II
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(c pour un sot. Quelle plus grande gloire peut-il t 'arriver ce que de te Toir aimer pardessus tout par une telle dame, « si belle et si noble? En outre, combien n'as-tu pas à te ce reconnaître obligé de la fortune, en pensant qu'elle a mis « devant toi toute prête une chose sij:M)nforme aux désirs « de ta jeunesse, et un tel soulagement à tes besoins? Quel « est rhomme de ta condition que tu pourras voir en meil- « leure position pour ses ébats que tu le seras, toi, si tu es « avisé? quel autre pourras-tu voir mieux fourni en armes, « en chevaux, en vêtements et en argent, que tu le seras si « tu consens à donner ton amour à cette dame? ouvre donc « ton cœur à mes paroles et retourne en toi-même ; rappelle- « toi qu'une fois seulement, et jamais plus, il arrive que la « fortune .vient à nous d'un air Joyeux et les bras ouverts ; « celui qui ne sait alors l'accueillir et qui plus tard se voit « pauvre et misérable, ne doit se plaindre que de soi-même « et non d'elle. Puis, il ne doit point exister une même loyauté « entre les serviteurs et les maîtres, qu'entre les amis et les « parents ; au contraire, les serviteurs doivent, en tant qu'ils « peuvent, traiter les maîtres comme ils sont eux-mêmes trai- « tés par eux. Crois-tu, si tu avais une belle femme, une mère, « une fille, ou une sœur qui aurait plu à Nicostrate, qu*il « observerait envers toi la loyauté que tu veux lui garder au « sujet de sa femme? aie pour certain que, si les promesses (( et les prières ne suffiraient pas, il emploierait la force, « quoi que tu dusses en penser. Traitons-les donc, eux et « leurs choses, comme ils nous traitent nous et les nôtres. « Use du bénéfice de la fortune, ne la repousse pas; fais-lui « face et reçois-la quand elle vient, car poiir sûr, si tu iie le « fais pas, sans compter que ta dame en mourra, tu t*en « repentiras toi-même tarit de fois que tu désireras fflourir « aussi. — »
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« Pirrus, qui avait plusieurs fois songé à ce que lui avait dit la Lusca, avait déjà résolu, si elle revenait le trouver, de faire une tout autre réponse et de consentir en tout à complaire à la dame, pourvu qu'il pût être certain qu'elle ne voulait pas l'éprouver; pour ce, il répondit : « — Vois-tu, « Lusca, je reconnais pour vrai tout ce que tu me dis ; mais « d'autre part, je sais que mon maître est fort sage et fort K avisé. Gomme il a remis toutes ses affaires en mes mains, « je crains bien que Lidia, sur son avis et d'après son ordre, « ne fasse ainsi que pour m'éprouver ; et pour ce, si elle veut « faire trois choses que je demanderai pour éclaircir mes <( doutes, il n'est rien ensuite que je ne fasse promptement « quand elle me commandera. Les trois choses* que je veux « sont celles-ci : Premièrement, qu'en présence même de (( Nicostrate, elle tue son bon épervier ; puis qu'elle m'envoie « une touffe de la barbe de Nicostrate, et enfin une dent de « celui-ci et des meilleures. — » Ces choses parurent difficiles à la Lusca et très difficiles à la dame ; cependant Amour qui sait réconforter les cœurs, et qui est grand maître en fait de conseils, la fit se décider à tenter l'aventure, et la dame envoya dire à Pirrus, par sa camériste, qu'elle ferait pleinement et vite ce qu'il avait demandé; en outre, puisqu'il tenait Nicostrate pour si avisé, elle fit dire qu'elle se satisferait avec Pirrus en présence de Nicostrate même, et qu'elle ferait croire à Nicostrate que ce n'était pas vrai. Sur quoi Pirrus attendit ce que ferait la gente dame.
« A quelques jours de là, Nicostrate ayant donné à quelques gentilshommes un grand dîner, comme il avait coutume de le faire assez souvent, et les tables étant déjà levées, la dame, vêtue d'un voile vert et fort parée, sortit de sa chambre et s'en vint en la salle où étaient les convives. Là, voyant Pirrus et les autres, elle alla droit au perchoir sur lequel se
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tenait Tépenrier que Nicostrate aimait tant, le délia, comme si elle voulait le prendre sur sa main, et le saisissant par ses attaches, elle le lança contre la muraille et le tua. Comme Nicostrate lui criait : « — Eh! femme, qu'as-tu fait? — » elle ne lui répondit rien, mais s'étant retournée vers les gentilshommes qui avaient dîné avec lui, elle dit : « — Seigneurs, « j'aurais peine à nie venger d'un roi qui m'aurait fait ou- « trage si fe n'osais pas me venger d'un épervier. Il faut que « vous sachiez que cet oiseau m'a enlevé tout le temps que (( les hommes doivent consacrer longuement aux plaisirs des « dames; pour ce que, dès qu'apparaît l'aurore, Nicostrate « se lève, monte à cheval, et, son épervier en main, s'en va « à travers les plaines pour le voir voler; et moi, telle que « vous me voyez, je reste au lit seule et mal satisfaite. Pour « quoi, j'ai voulu faire ce que je viens de faire maintenant; « et aucun autre motif ne m'en a empêchée, sinon que j'atten- « dais de le pouvoir faire en présence d'hommes qui fussent « justes juges de mes griefs, comme je crois que vous le « serez. — » Les gentilshommes qui l'écoutaient, croyant que son affection pour Nicostrate était conforme à ce que dénotaient ses paroles, se tournèrent tous en riant vers Nicostrate qui était tout courroucé, et se mirent à dire : « — Eh I comme la dame a bien faîl de venger son injure « par la mort de l'épervier! — » Et par divers propos sur cette matière, la dame étant déjà retournée dans sa chambre, ils changèrent en rire le courroux de Nicostrate. Pirrus, ce voyant, dit en lui-même : « — La dame a donné un excellent « commencement à mes heureuses amours; fasse Dieu qu'elle « continue. — »
« La dame ayant donc tué l'épervier, elle se trouva peu de jours après dans sa chambre avec Nicostrate ; tout en lui faisant des caresses, elle se mit à plaisanter, et comme il lui
tirait les cheveux par manière d'amusement, elle saisit cette occasion de faire la deuxième des choses que lui avait demandées Pirrus ; Tayant saisi vivement par une petite touffe de la barbe et se mettant à rire, elle tira si fortement qu'elle la lui arracha toute du menton. De quoi Nicostrate se plaignant, elle dit : « — Qu'as-tu donc, que tu me fais une pareille mine? « Est-ce parce que Je t'ai arraché peut-être six poils de la « barbe? Tu n'as pas éprouvé ce que j'ai senti moi, quand « jtu m'as tiré tout à l'heure les cheveux. — » Et continuant d'une parole à une autre, à plaisanter sur ce ton, la dame conserva sans qu'il s'en aperçût la touffe de barbe qu'elle lui avait arrachée, et l'envoya le jour même à son cher amant. « Pour la troisième chose, la dame fut plus perplexe; pourtant, comme elle était fort ingénieuse et qu'Amour la rendait plus ingénieuse encore, elle imagina un moyen de faire cette troisième chose. Nicostrate avait près de lui deux jeunes enfants que leurs pères lui avaient confiés pour que dans sa maison, étant gentilshommes, ils en apprissent les manières. De ces deux garçons, quand Nicostrate mangeait, l'un lui découpait les plats devant lui, l'autre lui servait à. boire. La dame les ayant fait appeler, leur persuSida qu'ils sentaient mauvais de la bouche, et leur conseilla, quand ils serviraient Nicostrate, de tenir le plus qu'ils pourraient la tête en arrière, et surtout de ne jamais parler de cela à personne. Les jeunes garçons, le croyant, se mirent à procéder de la façon que leur avait indiquée la dame. Pour quoi, un jour elle demanda à Nicostrate : « — T'es-tu aperçu de ce que font ces garçons « quand ils te servent? — » Nicostrate dit : « — Mais oui; « j'ai même voulu leur demander pourquoi ils faisaient « ainsi. — » A quoi la dame dit : « — Ne le fais pas; je « saurai te le dire, moi ; et je te l'ai caché un bon temps, « pour ne pas te causer de l'ennui ; mais aujourd'hui je vois
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« que d'autres que moi commencent à s'en apercevoir, et je « ne dois plus te le cacher. Gela ne t'arrive pas pour autre « motif, smon que tu sens fièrement mauvais de la bouche, « et je ne sais quelle en est la cause, pour ce que cela n'était « point d'habitude. C'est là une chose très fâcheuse pour toi « qui as coutume de fréquenter des gentilshommes, et pour « ce, il faudrait voir à soigner cela. — » Nicostrate dit alors : « — Que pourrait-ce bien être? Aurais-je dans la bouche « quelque dent gâtée? — » A quoi Lidia dit : « — Peut- « être bien. — » Et l'ayant mené vers une fenêtre, elle lui fit ouvrir la bouche, et quand elle eut regardé de tous côtés^ elle dit : « — Oh I Nicostrate, comment peux-tu l'avoir sup- « portée si longtemps? Tu en as une, de ce côté, qui, à ce « qu'il me semble, est non-seulement gâtée, mais qui est « toute cassée, et pour sûr, si tu la gardes plus longtemps « dans la bouche, elle te gâtera toutes celles qui sont du « même côté; pour quoi, je te conseillerais de l'arracher « avant que le mal soit plus avancé. — » Nicostrate dit alors : « — Puisqu'il te semble ainsi, cela me plaît égale- <( ment; envoie sans plus de retard chercher un praticien « qui me l'arrache.* — » A quoi la dame dit : « — Ne plaise (( à Dieu qu'un praticien vienne ici pour cela ; il me semble « que cette dent tient si peu que, sans le secours d'aucun « praticien, je l'arracherai moi-même très bien. D'un autre « eôté ces praticiens sont si cruels dans ces sortes d'opéra- « tions, que je ne pourrais souffrir en aucune façon de te « voir ou de te sentir entre les mains de quelqu'un d'eux ; et « pour ce, je veux tout faire moi-même; car au moins, si « cela te fait trop de mal, je te laisserai tout de suite, ce que « ne ferait pas un praticien. — »
« S'étant en conséquence fait apporter les fers pour une semblable besogne, et ayant renvoyé tout le monde de la
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chambre, elle retint seulement la Lusca, et s'enferma avec elle. Puis elle fit étendre Nicostrate sur un siège, et lui ayant mis les tenailles dans la bouche et ayant saisi une de ses dents, elle la lui arracha de vive force pendant que sa camériste le tenait solidement, et bien que la douleur le fît crier beaucoup. Lidia ayant mis la dent de côté et en ayant pris une autre très gâtée qu'elle tenait dans sa main, elle la lui montra, quasi mort de douleur qu'il était, en disant : « — Vois ce que tu as gardé si longtemps dans ta bouche. — » Nicostrate, la croyant, bien qu'il eût éprouvé une vive douleur et qu'il s'en plaignît beaucoup, s'imagina pourtant être guéri dès que la dent eut été arrachée ; et réconforté par une chose et par une autre, sa douleur apaisée, il sortit de la chambre. La dame prit aussitôt la dent et l'envoya à son amant, lequel, désormais certain de son amour, se déclara prêt à faire selon son plaisir.
