‹ Le décaméron; (volume 3)Chapitre 7 sur 21 · II · texte numérisé non relu

II

182 LE DÉOAMIÊBON.

jouvenceau appelé Ruberto qui Payait longtemps courtisée. La dame ayant lié des relations intimes avec lui, et ces relations étant moins secrètes qu'il n'eût fallu, pour ce qu'elles lui plaisaient souverainement^ il arriva qu'Arriguccio, soit qu'il en eût appris quelque chose, soit pour un autre motif, devint l'homme le plus jaloux du monde, et que, laissant là ses voyages et toutes ses affaires, il mit quasi toute sa sollicitude à bien garder sa femme. Il ne se serait point endormi s'il ne l'avait vue entrer la première dans le lit ; pour quoi, la dame ressentait grand chagrin, ne pouvant en aucune façon se trouver avec son Ruberto.

« Or donc, après avoir longuement songé à trouver quelque moyen de le voir, ce dont elle était aussi vivement sollicitée par lui, il lui vint en la pensée de procéder de cette façon : comme sa chambre était très loin de la rué, et qu'elle s'était aperçue qu'Arriguccio restait fort longtemps à s'endormir, mais dormait ensuite très solidement, elle résolut de faire venir Ruberto à minuit sur la porte de sa maison, d'aller lui ouvrir et de rester quelque temps avec lui pendant que le mari dormait. Et, pour qu'elle pût être avertie de son arrivée sans que personne s'en aperçût, elle imagina d'installer ' en dehors de la fenêtre de sa chambre une ficelle dont l'un des bouts retomberait à terre et dont l'autre, traînant sur le plancher, arriverait jusqu'à son lit et entrerait sous les couvertures, de façon à l'attacher à son gros doigt de pied quand elle serait au lit. Ces dispositions prises, elle le fit dire à Ruberto, en lui recommandant, quand il viendrait, de tirer la ficelle ; si le mari dormait, elle la laisserait aller et irait lui ouvrir ; s'il ne dormait pas, elle tiendrait ferme et tirerait la ficelleà soi, afin qu'il n'attendît point. Gela plut à Ruberto, qui étant allé au rendez-vous, put quelquefois la voir, d'autres fois non.

SEPTIÈME JOTIBNÉE. 183

« Ge stratagème continuant entre eux, il advint qu'une nuit, la dame dormant, Arrigucciô en étendant le pied dans le lit trouva la ficelle; pour quoi, y portant la main et voyant qu'elle était attachée au doigt de la dame, il se dit : ceci doit être quelque ruse; ce dont il fut certain après avoir vu que la ficelle sortait par la fenêtre; sur quoi, l'ayant enlevée du doigt de sa femme, il l'attacha au sien, et attendit pour voir ce que cela voulait dire. Ruberto ne tarda pas à venir, et ayant tiré la ficelle, comme d'habitude, il réveilla Arrigucciô ; mais comme celui-ci se l'était mal attachée et que Ruberto ayant tiré très fort, la ficelle était restée aux mains de ce dernier qui comprit qu'il devait rester et attendre — ce qu'il fit — Arrigucciô, s'étant levé précipitamment et ayant saisi ses armes, courut à la porte pour voir quel était l'audacieux et pour lui faire un mauvais parti. Bien qu'il fût un marchand, 'Arrigucciô était courageux et fort. Arrivé à la porte, comme il ne l'ouvrit pas tout doucement ainsi qu'avait coutume de le faire la dame, Ruberto qui attendait en fut surpris et soupçonna la vérité, c'est-à-dire que c'était Arrigucciô qui avait ouvert la porte; pour quoi, il se mit à ftiir en toute hâte, et Arrigucciô se lança à sa poursuite.

