‹ Le décaméron; (volume 3)Chapitre 16 sur 21 · LB D^OAK^BON · texte numérisé non relu

LB D^OAK^BON

si elles tous ont paru belles, je ne doute point que celles de nos égaux tous plairont encore davantage et que vous les louerez d'autant plus, quand elles seront semblables ou supérieures à celles des rois ; pour quoi, je me suis proposé de TOUS raconter dans une nouTelle le trait magnifique qui eut lieu entre deux citoyens amis.

« Donc, au temps qu'OctaTe César, qu'on n'appelait pas encore Auguste, gouTemait l'empire romain, dans le conseil nommé Triumvirat, il y aTait à Rome, un gentilhomme, appelé Publius-Quintus Fuhius, lequel ayant un sien fils, Titus -Quintus FuItîus, doué d'un esprit merveilleux, l'envoya étudier la philosophie à Athènes, et le recommanda le plus qu'U put à un gentilhomme du nom de Grémès, qui était son vieil ami. Celui-ci logea Titus dans sa propre maison, en compagnie de son fils nommé Gisippe, et les mit tous les deux sous la direction d'un philosophe appelé Aristipes, afin qu'ils apprissent sa doctrine. Les deux jeunes gens vivant continuellement ensemble, il se trouva que leurs caractères étaient si bien faits l'un pour l'autre, qu'il en naquit entre eux une amitié fraternelle si grande, que jamais depuis elle ne fut brisée que par la mort. Aucun d'eux n'avait de joie ni de tranquUlité que lorsqu'ils étaient ensemble. Ils avaient commencé leurs études, et chacun d'eux étant également doué d'un esprit élevé, ils s'élevaient à la glorieuse hauteur de la philosophie, d'un pas égal et à leur merveilleuse louange. Ils persévérèrent ainsi pendant trois bonnes années, au grandissime plaisir de Crémès, qui ne regardait pas l'un plus que l'autre comme son' fils. A la fin de ces trois années, comme il arrive de toutes choses, il advint que;Crémès déjà vieux, passa de cette vie ; de quoi, les jeunes gens eurent un égal chagrin, comme s'il eussent perdu un père commun, et les amis et les parents de Grémès ne savaient pas le-

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quel des deux ils avaient le plus à consoler de cet éyénement fortuit.

« Au bout de quelques mois, il advint que les amis de Gisippe, ainsi que ses parents et Titus, se mirent à le tourmenter pour qu'il prît femme, et lui trouvèrent une jeune fille d'une merveilleuse beauté et issue de parents très nobles. Elle était citoyenne d'Athènes, avait nom Sophronie, et était âgée d'environ quinze ans. L'époque des futures noces approchant, Gisippe pria un jour Titus d'aller avec lui la voir, car il ne l'avait point encore vue. Tous deux étant donc allés dans la demeure de la jeune fille, et celle-ci s'étant assise entre eux, Titus, pour juger de la beauté de l'épouse de son ami, se mit à la regarder attentivement, et tout en elle lui plaisant d'une façon démesurée, l'admirant à part soi souverainement, il s'en éprit, sans en rien faire voir, comme jamais amant ne s'éprit d'une dame. Mais quand ils furent restés quelqua temps avec elle, ils la quittèrent et s'en retournèrent chez eux. Là, Titus, étant entré seul dans la chambre, se mit à penser à la plaisante jeune fille, s'enflam^mant d'autant plus qu'il s'arrêtait plus longtemps sur cette pensée. S'en étant enfin aperçu, il se mit à se dire, après plusieurs soupirs brûlants : « — Ah! quelle vie malheureuse « est la tienne, Titus 1 Où et sur qui vas-tu placer ton esprit, <( ton amour et ton espérance? Ne vois-tu pas, tant par les « honneurs que tu as reçus de Grémès et de sa famille, que « par l'étroite amitié qui existe entre toi et Gisippe, dont « cette jeune fille est la fiancée, que tu dois avoir pour elle « le même respet que si elle était ta sœur? Qui aimes-tu « donc ? Où te laisses-tu entraîner par un décevant amour, et « par une trompeuse espérance ? ouvre les yeux de l'intelli- « gence, et reconnais-toi toi-même, ô malheureux ; rappelle c< ta raison ; refrène l'appétit de la concupiscence ; tempère