a Mais la dame, désireuse de le rendre encore plus certain de son amour, et s'imaginant qu'elle resterait encore mille ans avant d'être réunie à lui, voulut tenir ce qu'elle lui avait promis en plus. Ayant feint d'être malade, elle fut un jour visitée par Nicostrate après dîner, et voyant que Pirrus était seul avec lui, elle les pria de l'aider à descendre au jardin pour se désennuyer. Pour quoi, Nicostrate l'ayant prise d'un côté et Pirrus de l'autre, ils la portèrent dans le jardin et la posèrent sur un petit pré, au pied d'un beau poirier. S'y étant assise, au bout d'un moment la dame qui avait déjà fait informer Pirrus de ce qu'il avait à faire, dit : « — Pirrus, « j'ai grand désir d'avoir de ces poires; monte donc sur le « poirier et jétte-nous en quelques-unes. — » Pirrus, y étant monté sur-le-champ, se mit à jeter des poires,* et pendant qu'il les jetait, il se mit dire : « — Hé I messire, qu'est-ce « que vous faites? Et vous, madame, comment n'avez-vous
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« pas vergogne de ^permettre cela en ma présence? Croyez- « vous que je sois aveugle? Vous étiez cependant si malade « tout à rheuré; comment êtes-vous si vite guérie, que vous « fassiez de telles choses? Si vous voulez les faire, vous avez « tant de belles chambres à votre disposition ; pourquoi n'al- « iez-vous pas en Tune déciles ; ce sera plus honnête que de (( faire de pareilles choses en ma présence. — » La dame, se tournant vers son mari, dit : « — Que dit Pirrus? Est-il « fou? — » Pirrus dit alors : « — Non, je ne suis pas fou, « madame ; ne croyez-vous donc pas que je vous vois ? — » Nicostrate s'étonna fort et dit : « — Pirrus, je crois vrai- « ment que tu rêves. — » A quoi Pirrus répondit : « — Mon « seigneur, je ne rêve nullement, et vous non plus vous ne « rêvez pas ; vous vous démenez si bien au contraire, que si « ce poirier se démenait de la sorte, il n'y resterait rien « dessus. — » La dame dit alors : « — Que peut être cela? « serait-il vrai qu'il lui parût comme il dit? Par mon salut « en Dieu, si j'étais bien portante comme je l'étais naguère, « je monterais sur-le-champ sur le poirier pour voir quelles « sont ces choses étonnantes qu'il prétend voir. — »
« Cependant Pirrus, toujours sur le poirier, continuait à tenir les mêmes propos. Sur quoi, Nicostrate dit : « — Descends. — » Et Pirrus descendit. Alors il lui dit : « — Qu'est-ce ^ « que tu dis que tu vois? — » Pirrus dit : « — Je crois que « vous m'avez pris pour un homme sans jugement ou pour un « endormi ; je vous voyais couché sur votre femme, puis- « qu'il faut vous le dire; puis, pendant que je descendais, « je vous ai vu vous lever et vous rasseoir comme vous êtes « maintenant. — » « — Vraiment — dit Nicostrate — as-tu « perdu l'esprit à ce point? Quand tu as été monté sur le poi- « rier, nous n'avons pas bougé et nous sommes restés comme « tu nous vois. — » A quoi Pirrus dit : « — Pourquoi dis-
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« cutons-nous là-dessus? je vous ai bien vu ; et si je vous ai « vu, vous étiez sur votre propre bien. — » Nicostrate, de plus en plus émerveillé, finit par lui dire : « — Je vais bien « voir si ce poirier est enchanté, et si ceux qui y montent « voient les merveilles que tu dis. — » Et il y monta. A peine y fut-il, que la dame et Pirrus commencèrent à se satisfaire ensemble ; ce que voyant Nicostrate, il se mit à crier : « — Ah ! femme criminelle, qu*e8t-ce que tu fais là? « Et toi, Pirrus, en qui j'avais le plus de confiance 1 — » Et ainsi disant, il se mit à descendre du poirier. La dame et Pirrus disaient : « — Rasseyons-nous — » Et le voyant des- « cendre, ils se rassirent comme ils étaient quand il les avait « laissés.
« Quand Nicostrate fut à terre et qu'il les vit comme il les avait laissés, il se mit à leur dire des injures. A quoi Pirrus dit : « — Nicostrate, maintenant j'avoue que, comme vous « me le disiez auparavant, j'ai mal vu pendant que j'étais « sur le poirier ; et je le reconnais à cela seul que je vois et « que je sais que vous avez mal vu vous-même. Et que je « dise vrai, rien ne vous le montre mieux que la réflexion « que vous pouvez vous faire, à savoir que votre femme qui « est la plus honnête et la plus sage qu'il y ait, voulant vous « faire un tel outrage, se garderait de le faire devant vos « yeux. De moi, je ne veux rien dire, mais je me laisserais « écorcher avant même d'en avoir la pensée, loin par con- « séquent de le faire en votre présence. Pour quoi, la faute « de cette apparence doit certainement provenir du poirier ; (( pour ce que le monde entier ne m'aurait pas dissuadé que « vous n'ayez été là, avec votre femme, goûtant tous deux « le plaisir charnel, si je ne vous avais entendu dire à vous « qu'il vous avait semblé que j'eusse fait ce à quoi je n'ai « certes jamais songé, loin de l'avoir jamais fait. — »
303 LE BÉCAHÉBON.
« Après qu'il eat ainsi {Mirlé, la dame qui se montrait fort courroucée, s'étant levée, se mit à dire : « — Sois à la maie « ayenture si tu m*as crue si peu avisée que, voulant me liTrer « aux tristes choses que tu dis avoir vues, je serais venu les (( faire devant tes yeux. Sois sûr que si le désir m'en pre- « nait, je ne viendrais point ici; mais je saurais bien m'en- « fermer dans une de nos chambres de façon à m'assurer « que tu ne le saurais jamais. — » Nicostrate à qui semblait vrai ce que Tun et l'autre disait, à savoir qu'ils ne se seraient pas laissés entraîner à commettre un pareil acte devant lui, laissant décote les reproches, se mit à parler de la nouveauté du fait et du miracle de la vue qui changeait ainsi les choses pour quiconque montait sur le poirier. Mais la dame qui se montrait encore courroucée de l'opinion que Nicostrate avait eue un instant sur elle, dit : « — Vraiment, ce poirier ne « fera plus désormais de ces hontes ni à moi ni à aucune « autre femme, si je peux ; pour ce, Pirrus, cours et va cherce cher une scie, et venge-nous d'un seul coup toi et moi en « le coupant, quoiqu'il vaudrait peut-être mieux d'en donner « sur la tête à Nicostrate qui, sans aucune considération, s'est « laissé si promptement éblouir les yeux de l'intellect; car « bien qu'à ceux que tu portes à la tête il parût comme tu « le dis, pour aucune raison tu ne devais dans ta pensée con- « sentir à croire que c'était vrai. — »
« Pirrus alla promptement chercher une scie et coupa le poirier. Dès que la dame l'eut vu par terre, elle dit à Nicostrate : a -* Puisque je vois abattu l'ennemi de mon honneur, u ma colère s'en est allée. — » Et elle pardonna généreusemant & Nicostrate qui l'en priait, lui imposant pour condition da ne plus jamais la soupçonner, elle qui l'aimait plus qu<^ ^oi-méme, d'une pareille chose. Sur quoi, le malheureux trmri bafoué 8*en revint avec elle et avec son amant au palais
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OÙ, depuis ce jour, Pimis et Lidia prirent à leur aise plaisir l'un et Tautre. Dieu nous en accorde autant à nous ! — »
NOUVELLE X
Oenx Siennois aiment une dame commère de l'un d'eux. Le compère meurt et revient trouTer ton anâ, selon la.promesM qu'p lui avait laite, et lui raconte ce qu'il y a dans l'autre monde.
Une restait plus qu'au roi à dire sa nouyelle. Quand il vit que les daines, qui avaient été fort marries de la chute du poirier — lequel n'en pouvait mais — étaient un peu consolées, il commença : « — C'est chose très-manifeste que tottt roi juste doit être le premier serviteur des lois faites par lui ; et, s'il fait autrement, on doit le regarder comme un esclave digne de punition, et non comme un roi. C'est pourtant dans cette faute et dans cette répréhension que moi, qui suis votre roi, je me vois quasi contraint de tomber. Il est vrai qu'hier, en donnant la loi pour nos récits d'aujourd'hui, j'avais l'intention de ne pas user de mon privilège et de me conformer comme vous au sujet sur lequel vous avez tous parlé; mais non-seulement il a été parlé de ce que j'avais imaginé de dire moi-même, mais il a été dit sur ce sujet tant d'autres choses, et des plus belles, que, pour moi, quelque soigneusement que je cherche en ma mémoire, il m'est impossible de rien me rappeler qui se puisse comparer à ce qui a déjà été dit. Pour ce, forcé de contrevenir à la loi par moi faite, et méritant en cela une punition, je me déclare prêt à subir dès à présent toute amende qui me sera infligée^
204 LE DBCAMEBON.
et je reprends mon privilège accoutumé. Je dis donc que la nouvelle dite par Misa sur le compère et la commère, et d'autre part la sottise des Siennois, ont tant de force, très chères dames, que — laissant de côté les tromperies faites aux maris imbéciles par leurs femmes rusées — elles m'amènent à vous conter une petite nouvelle concernant aussi les Siennois, et qui, bien qu'elle contienne beaucoup de choses qu'on ne doit point croire, sera néanmoins en partie plaisante à entendre.
« Il y eut donc autrefois à Sienne deux jeunes gens du peuple, nommés l'un Tingoccio Mini, l'autre Meuccio di Tura. Ils habitaient près de la porte Salaja, étaient presque toujours ensemble et paraissaient s'aimer beaucoup. En allant, comme font les hommes, aux églises et aux sermons, ils avaient entendu à diverses reprises parler de la gloire ou de la misère qui, suivant leurs mérites, étaient concédées dans l'autre monde aux âmes des morts. Désirant être renseignés d'une manière certaine sur tout cela, et ne sachant comment, ils se promirent l'un à l'autre que celui des deux qui mourrait le premier, reviendrait, si c'était possible, trouver celui qui serait resté vivant, et lui donnerait des nouvelles de ce qu'il désirait savoir ; ils s'engagèrent par serment à faire ainsi. Cette promesse faite, et les deux amis continuant à vivre en étroites relations, comme il a été dit plus haut, il advint que Tingoccio devint le compère d'un Ambruogio Anselmini, qui demeurait à Gamporeggi et qui avait eu un fils de sa femme nommée Monna Mita.
