‹ Le décaméron; (volume 3)Chapitre 6 sur 21 · II · texte numérisé non relu

II

170 LE BÉCAHABON.

« En notre cité, où tous les biens abondent, était jadis une jeune dame noble et très belle et qui fut la femme d*un chevalier plein de valeur et de mérite. Et comme il arrive souvent qu'on ne peut se contenter de manger toujours d'un même plat, mais qu'on désire parfois en changer, cette dame, son mari ne la satisfaisant pas entièrement, s'amouracha d'un jeune homme appelé Leonetto, plaisant et de belles manières bien que n'étant pas de haute naissance, lequel, de son côté, s'énamoura de la dame. Il est rare, vous le savez, que ce que chacune des parties veut bien n'arrive pas à bon effet ; aussi, il ne se passa guère de temps sans que leur amour ne reçût son dénouement ordinaire. Sur ces entrefaites, il advint, la dame étant belle et avenante, qu'un chevalier nommé messer Lambertuccio en devînt fort amoureux ; mais comme il lui faisait l'effet d'un homme déplaisant et grossier, la dame ne pouvait, pour quoi que ce fût au monde, se décider à l'aimer. Le chevalier la pressant beaucoup par de nombreux messages, mais en vain, il la menaça, étant un homme puissant, de la couvrir de honte si elle ne faisait point à son plaisir. Pour quoi, la dame qui le craignait et savait de quoi il était capable, se résigna à faire selon sa volonté.

« La dame, qui avait nom madame Isabetta, étant allée, comme c'est notre habitude pendant l'été, demeurer dans une de ses belles maisons de campagne des environs, il advint qu'un matin son mari monta à cheval pour se rendre en un certain endroit où il devait passer quelques jours ; aussitôt la dame manda à Leonetto de venir la rejoindre, ce que le jeune homme, fort joyeux, fit incontinent. De son côté, messer Lambertuccio, apprenant que le mari de la dame était absent, monta à cheval et, sans être accompagé de personne, alla frapper à la porte de la belle. La servante de la dame l'ayant aperçu, alla sur le champ trouver sa maîtresse

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qui était dans sa chambre avec Leonetto, et Tayant appelée elle lui dit : « — Madame, messer Lambertuccio est en bas, « tout seul. — » Ce qu'entendant la dame, elle fut la plus ennuyée femme qui fût au monde ; mais comme elle le craignait beaucoup, elle pria Leonetto de consentir à se cacher un moment derrière les courtines du lit, jusqu'à ce que messer Lambertuccio s*en fût allé. Leonetto, qui n'ayait pas moins peur de lui que la dame, s'y cacha, et elle ordonna à la servante d'aller ouvrir à messer Lambertuccio. Celui-ci, une fois la porte ouverte^ entra dans la cour, descendit de cheval qu'il attacha à un gond, et monta vers la dame, laquelle faisant bon visage, vint au devant de lui jusque sur l'escalier, le reçut aussi joyeusement qu'elle put et lui demanda ce qu'il venait faire. Le chevalier l'ayant accolée et baisée, dit : « — Mon âme, j'ai appris que votre mari n'était point « ici et je suis venu rester quelque peu avec vous. — » Sur ces paroles, ils entrèrent dans la chambre, s'y enfermèrent, et messer Lambertuccio se mit à prendre plaisir d'elle.

« Pendant qu'il était ainsi avec la dame, il advint que le mari de celle-ci, contre toute attente, s'en revint à la maison. Dès que la servante le vit, elle courut en toute hâte à la chambre de la dame et dit : « — Madame, voici messer qui re- « vient ; je crois qu'il est déjà dans la cour. — » La dame, voyant cela, se rappela qu'elle avait deux hommes chez elle, et comprenant qu'elle ne pouvait pas cacher le chevalier à cause de son cheval qui était dans la cour, elle se tint pour morte. Néanmoins, sautant vivement en bas du lit, elle prit sur le champ son parti et dit à messer Lambertuccio : « — Si « vous me voulez quelque bien, et si vous voulez me sauver « la vie, vous ferez ce que je vais vous dire. Vous allez « prendre en main votre couteau tiré de sa gaîne, et l'air « furieux et courroucé vous allez descendre l'escalier, et vous

