonne. « Les illustres empereurs et les plus grands rois n'ont « agrandi leur royaume, et par conséquent leur renommée, « qu'en employant quasi uniquement l'art de tuer, non pas « un homme comme tu voulais faire, mais un nombre infini
394 LE DÉOAHéBOK.
« de gens, qu'en brûlant des pays entiers et renversant les « villes ; pour quoi, si toi tu as voulu me tuer, moi seule- « ment, pour te rendre plus fameux, tu faisais une chose ni « fort étonnante, ni nouvelle, mais fort habituelle. — »
<i Mitridanes, sans excuser son dessein pervers, mais louant beaucoup Thonnête excuse trouvée par Nathan, en vint à dire, tout en devisant avec lui, qu'il s'émerveillait outre mesure de ce que Nathan eût pu se résoudre à lui donner le conseil et le moyen de le tuer. A quoi Nathan dit : « — Mitridanes, je ne veux pas que tu t'étonnes du conseil « que je t'ai donné ni de ma résolution, pour ce que depuis (( que j'ai eu mon libre arbitre et que je me suis résolu à faire « ce que tu as toi-même entrepris, personne n'est jamais venu « en ma maison que je n'aie satisfait à sa demande. Tu y es « venu désireux de me prendre la vie ; pour quoi, te l'en- « tendant demander, et afin que tu ne fusses pas seul à t'en « aller d'ici sans avoir obtenu ce que tu demandais, je me <( suis sur-le-champ décidé à te la donner ; et pour que tu « pusses la prendre, je t'ai donné ce conseil que j'ai cm (( bon pour que tu eusses ma vie sans risquer de perdre la « tienne ; et pour ce, je te dis encore, et je te prie, si elle te « fait toujours envie, de la prendre et de te satisfaire toi- « même en cela, attendu que je ne crois pas que je la puisse « employer mieux. Je m'en suis déjà servi pendant quatre- « vingts ans, et je l'ai employée pour mes plaisirs et mon « contentement ; et je sais que, suivant le cours de la nature, « ainsi qu'il advient des autres hommes, et généralement <( de tout, elle ne m'est laissée que pour peu de temps M désormais. Pour quoi, je crois qu'il est mieux de la « donner, comme j'ai toujours donné et dépensé mes tré- « sors, que de la vouloir tellement garder qu'elle me soit, « contre mon gré, ôtée par la nature. C'est faire un mince
DIXIÈME JOUEKiE. 395
« présent que de donner cent années ; combien donc en estce ce un moindre de donner les six ou huit ans que j'ai à « vivre? Prends-la donc, si elle t'agrée, je t'en prie ; pour « ce que, pendant tout le temps que j'ai vécu, je n'ai « encore trouvé personne qui l'ait désirée, et je ne sais si « je trouverai jamais qui la veuille, si toi, qui l'as demandée, « tu ne la prends pas. Et si pourtant il arrivait qu'il s'en « trouvât un, je reconnais que plus je la garderai, moins « elle aura de prix ; donc, avant qu'elle devienne plus vile, « prends-la, je t'en prie. — »
« Mitridanes, plein de vergogne, dit : « — A Dieu ne « plaise , non pas seulement que je sépare de vous une vie « aussi précieuse que la vôtre et que je la prenne, mais que « j'en conçoive même le désir, comme je le faisais naguère; « bien loin de diminuer ses années, je l'allongerais volon- « tiers des miennes. — » A quoi Nathan dit aussitôt : « — Et, si tu veux, tu peux les en allonger en effet, et tu « me feras faire vis-à-vis de toi ce que je n'ai jamais fait « pour aucun autre, c'est-à-dire prendre de ce qui est à toi, « moi qui jamais n'acceptai rien d'autrui. — » « — Oui, — » « dit vivement Mitridanes. « — Donc — dit Nathan — (( tu feras comme je vais te dire : tu resteras, jeune comme « tu es, ici, dans ma maison, et tu t'appelleras Nathan, et « moi, j'irai dans la tienne, et je me ferai désormais « appeler Mitridanes. — » Alors Mitridanes répondit : « — Si je savais aussi bien agir que vous savez et que vous « avez toujours su, j'accepterais sans trop hésiter ce que « vous m'offrez ; mais pour ce qu'il me paraît très certain « que mes œuvres diminueraient la renommée de Nathan, et « que je n'entends pas gâter chez les autres ce que je ne a sais pas arranger pour moi-même, je ne l'accepte pas. — )>
(c Après ces plaisants entretiens entreNathan et Mitridanes^
â90 LE DÉCÂMÉBON.
et beaucoup d'autres encore, ils revinrent ensemble au palais, selon qu'il plut à Nathan. Là, Nathan combla d'honneurs Mitridanes pendant plusieurs jours, et avec beaucoup d'esprit et de savoir l'encouragea dans sa grande et noble entreprise. Et Mitridanes voulant s'en retourner chez lui avec sa suite, Nathan lui donna congé après lui avoir fait bien voir qu'il ne pourrait jamais le surpasser en libéralité. — »
NOUVELLE IV
Uesser Gentile do' Carisendi, de retour de Modène, tire du tombeau où on l'avut ensevelie comme morte, une dame aimée de lui. Revenue à elle, cette dame accouche d'un enfant mâle et messer Genliie la rend, elle et l'enfant, & Niocoluccio Caccianimico, son mari.
Cela sembla à tous chose merveilleuse qu'on fût ainsi libéral de son propre sang, et ils affirmèrent que la générosité de Nathan avait vraiment dépassé celle du roi d'Espagne et celle de l'abbé de Cluny. Mais quand, d'une chose à une autre, on en eut assez dit sur ce sujet, le roi, regardant du côté de Lauretta, lui lit voir qu'il désirait qu'elle contât à son tour ; pour quoi, la Lauretta commença aussitôt : « — Jeunes dames, les choses qui ont été racontées sont magnifiques et belles, et il me semble qu'il ne nous reste plus rien, à nous qui avons à parler, pour surpasser l'intérêt de ces nouvelles, tellement elles ont été embellies par la magnificence des choses racontées ; à moins que nous ne revenions aux sujets d'amour, qui prêtent toujours abondamment matière à deviser ; et pour ce, tant pour ce motif que parce que
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cela convient principalement à notre âge, il me plaît de vous raconter un acte de munificence accompli par un amoureux, lequel acte, tout bien considéré, ne vous paraîtra pas d'aventure inférieur à aucun de ceux déjà racontés, s'il est vrai qu'on donne les trésors, qu'on oublie les inimitiés et qu'on jette en mille périls la vie et, ce qui est bieu plus, l'honneur et la réputation pour posséder la chose aimée.