« Tingoccio, visitant parfois en compagnie de Meuccio sa susdite commère qui était une très belle et très appétissante dame, s'énamoura d'elle nonobstant le compérage; de son côté, Meuccio, soit qu'elle lui plût aussi, soit qu'il l'entendît beaucoup vanter par Tingoccio, en devint amoureux. Ils se
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gardaient de se découYrir Tun à Tautre cet amour, mais non pour le même motif : Tingoccio se gardait de le découvrir à Meuccio pour ce qu'il lui semblait commettre une mauvaise action en aimant sa commère, et qu'il aurait rougi que quelqu'unie sût; Meuccio, lui, avait une tout autre raison, il cachait son amour parce qu'il s'était aperçu que la dame plaisait à Tingoccio. Il se tenait ce raisonnement : « — Si je le lui « découvre, il en prendra de la jalousie contre moi ; et comme (( il peut tout à son aise parler à la dame en sa qualité de (( compère, il me rendra odieux le plus qu'il pourra, et de « la sorte je n'aurai jamais d'elle chose qui me plaise. — » « Les deux jeunes gens étant ainsi amoureux, comme je viens de le dire, il arriva que Tingoccio, auquel il était plus facile d'ouvrir son désir à la dame, sut si bien faire par ses actes et par ses paroles, qu'il obtint d'elle ce qu'il voulait; de quoi Meuccio s'aperçut bien, et quoique cela lui déplût fort, pourtant, espérant aussi arriver un jour à ses fins, il fit semblant de ne point s'en apercevoir, afin que Tingoccio n'eût aucun prétexte de gâter ou d'entraver ses projets. Les deux compagnons aimant ainsi, l'un plus heureusement que l'autre, Tingoccio trouvant le terrain doux et propice dajis les domaines de la commère, y bêcha et y laboura tellement, qu'il y prit une maladie, laquelle au bout de quelque temps devint si- forte, qu'il ne put en guérir et passa de cette vie. Trois jours après son trépas — il n'avait probablement pas pu le faire plus tôt — il s'en vint la nuit, suivant la promesse faite, dans la chambre de Meuccio qui dormait profondément, et l'appela. Meuccio, s'étant réveillé, dit : « — Qui es-tu? — » A quoi il répondit : « — Je. suis Tingoccio ; suivant la promesse que « je t'ai faite, je suis venu te dire des nouvelles de l'autre « monde. — » Meuccio fut d'abord un peu épouvanté en le voyant, mais pourtant, s'étant rassuré, il dit : « — Sois le n. 18
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« bien venu, mon frère. — » Puis il lui demanda s'il était perdu. A quoi' Tingoccio répondit : « — Les choses perdues « sont celles qui ne se retrouvent point ; et comment serais- « je ici, si j'étais perdu? — >) « — Eh 1 — dit Meuccio — « je ne dis pas cela, mais je te demande si tu es parmi les « âmes damnées dans le feu vengeur de Tenfer. — » A quoi Tingoccio répondit : « — Non ; mais je suis, pour les péchés « par moi commis, en grandissime peine et en grave an- (( goisse. — » MeiLCcio demanda alors en détail à Tingoccio quelle peine on infligeait là-bas pour chacun des péchés qui se commettent ici, et Tingoccio les lui dit toutes. Puis Meuccio lui demanda s'il voulait qu'il fît quelque chose pour lui sur la terre. A quoi Tingoccio répondit que oui, à savoir qu'il fît dire pour lui des messes et des prières et qu'il Ht faire des aumônes, pour ce que ces choses aident fort ceux qui sont là-bas. Meuccio dit qu'il le ferait volontiers; et comme Tingoccio allait le quitter, Meuccio se souvint de la commère, et ayant soulevé un peu la tête il dit : « — A pro- « pos, Tingoccio, je me rappelle : et la commère avec « laquelle tu as couché, quand tu étais en ce monde, quelle « peine t'a-t-on infligée là-bas, à son sujet? — » A quoi Tingoccio répondit : « — Mon frère, comme j'arrivai là-bas, « j'en trouvai un qui paraissait savoir tous mes péchés par « cœur, et qui m'ordonna d'aller en un lieu où je devais (( pleurer mes fautes au milieu de grands tourments ; là, je « trouvai de nombreux compagnons condamnés à la même « peine que moi ; et, comme je me tenais parmi eux, me (( rappelant ce que j'avais fait avec la commère et attendant « pour ce péché une peine plus grande encore que celle qui c< m'était imposée, bien que je fusse en un grand feu très « ardent, je tremblais cependant de peur. Ce que voyant, « quelqu'un qui était à côté de moi dit t « — Qu'as-tu fait
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« de plus que les autres qui sont ici, quje tu trembles étant « dans le feu? — » « — Oh ! — dis-je — mon ami, j'ai « grand peur du jiigement auquel je m'attends pour un grand « péché que j'ai commis autrefois. — » Il me demanda a alors quel péché c'était. A quoi je dis : — Ce péché fut « celui-ci : Je couchais avec une mienne commère, et j'y « ai tellement couché que j'y ai laissé la peau. — » Alors, « lui, riant de cela, me dit : « — Va, sot que tu es, ne « crains rien; ici l'on ne tient aucun compte des com- <« mères. — » Ce qu'entendant, je fus complètement ras- « sure. — » Gela dit, et le jour s'approchant, Tingoccio ajouta: a — Meuccio, adieu, car je ne puis plus longtemps rester « avec toi. — » Et soudain il disparut.
« Meuccio, ayant appris qu'on ne tenait là-bas aucun compte des commères, commença à se moquer de sa sottise, pour ce que déjà il en avait épargné plusieurs. Pour quoi, son ignorance ayant été mise de côté, il devint par la suite fort savant sur ce point. Et si frère Renauld avait su cela, il n'aurait pas eu besoin de tant de frais d'éloquence pour amener sa bonne commère à faire selon spn plaisir. — »
Zéphire était déjà levé, pour ce que le soleil s'approchait du ponant, quand le roi, sa nouvelle finie, et personne n'ayant plus à parler, ôtà sa couronne et la mit sur la tête de la Lauretta en disant : « — Madame, je vous couronne de vous-même en vous faisant reine de notre compagnie ; sur quoi, c'est à vous d'ordonner désormais, comme Dame, ce que vous croirez nous être à tous plaisir et soulagement. — » Et il se rassit. La Lauretta, devenue reine, fit appeler le sénéchal à qui elle ordonna de faire dresser les tables dans la plaisante vallée, un peu avant l'heure habituelle, afin qu'ensuite on pût retourner au palais tout à son aise ; puis elle lui dit en détail ce qu'il avait à faire pendant que
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durerait son pouvoir. Ensuite, s'étant tournée vers la compagnie, elle dit : « — Dioneo voulut hier qu'on parlât aujourd'hui des tromperies que les femmes font aux maris ; et n'était que je veux montrer que je ne suis pas de la race des petits chiens hargneux qui se veulent sur-le-champ venger, je dirais que Ton devra parler demain des tromperies que les homme& font à leurs femmes. Mais, laissant cela de côté, je dis que chacun ait à songer à parler sur les tromperies que chaque jour les femmes font aux hommes et les hommes aux femmes réciproquement les uns aux autres ; et je crois qu'en cela le plaisir ne sera pas moindre qu'il ne l'a été aujourd'hui. — » Gela dit, elle se leva debout, et donna congé à la compagnie jusqu'à l'heure du souper.
Sur ce, les dames se levèrent, ainsi que les hommes ; les uns, s'étant déchaussés, entrèrent dans l'eau claire ; les autres allèrent se promener parmi les beaux arbres qui se dressaient tout droits sur le pré vert. Dioneo et la Fiammetta chantèrent ensemble un grand morceau d'Arcita et Palémon ; et chacun variant ainsi ses ébats, ils passèrent en grandissime plaisir le temps jusqu'à l'heure du souper. Cette heure venue, ils se mirent à table au bord du petit lac, et là, aux chants de milliers d'oiseaux, sans cesse rafraîchis par un air suave qui venait des collines environnantes, sans être en aucune façon importunés par les mouches, ils soupèrent tranquillement et très gaîment. Les tables levées, quand ils eurent fait quelques tours dans la plaisante vallée, et comme le soleil était encore haut, ils reprirent à pas lents, sur l'heui'e de vesprée, suivant le désir de la reine, le chemin de leur demeure, et tout en parlant et devisant de mille choses, aussi bien de celles qui avaient été racontées ce jour-là que d'autres encore, ils arrivèrent au palais à la tombée de la nuit. Là, après s'être réconfortés, par des vins frais et des confetti, delà
fatigue de leur petite promenade, ils se mirent à danser autour de la belle fontaine, tantôt aux sons de la cornemuse de Tindaro, tantôt aux sons d'autres instruments. La reine finit par ordonner à Philomène de dire une chanson, et Philomène commença ainsi :
Hélas 1 que ma vie est malheureuse !
Me sera-t-il jamais possible de revenir
En l'état d'où m'arracha fâcheuse départie ?
CSertes, je l'ignore, si grand est le désir Qui me brûle la poitrine De me retrouver en l'état où j'ai jadis été. 0 cher bien, ô ma seule paix.
Toi qui m'étreins le cœur.
Dis-le moi, toi ; car le demander à autrui. Je n*ose, et je ne sais du reste à qui. Hélas I mon Seigneur, hélas I fais-le moi espérer, Pour que je réconforte mon âme éperdue.
Je ne sais bien redire quel fut le plaisir Qui m'a si fort enflammée Que, ni jour ni nuit, je ne puis trouver de repos; Pour ce que l'ouïr, le sentir et le voir M'embrasent chacun d'un nouveau feu Avec une force inaccoutumée,
Et que nul autre que toi ne peut réconforter $
Ou faire revenir ma vertu effrayép.
Hélas I dis-moi s'il doit arriver, — et quand cela sera — Que je retrouve jamais le plaisir que j'éprouvai Quand je baisai ces yeux qui m'ont fait mourir. Dis-moi, mon cher bien, mon âme, Quand tu reviendras.
Et, en me le disant vite, réconforte-moi un peu. Que soit courte l'attente
De l'heure où tu viendras, puis que ton séjour soit long, Pour que j'aie moins de regret qu'Amour m'ait ainsi blessée.
210 LE DÉCAHÉBON.
S'il advient jamais que je te possède encore, Je ne crois pas que je serai aussi sotte Que je fus quand je te laissai partir ; Jeté retiendrai, et il en arrivera ce que pourra. Et de ta douce bouche Il faut que je satisfasse mon désir.
Je n'en veux pas dire davantage maintenant. Donc, viens vite, viens m'embrasser ; Rien que cette pensée à chanter m'invite.