« Après avoir fui pendant un certain temps, et Arrigucciô le poursuivant toujours, Ruberto, qui était également armé, tira son épée et fit volte-face; de sorte qu'ils se mirent l'un à attaquer, l'autre à se défendre. La dame s'était réveillée quand Arrigucciô avait ouvert la chambre, et s'apercevant qu'on lui avait enlevé la ficelle du doigt, elle com prit soudain que sa ruse avait été découverte; voyant qu'Arriguccio s'était mis à courir derrière Ruberto, elle se leva promptement, réfléchissant à ce qui pouvait advenir de tout cela; elle appela sa suivante qui connaissait tout, et elle la supplia tant, qu'elle la fit consentir à se mettre à sa place

184 LE DÉ0AMÉB09.

dans le lit, en lui disant de supporter patiemment et sans se faire connaître les mauvais traitements que pourrait lui faire Arriguccio, pour te qu'elle Ten récompenserait si bien qu'elle n'aurait point occasion de s'en repentir. Puis, après avoir éteint la lumière qui brûlait dans la chambfe, elle sortit, et s'étant cachée dans un coin de la maison, elle attendit ce qui allait se passer.

« Les voisins de la rue, entendant le bruit de la lutte entre Arriguccio et Ruberto, se levèrent et se mirent à leur dire des injures; sur quoi Arriguccio craignant d'être reconnu, laissa aller le jouvenceau sans avoir pu savoir en aucune façon qui il était et sans avoir pu le blesser; puis, en colère et de méchante humeur, il s'en revint chez lui. Rentré dans la chambre, il se mit à dire : « — Où es-tu, « femme coupable? Tu as éteint la lumière afin que je ne « te trouve pas ; mais tu t'es trompée. — » Et étant allé droit au lit, il saisit la suivante, croyant prendre sa femme, et s'escrimant des pieds et des mains de son mieux, il lui administra tant de coups de poings et de coups de pieds, qu'il lui meurtrit toute la figure; il finit par lui arracher les cheveux, ne cessant de lui dire les plus grandes injures qu'on ait jamais dites à une méchante femme. La servante se plaignait fort, et elle avait de quoi ; et, bien que par instants elle criât : merci, de par Dieu I assez ! sa voix était si brisée parles plaintes, et Arriguccio était animé d'une telle fureur, qu'il n'aurait pas pu reconnaître si c'était la voix d'une autre femme que la sienne. Pendant qu'il la battait plus que de raison et lui arrachait les cheveux, comme nous venons de le dire, il lui disait : « — Méchante femme, je n'entends <c pas te punir autrement; mais j'irai trouver tes frères; je « leur dirai tes bdles actions ; ils viendront te chercher et « te feront ce qu'ils croiront que leur honneur exige ; puis

BEPTIÂHE JOUBKÉE. 185

« ils t*eminèneront; car pour sûr, tu ne resteras plus désor- « mais en cette maison. — » Gela dit, il sortit de la chambre, la ferma en dehors et s'en alla.

« Dès que Monna Sismonda, qui avait tout entendu, vit que son mari était parti, elle ouvrit la chambre, Balluma la lumière et trouva sa servante toute meurtrie qui pleurait abondamment. Elle la consola du mieux qu'elle put, et la reconduisit dans sa chambre, ,où elle la fit soigner en cachette et où elle la paya des propres deniers d'Arriguccio, de façon à 4a laisser satisfaite. Et aussitôt qu'elle eut ramené la, servante dans sa chambre, elle se hâta de remettre en ordre son propre lit comme si personne ne s'y fût couché ; elle ralluma la lampe, s'habilla et se rajusta comme si elle n'avait pas encore été au lit ; puis ayant allumé une lanterne et pris ses vêtements, elle alla s'asseoir à la cime de l'escalier où elle se mit à coudre et à attendre ce qui allait advenir de tout cela.

a Arriguccio, sorti de chez lui, s'en alla du plus vite qu'il put chez les frères de sa femme, et frappa à leur porte jusqu'à ce qu'on l'eût entendu et qu'on lui eût ouvert. Les frères de la dame, qui étaient au nombre de trois, ainsi que sa mère, entendant que c'était Arriguccio qui venait, se levèrent tojus et, ayant fait allumer des lumières, vinrent à lui et lui demandèrent ce qu'il allait cherchant ainsi à cette heure et tout seul. Sur quoi Arriguccio, depuis l'incident de la ficelle qu'il avait trouvée attachée au doigt de pied de Monna Sismonda, jusqu'à ce qu'il avait vu et fait ensuite, leur raconta tout; et pour leur donner une bonne preuve de ce qu'il avait fait, il mit dans leurs mains les cheveux qu'il croyait avoir arrachés à sa femme, ajoutant qu'ils pouvaient venir et qu'ils lui pourraient faire ce qu'ils croiraient que leur honneur exigeait, pour ce qu'il n'entendait pas la gar-