« Donc, il y eut à Bologne, très noble cité de la Lombai^die, un chevalier très estimé pour son mérite et pour la noblesse de son sang, et qui s'appelait Messer Gentile Gari^ sendi. Etant tout jeune, il s'énamoura d'une gente dame nommée Madame Gatalina, femme d'un certain Niccoluccio Gaccianimico ; et comme il était mal payé de son amour par la dame, il s'en alla, quasi désespéré, à Modène, où il avait été appelé comme podestat. A cette même époque, Niccoluccio étant absent de Bologne, et la dame s'étant rendue dans sa campagne, située à environ trois milles de la ville, elle y fixa son séjour, pour ce qu'elle était grosse, Or il advint qu'elle fut prise d'un accident si grave, que tout signe de vie l'abandonna, et qu'en conséquence tous les médecins déclarèrent qu'elle était morte. Ses plus proches parents ayant assuré qu'elle leur avait dit être enceinte depuis trop peu de temps pour que son enfant fût viable, sans s'embarrasser d'autre chose, on l'ensevelit telle qu'elle était dans une tombe de l'église voisine.
« Get événement ayant été annoncé soudainement à Messer Gentile par un de ses amis, il s'en affligea beaucoup,- bien qu'il eût été peu favorisé des faveurs de la dame, et en dernier lieu il se dit à lui-même : « — Voici, madame Gatalina, a que tu es morte ; pendant que tu vivais, je n'ai pu avoir « un seul regard de toi ; pour quoi, maintenant que tu ne (( peux plus te défendre, il faut que, toute morte que tu
398 LB DiOAlCiiBON.
« sois, je te prenne un baiser. — » Gela dit , la nuit étant venue, il donna des ordres pour que son absence fût tenue secrète, et étant monté à cbeyal avec un de ses familiers, il alla sans s'arrêter jusqu'à l'endroit où était ensevelie la dame. Ayant ouvert la tombe, il y entra sur-le-champ, et s'étant couché à côté de la dame, il approcha son visage du sien et se mit à l'embrasser à plusieurs reprises en versant d'abondantes larmes. Mais, conmie nous voyons que l'appétit de l'homme n'est jamais content et désire toujours davantage, surtout celui des amoureux, Oentile, ayant résolu de ne pas rester plus longtemps en cet endroit, dit : <( — Eh I (1 pourquoi ne lui touché-je point un peu la gorge, puisce que je suis ici? Je ne la dois plus jamais toucher, et je ne « l'ai oncque^ touchée. — » Vaincu donc par ce désir, il lui mit la main sur la gorge, et il l'y tenait depuis un moment, quand il lui sembla sentir le cœur de la dame battre faiblement. Chassant tout sentiment de crainte, et cherchant avec plus d'attention, il vit qu'en effet elle n'était pas morte, bien qu'il estimât peu de chose la vie qui lui restait ; pour quoi, aussi doucement qu'il put, aidé par son familier, il la sortit de la tombe, et l'ayant placée devant lui sur son cheval, il la porta secrètement en sa maison à Bologne.
« Il avait là avec lui sa mère, valeureuse et sage dame, laquelle après que son fils lui eût tout dit, mue de pitié, rappela l'infortunée à la vie en faisant un grand feu et en la mettant dans un bain. Dès qu'elle fut revenue à elle, elle poussa un grand soupir et dit : « — Hélas î où suis-je maintece nant? — » A quoi l'excellente dame répondit : « — Calmece toi ; tu es en bon lieu. — » Madame Gatalina complètement remise, regarda tout autour d'elle, et ne reconnaissant pas bien l'endroit où elle étaitf voyant devant elle messer Gentile, fut remplie d'étonnement, et pria la mère de celui-^i
de lui dire comment elle se trouvait là ; sur quoi, messer Gentile lui conta tout de point en point. Très affligée de cela, après y avoir réfléchi un moment, elle le remercia le mieux qu'elle put, puis elle le pria, par l'amour qu'il lui avait autrefois porté, et par sa courtoisie, de faire qu'elle ne reçût paâ dans sa maison chose qui fût moins qu'honnête pour son honneur et pour celui de son mari, et que, dès que le jour serait venu, il la laissât retourner chez elle. A quoi messer Gentile répondit : « — Madame, quel qu'ait été précédemi< ment mon désir, je n'entends point pour le présent, ni a pour l'avenir — puisque Dieu m'a fait cette faveur de ce vous avoir rendue à la vie grâce à l'amour que je vous ai « jusqu'ici porté — vous traiter ici ni ailleurs autrement « que comme une sœur ; mais le service que je vous ai rendu « cette nuit mérite une récompense, et pour ce je veux que « vous ne me refusiez point une grâce que je vous deman- « derai. — » La dame lui répondit d'un air affable qu'elle était prête à le faire si elle le pouvait, et si la chose était honnête. Alors messer Gentile dit :
« — Madame, tous vos parents et tous les Bolonais croient « et ont pour certain que vous êtes morte ; pour quoi, per-* « sonne chez vous ne vous attend ; et pour ce, voici la faveur « que je réclame de vous : je vous prie de rester en secret « ici avec ma mère jusqu'à ce que je sois revenu de Modène, a ce qui ne tardera pas. La raison pour laquelle je vous fais « cette demande est celle-ci : j'entends, en votre présence? « et devant les principaux citoyens de notre cité faire à votr(» « mari un don cher et solennel. — » La dame, se reconnaissant l'obligée du chevalier, et voyant que sa demande était honnête, bien qu'elle désirât réjouir ses parents en leur faisant voir qu'elle était vivante, se décida à faire ce que messer Gentile demandait, et le lui promit sur sa foi. Mais
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à peine lui eut-elle répondu, qu'elle sentit que le moment d'accoucher était venu; pourquoi, tendrement secourue par la mère de messer Gentile, elle ne tarda pas à mettre au monde un bel enfant mâle, ce qui redoubla la joie de messer Gentile et d'elle-même. Messer Gentile ordonna de faire tout ce qui était nécessaire, et de la servir comme si c'eût été sa propre femme, puis il s'en retourna, secrètement à Modène. « Là, le temps de son office de podestat terminé, et devant s'en retourner à Bologne, il fit préparer pour le matin du jour où il entrerait à Bologne, un beau festin dans sa maison pour un grand nombre de gentilshommes Bolonais, parmi lesquels était Niccoluccio Gaccianimico. A son retour, descendu de cheval, il se trouva au milieu de ses convives, ayant également trouvé la dame plus belle et mieux portante que jamais, et son petit enfant en bon état ; aussi, il fit asseoir ses hôtes à table d'un air de vive alégresse, et les fit magnifiquement servir de toutes sortes de victuailles. Le repas touchant à sa fin, et ayant tout d'abord prévenu la dame de ce qu'il entendait faire, et arrangé avec elle la façon dont elle devait s'y prendre, il se mit à parler ainsi : « — Sei- « gneurs, je me souviens d'avoir une fois entendu dire « qu'en Perse il existe une coutume très bonne à mon avis « et qui consiste en ceci : lorsque quelqu'un veut faire « grand honneur à son ami, il l'invite à dîner et là il lui « montre ce qu'il a de plus cher, soit sa femme, soit un ic ami, soit sa fille, soit toute autre chose, affirmant que, s'il « pouvait, il lui montrerait de même le fond de son cœur. « Cette coutume, j'entends l'observer à Bologne. Vous avez « bien voulu honorer mon banquet, et je. veux vous faire « honneur à la mode de Perse, en vous montrant la chose la « plus chère que j'aie au monde et que je doive jamais avoir. « Mais auparavant, je vous prie de me dire ce que vous
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« pensez d'un doute que je vais vous soumettre. Il y a quel- « qu'un qui a chez lui un bon et fidèle serviteur, lequel « tombe gravement malade ; sans attendre la mort de ce « serviteur, son maître le fait porter au milieu de la rue, et « n'a plus cure de lui. Vient un étranger qui, mu de pitié, « le recueille dans sa maison et l'entourant de grands soins (( le* ramène en bonne santé. Je voudrais savoir si, le gar- « dant chez lui et s'en servant comme d'un serviteur, le pre- « mier maître peut en bonne équité s'en plaindre ou se fâ- « cher contre le second maître si celui-ci refuse, sur sa « demande, de lui rendre son serviteur. — »
« Les gentilshommes, après avoir fort discuté entre eux, et se trouvant tous d'un même avis, confièrent leur réponse à Niccoluccio Gaccianimico, pour ce qu'il était beau parleur. Celui-ci, loua tout d'abord la coutume de Perse et dit qu'il était du même avis que les autres ; que le premier maître n'avait plus aucun droit sur son serviteur, puisqu'il Tàvait non-seulement abandonné dans une telle circonstance, mais chassé ; et que par les bienfaits du second maître, le serviteur lui semblait Justement devenu sien; pour quoi, en le retenant à son service, le second maître ne faisait aucun tort, aucune violence, aucune injure au premier. Tous les autres convives, parmi lesquels il y avait des hommes de grande valeur, dirent tous qu'ils s'en tenaient à ce qui avait été répondu par Niccoluccio.