Cette canzone fit penser à toute la compagnie qu'un nouvel et plaisant amour étreignait Philomène, et pour ce que les paroles semblaient dire qu'elle avait joui d'autre chose que de la simple vue de son amant, on la tint pour plus heureuse, et il y en eut qui lui portèrent envie. Mais quand la canzone fut finie, la reine se souvenant que le lendemain était un vendredi, dit gracieusement à tout le monde : « — Vous savez, nobles dame&^ et vous aussi, jeunes gens, que c'est demain le jour consacré à la passion de Notre Seigneur, et que, si je me souviens bien, nous l'avons dévotement célébrée, pendant que Néiphile était reine, en suspendant les joyeux récits, de même que pour le samedi suivant. Pour quoi, voulant suivre le bon exemple que nous a donné Néiphile, j'estime que c'est chose honnête que demain et après-demain, ainsi que nous avons fait précédeounent, nous nous abstenions- du plaisir de conter des nouvelles, et nous remettions en mémoire ce qui arriva autrefois en de pareils jours, pour le salut de nos âmes. — » La pieuse proposition de leur reine plut à tous, et après qu'elle leur eut donné congé, une bonne partie de la nuit étant déjà passée, ils Allèrent se reposer.
La septième journée du DiCAitf aoM finie, commence la huitième, dans laquelle, sons le gonvemement de Lauretta, on derise des tromperies que chaque jour les femmes font aux hommes, de celles que les hommes font aux dames^ ou de celles que les hommes se font entre eux.
Déjà, au commet dea plus hautes montagnes, apparaissaient, le dimanche matin, les rayons de la lumière naissante, et Tobscurité ayant complètement disparu, on discernait distinctement chaque chose, quand la reine s'étant levée ainsi que sa compagnie, ils s*en allèrent tout d'abord sur la colline, par les herbes pleines de rosée ; puis, vers la troisième heure, ils entrèrent dans une petite église voisine, où ils entendirent Toffice divin. Revenus à la maison, ils mangèrent en liesse et en joie, chantèrent et dansèrent quelque peu, puis ayant eu congé de leur reine, ceux qui voulurent aller se reposer le purent. Mais quand le soleil eut passé le cercle du méridien, ils allèrent tous s'asseoir, selon qu'il plut à leur reine, auprès de la belle fontaine pour y conter des nouvelles comme d'ha-
212 LE J)iCÂKiB,OV.
bitude ; là, sur le commandement de la reine, Néiphile commença ainsi :
NOUVELLE I
Golfardo obtient de la femme de Guasparroolo de coacber avec elle moyennaot one iomme d'argent. Il emprunte la lomme au mari et la donne à la dame. Puis, en présence de cette dernière, il dit à Guasparruolo qu'il a rendu Targent prêté à sa femme et eelle-ci est obligée de dire que c'est vrai.
« — Puisque Dieu a ainsi disposé que je doive commencer la présente journée par ma nouvelle, j*en suis contente. Et pour ce, amoureuses dames, comme il ^a été jusqu'ici beaucoup parlé des tromperies faites aux hommes par les femmes, il me plaît de vous en conter une faite à une femme par un homme; non que j'entende blâmer dans cette nouvelle ce que fit Thomme en question, ni prétendre que cela ne fut pas bien fait pour la fennne, mais pour louer au contraire l'homme et blâmer la femme, et pour montrer que les hommes, eux aussi, savent bafouer qui les croit, comme ils sont bafoués par ceux en qui ils ont confiance. Cependant, à qui voudrait plus proprement parler, ce que j'ai à vous dire ne saurait être donné comme une tromperie, mais se devrait appeler justice ; pour ce que la femme doit être très honnête, et garder sa chasteté comme sa propre vie, sans fournir le moindre prétexte à ce qu'on la dénigre. Mais comme toutefois cela ne se peut complètement à cause de notre fragilité, j'affirme qu'elle est digne du feu, celle qui se vend pour de l'argent, comme aussi celle qui cède par amour, — connaissant combien grandes sont ses forces — mérite pardon d'un juge quelque peu indulgent, ainsi que Philostrate, il y a quelques jours, nous a fait voir qu'on en avait usé envers madame Philippa à Prato.
HUITIÈME JOUBNÉB. 218
ce II y eut donc jadis à Milan un Allemand à la solde, nommé Gulfardo, Taillant de sa personne et très loyal à ceux qu*il servait, ce qui d*ordinaire arrive rarement aux Allemands. Gomme il rendait très loyalement l'argent qu'on lui prétait, il aurait trouvé de nombreux marchands pour lui prêter à petit intérêt tout] l'argent qu'il aurait voulu. Pendant son séjour à Milan, il devint amoureux d'une très belle dame, nommée madame Ambruogia, femme d'un riche marchand qui avait pour nom Guasparruolo Gagastraccio, et avec lequel il était lié d'amitié. Il aimait la dame très discrètement, de sorte que le mari ni personne ne s'en était aperçu. Il lui fit un jour parler, la priant de vouloir bien lui accorder son amour, protestant que, de son côté, il était prêt à faire tout ce qu'elle iui commanderait. La dame, après de longs pourparlers, en vint à cette conclusion qu'elle était prête à faire ce que Gulfardq voulait, si deux choses 'devaient s'en suivre : à savoir l'une, que cela ne serait jamais révélé par lui à personne ; l'autre, que, en homme riche qu'il était, il lui donnerait deux cents florins d'or dont elle avait besoin pour quelque affaire ; ensuite, elle se tiendrait toujours à son service.
(c Gulfardo, oyant cette avarice, et indigné de la vile proposition de celle qu'il croyait être une dame de valeur, changea quasi en haine son fervent amour pour elle, et résolut de la tromper. Il lui fit dire qu'il le ferait très volontiers, de même qu'il ferait tout ce qui lui plairait, pourvu que cela fût en son pouvoir; qu'en conséquence elle lui fît dire quand elle voulait qu'il allât la trouver; qu'alors il lui porterait l'argent, et que jamais personne ne le saurait, sauf un sien compagnon auquel il se fiait entièrement et qui l'accompagnait toujours dans tout ce qu'il faisait. La dame, en femme vile qu'elle était, fut satisfaite de cette réponse, et lui envoya dire que
214 LE DÉCAMÉBON.
Guasparniolo son mari devait peu de jours après aller à Gênes pour ses affaires, qu'elle le lui ferait savoir, et renverrait chercher. Quand le moment lui sembla venu, Gulfardo s'en alla trouver Guasparruolo et lui dit : « — Je suis sur le point « de traiter une affaire pour laquelle j'ai besoin de deux cents « florins d'or, que je veux que tu me prêtes au même intérêt « que tu m'en as prêté d'autres. — » Guasparruolo dit : « — Volontiers, — » et il lui compta sur-le-champ la somme. « Peu de jours après, Guasparruolo alla à Genève, comme l'avait dit la dame ; pour quoi, celle-ci envoya dire à Gulfardo de venir et de lui apporter les deux cents florins d'or. Gulfardo prit avec lui son compagnon, s'en alla chez la dame, et, l'ayant trouvée qui l'attendait, la première chose qu'il fit fut de lui remettre les deux cents florins d'or, en présence de son compagnon, et de lui dire : « — Madame, prenez « cet argent, et donnez-le à votre mari quand il sera de « retour. — » La dame prit les florins, sans comprendre pourquoi Gulfardo lui parlait ainsi ; elle crut qu'il le faisait pour que son compagnon ne s'aperçût pas qu'elle se donnait à lui pour de l'argent. Pour quoi, elle dit : « — Je le ferai « volontiers, mais je veux voir combien il y en a. — » Et ayant versé les florins sur une table et voyant qu'il y en avait bien deux cents, elle fut en elle-même fort contente. Elle les serra; puis, étant revenue vers Gulfardo, elle le mena dans sa chambre où, non-seulement cette nuit^là, mais plusieurs autres avant que son mari revînt de Gênes, elle le satisfit de sa personne.
« Guasparruolo étant de retour, Gulfardo saisit le moment où il était avec sa femme, alla le trouver et lui dit en présence de la dame : « — Guasparruolo, je n'ai pas eu besoin « de l'argent, c'est-à-dire des deux cents florins d'or que
tu me prêtas l'autre jour; et pour ce, je les ai portés ici
« à ta femme, et je les lui ai remis ; tu effaceras donc mon « compte. — » Guasparruolo, se tournant vers sa femme, lui demanda si en effet elle les avait reçus. La dame, qui voyait là le témoin, ne put nier, et dit : « — Mais oui, je ks ai « reçus ; je ne m'étais pas encore souvenue de te le dire. — » Guasparruolo dit alors : « — Gulfardo, je suis satisfait, allez « avec Dieu; j'effacerai, en effet, votre compte. i— » Gulfardo parti, la dame, se sentant jouée, donna à son mari le prix de son déshonneur et de sa méchanceté. Ainsi ramant sagace, sans qu'il lui en coûtât rien, jouit de son avare dame. — »
NOUVELLE II
Le curé de Varlungo coache avec Monna Belcolore. Il lui laisse en gage son manteau et lui emprunte *xxn mortier. Quelque temps après, il lui renvoie le mortier en lui faisant redemander le manteau qu'il dit lui avoir laissé en garantie. La dame rend le manteau en exhalaat sa mauvaise humeur par un proverbe de circonstance.
Les hommes et les dames approuvaient également ce que Gulfardo avait fait à Tavare Milanaise, quand la reine, s'étant tournée vers Pamphile, lui ordonna en souriant de poursuivre; pour quoi, Pamphile commença ainsi : « — Belles dames, il faut que je vous dise une petite nouvelle contre ceux qui nous nuisent continuellement sans que nous p>uissions leur nuire à notre tour, c*est-à-dire contre les prêtres qui ont entrepris une véritable croisade contre nos femmes, et qui s-imaginent avoir non moins gagné le pardon de toutes leurs fautes, quand ils peuvent en mettre une sous etix, 4ue s4ls avaient amené le soudan enchaîné d'Alexan-
216 LE DEOAMiBON.
drie à Avignon. Les malheureux séculiers ne peuvent leur en faire autant, bien qu'en livrant assaut avec une ardeur non moindre à leurs mères, leurs sœurs, leurs amies et leurs filles, ils soulagent leur colère. Pour ce, j'entends vous raconter une amourette de village dont la conclusion est plus risible qu'elle n'est longue à dire, et de laquelle vous pourrez encore cueillir ce fruit que d'un prêtre il ne faut pas toujours tout croire.