186 LE DIÊCAMÉBOK.

der plus longtemps chez lui. Les frères de la dame, fortement courroucés de ce qu'ils ayaient entendu, car ils le t^ naient pour yrai, et furieux contre elle, firent allumer des torches, et s'étant mis en route avec Arriguccio, s'en allèrent che& lui avec Tintention de faire un mauvais parti à leur sœur. Ce que voyant leur mère, elle se mit à les suivre en pleurant, les suppliant tour à tour de ne point croire si vite de pareilles choses sans en avoir vu ou en avoir appris davantage, pour ce que le mari pouvait fort bien s'être mis en colère contre elle et l'avoir tutttue pour un tout autre motif, et donner maintenant cette raison pour excuse; elle ajoutait aussi qu'elle s'étonnait beaucoup que cela eût pu arriver, car elle connaissait bien sa fille, l'ayant élevée dès . son plus jeune âge ; et elle leur tenait bon nombre de propos semblables.

(( Arrivés à la maison d'Arriguccio et y étant entrés, ils se mirent à monter l'escalier. Monna Sismonda, les entendant venir dit : « — Qui est là? — » A quoi l'un de ses frères répondit : « — TU le sauras bien, qui c'est, femme <( coupable. — » Monna Sismonda dit alors : « — Que veut « donc dire ceci I Seigneur, aidez-nous I — » Et, s'étant levée tout debout, elle dit : « — Mes frères, soyez les bien « venus ; que cherchez-vous tous trois à cette heure? — » Ceux-ci, l'ayant vue assise et en train de coudre et sans qu'aucune trace sur sa figure n'indiquât qu'elle eût été battue, alors qu'Arriguccio leur avait dit qu'il l'avait toute meurtrie, s'étonnèrent tout d'abord, et, refrénant l'impétuosité de leur colère, lui demandèrent des explications sur ce dont Arriguccio se plaignait à son sujet, la menaçant vivement si elle ne leur disait pas tout. La dame leur dit : « — Je ne sais « ce que j'ai à vous dire, ni de quoi Arriguccio a pu se « plaindre. — » Arriguccio, en la voyant, la regardait comme

SEPTIÈME JOUENÉB. 187

un homme tout abasourdi, se rappelant lui avoir donné plus de mille coups de poing sur la figure, Tavoir égratignée, bref lui avoir fait tout le mal du monde, tandis que maintenant il la voyait comme si rien ne s'était passé. Les trois frères lui racontèrent brièvement ce qu'Arriguccio leur avait dit on sujet de la ficelle, des mauvais traitements qu'il lui avait infligés, enfin tout. La dame, se tournant vers Arriguccio, dit : « — Eh I mon mari, qu'est-ce que j'entends? Pourquoi, « me fais-tu passer, à ta grande vergogne, pour une femme « coupable, alors que je rïe le suis pas, et te fais-tu passer, « toi, pour l'homme méchant et cruel que tu n'es point? « Avec qui as-tu été céans cette nuit, si ce n'est avec moi? « Quand m'as-tu battue? Pour moi, je ne m'en souviens « point? — »

« Arriguccio se mit à dire : « — Gomment, méchante « femme, n'avons-nous pas été ensemble au lit? Ne suis-je « point revenu ici, moi, après avoir poursuivi ton amant ? c< Ne t'ai-je pas donné mille coups et arraché les cheveux?—» La dame répondit : « — Tu n'as point couché céans hier soir. « Mais laissons cela, car je ne puis en donner d'autres preuves « que mes paroles qui disent vrai, et venons-en à ce que tu « dis de m'avoir battue et arraché les cheveux. Tu ne m'as « jamais battue; que tous ceux qui sont ici et toi-même me <c fassiez voir si j'ai aucune trace de coups sur toute ma perce sonne! Et je ne te conseillerais pas d'être assez hardi pour « porter la main sur moi, car, par la croix de Dieu, jele 4é^ « visagerais de belle sorte. Tu ne m'as pas davantage arraché « les cheveux; du moins je ne l'ai ni senti ni vu ; mais peut- « être me les as-tu arrachés sans que je m'en aperçusse. « Voyons voir si je les ai arrachés ou non. — » Et, ayant ôté ses voiles de sa tête, elle montra que ses cheveux n'avaient point été arrachés, mais qu'ils étaient entiers,