172 LE BÉOAHiBOK.

« TOUS en irez en disant : Je jure Dieu que je le trouverai « ailleurs ! et si mon mari veut tous retenir et vous deman- (( der quelque chose, vous ne répondrez rien autre que ce « que je vous ai dit, vous monterez à cheval, et ne resterez « avec lui pour aucune raison. — » Messer Lambertuccio dit : « — Volontiers. — » Et ayant tiré son couteau, le visage enflammé autant par la fatigue qu'il venait de se donner que par dépit du retour du mari, il fit comme la dame lui avait ordonné:

« Le mari de la dame était déjà descendu de cheval dans la cour, et voyant le palefroi qui y était attaché il s'en étonna, et il allait monter quand il vit descendre messer Lambertuccio. Surpris de son air et de ses paroles, il dit : « — Qu'est-ce donc, messire?— » Messer Lambertuccio, le pied à Tétrier et déjà à cheval, ne répondit rien sinon : « — Ah ! « corps de Dieu I je le retrouverai ailleurs. — » Et il partit. Le gentilhomme, étant monté, trouva la dame au haut de Tescalier toute troublée et remplie d'épouvante, et il lui dit : « — Qu'est-ce ? qui donc messer Lambertuccio menace-t-il « ainsi d'un air si colère ? — » La dame, rentrée dans la chambre, afin que Leonetto l'enlendît, répondit : « — Mes- « sire, je n'ai jamais eu peur semblable à celle-ci. Tout à « l'heure est entré ici en fuyant un jeune homme que je ne « connais pas et que messer Lambertuccio poursuivait un <( couteau à la main ; trouvant par hasard cette chambre « ouverte, il me dit, tout tremblant : Madame, pour Dieu, « secourez-moi, que l'on ne me tue point dans vos bras ! « je me levai toute droite, et comme j'allais demander qui « il était et ce qu'il avait, messer Lambertuccio s'est mis à « monter à son tour en disant : — Où es-tu, traitre? — Je « m'avançai sur la porte de la chambre, et comme il voulut « entrer, je le retins ; il fut assez courtois, voyant que cela

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« ne me plaisait point qu'il entrât céans, pour s'arrêter, et « après beaucoup de menaces, il est descendu comme vous « l'avez vu. — »

« Le mari dit alors : « — Femme, tu as bien fait ; ç'auc rait été un trop grand blâme pour nous, si quelqu'un « avait été tué ici, et messer Lambertuccio a commis une « grande inconvenance en poursuivant une personne qui « s'était réfugiée chez moi. — » Puis il demanda où était ce jeune homme. La dame répondit : « — Messire, je ne « sais 011 il s'est caché. — » Le chevalier dit alors : « — Où « es-tu ? sors sans crainte. — » Leonetto, qui avait tout entendu, et qui était tremblant comme quelqu'un qui aurait eu un juste sujet de peur, sortit de l'endroit où il était caché. Alors le chevalier dit : « — Qu'as-tu donc à faire « avec messer Lambertuccio ? — » Le jeune homme répondit : « — Messire, rien au monde, et pour ce je crois fer- (( mement qu'il n'est point dans son bon sens, ou qu'il m'a « pris pour un autre ; en effet, à peine m'a-t-il aperçu de loin « sur la route près de ce palais, qu'il a mis son couteau à la (( main et a dit : — Traître, tu es mort ! — le ne me suis « point amusé à lui demander pourquoi, mais je me suis « enfui le plus vite que j'ai pu et je suis venu ici, où grâce « à Dieu et à cette gente dame, j'ai été sauvé. — » Le chevalier dit alors : « — Allons, n'aie plus aucune crainte, je « te conduirai chez toi sain et sauf, et puis tu verras ce que a tu auras à faire avec lui. — » Et quand ils eurent soupe, l'ayant fiait monter à cheval, il le mena à Florence et ne le laissa que chez lui. Suivant recommandation de la dame, Leonetto parla le soir même en secret à messer Lambertuccio, et s'arrangea avec lui de telle façon que, bien qu'on parlât beaucoup de cette aventure, le chevalier ne s'aperçut jamais du tour que lui avait joué sa femme. — »

174 LE DiOAHiBON.

NOUVEÎLLB VII

Ludovic déeoDTTe à nidame Béatriee ranoor qu'il toi porte. La àuaé'mnne foo mari Egano à sa place dani le jardin, et ooacbe atee LudoviCy leqoel «'étant euaite leté, va dans le jardin et batonne Égano.