« Je dis donc qu'à Yarlungo, village tout proche d'ici, comme chacune de vous sait ou peut avoir appris, fut un vaillant prêtre, gaillard de sa personne ay service des femmes. Gomme il ne savait pas trop lire, il récréait le dimanche ses paroissiens au pied d'un ormeau avec force bonnes et saintes allocutions familières. Il visitait surtout les femmes, quand leurs maris étaient absents, mieux qu'aucun de ses prédécesseurs, leur portant jusque chez elles des images, de l'eau bénite, des bouts de chandelle, et leur donnant sa bénédiction. Or, il advint que parmi ses autres paroissiennes qu'il avait remarquées, une surtout lui plut qui avait nom Monna Belcolore. C'était la femme d'un laboureur qui se faisait appeler Bentivegna del Mazzo, et elle était vraiment une plaisante et fraîche paysanne, brune et bien découplée, et propre à savoir moudre mieux que toute autre. En outre, c'était celle qui^ de toutes ses voisines, savait le mieux sonner des cymbales et chanter. L'eau court à la ravine^ et mener une ronde ou une bourrée, quand besoin était, avec un beau mouchoir à la main. Aussi messer le curé s'en amouracha si fort, qu'il en devenait fou, et qu'il rôdait tout le long du jour pour tâcher de la voir. Et quand, le dimanche matin, il la voyait dans l'église, il disait un kyrie et un sanclm, s'efforçant de paraître un maître en l'art de chanter, alors qu'on l'eût pris pour un
âne qui brayait. Au contraire, quand il ne la voyait pas il passait sur les offices très légèrement. Il savait toutefois si bien faire , que Bentivegna del Mazzo ne s'en apercevait point, ni aucun de ses voisins. Pour mieux gagner Tamitié de Monna Belcolore, il lui faisait de temps à autre un petit présent, lui envoyant tantôt un bouquet d'ails frais dont il avait les plus beaux spécimens de tout le pays dans son jardin qu'il cultivait de ses mains, tantôt un panier de petits pois, un bouquet d'oignons nouveaux ou d'échalottes ; et, quand il voyait le moment favorable, après l'avoir guettée au passage, il lui donnait une bonne bourrade d'amitié, et elle, faisant la sauvage, feignait de ne pas s'apercevoir de son jeu, et se renfermait dans une attitude sévère; pour quoi, messer le curé ne pouvait en venir à ses fms.
« Or, il advint un jour que le curé, flânant çà et là dans la rue sur l'heure de midi , rencontra Bentivegna del Mazzo sur un âne et portant devant lui force provisions ; l'ayant abordé, il lui demanda où il allait. A quoi Bentivegna répondit : « — Ma foi, raessire, en bonne vérité je vais juste qu'à la ville pour une affaire, et je porte tout cela à « messer Bonaccorri da Ginestreto, afin qu'il m'aide pour je « ne sais quoi dont me requiert le juge de l'édifice dans une « assignation à comparaître qu'il m'a envoyée par son « procureur. — » Le curé, tout joyeux, dit : « — Tu fais « bien, mon fils; or, va avec ma bénédiction, et reviens « vite; et si tu vois Lapuccio ou Naldino, n'oublie pas de « leur dire qu'ils me rapportent ces attaches pour mes « fléaux. — » Bentivegna dit que cela serait fait, et pendant cpi'il s'en allait vers Florence, le curé pensa que c'était le moment d'aller trouver Belcolore et de tenter l'aventure. S'étant mis le chemin entre les pieds, il ne s'arrêta que lorsqu'il fut arrivé chez elle, et, entré dans la maison, if n. 10
218 LE DÉCAUÉBON.
dit : « — Dieu, envoie céans le bien qui est ailleurs I — » La Belcolore qui était montée au grenier, Tayant entendu, dit : 0 — Ohl messire, soyez le bien Tenu; qu^allez-vous « faire par cette chaleur? » Le curé répondit : « — Si (( Dieu me favorise, je venais passer un moment avec toi, « pour ce que j'ai trouvé ton homme qui allait à la ville. — » La Belcolore, étant descendue du grenier, s'assit et se mit à trier des graines de choux que son mari avait battues peu auparavant. Le curé se mit à lui dire : « — Eh I bien, Belco- <( lore, me dois-tu toujours faire mourir de la sorte? — » La Belcolore se mit à rire, et dit : « — Oh I que vous fais-je « donc ? — » Le curé dit : « — Tu ne me fais rien, mais tu « ne me laisses pas te faire ce que je voudrais et ce que « Dieu ordonne. — » La Belcolore dit : « — Allons, allons, « est-ce que les prêtres font de pareilles choses ? — » Le curé répondit : « — Nous les faisons mieux que les autres « hommes; et pourquoi pas? Je dis plus : nous faisons « une bien meilleure besogne, et sais-tu pourquoi ? parce « que nous savons moudre avec peu d'eau ; mais, en vérité, « il t'en résultera du bien si tu ne dis rien et me laisses « faire. — » La Belcolore dit : « — Et quel bien peut-il m'«i « advenir? On dit que vous êtes tous plus avares que le « diable. — » Alors le curé dit : « — Je ne sais; demande c( toi-même. Yeux-tu une paire de souliers, un ruban, un « beau fichu de soie ? Veux-tu autre chose ? — » La Belcolore dit : « — Allons donc! j'ai de tout cela; mais si vous me (( voulez tant de bien, rendez-moi un service, et je ferai « ensuite ce que vous voudrez. — » Le curé dit alors : c( — Dis ce que tu veux, et je le ferai volontiers. — » Alors la Belcolore dit : « — Il faut que j'aille samedi à Florence « pour rendre la laine que j'ai filée, et pour faire rac- « commoder mon rouet ; si vous me prêtez cinq lires, —
« Je sais que vous les avez, — je retirerai de chez l'usurier « ma jupe de perse et ma ceinture des jours de fête que « j'apportai en mariage; car vous voyez que je ne puis aller « à réglise ni en aucun lieu convenable, pour ce que je ne « les ai pas. Je ferai toujours ensuite ce que vous voudrez. — » Le curé répondit : « — Dieu me donne le bon an, Je ne les « ai pas sur moi ; mais crois-moi, avant samedi, je ferai en « sorte que tu les auras pour sûr. — » « — Oui — dit la Bel- « colore — vous êtes tous ainsi de grands prometteurs, et puis « vous ne tenez rien. Croyez-vOus me faire à moi comme « vous avez fait à la Biliuza, qui s'en retourna au son de la « musette ? Sur ma foi en Dieu, vous ne le ferez pas ; car (( elle est devenue pour cela fille publique. Si vous ne les avez « pas, allez les chercher. — » « — Eh ! — dit le curé — ne « me fais pas aller en ce moment jusqu'à la maison ; tu vois « que j'ai risqué l'aventure pendant qu'il n'y a personne, et « peut-être quand Je reviendrais y aurait-il quelqu'un qui « nous gênerait; et je ne sais pas quand je pourrais trouver « un moment aussi favorable que celui-ci. — » La belle dit : « — Bon, si vous voulez y aller, allez-y; sinon, passez-\ous « en. — »
« Le curé voyant qu'elle n'était pas le moins du monde disposée à faire ce qu'il voulait sans un salvum me fac, et désirant, lui, faire la chose sine custodia^ dit : « — Écoute, « tu ne crois pas que je te les donnerai; afin que tu me « croies, je te laisserai en gage mon manteau de drap bleu « que voici. — » La Belcolore leva les yeux et dit : « — Ce « manteau I Et que vaut-il? — » Le curé dit : « — Gomment, « que vaut-il? Je veux que tu saches qu'il est en drap « de Douai, deux fois, trois fois fin, et il y en a chez « nous qui le tiennent pour quatre fois fin ; il n'y a pas « encore quinze jours qu'il m'a coûté sept lires chez le
3?0 LE DÉCAHÉBON.
« fripier Lotto, et je Tai eu à bon marché, y ayant bien « gagné cinq sols, à ce que m'a dit Buglietto qui, tu le sais^ « se connaît fort bien en ces sortes de draps. — » « — Eh « quoi 1 — dit la Belcolore — que Dieu me soit en aide, je « ne l'aurais jamais cru ; mais donnez-le moi d'abord. — » Messer le curé qui a^ait Tarbalète tendue, ôta son manteau et le lui donna ; et elle, après qu'elle l'eut serré, dit : « — Messire, « allons dans la grange ; car il n'y va jamais personne. — » Et ils y allèrent. Là, le curé, lui donnant les plus doux baisers du monde, et la faisant parente de messer le bon Dieu, se satisfît un bon temps avec elle; puis, étant parti en soutane, comme s'il revenait de faire une noce, il s'en retourna à l'église.
<( Là, réfléchissant que les bouts de chandelle qu'il retirait de l'offerte pendant toute l'année ne valaient pas la moitié de cinq lires, il lui parut avoir fait une mauvaise affaire, et il se repentit d'avoir laissé le manteau ; sur quoi, il songea au moyen de le ravoir sans rien payer. Gomme il était quelque peu rusé, il eut bientôt trouvé le moyen de le ravoir, et ne tarda pas à le mettre à exécution. Le lendemain étant jour de fête, il envoya l'enfant d'un de ses voisins chez cette Monna Belcolore, pour la prier de lui prêter son mortier en pierre, car il avait ce matin-là à déjeuner chez lui Binguccio dal Poggio et Nuto Buglietto, et il voulait faire de la sauce. La Belcolore le lui envoya. Quand l'heure du déjeuner fut venue, le curé attendant que Bentivegna del Mazzo et la Belcolore fussent à manger, appela son clerc et lui dit : « — « Prends ce mortier et rapporte-le à la Belcolore, et dis-lui : « le curé vous fait dire grand merci, et que vous lui renvoyiez « le manteau que l'enfant vous a laissé en gage. — » Le clerc alla avec le mortier chez la Belcolore et la trouva à table, qui déjeunait avec Bentivegna. Ayant mis le mortier par
terre, il fit la commission du curé. La Belcolore, s'entendant réclamer le manteau, voulut répondre; mais Bentivegna, d'un air fâché, dit : « — Donc, tu demandes un « gage à messer le curé? Je fais vœu au Christ qu'il me « vient envie de te donner un grand coup de poing. Allons, « rends-le lui vite, et que la teigne te prenne; garde-toi, « quelque chose qu'il veuille désormais, même si c'était « notre âne, de ne lui jamais dire non. — » La Belcolore se leva en grommelant, alla à son coffre, en tira le manteau et le donna au clerc en disant : « — Tu diras à messer le « curé ceci de ma part : la Belcolore a dit qu'elle fait vœu « à Dieu que vous ne ferez jamais plus de sauce dans son « mortier ; car vous ne lui avez pas fait si bel honneur pour « cette fois. — » Le clerc s'en alla avec le manteau et fit la commission au curé ; à quoi celui-ci dit en riant : « — Tu « lui diras, quand tu la verras, que si elle ne me prête plus « son mortier, je ne lui prêterai plus mon pilon; l'un « vaut l'autre. — »
« Bentivegna croyait que sa femme avait ainsi parlé parce qu'il l'avait tancée, et n'en eut cure. Mais la Belcolore fut fort irritée contre le curé et lui tint rigueur jusqu'aux vendanges. Par la suite, le curé l'ayant, menacée de la farre aller dans la bouche du grand Lucifer, elle eut une belle peur, et pour du mou et des châtaignes qu'il lui donna, elle se remit d'accord avec lui ; de sorte qu'ils firent plusieurs fois ripaille ensemble. En échange des cinq lires, le curé lui fit raccommoder ses cymbales et y fit poser une petite sonnette ; ce dont elle se contenta. — »
232 LE BtCXUiUOS.
NOUVEÎLLB III
Galaadriiio, Bruno et Buffamalcco vont dans la plaine dn Mugnon ehereher la pierre précieuse appelée l'Ëlitropia. Calandrino croit l'aroir trooTée. Il revient chez lui chargé de pierres. Sa femme l'ayant querellé, il entre en colère et la bat, puis il raconte à ses compagnons ce qu'ils savent mieux que lui.