188 LE BiCAUiBOK.

« Ce que voyant et entendant les trois frères et la mère, ils se mirent à dire à Arriguccio : « — Que veux-tu dire, « Arriguccio? Ce n*est pas là ce que tu es venu nous dire « que tu avais fait, et nous ne savons pas comment tu pourras « prouver le reste. — » Arriguccio était comme dans un rêve et voulait parler, mais voyant que ce qu'il croyait pouvoir facilement prouver n'existait pas, il n'osait rien dire. La dame, s'étant tournée vers ses frères, dit : « — Mes frères, « je vois qu'il est allé chercher ce que je ne voulais jamais « faire, à savoir que je vous raconte ses misères et sa méa chanceté; et bien, je le ferai. Je crois fermement que ce « qu'il vous a dit lui est arrivé et qu'il l'a fait ; écoutez corn- « ment, de galant homme à qui pour ma maie heure vous « m'avez donnée pour femme; qui se fait appeler marchand « et veut passer pour l'être ; qui devrait être plus sobre qu'un (( religieux et plus honnête qu'une demoiselle, il se passe a peu de soirs qu'il n'aille s^enivrer par les tavernes, courant « les mauvaises femmes, tantôt celle-ci, tantôt celle-là ; pour « moi, il faut que je l'attende jusqu'à minuit et parfois jus- « qu'au matin, comme vous venez de me trouver. Je suis « sûre, qu'étant complètement ivre, il est allé se coucher « avec une de ces tristes créatures, et qu'en se réveillant il « lui a trouvé une ficelle attachée au pied, et qu'alors il lui « a fait toutes les belles prouesses qu'il dit : il est retourné « près d'elle, l'a battue et li|i a arraché les cheveux, et, « comme il n'était pas encore bien revenu en lui-même, il a « cru, et je suis persuadée qu'il croit encore, m'avoir fait « tout cela à moi. Et si vous l'examinez bien au visage, il est « encore à moitié ivre. Mais pourtant, quoi qu'il ait dit de « moi, je veux que vous n'en teniez pas plus de compte que « de ce que dit un homme ivre, et puisque je lui pardonne, « je veux que vous lui pardonniez aussi. — »

SEPTIÂME JOUBKÉE. . 189

La mère de la dame, entendant cela, commença à crier

et à dire : a — Par la croix de Dieu, ma fille, cela ne devrait

u pas se passer ainsi ; il faudrait, au contraire, tuer ce chien

a fastidieux et ingrat, car il n*a jamais été digne d'avoir une

« jeunesse comme toi. Voyez un peu I il n'aurait pas fait

<( autrement s'il t'avait trouvée dans la fange! Puisse-t-il

« désormais vivre à la maie heure, si tu dois rester sous le

« coup des propos d*un mauvais marchand de fressure d'âne !

« Ils viennent tous ici de leur village, sortis de la canaille

c< et vêtus de gros drap de Romagne, les chausses tombantes

« et la plume au cul, et dès qu'ils ont trois sols, il leur

<( faut pour femmes les filles des gentilshommes et des no-

« blés dames ; ils se font faire des armoiries et ils disent :

(( je suis de telle famille ; ceux de ma maison ont fait ceci et « cela. Que je voudrais donc que mes fils n'eussent point « suivi mes avis, car ils te pouvaient si honorablement faire (( entrer dans la maison des comtes Guidi, avec une petite <( dot I Mais ils ont voulu te donner cette belle joie, à savoir « que, tandis que tu es la meilleure fille de Florence et la <( plus honnête, ton mari n'a pas eu honte de venir dire en a plein minuit que tu es une putain, comme si nous ne te (( connaissions pas I Mais par ma foi en Dieu, si l'on voulait fc m'en croire, on lui donnerait une telle correction qu'il s'en « repentirait. — » Et, s'étant tournée vers ses fils, elle dit : « — Mes fils, je vous disais bien que cela ne pouvait pas « être. Avez-vous entendu comment votre cher beau-frère « traite votre sœur? Mauvais marchand de quatre deniers « qu'il est I Si j'étais de vous, après ce qu'il a dit d'elle et « ce qu'il a fait, je ne me tiendrais pas pour satisfaite ni (( vengée avant de l'avoir fait disparaître de ce monde ; et si « j'étais un homme, comme je suis une femme, je ne voûte drais pas qu'aucun autre que moi se chargeât de son af-