La présence d'esprit de madame Isabetta racontée par Pampinea fut tenue pour merreiHeuse par toute la compagnie. Mais Philomène, à qui le roi avait ordonné de poursuivre, dit : « — Amoureuses dames, si je ne me trompe, je vais, je crois, vous en conter une non moins belle, et tout de suite.

« Il faut que vous sachiez qu'il fut autrefois à Paris un gentilhomme florentin qui, par pauvreté, s'était fait marchand, et auquel le commerce avait si bien réussi, qu'il était devenu richissime. Il avait eu de sa femme un fils unique qu'il avait nommé Ludovic ; et pour qu'il tint de la noblesse de ses aïeux et non de la profession de marchand, le père n'avait pas voulu qu'il entrât comme apprenti dans aucune boutique, mais il l'avait mis avec les autres gentilshommes au service du roi de France, où il avait appris les belles manières et toutes sortes de bonnes choses. Le jeune homme étant à la cour, il advint que plusieurs chevaliers de retour du Saint-Sépulcre, se mêlèrent à une conversation de jeunes gens parmi lesquels se trouvait Ludovic, et que, les entendant parler entre eux des belles dames de France, d'Angleterre et des autres parties du monde, l'un d'eux se mit à dire que parmi toutes les dames qu'il avait vues en parcourant l'univers, il n'en avait pas trouvé une qui égalât en beauté la femme d'Egano de' Galluzâ de Bologne,

appelée madame Béatrice ; ce que tous ses compagnons, qui avaient tu comme lui cette dame à Bologne, s'accordèrent à reconnaître. En entendant cela, Ludovic qui n'était encore amoureux d'aucune dame, s'enflamma d'un tel désir de la voir, qu'il ne pouvait penser à autre chose, et ayant résolu d'aller jusqu'à Bologne pour voir la dame et pour s'y fixer si elle lui plaisait, il donna à entendre à son père qu'il voulait aller visiter le Saint-Sépulcre, ce dont il obtint à grand'peine la permission.

a En conséquence, ayant pris le nom d'Anichino, il ar^ riva à Bologne, et, la fortune le favorisant, dès le lendemain il vit cette dame à une fête ; elle lui parut beaucoup plus belle qu'il ne se l'était imaginé ; pour quoi, s'étant épris passionnément d'elle, il résolut de ne pas quitter Bologne avant d'avoir conquis son amour. En songeant à part soi au moyen qu'il devait employer pour y parvenir, il lui sem- ' bla, laissant de côté tous les autres, que s'il réussissait à devenir le familier du mari, lequel en avait beaucoup, il pourrait d'aventure venir à bout de ce qu'il désirait. Ayant donc vendu ses chevaux, et tout concerté avec ses gens pour le mieux, il leur recommanda de feindre de ne point le conusltre ; puis il alla trouver l'hôtelier et lui dit qu'il entrerait volontiers au service de quelque genthilhomme si cela pouvait se faire. A quoi l'hôtelier dit : « — Tu es Justement un « familier comme il en faudrait un à un gentilhomme de « cette ville qui a nom Egano, lequel en a déjà beaucoup « et les veut tous de bonne tournure, comme toi ; je lui c( en parlerai. — » Et comme il avait dit, il fit ; de sorte qu'avant de quitter Egano, il lui fit accepter Anichino, ce qui fut on ne peut plus agréable à ce dernier.