La nouTellede Pamphile finie— les dames en ayaienttant ri qu'elles en rient encore — la reine ordonna à Élisa de poursuivre. Celle-ci, riant toujours, commença : « — Je ne sais, plaisantes dames, s'il me sera donné, avec une petite nouvelle de moi, non moins vraie qu'agréable, de vous faire autant rire que Pamphile Ta fait avec la sienne; mais je m'efforcerai de le faire.
« En notre cité, qui a toujours abondé en toutes sortes de gens, était il n'y pas grand temps encore un peintre appelé Calandrino, homme simple et neuf, lequel allait presque toujours avec deux autres peintres appelés l'un Bruno et l'autre Buffamalcco, tous les deux fort enjoués, mais prudents et avisés, et qui fréquentaient Calandrino seulement pour ce qu'ils s'égayaient souvent de ses manières et dé sa simplicité. Il y avait alors aussi à Florence un jouvenceau d'une merveilleuse adresse en tout ce qu'il voulait faire, facétieux et avenant, nommé Maso del Saggio. Ayant entendu parler de la simplicité de Calandrino, il résolut de s'amuser à ses dépens en lui faisant quelque farce, ou en lui faisant accroire quelque chose d'étrange. Un jour qu'il l'avait trouvé par aventure dans l'église de Saint- Jean, occupé à regarder les peintures et les bas-reliefs du tabernacle qui est sur l'autel delà susdite église, lesquels y avaient été mis depuis peu, il pensa que le lieu et le moment étaient opportuns pour ses projets. Ayant informé un de ses compagnons de ce qu'il entendait faire,
HUITIÈME JOUENÉB. 223
tous deux s'approchèrent de Tendroit où Galandrino était assis tout seul, et feignant de ne pas le voir, ils se mirent à parler des vertus de certaines pierres, sujet sur lequel Maso raisonnait aussi sûrement que s'il avait été un grand et profond joaillier. Galandrino prétaToreilleàces raisonnements, et voyant qu'il n'y avait pas d'indiscrétion, il se leva et se joignit aux deux compagnons, ce qui plut fort à Maso. Gomme il poursuivait ses théories, Galandrino lui demanda où se trouvaient ces pierres si remplies de vertu. Maso répondit que la plupart se trouvaient à Berlinzone, ville des Basques, en un pays qui s'appelait Bengodi, où l'on liait les vignes avec des saucisses et où l'on avait une oie pour de l'argent et un oison par-dessus le marché; qu*il y avait une montagne toute de fromage de parmesan râpé, sur laquelle demeuraient des gens qui n'étaient pas occupés à autre chose qu'à faire des macarons et des ravioli et à les faire cuire dans du jus de chapon, puis qu'ils les jetaient au bas de la montagne où ceux qui en prenaient le plus en avaient davantage. Tout près de là, courait un petit ruisseau de vin blanc, du meilleur qui se soit jamais bu, et où n'entrait pas une goutte d'eau. « — Oh ! — dit Galandrino — c'est là un bon pays; mais, « dis-moi, que fait-on des chapons que ces gens cuisent? — » Maso répondit : « — les Basques les mangent tous. — » Galandrino dit alors : « — Y es-tu jamais allé? — » A quoi Maso répondit : « — Tu demandes si j'y suis jamais allé? « J'y suis allé aussi bien une fois que mille. — » Galandrino dit alors : « — Et combien de milles y a-t-il d'ici? — » Maso répondit : « — Il y en a plus de millante, qui toute la « nuit chante. — » Galandrino dit : « — Ge doit donc être « plus loin que les Abbruzzes. — « — Oui bien — répondit « Maso — c'est un peu plus loin. — » « Galandrino, toujours simple, voyant que Maso disait
224 LE DÉOAMéBON.
tout cela d*un air impassible et sans rire, le croyait comme on pourrait croire à la vérité ]a plus manifeste et le tenait pour vrai ; sur quoi, il dit : « — C'est trop loin pour moi ; « mais si c'avait été plus près, je t'assure bien que j'irais <f une fois avec toi, rien que pour voir dégringoler ces ma- « carons et pour m'en rassasier. Mais, dis-moi, de grâce, ne « se trouve-t-il pas en ces contrées quelqu'une de ces « pierres qui ont tant de vertu ? — » A quoi Maso répondit : « — Oui, on y trouve deux sortes de pierres qui ont une « grandissime vertu : les unes sont les pierres à meule de « Settignano et de Montisci, par la vertu desquelles, quand « elles sont devenues meules, se fait la farine ; et pour ce, on « dit dans ce pays de là-bas, que de Dieu viennent les grâces (( et les meules de Montisci ; mais on extrait une si grande « quantité de ces pierres à meules qu'elles ne sont pas plus « estimées chez nous que chez eux les émeraudes, car il y en a « des montagnes plus grandes que le mont Morello et qui re- « luisent en plein minuit, à Dieu va. Et sache que celui qui « ferait enchâsser ces belles pierres avant qu'elles soient « percées et les apporterait au Soudan, en aurait ce qu'il « voudrait. Les autres sont une pierre, que nous, lapidaires, « appelons Élitropia, pierre de très grande vertu, pour ce « que quiconque la porte sur lui, n'est vu de personne là où « il n'est pas, — » Alors Calandrino dit : « — Voilà de grandes « vertus ; maisoùsetrouvecetteseconde espèce de pierres? — » A quoi Maso répondit qu'on en trouvait d'habitude dans le Mugnon. Calandrino dit : « — De quelle grosseur est « cette pierre? quelle couleur a-t-elle? — » Maso répondit: « — Elle est de grosseur variée, les unes sont plus grosses « et les autres moins, mais elles sont toutes quasi noires. — » « Calandrino, ayant retenu toutes ces indications, fit semblant d'avoir autre chose à faire et quitta Maso, bien
HUITIÈME JOUENÉE. 226
décidé à se mettre à la recherche de cette pierre. Mais il ne voulut pas le faire sans Tavoir dit è Bruno et à Buffamalcco, qu'il aimait tout particulièrement. Il se mit donc en quête d'eux, afin que, sans nul retard, et avant toute autre chose, ils cherchassent avec lui, et il passa tout le reste de la matinée à demander où ils étaient. Enfin, Theure de none étant déjà passée, il se souvint qu'ils travaillaient dans le couvent des dames de Faenza, et, bien que la chaleur fût grande, laissant là toutes ses autres affaires, il y courut et, les ayant appelés, il leur dit ceci : « — Compagnons, si vous voulez <( m'en croire, nous pouvons devenir les plus riches de « Florence, pour ce que j'ai appris d'un homme digne de (( foi, que dans le Mugnon se trouve une pierre au moyen « de laquelle celui qui la porte sur lui n'est vu de personne ; « pour quoi, il me semble que nous devons aller la chercher « sans aucun retard et avant que d'autres y aillent. Nous la « trouverons pour sûr, car je la connais ; et dès que nous « l'aurons trouvée, qu'aurons-nous à faire, sinon de la mettre « en notre escarcelle et d'aller vers les tables des chan- (( geurs, qui, vous le savez, sont toujours chargées de gros « et de florins, et d'en prendre autant que nous voudrons ? (( Personne ne nous verra, et nous pourrons ainsi nous ence richir incontinent, sans avoir besoin de barbouiller tout le « long du jour les murs comme font les limaces. -— »
(( Bruno et Buffamalcco, entendant cet imbécile, se mirent à rire en eux-mêmes, et se regardant l'un l'autre, firent semblant d'être fort émerveillés et approuvèrent le conseil de Calandrino. Cependant Buffamalcco demanda quel était le nom de cette pierre. Ce nom était déjà sorti de la mémoire de Calandrino qui était de grosse pâte ; pour quoi, il répondit : <( — Qu'avons-nous à faire du nom, puisque « nous en connaissons la vertu ? M'est avis que nous allions
226 LE DÉOAMÉBON.
« la chercher sans plus attendre. — » « Or, bien — dit « Bruno — Gomment est-elle faite? — » Galandrino dit : « — Elles sont de différentes formes, mais toutes quasi « noires ; pour quoi, il me semble que nous devions ramasser K< toutes celles que nous verrons noires, jusqu^àce que nous (( ayions mis la main sur la bonne ; et pour ce, ne perdons « point de temps, allons. — » A quoi Bruno dit : « — Attends. — » Et s'étant tourné vers Buffamalcco, il dit : « — Il me paraît que Galandrino a bien parlé ; mais je ne « crois pas que ce soit l'heure propice, pour ce que le soleil « est haut et tombe d*aplomb sur le Mugnon ; il a calciné (( toutes les pierres, de sorte que maintenant toutes celles « qui y sont doivent paraître blanches, comme, le matin, « avant que le soleil les ait séchées, elles paraissent toutes « noires ; en outre, c'est aujourd'hui jour de travail et il y a c( par le Mugnon beaucoup de gens pour divers motifs. Ges « gens, en nous voyant, pourraient deviner ce qui nous y fait « aller, faire comme nous et peut-être trouver la pierre, et « nous aurions perdu le trot pour Tamble. Il me semble, si « cela vous va ainsi, que cette besogne doit se faire le matin, « alors qu'on peut reconnaître plus facilement les noires « d'avec les blanches, et un jour de fête alors qu'il n'y aura « personne qui puisse nous voir. — »
« Buffamalcco approuva l'avis de Bruno auquel se rallia Galandrino, et ils convinrent que le dimanche matin suivant, ils iraient tous trois à la recherche de cette pierre ; mais sur toute chose Galandrino les pria de ne parler de cela à personne au monde, pour ce que la chose lui avait été confiée en secret. Gette recommandation faite, il leur dit ce qu'il avait entendu dire du pays deBengodi, affirmant par serments que la chose était vraie. Galandrino les ayant quittés, les deux compères arrêtèrent ensemble ce qu'ils devaient faille en cette circonstance.