190 LE BlÂOAUâBOK.

« faire. Seigneur, punis-le, ce méchant ivrogne, qui n'a « point de honte. — »

« Les jeunes gens, voyant et entendant tout cela, se tour^ nèrent vers Arriguccio et lui adressèrent les plus grosses injures qui eussent jamais été dites à un méchant homme ; finalement ils lui dirent : « — Nous te pardonnons celle-là « comme à un homme ivre ; mais garde-toi sur ta vie que « nous entendions jamais plus de semblables nouvelles, car (( pour sûr, s'il nous en parvient encore aux oreilles, nous « te paierons en même temps celle-là et les autres. — » Ayant ainsi parlé, ils s'en allèrent.

a Arriguccio était resté tout ébahi, ne sachant en luimême si ce qu'il avait fait était vrai ou s'il avait rêvé ; sans plus rien dire, il laissa sa femme en paix. Celle-ci, par sa sagacité, non-seulement évita le péril survenu, mais trouva le moyen de faire selon son plaijsir, sans avoir plus aucune peur de son mari. — »

NOUVELLE IX

Lidia, femme de Nieostrate, aime Pirrus. Celui-ci, pour croire à son amour, lui demande trois choses qu'elle fait toutes les trois; «n outre, en présence de Nicostrate, elle se satisfait avec lui et fait croire à Nicostrate que ce qu'il a vu n'est point vrai.

La nouvelle de Néii^ile avait paru si plaisante, que les dames ne pouvaient se tenir d'en rire et d'en parler, bien que le roi leur eût imposé plusieurs fois silence, ayant ordonné à Pamphile de dire la sienne. Cependant, quand elles

SEPTIÈME JOUENÉE. 191

se turent, Pamphile tommença ainsi : « — Je ne crois pas, révérentes dames, qu'il existe chose au monde, quelque grave et douteuse qu'elle soit, que n'ose faire quiconque aime ferventement. Bien que cela ait été démontré dans nombre de nouvelles, néanmoins je crois que je vous le démontrerai bien plus encore par une que j'entends vous dire, et où vous entendrez parler d'une dame à qui la fortune fut d'autant plus favorable qu'elle avait montré peu de prudence ; et pour ce, je ne conseillerais à aucune de vous de marcher sur les traces de la dame dont je veux parler, attendu que la fortune n'est pas toujours favorablement disposée, et que les hommes ne sont pas tous également sots en ce monde.

« Dans Argos, très ancienne cité d'Achaïe que ses anciens rois ont rendue pli|^ fameuse que grande, fut jadis un noble homme appelé Nicostrate, et à qui, déjà voisin de la vieillesse, la fortune donna pour femme une grande dame non moins ardente que belle, dont le nom était Lidia. Notre homme, étant noble et riche, entretenait un nombreux domestique, des chiens et des oiseaux, et prenait un grandissime plaisir à chasser. Il avait, parmi ses autres familiers, un jeune homme bien fait, élégant et beau de sa personne, adroit à tout ce qu'il entreprenait, nommé Pirrus. Nicostrate l'aimait par-dessus tout, et avait en lui la plus entière confiance* Lddia s'en énamoura fortement, à tel point que, ni de jour ni de nuit, elle ne pouvait penser à autre chose. Mais de cet amour, soit qu'il ne s'en fût point aperçu ou qu'il n'en voulût pas, Pirrus ne paraissait se préoccuper, de quoi la dame portait en son cœur un intolérable ennui. Résolue à lui dévoiler toute son ardeur, elle fit venir près d'elle une sienne camériste nommée Lusca, en qui elle avait grande confiance, et elle lui parla ainsi : « — Lusca, les bienfaits que tu as reçus

