‹ Le décaméron; (volume 3)Chapitre 15 sur 21 · II · texte numérisé non relu

II

422 LE DÉOAMiBON.

Depuis, AmouTy que de lui je me suis énamoiirée,

Tu ne m'as pas donné autant d'audace que de crainte.

De sorte que j'aie pu une seule fois

Faire ouvertement montre de mon désir

A celui qui me tient en si grande angoisse;

Et mourir ainsi m'est chose cruelle.

Peut-être qu'il ne laurait point à déplaisir

S'il savait quelle peine je ressens,

Et si tu m'avais donné la hardiesse

De lui faire connattre mon état.

Puisque^ Amour, il ne t'a point plu De me donner cette assurance De faire connattre mon âme à Messire, Soit par message, soit par autre signe, Je te requiers en grâce, mon doux maître, D'aller à lui et de lui donner souvenance Que le jour où je le vis avec l'écu et la lance Combattre avec d'autres chevaliers, Je me mis à le regarder, Tellement énamourée que mon cœur en dépérit.

Minuccio mit sur-le-champ ces paroles sur un air suave et plaintif, commç il convenait à un tel sujet, et le troisième jour il s'en alla à la cour où il trouva le roi Pierre encore à table. Le roi lui ayant dit de chanter quelque chose en s'accompagnant de sa viole, il se mit à sonner et à chanter si doucement cette chanson, que tous ceux qui étaient dans la chambre royale avaient l'air d*hommes stupéfaits, tellement ils se tenaient muets et attentifs à écouter, et le roi quasi plus que les autres. Minuccio ayant fini de chanter, le roi lui demanda d'où venait cette chanson, attendu qu'il ne lui semblait pas Tavoir jamais plus entendue. « — Mon Seigneur « — répondit Minuccio — il n'y a pas encore trois jours « que les paroles et la musique en ont été faites. — » Le roi ayant demandé par qui, Minuccio répondit : « — Je n'ose

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« le révéler, sinon à vous seul. — » Le roi, désireux de rapprendre, une fois les tables levées, fit venir Minuccio dans sa chambre où celui-ci lui raconta par le menu tout ce qu'il savait. De quoi le roi fit grande fête, loua beaucoup la jeune fitie, et dit qu'il voulait avoir compassion d'une si valeureuse jouvencelle ; que, pour ce, Minuccio allât de sa part la trouver pour la réconforter et lui dire qu'il irait sans faute lui faire visite le jour même sur l'heure de vesprée. Minuccio, très joyeux de porter si plaisante nouvelle à la jeune fille, sans perdre de temps, s'en alla avec sa viole, et ayant parlé à elle seule en particulier, lui raconta tout ce qui s'était passé, et lui chanta la canzone sur sa viole. De quoi la jeune fille fut si heureuse et si contente, que sur-le-champ des signes d'un grand mieux se manifestèrent dans son état ; et sans que personne dans la maison sût ou présumât quoi que ce soit, elle se mit à attendre en un grand désir l'heure de vesprée, à laquelle son seigneur devait venir la voir.

a Le roi qui était un seigneur libéral et bon, après avoir plus d'une fois pensé à ce que Minuccio lui avait dit, et connaissant très bien la jouvencelle et quelle était sa beauté, en eut encore plus de compassion, et étant monté à cheval sur l'heure de vesprée et feignant de sortir pour se promener, il se rendit à l'endroit où était située la maison de l'apothicaire. Là, ayant demandé qu'on lui ouvrît la porte d'un très beau jardin que l'apothicaire possédait, il y descendit et au bout d'un moment demanda à Bemardo des nouvelles de sa fille, et s'il ne l'avait point encore mariée. Bemardo répondit : « — Mon Seigneur, elle n'est point mariée; elle a été au a contraire et elle est encore bien malade; il est vrai que « depuis ce matin neuf heures elle va admirablement « mieux. — » Le roi comprit parfaitement ce que ce mieux signifiait et dit : « — En bonne foi, ce serait dommage qu'une