« Le chevalier, satisfait d'une telle réponse, et surtout de ce que c'était Niccoluccio qui la lui avait faite, affirma qu'il partageait aussi cette opinion ; puis il dit : « — Il est temps <c que je vous fasse honneur selon ma proniesse. — » Et ayant appelé deux de ses familiers, il les envoya vers la dame qu'il avait fait richement vêtir et orner, et lui fit dire qu'elle lui fît le plaisir de venir réjouir les gentilshommes par sa
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présence. La dame, ayant pris sur les bras son enfant qui était très beau, s'en vint dans la salle, accompagnée des deux familiers. Là, sur la prière du chevalier, elle s'assit auprès d'un gentilhomme, et messer Gentile dit : « — Sei- « gneurs, cette dame est ce que j'ai et ce que j'entends « avoir de plus précieux ; voyez s'il vous semble que j'aie « raison. — » Les gentilshommes après l'avoir grandement honorée et louée, et avoir affirmé au chevalier qu'il devait l'avoir pour chère, se mirent à la regarder, et il y en avait beaucoup qui auraient dit qui elle était, s'ils ne l'avaient tenue pour morte. Mais Niccolucçio la regardait plus que tous les autres, et le chevalier étant sorti un instant, brûlant de savoir qui elle était, et ne pouvant plus se contenir, il lui demanda si elle était Bolonaise ou étrangère. La dame se voyant interroger par son mari, eut peine à se tenir pour ne pas répondre ; mais cependant pour observer la convention établie, elle se tut. Un autre convive lui ayant demandé si cet enfant était le sien, et un autre si elle était la femme de Gentile, ou bien sa parente d'une autre façon, elle ne répondit à aucun d'eux. Mais, messer Gentile revenant, l'un de ses hôtes dit : « — Messire, c'est une belle chose que vous « avez là, mais elle nous semble muette ; est-il vrai qu'elle « le soit ? — » « — Seigneurs — dit messer Gentile — « son silence jusqu'à présent n'est pas petite preuve de son « mérite. — » « — Dites-nous donc, vous — poursuivit « son interlocuteur — qui elle est. — » Le chevalier dit : « — Je le ferai volontiers, à condition que vous me promet- « trez, quelque chose que je dise, que personne de vous ne (( bougera de sa place avant que j'aie fini ce que j'ai à « dire. — » Chacun l'ayant promis et les tables étant enlevées, messer Gentile alla s'asseoir à côté de la dame et dit : « — Seigneurs, cette dame est le loyal et fidèle serviteur
« à propos duquel je vous ai posé une question il y a un « moment ; les siens la tenant pour peu chère, l'ont jetée « comme une chose vile et moins qu'utile au milieu de la « rue ; elle a été recueillie par moi, et par ma sollicitude et « de mes propres mains je Tai arrachée à la mort, et Dieu^ « ayant égard à ma bonne affection, de corps épouvantable « qu'elle était, me l'a fait devenir aussi belle. Mais afin que « vous entendiez plus complètement comment cela m'est ad- « venu, je vous le dirai brièvement. — » Et commençant par leur raconter comment il s'était énamouré d'elle, il leur dit entièrement ce qui était advenu jusqu'à l'heure présente, au grand étonnement des assistants ; puis il ajouta : « — C'est « pourquoi, si vous n'avez point changé d'^avis depuis un « moment, et spécialement Niccoluccio, cette dame m'ap- « partient justement, et personne ne peut à juste raison me « la réclamer. — »
<( A cela, personne ne répondit, mais chacun attendait ce qu'il avait encore à dire. Niccoluccio, tous les autres qui étaient là, et la dame elle-même, pleuraient d'émotion ; mais messer Gentile, s'étant levé debout, et prenant le petit en* fant dans ses bras et la dame par la main, alla droit à Niccoluccio et dit : « — Lève-toi, compère ; je ne te rends pas <( ta femme que tes parents et les siens ont rejetée ; mais je a veux te donner cette dame, qui est ma commère, avec son (c fUs, lequel, j'en suis sûr, a été engendré par toi et que j'ai « tenu au baptême et nommé Gentile. Et je te prie de ne « pas l'avoir pour moins chère, parce qu'elle est restée près « de trois mois dans ma maison, car je te jure — par ce « Dieu qui peut-être me fit autrefois devenir amoureux d'elle a afin que mon amour fût, comme il a été en effet, la cause « de son salut, — qu'elle n'a jamais vécu plus honnêtement « avec son père, avec sa mère, ou avec toi-même, qu'elle ne
« Ta fait chez moi. — » Gela dit, il se tourna Yers la dame et dit : « — Madame, désormais Je vous délie de la pro- « messe que vous m'avez faite, et je vous remets libre à « Niccoluccio. — » Et ayant remis la daipe et Fenfant entre les bras de Niccoluccio, il retourna s'asseoir.
ce Niccoluccio reçut sa femme et son fils avec un grandissime désir, d'autant plus joyeux qu'il était plus loin de s'y attendre; et du mieux qu'il put et qu'il sut, il remercia le chevalier; et tous les autres, qui pleuraient de pitié, le louèrent beaucoup de cette action, et il en fiit approuvé par quiconque l'entendit. La dame fut reçue chez elle avec une merveilleuse fête et fut regardée longtemps avec admiration par les Bolonais quasi comme une ressuscitée. Quant à messer Gentile, il vécut constamment ami de Niccoluccio et de ses parents, ainsi que de ceux de la dame.