192 LE BÉCAMÉBON.

« de moi doivent te rendre obéissante et fidèle ; pour ce, garde- « toi de faire jamais connaître à personne ce que je vais te « dire présentement, sinon à celui à qui je t'ordonnerai de « le dire. Comme tu Yois, Lusca, je suis dame, jeune et fraî- « che, et abondamment pourvue de tout ce qu'une femme peut « désirer ; bref, hors sur une chose, je ne puis me plaindre, « et cette chose c'est que les années de mon mari sont trop « nombreuses si on les mesure aux miennes; pour quoi, je « vis dans la privation de ce que les femmes ont le plus de a plaisir à avoir. Cependant, comme je désire cette chose « autant que les autres femmes, j'ai depuis longtemps résolu, « puisque la fortune m'a été si peu amie de me donner un « mari si vieux, de ne pas être assez ennemie de moi-même « pour ne pas trouver un moyen de satisfaire mes plaisirs « et de me soulager. Pour avoir ces plai^rs aussi complets « en cela qu'en toute autre chose, j'ai pris un parti, à savoir « que notre Pirrus, comme plus digne de cela que quicon- « que, y supplée par ses embrassements, et je lui ai voué un « tel amour, que je n'éprouve de plaisir qu'en le voyant ou « qu'en pensant à lui ; bref, si je ne n'ai pas sans retard un « rendez-vous avec lui, pour sûr je crois que je mourrai. « Pour quoi, si ma vie t'est chère, tu lui dévoileras mon (( amour de la façon qui te paraîtra la meilleure, et tu le « prieras de ma part qu'il consente à venir me trouver quand « tu iras le chercher. — »

« La camériste dit qu'elle le ferait volontiers ; et ayant trouvé le moment et le lieu propices, elle prit Pirrus à part et, du mieux qu'elle sut, elle s'acquitta de l'ambassade dont sa dame l'avait chargée. En entendant cela, Pirrus s'étonna fortement, en homme qui ne s'était aperçu de rien, et craignit que la dame ne lui fît tenir ce langage pour l'éprouver ; pour quoi, il répondit sur-le-champ d'une façon rude : « — Lusca,

SEPTIÈME JOUBNÉE. 193

« je ne puis croire que ces paroles viennent de ma dame, et « pour ce, prends garde à ce que tu dis ; si elles viennent bien « d'elle, je ne crois pas qu'elle te les fasse dire de bon « cœur ; et si elle te les fait dire de bon cœur, comme mon « maître me traite mieux que je ne mérite, je ne lui ferais « pas sur ma vie un pareil outrage ; donc, garde-toi de me « tenir plus longtemps de semblables propos. — » La Lusca, nullement troublée par son air rigide, lui dit : « — Pirrus, « de cela et de tout ce que ma dame voudra, je te parlerai « toutes les fois qu'elle me l'ordonnera, que cela te doive « procurer plaisir ou ennui ; mais tu es une bête. — » Et toute courroucée par les paroles de Pirrus, elle s'en revint vers la dame qui, en l'entendant, désira mourir. Mais, au bout.de quelques jours, ayant reparlé à la camériste, elle lui dit : — « Lusca, tu sais que le chêne ne tombe pas du pre- « mier coup ; pour quoi, je crois qu'il faut que tu retournes « vers celui qui, à mon grand dommage, veut m'être déloyal, « et, choisissant le moment convenable, que tu lui démon- « très bien quel est mon amour pour lui ; qu'enfin tu t'ef- « forces d'amener la chose à bon résultat, pour ce que si on « la laissait ainsi, j'en mourrais, et il croirait avoir été « bafoué ; de sorte qu'au lieu de son. amour que je cher- « che, je n'obtiendrais que sa haine. — » La camériste réconforta la dame, et s'étant mise à la recherche de Pirrus, elle le trouva joyeux et dispos, et elle lui dit ainsi :

« — Pirrus, je t'ai montré, il y a quelques jours, de quel feu « brûle notre maîtresse à cause de l'amour qu'elle te porte, et « je t'en assure aigourd'hui de nouveau ; situ persistes dans « la dureté que tu as témoignée l'autre jour, tu peux être « certain qu'elle ne vivra pas longtemps ; pour quoi, je t'en (( prie, consens à satisfaire son désir ; et si tu persistes dans « ton obstination, moi qui te croyais très sage, je te tiendrai

Page 1