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« si belle créature fût si tôt enlevée de ce monde ; nous vou- « Ions aller la voir. — » Et suivi de deux de ses gentilshommes seulement et de Bernardo, il se rendit peu d'in^ tants après dans la chambre de la jeune fille. Dès qu'il y fut entré, il s'approcha du lit où la jeune fiUe, s'étant un peu soulevée, l'attendait en grand désir, et la prenant par la main, il dit : « — Madame, que veut dire ceci? Vous êtes jeune et <( vous devriez réconforter les autres, et vous vous laissez « vaincre par le mal. Nous voulons vous prier de consentir, « pour Tamour de nous, à vous réconforter de façon à être « promptement guérie. — »

« La jeune fille se sentant toucher les mains par celui qu'elle aimait par-dessus toutes choses, bien qu'elle rougît un peu, éprouvait dans Tâme un aussi grand plaisir que si elle eût été en paradis ; et comme elle put, elle répondit : « — Mon Seigneur, c'est d'avoir voulu soumettre mon peu de « force à un poids trop lourd que m'est venue cette ma- « ladie, dont vous me verrez bientôt guérie, grâce à vous. — » Seul le roi comprenait le langage couvert de la jeune fille, et il l'en estimait toujours davantage, maudissant plus d'une fois en lui-même la fortune qui l'avait faite la fille d'un tel homme. Enfin, après être demeuré quelque temps auprès d'elle et l'avoir encore encouragée, il partit.

« Cette humanité du roi fut beaucoup louée et réputée comme un grand honneur pour l'apothicaire et sa fille. Celleci était restée si contente, que jamais dame ne le fut autant de son amant, et, soutenue par un meilleur espoir, elle fut en peu de jours guérie et redevint plus belle que jamais. Quand elle fut guérie, le roi, après avojr délibéré avec la reine quelle récompense on devait lui accorder pour un tel amour, monta un jour à cheval, avec un grand nombre de ses barons et s'en alla à la maison de l'apothicaire. Là, étant entré dans le

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jardin, il fit appeler l'apothicaire et sa fille, et sur ces entrefaites, la reine étant arrivée avec nombre de dames, et la jeune fïlle ayant été accueillie au milieu d'elles , on commença une merveilleuse fête. Peu après, le roi et la reine appelèrent la Lisa et le roi lui dit : « — Valeureuse jouven- « celle, le grand amour que vous nous avez porté vous a « acquis grand honneur auprès de nous, et nous voulons « que, pour l'amour de nous, vous en ayiez satisfaction. « L'honneur sera celui-ci, que puisque vous êtes à marier, « nous voulons que vous preniez pour mari, celui que nous « vous donnerons, entendant toujours, nonobstant, porter « le titre de votre chevalier, sans vouloir exiger autre chose « pour un si grand amour, qu'un baiser de vous. — »

« La jeune fille, qui était devenue toute rouge, faisant sien le plaisir du roi, répondit à voix basse : « — Mon Seigneur, « je suis sûre que si l'on savait que j'ai été amoureuse de « vous, la plupart des gens me tiwidraient pour folle, croyant « sans doute que j'avais oublié moi-même ce que j'étais, et « que je ne connaissais point ma condition et surtout la « vôtre; mais, comme Dieu le sait, qui seul voit le cœur « des mortels, dès la première heure où vous m'avez plu, « j'ai très bien compris que vous êtes roi et que je suis la « fille de Bernardo l'apothicaire, et qu'il me convenait mal « de placer en si haut lieu l'ardeur de mon âme. Mais « comme vous le savez bien mieux que moi, personne ne « choisit l'objet de son amour, mais on s'amourache suivant « son appétit ou son plaisir. A cette loi, j'ai opposé plus « d'une fois toutes mes forces, et ne pouvant plus résister, « je vous aimai, et je vous aime et je vous]aimerai toujours;' « Il est vrai qu'aussitôt que je me sentis prendre d'amour « pour vous, je résolus de faire toujours que ma volonté fût « la vôtre;. et, pour ce, non-seulement j'accepte de bo»