<€ Demeurant chez Egano, et ayant occasion de voir souvent sa dame, Anichino se mit à servir si bien et avec tant

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de dévouement Egano, que celui-ci conçut pour lui un vif attachement, au point qu'il ne savait rien faire sans lui, et qu'il lui donna la direction de toutes ses affaires. Il advint qu'un jour, Egano étant allé oiseler, et Anichino étant resté au logis, madame Béatrice, qui ne s'était pas encore aperçue de son amour — bie;i qu'ayant plusieurs fois remarqué ses belles manières, elle l'eût fort loué et qu'il lui plût beaucoup — se mit à jouer aux échecs avec lui. Anichino, désireux de lui plaire, s'arrangeait de façon à se laisser gagner, de quoi la dame était enchantée. Mais quand toutes les femmes de la dame furent parties et les eurent laissés seuls à jouer, Anichino poussa un grandissime soupir. La dame, l'ayant regardé, dit : « — Qu'as-tu Anichino? cela te fâche-t-il donc « si fort que je te gagne? — » « Madame — répondit Ani- « chino — c'est un motif bien plus sérieux que celui-là qui « m'a fait pousser un soupir. — » La dame dit alors : « — Eh I dis-le moi, si tu me veux quelque bien. — »

« Quand Anichino s'entendit prier par ce : si tu me veux quelque bien, de la bouche de celle qu'il aimait par-dessus tout, il poussa un nouveau soupir plus fort que le premier; pour quoi la dame le pria derechef qu'il voulût bien lui dire quelle était la cause de ses soupirs. A quoi Anichino dit : « — Je crains fort que cela vous fâche, si je vous le dis ; « puis, je crains que vous le redisiez à d'autres. — » A quoi la dame dit : « — Pour sûr, cela ne me sera point dé- « plaisant; et sois certain que, quelque chose que tu me « dises, je ne le dirai jamais à personne, à moins que cela « ne te plaise. — » Anichino dit alors : « — Puisque vous « me le promettez, je vous le dirai. — » Et quasi les larmes aux yeux, il lui dit qui il était, ce qu'il avait entendu dire d'elle, où et comment il était devenu amoureux, et pourquoi il s'était fait le serviteur de son mari. Puis, humblement, il

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la pria, si cela se pouyait, de lui faire la grâce d^avoir pitié de lui, et de le satisfaire en son secret et fenent désir; {goûtant que, si elle ne voulait pas, elle le laissât garder son déguisement et consentît à ce qu'il Faimât.

« 0 singulière douceur du sang bolonais, comme tu as toujours été digne d'éloges en ces sortes de cas ! Tu n'aimas jamais les larmes ni les soupirs, et toujours tu te rendis aux humbles prières et aux amoureux désirs; et si j'avais des louanges assez dignes de toi, ma voix ne se lasserait jamais de te louer. La gente dame, pendant qu'Anichino parlait, le regardait, et ajoutant pleine croyance à ses paroles et à ses prières, elle reçut son amour dans le coeur avec une telle force, qu'elle aussi se mit à soupirer, et, après quelques soupirs, elle dit : « — Mon doux Anichino, reprends cou- « rage; ni dons, ni promesses, ni sollicitations de gentils- « hommes, de seigneurs, ni d'aucun autre — car j'ai été et « je suis encore courtisée de beaucoup de gens — n'ont pu « émouvoir mon âme, et je n'en ai aimé aucun; mais toi, « dans le peu de temps que tes paroles ont duré, tu as fait « que je t'appartiens bien plus que je ne m'appartiens à (( moi-même. J'estime que tu as parfaitement gagné mon « amour, et pour ce je te le donne, et je te promets que je « t'en ferai jouir avant que la nuit qui vient ne soit entière- « ment passée. Et pour que cela arrive, tu feras en sorte de « venir vers minuit en ma chambre; je laisserai la porte « ouverte; tu sais de quel côté du lit je couche, tu y vien- « dras, et une fois là, si je dors, tu me toucheras jusqu'à ce « que je m'éveille, et alors je te récompenserai du long « désir que tu as eu. Et pour que tu croie à ce que je te « dis, je veux te donner un baiser comme arrhes. — » Et lui ayant jeté les bras au col, elle le baisa amoureusement, ce qu'Anichino lui rendit de bon cœur.