« Que direz-vous donc, ici, mes bénignes dames ?Estimei*ez-vous que l'action d'un roi, qui a donné le sceptre et la couronne ; d'un abbé qui a, sans qu'il lui en ait coûté rien, réconcilié un malfaiteur avec le pape ; ou d'un vieillard qui a offert sa gorge au couteau de son ennemi, puisse égaler l'action de messer Gentile, lequel, jeune et ardent, et croyant avoir un juste titre à la possession de ce que la sottise d'autrui avait repoussé et que sa bonne fortune lui avait fait recueillir, non-seulement tempéra honnêtement son ardeur, mais restitua libéralement ce qu'il avait longtemps désiré et cherché à dérober ? Certes, aucune des actions généreuses déjà racontées ne me paraît égaler celle-là. — »
NOUVELLE V
Madame Dianora demande à messer Ansaido un jardin aussi beau en janrier qu'au mois de mai.^esser Ansaido, avec l'aide d'un nécromancien, le lui donne. Son mari lui accorde la permission de se mettre à la disposition de messer Ansaido. Celui-ci, ayant appris la générosité du mari, la relève de sa promesse, et de son côté, le nécromancien, sans rien vouloir de lui, tient messer Ansaido pour quitte.
Chacun dans la joyeuse compagnie avait porté les louanges de messer Gentile jusqu'aux nues, quand le roi ordonna à Emilia de poursuivre ; celle-ci ; quasi désireuse de parler, commença ainsi hardiment , « — Délicates dames, nul ne pourrait dire avec raison que messer Gentile n'a pas magnifiquement agi ; mais si Ton voulait dire qu'on ne peut pas agir plus magnifiquement encore, il ne serait pas difficile à montrer que cela se peut ; c'est ce que je prétends vous raconter dans ma petite nouvelle.
« Dans le Frioul, pays, quoique froid, égayé par de belles montagnes, de nombreuses rivières et de claires sources, est une ville nommée Udine, dans laqueUe fut jadis une belle et noble dame, appelée madame Dianora et femme d'un certain Gilberto, homme très riche, fort plaisant et de bonne mine. Le mérite de cette dame lui valut d'être souverainement aimée par un noble et grand baron, lequel avait nom messer Ansaido Gradense, homme de grande entreprise et connu partout par ses faits d'armes et sa courtoisie. II aimait ardemment la dame, faisant tout ce qu'il pouvait pour être aimé d'elle, la pressant souvent par messages ; mais il s'efforçait en vain. Les sollicitations du chevalier étant même très ennuyeuses à la dame, celle-ci voyant qu'il ne lui suffi-
406 LE PÉOAHÉBOir.
sait pas de refuser tout ce qu'il lui demandait pour le faire renoncer à son amour et à ses poursuites, imagina de s'en débarrasser par une demande étrange et, à son avis, impossible à réaliser. Elle parla un jour ainsi à une femme qui venait souvent la trouver de la part du chevalier : « — Bonne (( femme, tu m'a» souvent affirmé que jnesser Ansaldo « m'aime par-dessus tout et tu m'as offert de sa part de « merveilleux présents que je veux qu'il garde par devers <( lui, pour ce que je ne me déciderais jamais pour de tels « présents à l'aimer ni à lui complaire. Et si je pouvais être <( sûre qu'il m'aime autant que tu dis, je me déciderais sans « faute à l'aimer et à faire ce qu'il voudrait ; et pour ce, s'il « veut m'en donner une preuve en faisant ce que je deman- « derai, je me tiendrai à ses ordres. — » La bonne femme dit : « — Qu'est-ce, madame, que vous désirez qu'il « fasse ? — » La dame répondit : « -— Ce que. je désire, le « voici : je veux pour le mois de janvier prochain auprès « de cette ville, un jardin plein d'herbes vertes, de fleurs et « d'arbres feuillus, non autrement fait que si c'était au mois « de mai ; s'il ne le fait pas, qu'il ne t'envoie plus jamais « vers moi ; pour ce que s'il me presse davantage, de même « que j'ai jusqu'ici tout caché à mon mari et à mes parents, « je m'en plaindrai à eux et je tâcherai de m'en débarrasser « ainsi. — »
« Le chevalier, ayant appris la demande et la proposition de la dame, et bien que la chose lui parût difficile et quasi impossible à faire, et qu'il comprît que la dame ne la lui demandait pas pour un autre motif que pour lui enlever toute espérance, résolut cependant de tenter ce qu'il pourrait, et il envoya chercher dans toutes les parties du monde s'il ne trouverait point quelque part quelqu'un qui lui donnât aide ou conseil. Il mit enfin la main sur quelqu'un qui lui
DIXlilME JOUBKIBE. 407
offrit de le faire au moyen de la nécromancie, pourvu qu'il fût bien payé. Ansaldo étant convenu avec lui d'un gros prix d'argent, attendit joyeux le moment qu'on lui avait fixé. Ce moment venu, les froids était très grands et tout étant couvert de neige et de glace, le savant nécromancien fit si bien de son art, pendant la nuit qui précédait les calendes de janvier, qu'il fit apparaître le lendemain matin, dans un très beau pré voisin de la ville, un des plus beaux jardins que personne eût jamais vus, suivant l'avis de ceux qui l'aperçurent, avec des plantes, des arbres et des fruits de toutes espèces. Aussitôt que messer Ansaldo l'eut vu, très joyeux, il fit cueillir les plus beaux fruits et les plus belles fleurs qui y étaient et les fit secrètement présenter à la dame en l'invitant à voir le jardin qu'elle avait demandé, afin qu'elle pût connaître par là combien il l'aimait, et se souvenir de la promesse qu'elle lui avait faite avec serment, et lui tenir ensuite, en dame loyale, cette promesse.