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« cœur, et j'aurai pour cher le mari qu'il tous plaira de me « donner pour mon honneur et selon mon rang, mais si « vous me disiez de me jeter dans le feu, cela nft serait « agréable si je croyais que cela tous Ht plaisir. Vous avoir <x pour chevalier, vous qui êtes roi, vous savez combien cela a m'est précieux, et pour ce, je ne réponds plus à cela. « Quant au baiser que vous demandez, seule preuve que vous « exigiez de mon amour, avec la permission de madame la « reine il ne vous sera pas non plus refusé. Néanmoins, <( d'une si grande bonté pour moi, comme est la vôtre et « celle de madame la reine que voici , Dieu vous rende « grâce et vous en récompense; car moi je ne le puis. — » Et là elle se tut.

« La réponse de la jeune fille plut beaucoup à la reine, et elle lui parut aussi sage que le roi Tavait dit. Le roi fit appeler le père et la mère de la jeune fille, et, s'étant assuré qu'ils consentaient à ce qu'il voulait faire, il fit appeler un jouvenceau, lequel était gentilhomme, mais pauvre, et avait nom Perdicon, et lui ayant passé certains anneaux au doigt, sans qu'il se refusât à le faire, il lui fit épouser la Lâsa. Séance tenante, le roi, outre les nombreux joyaux et les pierreries que lui et la reine donnèrent à la jeune fille, donna au jeune homme Gefalou et Galatabellotta, deux très bonnes terres d'un excellent revenu, et lui dit : « — Nous te les « donnons pour dot de ta femme ; quant à ce que nous vou<a Ions faire pour toi, tu le verras advenir avec le temps. — » Et cela dit, il se tourna vers la jeune fille, et dit : « — Maince tenant, nous voulons prendre ce fruit de votre amour qui « nous est dû. — » Et lui ayant pris la tête avec les deux mains, il la baisa au front.

« Perdicon, le père et la mère de Lisa et Lisa elle-même fort satisfaits, firent une grandissime fête et de joyeuses

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noces. Et selon que beaucoup l'affirment, le roi tint la promesse qu'il avait faite à la jeune fille, en ce que toujours il s'appela son chevalier ; et il n'alla jamais dans une prise d'armes sans porter d'autre bannière que celle que la jeune fille lui avait envoyée. C'est en agissant ainsi que se gagnent les cœurs des sujets, qu'on donne aux autres occasion de bien faire, et qu'on s'acquiert une gloire étemelle. Mais bien peu de gens aujourd'hui, voire pas un, s'ingénient l'esprit à cela, la plupart des seigneurs étant devenus cruels et tyrans. — »

NOUVELLE VIII

Sophronie, se croyant la femme de Gisippe doTient celle de Titus>Quintus Fal- TÎus et part avec lai pour Rome, où Gisippe arrive lui-même en pauvre état. Se croyant méprisé par Titus, il s'accuse d'avoir tué un homme, afin de trouver la la mort. Titus, l'ayant reconnu, se déclare l'auteur du meurtre pour sauver Gisippe, ce que voyant, le véritable coupable se dénonce lui-même. Sur quoi, tous sont mis en liberté par Octave, et Titus donne sa sœur comme femme à Gisippe et lui fait partager tout son bien.

Pampinea ayant fini de parler, et chaque dame ayant approuvé le roi Piétro, surtout celle qui était gibeline, Philomène, sur l'ordre du roi, commença : « — Magnifiques dames, qui ne sait 4ue les rois peuvent faire toutes sortes de grandes choses quand ils le veulent, et que c'est à eux spécialement qu'on demande de se montrer magnifiques? Par conséquent, celui qui, lé pouvant, fait ce qu'il doit, fait bien; mais il faut moins s'en émerveiller et l'en moins hautement louer, qu'il conviendrait de le faire pour celui qui, ayant moins de puissance, en serait requis et le ferait. Et pour ce, si vous avez exalté en tant de paroles les actions des rois et

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