178 LE D]60AMéB0N.

(( Ces choses dites, Anichino quitta la dame, et alla vaquer à quelques affaires, attendant a\ec la plus grande joie du monde que la nuit vînt. Egano de retour de la chasse, étant fatigué, alla se coucher dès qu'il eut soupe, et sa femme le suivit, après avoir laissé, comme elle Tavait promis, la porte de la chambre ouverte. A Theure dite, Anichino s'y rendit, et après être entré doucement dans la chambre et avoir fermé la porte en dedans, il se dirigea vers Tendroit où la dame était couchée, et lui ayant mis la main sur la poitrine, il vit qu'elle ne dormait pas. Celle-ci, dès qu'elle sentit qu'Anichino était arrivé, lui prit la main dans les deux siennes, et les tenant fortement, elle se tourna dans le lit jusqu'à ce qu'elle eût éveillé Egano à qui elle dit : « — Je n'ai voulu « te rien dire hier soir, pour ce que tu me semblais fatigué; « mais dis-moi, sur ton salut en Dieu, mon cher Egano, « quel est celui que tu tiens pour le plus loyal et le meil- « leur de tes familiers, celui que tu aimes le plus de tous « ceux qui sont en ta maison? — » Egano répondit : « — Qu'est-ce, femme, que tu me demandes? Ne le sais-tu « pas? je n'en ai pas, je n'en ai jamais eu auquel j'aie « accordé, j'accorde plus de confiance et que j'aime plus « qu' Anichino ; mais pourquoi me fais-tu cette demande? — »

« Anichino, voyant qu'Egano était réveillé et entendant parler de lui, avait à plusieurs reprises voulu retirer sa main pour s'en aller, craignant fort que la dame n'eût voulu se jouer de lui ; mais elle l'avait si bien tenu et elle le tenait si bien, qu'il n'avait pu se dégager ni ne le pouvait. La dame répondit à Egano et dit : « — Je te le dirai ; je croyais « qu'il en était comme tu dis, et qu'il t'était plus fidèle « qu'aucun autre; mais il m'a détrompée, pour ce que, « hier, quand tu as été parti pour la chasse, il est resté à « la maison, et quand le moment lui a paru propice, il n'a

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fi pas eu honte de me demander de satisfaire son désir. Moi, « pour pouvoir te dénoncer la chose sans avoir besoin « d'autres preuves, et pour te la faire toucher et voir, je lui « ai répondu que j'y consentais et que, cette nuit, après « minuit, j'irais dans notre jardin Tattendre au pied du « pin. Or, pour moi, je n'ai nulle envie d'y aller ; mais si « ta veux connaître la fidélité de ton familier, tu peux faci- « lement, en endossant une de mes robes et en mettant un « voile sur ta tête, descendre et aller voir s'il viendra, ce « dont je suis sûre. — » En entendant ceia, Egano dit : « — Certainement il faut que je le vois. — » Et s'étant levé, il s'affubla du mieux qu'il sut d'une des robes de la dame, mit un voile sur sa tète, et s'en alla dans le jardin où il se mit à attendre Anichino au pied d'un pin.

« Dès que la dame l'eut vu se lever et sortir de la chambre, elle se leva à son tour et courut fermer la porte en dedans. Anichino, qui avait éprouvé la plus grande peur qu'il eût eue de sa vie, et qui avait fait tous ses efforts pour échapper des mains de la dame, la maudissant mille fois elle et son amour, voyant la fin de tout ceci, fut l'homme le plus content qui fût jamais. Sur quoi, la dame étant revenue dans le lit, il se déshabilla sur son invitation, et ils prirent ensemble plaisir et joie pendant un bon moment. Puis, la dame jugeant qu'AnicUno ne devait pas rester plus longtemps, elle le fit lever, s'habiller et lui dit : « — Mon doux ami, « tu vas prendre un bon bâton et tu t'en iras au jardin ; là, <( feignant de m'avoir demandé ce rendez-vous pour m'éprou- « ver, tu diras toutes sortes d'injures à Egano que tu feras « s^nblant de prendre pour moi, et tu me le bâtonneras de a la belle fiaiçon, pour ce quedetout cela il s'en suivra pour « nous merveilleuse joie et plaisir. — »