« La dame, voyant les fleurs et les fruits, et ayant déjà entendu parler du merveilleux jardin par beaucoup de gens, commença à se repentir de sa promesse; mais malgré tout gon regret, désireuse de voir ces choses extraordinaires, elle alla voir le jardin avec bon nombre d'autres dames de la ville, et après l'avoir beaucoup admiré, non sans étonnemetit, elle s'en retourna chez elle, plus affligée que femme qu'il y eût, songeant à ce à quoi elle s'était engagée. Son chagrin fut tel, que ne pouvant le cacher assez, il advint que, comme il éclatait au dehors, son mari s'en aperçut et voulut en savoir le motif. La dame se tut par vergogne ; enfin, y étant forcée, elle lui dit tout. Gilberto, entendant cela, se fâcha vivement d'abord; puis, considérant la pureté des intentions de la dame, il chassa la colère, et mieux conseillé il dit : « — Dia- « nora, ce n'est pas un acte de femme sage, ni honnête que
408 LE DÉOAHiBON.
« d*écouter des messages de cette sorte, ni de livrer à périt sonne sa chasteté à la merci d'un pacte. Les paroles re- « cueillies par les oreilles du cœur ont plus grande force « que beaucoup ne pensent^ et quasi tout devient possible « aux amants. Tu as donc mal fait d'abord d'écouter, (( puis de t'engager dans un pacte ; mais comme je connais « la pureté de ton âme, et pour te délier de ta promesse, je « t'accorderai ce que probablement aucun autre ne ferait, tt poussé que je suis encore par la peur du nécromancien a auquel peut-être messer Ansaldo irait se plaindre si tu te « moquais de lui. Je veux que tu ailles le trouver, et si tu « le peux par un moyen quelconque,[efforce-toi de conserver « ton honneur ; tu seras alors déliée de cette promesse ; si « tu ne peux pas faire autrement, abandonne-lui pour cette (( fois ton corps, mais non pas ton âme. — »
« En entendant son mari, la dame pleurait et refusait de recevoir de lui une pareille autorisation ; mais, malgré le refus de sa femme, il plut à Gilberto qu'il en fût ainsi. Pour quoi, le lendemain matin, dès l'aurore, sans aucun ornement, précédée de deux de ses familiers et suivie d'une camériste, la dame s'en alla en la demeure de messer Ansaldo. Gelui-ci, apprenant que la dame était venue, s'étonna fort, et s^étant levé, il fit appeler le nécromancien et dit : « — Je veux que <( tu voie quel bien ton art m'a fait acquérir. — » Et étant allé à la rencontre de la dame, sans montrer d'appétit désordonné, il la reçut honnêtement et avec grand respect; puis, après avoir fait entrer tout le monde dans une belle chambre où il y avait un grand feu et l'avoir fait asseoir, il dit : « — Madame, je vous prie, si le long amour que je vous « ai porté mérite quelque récompense, qu'il ne vous dé- « plaise point de me dire la raison qui vous a fait venir ici « en pareille compagnie. » — La dame, pleine de vergogne
DIXISHS JOURNEE. 40»
et quasi les larmes aux yeux, répondit : <^ — Messire, ce « n'est ni Tamour que je irous porte, ni la promesse faite (( qui m'amènent ici, mais Tordre de mon mari, lequel, (( ayant eu plus d'égard pour les peines de votre amour <( désordonné que pour son honneur et le mien, m'a fait « ici venir ; et, sur son ordre, je suis prête, pour cette fois, a à faire selon votre plaisir; — »
« Simesser Ansaldo s'était tout d'abord étonné en entendant la dame, il s'étonna bien plus encore, et tout ému de la libéralité de Gilberto, il sentit son ardeur se changer en compassion, et il dit : « — Madame, à Dieu ne plaise, « puisqu'il en est comme vous dites, que je souille l'honneur « de celui qui a eu pitié de mon amour ; et pour ce, vous « serez ici, si cela vous plaît, non autrement que si vous (( étiez ma sœur, et quand il vous agréera, vous pourrez « librement partir, à la seule condition que vous rendiez à « votre mari telles grâces que vous jugerez convenables pour « tant de courtoisie de sa part, et que vous lui direz qu'il « m'aura toujours à l'avenir pour frère et pour servi- « teur. — » La dame, en entendant ces paroles, plus joyeuse que jamais, dit : « — Je n'ai jamais cru, considé- « rant vos façons d'agir, qu'autre chose dût s'en suivre de « ma venue ici que ce que je vois que vous me faites, et « dont je vous serai toujours reconnaissante. — » Et ayant pris congé, elle s'en retourna, accompagnée avec beaucoup d'honneurs, vers Gilberto, et lui raconta ce qui était advenu, dont il s'ensuivit entre lui et messer Ansaldo une étroite et loyale amitié.
« Le nécromancien, auquel messer Ansaldo s'apprêtait à payer le prix convenu, ayant vu la libéralité de Gilberto envers messer Ansaldo et celle de ce dernier envers la dame, dit : « — A Dieu ne plaise, qu'après avoir vu Gilberto si
410 LB DÉOAHAbON.
« libéral de son.honneur et vous si libéral de votre amour, « je ne me montre pas moi-même libéral en ce qui concerne « mon paiement ; et pour ce, reconnaissant que ce paiement « est bien en vos mains, j'entends que vous le gardiez. — » Le chevalier rougit, et s'efforça de lui faire accepter tout ou partie de son salaire ; mais ce fût en vain. Trois jours après, le nécromancien ayant défait son jardin, et désirant partir, le chcTalier le recommanda à Dieu, et ayant chassé de son cœur son amour sensuel pour la dame, il resta épris d'une honnête amitié pour eUe.
(c Que dirons-nous ici, aimables dames? Opposerons-nous la dame presque morte et Tamour déjà refroidi par la perte de tout espoir, à cette libéralité de messer Ânsaldo, épris plus fortement que jamais, quasi enflammé d'une plus vive espérance, et tenant en ses mains la proie tant poursuivie ? Ce serait. sottise, à mon avis, que la première libéralité pût se comparer à celle-ci. — »
NOUVELLE VI
Le roi Charles lé Victorieux, étant viedx, devient amoureux d'une jeune fiJIe; rougissant de son fol amour) il la marie honorablemeiit ainsi qu'une de sea sœurs.
Qui pouffait pleinement raconter les discussions yariées qui eurent lieu entre leâ dames pour savoir qui avait montré le plus de libéralité, de Grilbefto, de messer Ailsaldo oti du nécromancien, et au sujet de la conduite de madame Dianora, en aurait trop long à dire. Mais après que le roi les eut laissées discuter quelque temps, il se tourna vers la
DIXIÈME JOUBKÉE. 411
Fiammetta et lui ordonna de trancher la question entre elles en contant une nouvelle. Celle-ci, sans plus de retard, commença : « — Splendides dames, j'ai toujours été d'avis que dans les réunions comme la nôtre, on devait si largement deviser, que le sens plus ou moins étroit des choses dites ne fût point prétexte à discussions, lesquelles conviennent beaucoup plus dans les écoles aux étudiants qu'à nous, qui suffisons à peine aux travaux de la quenouille et du fuseau. Et pour ce, moi qui avais peut-être à l'esprit quelque chose de douteux, je le laisserai de côté, vous voyant en discussion pour les choses déjà dites, et j'en dirai une, non pas sur un homme de peu d'importance, mais sur un roi valeureux qui agit en chevalier sans porter aucune atteinte à son honneur.
a Chacune de vous peut avoir plus d'une fois entendu rap-* peler le nom du roi Charles le vieux, autrement Charles premier, par la magnifique entreprise duquel — et surtout par la glorieuse victoire qu'il remporta sur le roi Manfred, — les Gibelins furent chassés de Florence où rentrèrent les Guelfes. Par suite de quoi, un chevalier, nommé messer Neri degli Uberti, étant sorti de la ville avec toute sa famille et de grosses sommes d'argent, ne voulut pas aller se réfugier ailleurs que sous la protection du roi Charles ; et pour vivre en un lieu solitaire où il pourrait tranquillement finir ses jours, il s'en alla à Castel da Mare di Distabia, et là, à une distance d'un trait d'arbalète environ des autres habitations de la ville, au milieu des oliviers, des noyers et des châtaigniers dont le pays abondait, il acheta un domaine sur lequel il fit faire une belle et commode habitation, et, tout à côté, un agréable jardin au milieu duquel ayant des eaux vives en abondance, il établit un vaste et dair vivier qu'il remplit facilement d'une grande quantité de poissons.