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« les désirs malsains, et dirige ailleurs tes pensées ; résiste M dès le commencement à tes projets libidineux, et sache te « yaincre toi-même pendant qu'il en est temps encore. Tu « ne dois pas vouloir cela, car ce n'est pas honnête ; et quand « tu serais certain de réussir dans ce que tu te disposes à « poursuivre — et tu ne Tes pas — tu devrais le fuir, si tu « avais égard à ce que réclame la véritable amitié et à ce « que tu dois. Que feras-tu donc, Titus? Tu renonceras à « cet amour déshonnête, si tu veux faire ton devoir. — »

« Et puis, se rappelant Sophronie, changeant de pensées, il condamnait tout ce quMl avait dit, ajoutant : « — Les lois « de Tamour ont plus de puissance que toutes les autres, <c elles détruisent, non pas seulement celles deramitié,mais « les lois divines. Combien de fois un père n'a-t-il pas aimé « sa fille, un frère sa sœur, la marâtre son beau-fils? Ces (( choses, plus monstrueuses que Tamour d'un ami pour la « femme de son ami, sont advenues mille fois. En outre, je <( suis jeune, et la jeunesse est tout entière soumise aux « amoureuses lois. Ce qui plaît à l'amour doit donc me « plaire. Les choses honnêtes conviennent aux hommes plus « mûrs; je ne puis vouloir autre chose sinon ce que l'amour « veut. La beauté de celle-ci mérite d'être aimée de chacun; <( et si je l'aime, moi, qui suis jeune, qui m'en pourra jus- « tement blâmer 1 Je ne l'aime point parce qu'elle est à Gi- « sippe ; mais je l'aime, je l'aimerais, à qui que ce fût qu'elle « appartînt. Dans ceci, c'est la fortune qui est en défaut, <( puisqu'elle l'a donnée à Gisippe mon ami plutôt qu'à un « autre ; et si elle doit être aimée — • et elle doit l'être à « cause de sa beauté — Gisippe devra être plus content en « apprenant que c'est moi qui l'aime que si c'était un « autre. — » Et sur ces raisonnements, se raillant de luimême et revenant à ses premières pensées, puis passant alter-

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nativement des unes aux autres, il consomma non-seulement ce jour et cette nuit, mais plusieurs, si bien qu'ayant perdu Tappétitet le sommeil, il fut forcé de se mettre au lit, succombant de faiblesse.

« Gisippe, qui depuis plusieurs jours Payait vu soucieux et qui le voyait maintenant malade, en était fort chagrin, et s'efiforçait de tout son art et de toute sa sollicitude aie réconforter, ne le quittant pas un instant, et lui demandant souvent et avec instances la cause de ses soucis et de son mal. Mais après lui avoir à plusieurs reprises répondu par des fables dont Gisippe s'était aperçu, Titus, se sentant enfin contraint de parler, lui répondit de la manière suivante, au milieu de ses pleurs et de ses soupirs : « — Gisippe, s'il « eût plu aux dieux, il m'eût été plus agréable de mourir (c que de vivre plus longtemps, quand je songe que la fortune (c m'a conduit à cette extrémité qu'il me faut donner la (c preuve de ma vertu, et que je vois, à ma grandissime honte, (C que celle-ci est vaincue ; mais, certes j'en attends prompte- (C ment la récompense que je mérite, c'est-à-dire la mort, « qui me sera plus chère que de vivre avec le souvenir de ma « lâcheté, laquelle, pour ce que je ne puis ni ne te dois rien « cacher, je te dirai non sans grandement rougir. — » Et commençant par le commencement, il lui révéla la cause de ses pensées, et la bataille que ses pensées s'étaient livrées, et enfin à qui était restée la victoire ; il lui dit qu'il mourait pour l'amour de Sophronie, affirmant que, sachant combien cet amour lui convenait peu, il avait résolu de mourir pour s'en punir, ce dont il espérait bientôt venir à bout.