« Anichino s'étant levé et étant allé dans le jardin, un

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gros bâton de saule à la main, s'approcha du pin où Egano, qui le vit venir, se leva comme pour lui faire grandissime fête, et courant à sa rencontre. Sur quoi Anichino dit : « — Ah , mauvaise femme I tu es donc venue, et tu as cm <( que je voulais faire cette honte à mon mdtre? sois mille « fois la mal venue. — » Et, le bâton levé, il se mit à frapper. A ces paroles, Egano voyant le bâton, se mit à fuir sans dire mot, et Anichino le poursuivit en disant : « — Ya, que « Dieu te mette en mal an, femme coupable, car je le dirai « certainement à Egano demain matin. — » Egano ayant reçu plusieurs coups de bâton, et des bons, s'en revint en toute hâte à la chambre où la dame lui demanda si Anichino était venu au jardin. Egano dit : « — Plût à « Dieu qu'il n'y fût pas venu, pour ce que, croyant que « c'était toi, il m'a tout rompu de coups de bâton, et m'a a dit les plus grosses injures qu'on ait jamais dites à une a mauvaise femme ; et certainement je m'étonnais fort qu'il « t'eût fait cette proposition dans l'intention de me désho- « norer ; mais te voyant l'air enjoué et avenant, il a voulu « t'éprouver. — » Alors la dame dit : « — Loué soit Dieu, « car il m'a éprouvé en paroles seulement, tandis qu'il t'a « éprouvé, toi, par des coups; et je crois qu'il pourra dire « que je supporte plus patiemment les paroles que tu ne a supportes les coups ; mais puisqu'il t'esl si fidèle, je veux a l'avoir pour cher et lui faire honneur. — » Egano dit : a — Certes, tu dis vrai. — »

« Et depuis ce jour, se reposant là-dessus, Egano fut convaincu qu'il avait la femme la plus fidèle et le serviteur le plus loyal qu'eût jamais eus un gentilhomme. Pour quoi, Anichino et la dame rirent plus d'une fois de ce bon tour, et pendant tout le temps qu'il plut à Anichino de rester au service d'Egano à Bologne, lui et sa maîtresse eurent.

S£P;FIÈM£ journée. 181

pour prendre leurs ébats, toutes les aises qu'ils n'auraient probablement pas eues sans cela. — »

NOUVELLE VIII

Un mari devient jaloux de sa femme. Celle-ci s'attache la nuit une ficelle au doigt de pied pour connaître quand son amant viept la trouter. Le mari s'aperçoit du stratagème; il poursuit Tamant, et pendant ce temps la dame fait coucher à sa place, dans son lit, une autre femme qu'à son retour le mari bat et à qui il arrache les cheveux. Il va ensuite chercher les frères de sa femme ; ceux-ci, trouvant que ce qu'il leur a dit n'est point vrai, l'accablent d'injures.

Tous jugèrent que madame Béatrice avait été extraordinairement malicieuse dans sa façon de se moquer de son mari, et chacun affirmait que la peur d'Anichino avait dû être très grande quand, retenu fortement par la dame, il l'entendit parler de l'amour dont il l'avait requise; mais le roi voyant Pbilomène se taire, se tourna vers Néiphile et dit : « — C'est à vous de parler. — » Celle-ci, souriant d'abord un peu, commença : « — Belles dames, j'aurais fort à faire si je voulais vous contenter par une belle nouvelle comme celles dont vous avez été jusqu'ici ai satisfaites ; mais avec l'aide de Dieu j'espère m'en tirer assez bien.

« Il faut donc que vous sachiez qu'en notre cité fut jadis un richissime marchand nommé Arriguecio Berlinghieri, lequel, comme font encore aujourd'hui tous les marchands, s'imagina sottement de s'anoblir en prenant femme, et épousa une jeune et gente dame peu en rapport avec sa condition et qui s'appelait Monna Sismonda. Celle-ci, pour ce que son mari, comme font tous les marchands, était toujours en voyage et restait peu* avec elle, s'énamoura d'un

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