412 LE DéCAMÉBONf.
« Pendant qu'il ne songeait qu'à rendre son jardin chaque jour plus beau, il advint que le roi Charles, au temps de la canicule, s'en vint à Gastello da Mare pour se reposer un peu, et ayant entendu parler de la beauté du jardin de messer Neri, il voulut le voir. Ayant appris à qui il était, il pensa que, le chevalier étant du parti opposé au sien, il fallait en user avec lui d'une façon plus affable, et il lui envoya dire qu'il voulait aller, secrètement et avec quatre amis, souper avec lui la nuit suivante dans son jardin. Cela fut très agréable à messer Neri, et ayant magnifiquement préparé et ordonné avec ses serviteurs ce qu'il y avait à faire, il reçut le roi dans son beau jardin de l'air le plus joyeux qu'il put et qu'il sut. Le roi, après avoir vu et admiré tout le jardin et la maison de messer Neri, et les tables ayant été dressées tout à côté du vivier, s'assit à l'une d'elles, après s'être lavé, et ordonna au comte Guido de Montfort qui était un de ses compagnons, de s'asseoir à un de ses côtés, et à messer Neri de s'asseoir de l'autre ; quant aux trois autres personnes qui étaient venues avec lui, il leur commanda de servir, suivant l'ordre fixé par messer Neri. On apporta de délicates victuailles, les vins furent exquis et précieux, et le service fut si bien et si convenablement fait, que le roi n'eut à souffrir d'aucun bruit de dispute, ce qu'il loua fort.
» Pendant qu'il mangeait d'un air joyeux, et enchanté de ce lieu solitaire, entrêrent^dans le jardin deux jouvencelles, âgées d'environ quinze ans chacune, blondes comme l'or, avec les cheveux tout crespelés et surmontés d'une légère guirlande de pervenches. Leurs yeux semblaient plutôt appartenir à des anges qu'à des créatures humaines, tant elles les avaient fins et beaux ; et elles portaient sur leur chair des vêtements de lin très fins et blancs comme neige, très
DIXIÈME JOUBNÉE. 413
étroits au-dessus de la ceinture, et de la ceinture en bas flottants et longs jusqu'aux pieds, comme un pavillon. Celle qui marchait la première portait sur ses épaules une paire de filets à pêcher qu'elle tenait de sa main gauche, et avait dans sa main droite un long bâton. Celle qui venait après, avait sur son épaule gauche une poêle, sous le même bras un petit fagot de bois, et à la main un trépied ; de l'autre main elle portait un petit pot d'huile et un flambeau allumé. Les jeunes filles, arrivées devant le roi, lui firent en rougissant une révérence respectueuse ; puis étant allées à l'endroit par où l'on entrait dans le vivier, celle qui avait la poêle la posa par terre ainsi que tous les autres objets qu'elle portait, prit le bâton que tenait sa compagne, et toutes les deux entrèrent dans le vivier, dont l'eau leur venait jusqu'à la poitrine. Un des familiers de Messer Neri alluma promptement le feu, et ayant posé la poêle sur le trépied après y avoir versé de l'huile, il se mit à attendre que les jeunes filles lui jetassent du poisson.
« Ces deux dernières, l'une d'elles fouillant dans les endroits où elle savait que les poissons se cachaient, et l'autre tenant le filet tout prêt, eurent en peu de temps, au grandissime plaisir du roi qui les regardait attentivement, pris beaucoup de poissons. Après en avoir jeté quelques-uns au familier qui les mettait quasi vivants dans la poêle, elles se mirent très habilement à prendre parmi les plus beaux, et à les jeter sur la table devant le roi, le comte Guido et leur père. Ces poissons sautaient sur la table, de quoi le roi éprouvait un merveilleux plaisir, et prenant lui-même à son tour quelques-uns de ces poissons,^ il les rejetait en s'amusant aux jeunes filles; ils plaisantèrent ainsi quelque temps, jusqu'à ce que le familier eût fait cuire ceux qu'on lui avait donnés, et qui sur l'ordre de Messer Neri, furent mis devant
414 LB DÉOAMÉBON.
le roi, plutôt comme un entremets, que comme un plat rare ou agréable. Les jeunes filles voyant le poisson cuit, et ayant assez péché, sortirent du vivier, leur blanc et fin vêtement collant à leur chair et ne cachant pour ainsi dire rien de la forme délicate de leurs formes, et ayant repris chacune les objets qu^elles avaient d'abord, elles passèrent en rougissant devant le roi, et s'en retournèrent à la maison.
« Le roi, le comte et ceux qui les servaient, avaient beaucoup regardé ces jeunes filles, et chacun d'eux les avait, en soi-même, admirées comme belles et bien faites, et en outre pour leurs manières et leur tenue ; mais elles avaient plu au roi par-dessus tous. Il avait si attentivement examiné toutes les parties de leur corps, quand elles étaient sorties de l'eau que si on l'eût piqué, il ne l'aurait point senti. Pensant de plus en plus à elles, sans savoir qui elles étaient niconunent, il se sentit naître dans le cœur un ardent désir de les posséder, pour quoi il vit bien qu'il était prêt d'en devenir amoureux s'il n'y prenait garde; et il ne savait pas lui-même quelle était celle des deux qui lui plaisait le plus, tellement elles se ressemblaient en tout l'une à l'autre. Mais quand il se fut un moment livré à ces pensers, s'étant retourné vers Messer Neri, il lui demanda qui étaient les deux demoiselles; à quoi Messer Neri répondit : « — Monseigneur, ce sont « mes filles, nées toutes deux le même jour; l'une s'appelle « Ginevra la belle, et l'autre Isotta la blonde. — » Sur quoi, le roi les loua beaucoup et l'engagea à les marier; mais Messer Neri s'excusa en disant qu*il ne le pouvait plus.