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(( Galandrino attendit ayec une viye impatience le dimanche matin. Ge jour étant yenu, il se leva dès Taurore, et ayant appelé ses compagnons, ils sortirent tous les trois par la porte San Gallo, descendirent dans le Mugnon, et se mirent à la recherche de la pierre. Galandrino allait en ayant comme le plus ardent, sautant vivement deçà, delà ; partout où il voyait une pierre noire, il se jetait dessus, la ramassait et se la mettait sur Testomac. Ses compagnons marchaient derrière lui, en ramassant tantôt une, tantôt une autre. Mais Galandrino ne tarda pas à en avoir plein sa poitrine ; pour quoi, relevant les coins de sa robe qui n'était pas serrée, et en faisant une ample poche en les attachant à sa ceinture, il l'emplit; puis, en ayant fait autant avec son manteau, il le remplit également de pierres. Sur quoi, Buffamalcco et Bruno voyant que Galandrino avait sa charge et que l'heure de manger s'approchait, Bruno dit à Buffamalcco, suivant ce qui était convenu entre eux : « — Où est Galandrino? — » Buffiunalcco qui le voyait près de lui, se tourna deçà, delà, regardant, et répondit : « ^ Je ne sais ; mais il n'y a qu'un « moment il était devant nous. — » Bruno dit : « — Il n'y « a qu'un moment ? je crois, moi, qu'il est chez lui en train « de déjeuner, et quHl nous a laissés ici faire cette sottise <( d'aller cherchant les pierres noires par le Mugnon« — » « — Ëh 1 comme il a bien fait, — dit alors Buffamalcco — « de s'être moqué de nous et de nous avoir laissés ici, puisque « nous avons été assez sots pour le croire^ Vois, quels autres « que nous auraient été assez sots pour croire qu'une pierre « d'une telle vertu se doive trouver dans le Mugnon? — » (( Galandrino, entendant ce dialogue, s'imagina que la fameuse pierre lui était tombéeentre les mains, et que grâce à sa vertu, bien qu'il fût à côté d'eux, ses compagnons ne le voyaient pas. Joyeux outre mesure d'une si heureuse chance, il résolut de
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retourner chez lui sans rien leur dire, et étant revenu sur ses pas, il se mit en route. Ce voyant, Buffalmacco dit à Bruno : « — Et nous, qu'allons-nous faire ? nous en allons-nous ? — » A quoi Bruno répondit : « — Allons-nous en ; mais je Jure « Dieu que Galandrino ne nous en fera plus une seule ; et si « j'étais près de lui, comme j'ai été toute la matinée, je lui (( donnerais un tel coup de pierre dans les jambes, qu'il se « souviendrait pendant un mois au moins de cette farce « qu'il nous a faite. — » Dire ainsi, prendre une pierre et la jeter dans les jambes de Galandrino, fut tout un. Galandrino ayant senti le coup, leva le pied et se mit à souffler, mais il continua à se taire et poursuivit son chemin. Buffalmacco ayant pris en main un des cailloux qu'il avait ramassés, dit à Bruno : « — Tiens, vois ce beau caillou; que « ne va-t-il donner au beau milieu des reins de Galan- « drino ! — » Et le lançant, il lui en donna un grand coup dans les reins. Bref, de cette façon, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre, ils le poursuivirent à coups de pierres jusqu'à la porte San Gallo. Là, après avoir jeté les pierres qu'ils avaient récoltées, ils s'arrêtèrent un instant auprès des gardiens de la gabelle. Geux-ci, qui avaient été prévenus par eux, faisant semblant de ne point voir Galandrino, le laissèrent passer en riant de leur mieux.
<( Sans s'arrêter, Galandrino alla droit à sa maison qui était près du Goin des Moulins; et tout favorisa si bien l'aventure que, pendant tout le temps que Galandrino marcha le long de la rivière et qu'il traversa la ville, personne ne lui adressa la parole, bien qu'il eût rencontré quelques passants, pour ce que presque tout le monde était à déjeuner. Galandrino entra donc ainsi chargé à la maison. Sa femme, nommée Monna Tessa, belle et intelligente dame, se trouvait par hasard en haut de l'escalier. Déjà un peu
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irritée de sa longue absence, elle se mit en le voyant venir, à l'apostropher ainsi : « — Letliable ne te fait jamais ren- « trer ; tout le monde a déjeuné, quand toi tu reviens dé- (( jeûner. — » A ces mots, Galandrino, comprenant que sa femme Tavait déjà vu, se mit à dire, plein de courroux et de dépit : « — Ah 1 méchante femme, tu étais là? Tu m'as « ruiné; mais, sur ma foi en Dieu, je te le revaudrai. — » Et étant monté dans une petite chambre, il déchargea toutes les pierres qu'il avait ramassées; puis, tout furieux, il courut vers sa femme, et l'ayant saisie par les cheveux, il la jeta par terre et lui donna par tout le corps tant de coups de pieds et de coups de poings, qu'il ne lui laissa pas un cheveu sur la tête ou un endroit qui ne fût meurtri, la malheureuse criant en vain merci en joignant les mains.
« Buffalmacco et Bruno, après avoir ri quelque temps avec les gardiens, se mirent à suivre Galandrino de loin et à petits pas. Arrivés à la porte de chez lui, ils entendirent la raclée qu'il donnait à sa femme, et, feignant alors d'arriver, ils l'appelèrent. Galandrino, tout en sueur, rouge et enflammé de colère, vint à la fenêtre et les pria de monter. Ils montèrent, faisant semblant d'être un peu irrités, et, quand ils furent en haut, ils virent la chambre pleine de pierres, la dame échevelée, le visage meurtri, toute pâle et pleurant à chaudes larmes dans un coin, et Galandrino assis dans un autre coin, les vêtements défaits et soufflant comme un homme harassé. Quand ils eurent regardé un certain temps, ils dirent : « — Qu'est-ce donc, Galandrino? Veux-tu « bâtir, que nous voyons ici tant de pierres ? — » Puis ils ajoutèrent : « — Et Monna Tessa, qu'a-t-elle; il paraît que « tu l'as battue ! Qu'est-ce que tout cela? — » Galandrino, fatigué d'avoir porté ses pierres et d'avoir battu sa femme avec tant de rage, tout chagrin de la bonne fortune qu'il 11. 20
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croyait avoir perdue, ne pouvait rassembler ses esprits et répondre une seule parole. Pour quoi, comme il se taisait, Buffalmacco reprit : « — Galandrino, si tu avais un autre « sujet de colère, tu n'aurais pas dû te moquer de nous comme (( tu Tas fait, en nous laissant comme deux badauds dans le « Mugnon où tu nous avais menés pour y chercher avec toi la « pierre précieuse, et en t'en revenant ici sans nous dire ni à « Dieu, ni à Diable,ce que nous avons pris fort mal; mais pour « sûr, ce sera la dernière farce que tu nous feras jamais. — » « A ces mots, Galandrino, faisant un effort, répondit : « — Compagnons, ne vous fâchez pas; la chose s'est passée « autrement que vous croyez. Moi, malheureux 1 j'avais « trouvé cette pierre ; et voulez-vous voir si je vous dis vrai ? « Quand vous vous êtes tout d'abord demandé où j'étais, je « n'étais pas à plus de dix pas de vous ; et voyant que vous « vous en reveniez sans me voir, je suis passé devant vous, « et je m'en suis venu, vous précédant de quelques pas. — » Et commençant par l'un des bouts, il leur raconta jusqu'à la fin ce qu'ils avaient fait et dit, il leur montra sur son dos et sur ses jambes les coups qu'ils lui avaient donnés ; puis, il ajouta : « — Je vous dis qu'en passant par la porte de la « ville, ayant sur moi toutes ces pierres que vous voyez là, « on ne m'a rien dit, et vous savez cependant si ces gardiens « sont d'ordinaire ennuyeux et déplaisants à vouloir tout « examiner. En outre, j'ai rencontré par la rue plusieurs de « mes compères et amis qui oût toujours l*habitude de me « dire bonjour et de m'inviter à boire ; pas un d*eux ne « m'a adressé le moindre mot, absofument cpmme s'ils ne « me voyaient point* Enfin, arrivé céans, cette diablesse dô « femme est venue au-devdnt de moi et m'a vii^ pour Cd « que, comme vous le savez, les femnies ôteiît toute teriù « aux objets; sur quoi, moi qui pouvais m'estimer lé plus
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« heureux de tous les citoyens de Florence, je suis resté le (( plus misérable; c'est pourquoi je Fai battue tant que j'ai « pu me servir de mes mains, et je ne sais à quoi tient que je « ne lui saigne les veines ; que maudite soit Theure où je la vis « pour la première fois, et où elle vint céans. — » Et sa colère s'étant rallumée, il voulut se lever pour la battre de nouveau. « Buffalmacco et Bruno, à ce récit, feignant de s'étonner fort, affirmaient ce que Calandrino avait dit, et ils avaient si grande envie de rire qu'ils en étouffaient; mais en le voyant se lever furieux pour battre de nouveau sa femme, ils s'y opposèrent et le retinrent, disant qu'en tout ceci ce n'était pas la dame qui était fautive, mais bien lui qui savait que les femmes font perdre toute vertu aux objets et qui ne l'avait pas prévenue de se garder de se présenter devant lui de tout ce jour; et que Dieu l'avait empêché de prévoir cela, soit parce que cette bonne fortune ne devait pas lui arriver à lui, soit parce qu'il avait voulu tromper ses compagnons auxquels il devait tout dire dès qu'il s'était aperçu qu'il avait trouvé la pierre. Enfin, après de nombreuses paroles de ce genre, ils lui firent faire , non sans peine, la paix avec sa malheureuse femme, et le. laissant tout mélancolique dans sa maison pleine de pierres, ils s'en allèrent. — »
NOUVELLE rv
Le prérôt de Fieaole aime une dame Teuve dont il n'est point aimé. Il couche avec M serrante croyant coucher avec elle, et les frères de la dame, d'accord ayec celle-ci, font de telle sorte que le prévôt est trouvé par sou évêqae couché avec la servante.
Élisa était arrivée à la fin de sa nouvelle qu'elle avait racontée au grand plaisir de toute la compagnie, quand la
233 LE DiOAMiBON.
reine, s'étant tournée yers Émilia, lui témoigna le désir qu'elle continuât en contant la sienne; celle-ci commença aussitôt de la sorte : « — Valeureuses dames, combien les prêtres, les moines, et en général tous les clercs se montrent obsesseurs de nos esprits, cela a été, selon ce que je me rappelle, montré dans plusieurs des nouvelles qui ont déjà été dites; mais comme on n'en pourrait jamais raconter làdessus autant qu'il y en a, j'entends, en sus de ces nouvelles, vous en dire une sur un prévôt, qui, malgré tout le monde, voulait avoir, qu'elle y consentît ou non, les faveurs d'une gente dame, laquelle, en femme fort sage, le traita comme il le méritait.
« Comme chacune de vous le sait, Fiesole, dont nous pouvons voir d'ici le coteau, fut jadis une grande cité, fort ancienne, et bien qu'elle soit aujourd'hui toute ruinée, elle n'a jamais cessé pour cela de posséder un évéque, et elle en a encore un. Près de l'église cathédrale de cette ville, une noble dame, veuve, appelée Monna Piccarda, possédait une maison qui n'était pas fort grande ; et pour ce qu'elle n'était pas la plus riche femme du monde, elle y demeurait la plus grande partie de l'année, ayant avec elle ses deux frères, jeunes gens bien élevés et courtois. Or, il advint que cette dame fréquentant l'église cathédrale, comme elle était encore très jeune^ belle et plaisante, le prévôt de l'Église s'amouracha d'elle si fort qu'il ne pouvait plus tenir en place nulle part. Au bout de quelque temps, il fut assez audacieux pour dire lui-même à la dame quel était son désir, et pour la prier de consentir à avoir son amour pour agréable et à l'aimer comme il l'aimait.