« Gisippe , entendant cela et voyant ses larmes , resta tout d'abord quelque temps recueilli en soi-même, comme quelqu'un qui était épris de la beauté de la jeune fille, bien que plus modérément ; mais, sans plus de retard, il réfléchit

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que la yie de son ami lui devait être plus chère que Sophronie. Sur quoi, les larmes de Titus sollicitant les si^mes, il lui répondit en pleurant : « — Titus, si tu n'avais point « besoin de confort, comme tu en as présentement besoin, « je me plaindrais de toi à toi-même, comme ayant méconnu a notre amitié en me tenant si longtemps cachée ta grande « passion ; car bien qu'elle ne te parût point honnête, les « choses déshonnêtes ne se doivent pas plus cacher à un ami « que les choses honnêtes, pour ce que celui qui est yérita- « blement ami, de même qu'il se réjouit avec son ami des « choses honnêtes, s'efforce d'arracher de l'esprit de son ami « les choses qui ne le sont pas ; mais je me dispenserai de « cela pour le moment, et je viens à ce dont je reconnais « que tu as le plus besoin. Si tu aimes ardemment Sophronie « qui m'est promise, je. ne m'en étonne point; mais je (( m'étonnerais bien qu'U n'en fût pas ainsi, connaissant sa « beauté et la noblesse de ton âme d'autant plus apte à « éprouver une passion que la chose aimée a plus d'excel- « lence. Et autant tu as raison d'aimer Sophronie, autant tu « te plains injustement de la fortune — bien que tu ne le « dises expressément — qui me l'a accordée, en prétendant « que ton amour pour elle serait honnête, si elle avait été à « un autre qu'à moi ; mais si tu étais aussi sage que tu l'es « d'ordinaire, dis-moi à qui la fortune pouvait l'accorder, « dont tu dusses plus la remercier que de me l'avoir ac- « cordée à moi? Tout autre qui l'eût eue, quelque honnête « que fût alors ton amour, l'aurait aimée pour lui plutôt « que pour toi, ce que, si tu me tiens pour ton ami, comme « je suis, tu ne dois pas craindre de moi ; et la raison en est « celle-ci, que je ne me souviens pas, depuis que nous som- « mes amis, que j'aie jamais rien eu qui ne fût à toi comme « à moi. Sur quoi, si la chose était trop avancée qu'on ne

(( pût faire autrement, j'en ferais comme des autres; mais « elle est encore au point que je peux la faire tienne, et que « je le ferai ainsi; pour ce que je ne sais quel cas tu devrais « faire de mon amitié, si d'une chose qui se peut honnête- « ment faire, je ne savais, moi le voulant, la faire tienne. Il « est vrai que Sophronie est ma fiancée, que je Taimais « beaucoup, et que j'attendais en grande fête le moment des (( noces; mais pour ce que, comme mieux entendu que moi, « tu désires plus ardemment que moi cette chose précieuse, « sois tranquille, elle viendra dans ma chambre non pas « conune ma femme, mais comme la tienne. Et pour ce, « laisse là le souci, chasse la mélancolie, rappelle ta santé ce perdue, le confort et Talégresse, et, dès à présent, attends « joyeusement la récompense de ton amour bien^plus méri^ « tant que ne Tétait le mien. — »

« Titus, entendant parler ainsi Gisippe, autant la décevante espérance qu'il lui donnait lui faisait plaisir, autant la juste raison le rendait honteux en lui montrant qu'il lui serait d'autant plus indigne de profiter de la libéralité de Gisippe, que cette libéralité était plus grande. Pour quoi, ne cessant de répandre des larmes, il lui répondi^, pouvant à peinç parler : « — Gisippe, ta libérale et véritable amitié me « montre assez clairement ce qu'il faut que la mienne fasse. « Dieu me garde que celle qui t'a été donnée comme au plus « digne, je l'accepte de toi comme mienne. S'il avait jugé « qu'elle dût être à moi, ni toi ni aucun autre ne devez croirç « qu'il te l'eût jamais accordée. Jouis donc joyeusement de « ce que tu as été choisi, de son discret conseil et du don c( qu'il t'a fait, et laisse-moi me consumer dans les larmes « qu'il m'a réservées comme indigne d'un tel bien ; je les « surmonterai, et je t'en sers^i plus cher, ou bien elles me « tueront, et je serai hors de peine. — »

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