» Sur ces entrefaites, comme il ne restait plus à servir que les fruits, les deux jouvencelles vinrent, en jupes de taffetas très belles, et portant deux grandissimes plats d'argent chargés de fruits variés, suivant que la saison le comportait, et les posèrent devant le roi sur la table. Cela fait,
DIXIÂUE JOUBNÉE. 415
elles se retirèrent un peu en arrière, et se mirent à chanter une canzone dont les paroles commençaient ainsi :
Là où je suis arrivé. Amour,
On ne pourrait chanter lon^ement...
Elles chantèrent d'une façon si douce et si plaisante, qu'il semblait au roi qui les regardait et les écoutait a^ec ravissement, que toutes les hiérarchies des anges étaient descendues en cet endroit pour chanter. La chanson dite, s'étant agenouillées elles demandèrent congé au roi qui le leur accorda d'un air en apparence joyeux, bien que leur départ le fâchât.
« Le souper fini, le roi et ses compagnons remontèrent à cheval, et ayant quitté Messer Neri, ils s'en retournèrent au logis royal en devisant d'une chose et d'une autre. Là, le roi tenant son amour caché, et ne pouvant, quelque affaire sérieuse qui se présentât, oublier la beauté et la grâce de Ginevra la belle, dont il aimait aussi la sœur pour ce qu'elle lui ressemblait, s'empêtra tellement dans les gluaux amoureux, qu'il ne pouvait songer quasi à autre chose. Saisissant d'autres prétextes, il s'était lié d'une étroite amitié avec Messer Neri, et le visitait très souvent dans son beau jardin, pour voir la Ginevra. Enfin, ne pouvant pas supporter plus longtemps sa passion, et lui étant venu en la pensée de voir s'il ne pourrait point enlever à leur père non-seulement une des jeunes filles, mais toutes les deux, il confia son amour et son intention au comte Guido, lequel, pour ce que c'était un honnête homme, lui dit :
« — Monseigneur, j'ai grand étonnement de ce que vous « me dites, et je l'ai d'autant plus grand que ne l'aurait tout « autre, qu'il 'me parait avoir mieux que personne connu
4f6 LE BiOAMÉRON.
« VOS habitudes depuis votre enfance jusqu'à ce jour. Et ne
« vous ayant jamais connu une telle passion dans votre jeu-
« nesse, alors que Tamour aurait pu plus facilement vous
« saisir dans ses liens, je trouve si nouveau et si extraor-
« dinaire que vous, que je vois déjà vieux, aimiez d'amour,
« que cela me semble quasi un miracle ; et s'il m'apparte-
« nait dé vous en blâmer, je sais bien ce que je vous en
« dirais, considérant que vous avez encore le harnais sur le
« dos dans un royaume nouvellement conquis, parmi une
<( population que vous ne connaissez pas et pleine de ruses
« et de trahisons ; que vous êtes tout entier occupé de gran-
« dissimes soucis et de hautes affaires, et que vous n'avez
« pas encore pu vous asseoir. Qu'au milieu de tant de
« choses vous ayiez donné place à un amour trompeur, ce
« n'est pas là l'acte d'un roi magnanime, mais bien d'un « jeune homme pusillamime. En outre, ce qui est bien pis,
« vous dites que vous avez résolu d'enlever les deux filles au
« pauvre chevalier qui vous a honoré dans sa maison au-
« delà de ses moyens, et, pour vous faire davantage hon-
« neur, vous a fait voir ses filles quasi nues, témoignant par
« là quelle confiance il a en vous, et qu'il croit que vous êtes
« un roi et non un loup . rapace. Vous est-il donc 'si tôt
« sorti de la mémoire que ce sont les violences faites aux
« femmes par Manfred qui vous ont ouvert l'entrée de ce
« royaume ? Quelle trahison fut-elle jamais commise plus
« digne d'un éternel supplice que le serait celle-ci, à savoir
« que vous enleviez à celui qui vous a fait honneur, et son
« honneur, et son espérance et sa consolation ? Que dirail-
« on de vous, si vous faisiez cela ? Vous pensez peut-être
« que ce serait une excuse suffisante de dire : je l'ai fait
« pour ce qu'il est Gibelin. La justice des rois consiste-
« t-elle maintenant à traiter de la sorte ceux, quels qu'ils
DIXIÈME JOUBNÉB. 417
« soient, qui se sont réfugiés dans leurs bras? Je vous rap- « pelle, ô roi, que c'a été une grandissime gloire pour tous « de vaincre Manfred, mais que c'en est une bien plus « grande de se vaincre soi-même ; et pour ce, vous qui avez « à corriger les autres, triomphez de vous-même et refré- « nez cet appétit, et gardez-vous de souiller par cette tache « ce que vous ave2 si glorieusement acquis. — »
« Ces paroles émurent amèrement Tâme du roi, et Faffligèrent d'autant plus qu'il sentait qu'elles disaient vrai ; pour quoi, après un profond soupir, il dit : « — Comte, « j'estime certainement qu'il n'y a point d'ennemi, si fort « qu'il soit, qu'il ne soit plus facile à vaincre par un guer- « rier habile qu'il n'est facile de vaincre soi-même son « propre appétit; mais bien que le chagrin soit grand, et « qu'il faille une force inexprimable, vos paroles m'ont si « fort aiguillonné, qu'il faut, avant qu'il soit peu, que je « vous fasse voir par des preuves que, de même que 'je sais a vaincre les autres, je sais aussi me vaincre moi-même. Peu de jours après cet entretien, le roi étant retourné à Naples, tant pour s'enlever toute occasion de faire quelque action blâmable, que pour récompenser le chevalier de l'honneur qu'il en avait reçu, et bien qu'il lui parût dur de rendre autrui possesseur du bien qu'il désirait souverainement pour lui-même, résolut de marier les deux jeunes filles, non comme si elles étaient les filles de Messer Neri, mais comme si elles étaient les siennes. Les ayant magnifiquement dotées, du consentement de Messer Neri, il donna Ginevra la belle à Messer Maffeo da Palizzi, et Izotta la blonde à Messer Giuglielmo délia Magna, tous deux nobles chevaliers et grands barons. Après les leur avoir remises, il s'en alla dans la Fouille, plein d'une douleur inexprimable, et là il macéra tant et si bien son cruel appétit par de continuelles fatigues,
41 s LE dAOAMÉBON.
qu'ayant enfin brisé et rompu les amoureuses chaînes, il se délivra pour le reste de sa vie d'une si grande passion.
a II y en aura peut-être qui diront que c'est petite chose pour un roi que d'avoir marié deux jouvencelles ; je l'accorde, mais je dirai que c'est une grande, une grandissime chose si c'est un roi amoureux qui marie celle qu'il aimait sans avoir pris ou sans prendre de son amour, fleur, feuille ou fruit. Donc, le magnifique roi agit ainsi, estimaat bien haut le noble chevalier, honorant d'une façon louable les jeunes filles qu'il aimait, et triomphant fortement de soi-même. — »
NOUVELLE VII
Le roi Pierre ayant appris le fervent amour qne lui portait Lisa, va la voir pendant qu'elle est mahide et la console. Puis il la marie à un gentil chevalier, la baise au front, et dès ce moment se proclame pour toujours son chevalier.
La Fiammetta était arrivée à la fin de la nouvelle, et la YÎrile munificence du roi Charles avait été fort louée, bien qae quelques-unes des dames qui se trouvaient là n'eussent pas voulu y applaudir, étant gibelines, quand Pampinea, sur l'ordre du roi, commença : « — Il n'est point d'homme avisé, nobles dames, qui ne tiendrait le même langs^e que vous sur le bon roi Charles, sinon celui qui lui voudrait du mal par ailleurs ; mais pour ce que me vient en la mémoire une chose non moins louable peut-être que la précédente, faite par un roi, ennemi de Charles, à une de nos jeunes Florentines, il me plaît de vous la raconter.
« Au temps où les Français furent chassés de Sicile, il y
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avait à Païenne, comme apothicaire, un de nos concitoyens de Florence, homme fort riche et nommé Bernardo Puccini, lequel avait eu de sa femme une fille unique très belle et qui était déjà en âge d'être mariée. En ce temps aussi, le roi Pierre d'Aragon était devenu seigneur de Tîle et faisait à Palerme une merveilleuse fête avec ses barons. Un jour qu'il joutait à la manière catalane, il arriva que la fille de Bernardo, qui avait nom Lisa, le vit courir d'une fenêtre où elle était avec d'autre9 dames. Il lui plut tellement, que, le regardant à plusieurs reprises, elle s'énamoura fortement de lui. La fête terminée, et rentrée dans la maison de son père, elle ne pouvait songer à autre chose, sinon à l'amour qu'elle portait à si haut et si magnifique personnage. Ce qui lui causait le plus de chagrin, c'était la conscience qu'elle avait de son infime condition, qui ne lui laissait pas la moindre espérance d'un heureux résultat. Pourtant, elle ne voulait point cesser d'aimer le roi, mais, par crainte d'un ennui plus grand, elle n'osait manifester son amour* Le roi ne s'en était point aperçu et n'en avait cure ; de quoi, selon qu'on peut le penser, elle souffrait une intolérable douleur* Il en advint que, son amour s'augmentant sans cesse, et la mélancolie s'ajou* tant à la mélancolie, la belle jouvencelle n'en pouvant plus, tomba malade, et elle se consumait de jour en jour à vue d'œil, con^ne la neige au soleil. Le père et la mère, fort affligés de cet événement, s*efforçaient de la réconforter, et lui prodiguaient en médecins et en médecines, tous les soins que faire se pouvait ; mais cela ne servait à rien , pour ce que^ désespérant de son amour, elle avait résolu de ne plus
vivre*
« Or il advint que sort père lui offrant de faire tout ce
qu'elle désirerait, il lui vint à la pensée de faire, avant de mourir, connaître au roi, si cela se pouvait, et son amour et
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son désir ; et pour ce elle pria un jour son père de faire ^enir près d'elle Minuccio d'Arezzo. Minuccio était, en ces temps, tenu pour un très fin chanteur et sonneur de luth, et volontiers reçu par le roi Pierre. Bemardo croyant que la Lisa voulait Tentendre un peu chanter et sonner du luth, le lui fit dire, et lui qui était un homme très complaisant, vint incontinent la voir. Après qu'il l'eut un peu réconfortée par d'amoureux propos, il se mit à sonner doucement sur sa viole une sonate, puis il chanta quelques chansons ; mais tout cela était feu et flamme pour l'amour de la jeune fille, là où Minuccio croyait la consoler. Quand il eut fini, la jeune fille dit qu'elle voulait lui dire quelque chose à lui seul ; pour quoi, tout le monde s'étant retiré, elle lui dit : « — Minuccio, je « t'ai choisi pour fidèle gardien de mon secret, espérant (( d'abord que tu ne le découvrirais jamais à personne, sinon « à celui que je te dirai , puis que tu m'aiderais en cela de « tout ton pouvoir ; ce dont je te prie. Il faut donc que tu « saches, mon cher Minuccio, que le jour où notre seigneur « le roi Pierre fit la grande fête de son couronnement, il « m'est arrivé de le voir pendant qu'il faisait des armes, et « d'être à ce point touchée par sa vue que, d'amour pour lui, « un feu s'est allumé en mon âme. C'est lui qui m'a mise en « l'état où tu me vois. Je connais que mon amour ne con- « vient point à un roi, mais comme je ne puis, je ne dis pas (( le chasser, mais même en restreindre l'ardeur, et qu'il « m'est trop douloureux à supporter, j'ai résolu, pour avoir « moindre mal, de mourir; et ainsi ferai-je. Il est vrai quë « je m'en irais grandement désolée, si avant que je meure, « il ne le savait pas ; et comme je ne connais personne qui « lui puisse plus facilement que toi exposer mon désir, je « veux t'en donner la mission, et je te prie de ne point re- « fuser de ce faire. Quand tu l'auras fait, fais-le moi savoir,
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<( afin que, mourant consolée, je me délivre d'une telle « peine. — » Et ceci dit, elle se tut tout en pleurs.
« Minuccio, étonné de la hauteur d'âme de cette jeune fille et de sa fière proposition, en eut grand'pitié, et soudain ayant imaginé de quelle façon il la pourrait honnêtement servir, il lui dit : « — Lisa, je t'engage tout d'abord ma foi, a sur laquelle tu peux te reposer, car jamais tu ne seras <( trompée par elle ; puis je te loue d'une si haute pensée que « celle d'avoir placé ton amour sur un si grand roi. Je .t'offre « mon concours, à l'aide duquel j'espère, alors que tu veux « seulement te consoler un peu, faire de telle sorte qu'avant (c que se soit passé le troisième jour, je t'apporterai des « nouvelles qui te seront chères ; et pour ne point perdre « de temps, je veux commencer tout de suite. — » La Lisa l'ayant de nouveau prié et lui ayant promis de se réconforter, lui dit d'aller à la garde de Dieu.
« Minuccio l'ayant quittée, s'en fut trouver un certain Mico de Sienne, très bon arrangeur de rimes de cette époque, et l'amena par ses prières à faire la chanson suivante :
Meus-toi, Amour, et vas-t-en vers Messire; Conte-lui les peines que j'endure ; Dis-lui que je vais mourir, Obligée, par crainte, de cacher mon désir.
Je t'en prie, Amour, à mains jointes, Va-t-en où reste Messire.
Dis-lui que je le désire souvent et que je Taime, Si doucement mon cœur s'en est énamouré ; Çt que, du feu dont je suis tout embrasée, Je crains de mourir, sans même savoir l'heure Où je serai délivrée de la peine si cruelle Que j'endure pour lui, pleine à la fois de désir, De crainte et de vergogne.
Hélas l pour Dieu, fais-lui savoir mon mal.