(( Ce prévôt était déjà vieux d'années, mais d'un tempérament très jeune, entreprenant et hautain et ayant de soimême grande estime. Grâce à ses manières déplaisantes et à
HUITIÂME JOURNÉE. 2SS
ses airs railleurs, il était si maussade et si importun, qu'il n'y ayait personne qui lui Toulût du bien ; et si quelqu'un le dé* testait, c'était bien la dame en question, car non-seulement, elle ne pouvait pas le souffrir, mais elle l'avait plus en haine que le mal de tête. Pour quoi, en femme avisée, elle lui répondit : « — Messire, que vous m'aimiez, cela peut m'être « fort agréable, et je dois vous aimer et vous aimerai volon- « tiers; mais entre votre amour et le mien, rien de déshon- « nête ne doit se produire. Vous êtes mon père spirituel, « vous êtes prêtre et vous approchez déjà beaucoup de la « vieillesse, toutes choses qui vous doivent rendre honnête et « chaste. D'un autre côté, je ne suis point une enfant à qui ce ces sortes d'amourpuissentconvenir,etjesuis veuve.Yous « savez quelle honnêteté on exige des veuves; pour ce, « excusez-moi, car je ne vous aimerai jamais de la façon que « vous me demandez, de même que je ne veux pas être aimée « ainsi de vous. — »
« Le prévôt, ne pouvant pour cette fois en tirer autre chose, ne se tint pas pour étonné ni vaincu du premier coup, mais déployant une persévérance importune, il la sollicita à plusieurs reprises, soit par lettres et par messages, soit luimême quand il la voyait venir à l'église. Pour quoi, ces poursuites paraissant fort pénibles et fort ennuyeuses à la dame, elle résolut de s'en débarrasser comme il le méritait, puisqu'elle ne pouvait pas faire autrement; toutefois, elle ne voulut rien faire sans en avoir d'abord causé avec ses frères. Après leur avoir dit de quelle façon le prévôt se comportait envers elle, et ce qu'elle avait l'intention de faire, et après avoir obtenu leur assentiment, elle alla quelques jours après à l'église, comme elle en avait l'habitude. Dès que le prévôt la vit, il s'en vint à elle, et, comme il faisait d'ordinaire, il se mit à lui parler sur un ton familier. La dame, le voyant
234 LE BÉOAMÉBON.
Tenir, se tourna vers lui, lui fit bon yisage, et après qu'ils se furent retirés dans un coin, et que le préyôl lui eut tenu plusieurs de ses propos habituels, elle poussa un grand soupir, et dit : « — Messire, j'ai très souvent entendu dire <c qu'il n'y a place si forte, qu'étant assiégée tous les jours, « elle ne soit enfin prise une fois, ce que je vois bien m'être « advenu. Vous avez tellement tourné autour de moi, tantôt « avec de douces paroles, tantôt avec une prévenance, tantôt « avec une autre, que vous m'avez fait renoncer à ma réso- « lution, et que je suis disposée, puisque je vous plais si <( fort, à me donner à vous. — » Le prévôt tout joyeux dit : « — Madame, grand merci; à dire vrai, je me suis fort « étonné que vous ayez résisté si longtemps, pensant que cela (( ne m'arriva jamais avec aucune autre. J'ai dit souvent, au « contraire : si les femmes étaient d'argent, elles ne vau- « draient pas un denier, pour ce qu'aucune ne soutiendrait « l'épreuve. Mais pour le moment, laissons cela. Quand et « où pourrons-nous nous trouver ensemble? — » A quoi la « dame répondit : « — Mon doux seigneur, le moment (( pourrait bien être l'heure qu'il vous plairait le plus, car je « n'ai pas de mari à qui je doive rendre compte de mes « nuits ; mais je ne sais en quel endroit. — » Le prévôt dit : « — Gomment ! pourquoi pas dans votre maison? — » La dame répondit : « — Messire, vous savez que j'ai deux « jeunes frères qui, de jour et de nuit, viennent chez moi « avec leurs compagnons, et ma maison n'est pas trop « grande ; et pour ce vous ne pourriez y venir à moins de « consentir à vous y comporter en muet, sans dire mot ni « faire le moindre bruit, et à vous tenir dans l'obscurité « comme les aveugles. Si vous vouliez faire de la sorte, cela a se pourrait, pour ce qu'ils ne pénètrent jamais dans ma « chambre; mais leur chambre est si près de la mienne.
« qu'on ne peut y dire un mot à voix si basse qu'on ne Ten- « tende. — » Le prévôt dit alors : « — Madame, qu'à ceci « ne tienne pour une nuit ou deux, en attendant que je « songe à trouver un autre endroit où nous puissions être « plus à l'aise. — » La dame dit : « — Messire, cela dé- « pend de vous ; mais je vous prie d'une chose, c'est que « cela reste secret entre nous, et que jamais on n'en sache « rien. — » Le prévôt dit alors : « — Madame, n'en douce tez point, et s'il est possible, faites que ce soir nous puis- « sions noys trouver ensemble. — » La dame dit : « — Gela « me va. — » Et lui ayant indiqué la façon dont il devait venir et le moment, elle le quitta et revint chez elle.
« Cette dame avait une servante qui n'était guère plus jeune, mais qui avait le visage le plus laid et le plus disgracieux qui se vît jamais, attendu qu'elle avait le nez fort camard, la bouche torte, les lèvres grosses, les dents mal placées et fort grandes, qu'elle avait des propensions à loucher, et toujours mal aux yeux, et que son teint était si vert et si jaune, qu'elle paraissait avoir passé l'été non à Fiesole mais à Sinagaglia. En outre, elle était boiteuse et un peu déhanchée du côté droit. Son nom était Giuta, et pour ce qu'elle avait une figure si laide, chacun l'appelait Ciutazza. Bien qu'elle fût contrefaite de sa personne, elle était pourtant quelque peu malicieuse. La dame la fit appeler auprès d'elle et lui dit : « — Ciutazza, si tu veux me rendre un « service cette nuit, je te donnerai une belle chemise neuve. — » La Ciutazza, entendsmt parler de la chemise, dit : « — Madame, si vous me donnez une chemise, je me <( jetterai dans le feu, et même plus. — » « — Or bien, — « dit la dame — je veux que tu couches cette nuit avec un « homme dans mon lit, et que tu lui fasses des caresses, mais <( garde-toi bien de prononcer une parole, de façon à n'être
336 LE DÉOAMÉBON.
« point entendue de mes frères qui donnent, comme tu sais, « tout à côté; je te donnerai ensuite la chemise. — » La Giutazza dit : « — Je coucherai avec six, au lieu d'un, s'il est <( besoin. — »
(( Donc, le soir Tenu , messer le prévôt s'en vint comme on le lui avait dit. Les deux jeunes gens, selon qu'ils en étaient convenus avec la dame, étaient dans leur chambre et fie faisaient entendre ; pour quoi, le prévôt étsufit entré sans bruit et sans lumière dans la chambre de la dame, s'en alla, comme elle le lui avait dit, droit au lit où s'était déjà glissée la Giutazza, bien informée par sa maîtresse de ce qu'elle avait à faire. Messer le prévôt, croyant avoir la dame à côté de lui, prit la Giutazza dans ses bras et se mit à l'embrasser sans dire mot, et la Giutazza de son côté lui en fit autant; sur quoi le prévôt commença à se satisfaire avec elle, prenant enfin possession des biens si longtemps désirés.
« Quand la dame eut fait cela, elle ordonna à ses frères de faire le reste de ce qui était convenu, et ceux-ci, étant sortis sans bruit de leur chambre, s'en allèrent vers la grande place ; et la fortune leur fut plus favorable pour ce qu'ils voulaient faire qu'ils ne l'avaient eux-mêmes souhaité, pour ce que, la chaleur étant grande, l'évêque s'était informé d'eux, dans l'intention d'aller jusque chez eux pour se promener et se rafraîchir. Mais comme il les vit venir, il leur dit son intention et se mit en route avec eux. Etant entré dans une petite cour très fraîche, où un grand nombre de flambeaux étaient allumés, il prit grand plaisir à boire d'un bon vin qu'ils lui offrirent. Quand il eut bu, les jeunes gens dirent : « — Messire, puisque vous nous avez fait une a telle grâce de daigner visiter notre pauvre petite maison, « en laquelle nous venions vous inviter, nous vous prions de « consentir à voir une petite chose que nous voulons vous
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« montrer. — » L'évêque répondit qu'il y consentait Tolontiers; pour quoi, Tun des jeunes gens prit une des torches allumées, passa deyant, et Tévéque et tous les autres le sui* vaut, il se dirigea yers la chambre où messer le prévôt était couché avec la Ciutazza.
« Pressé d'arriver, le prévôt s'était hâté de chevaucher, et il avait déjà couru plus de trois milles, avant que ceux-ci vinssent; pour quoi, étant fatigué, il se reposait, tenant, nonobstant la chaleur, la Ciutazza dans ses bras. Le jeune homme étant donc entré dans la chambre, son flambeau à la main et suivi de l'évêque et de tous les autres, leur montra le prévôt tenant en ses bras la Ciutazza. Sur quoi, messer le prévôt s'étant levé en sursaut, et voyant les lumières et tous ces gens autour de lui, fut pris de honte et de peur, et se cacha la tête sous les draps. L'évêque lui adressa de grands reproches, lui fit retirer la tête hors du lit et lui fit voir avec qui il était couché. Le prévôt, ayant reconnu la tromperie de la dame, devint soudain, tant par le dépit qu'il en eut, que par la honte qu'il éprouvait, l'homme le plus désespéré qui fût jamais. Sur l'ordre de l'évêque, s'étant revêtu, il fut envoyé sous bonne garde à la maison pour y faire grande pénitence du péché commis. L'évêque voulut ensuite savoir comment il se faisait qu'il fût venu coucher là avec la Ciutazza. Les jeunes gens lui dirent tout. Sur quoi l'évêque approuva fort la dame ainsi que les jeunes gens qui, ne voulant pas souiller leurs mains du sang des prêtres, avaient traité le prévôt comme il le méritait.
« L'évêque lui fit pleurer son péché pendant quarante jours, mais l'amour et le dépit le lui firent pleurer plus de quarante-neuf, sans compter que de longtemps il ne pouvait passer dans la rue sans être montré du doigt par les enfants qui disaient: <( — Vois celui qui couche avec la Ciutazza. —
238 LB DÉOAXÉBOir
Ge qui loi causait un si grand ennui, qu'il faillit quasi en devenir fou. Et c*est ainsi que la valeureuse dame se débarrassa de la poursuite importune du prévôt, et que la Giutazza gagna une chemise et une bonne nuit. — »
NOUVELLE V
TrtHi jonreneetiix tirant let culottes i un juge marquisan Tenu à Flofcnce, pendant qn'il tenait l'audience sur son siè|^*
Émilia avait fini son récit, et la veuve avait été approuvée par tous, quand la reine, regardant du côté de Philostrate, dit : « — C*est à toi maintenant de parler. — » Pour quoi. Philostrate répondit sur-le-champ qu'il était prêt, et commença : « — Délectables dames, le jouvenceau dont Élisa vous a parlé, il y a un moment, c'est-à-dire MasodelSaggio, me fait laisser une nouvelle que j'entendais vous dire, pour vous en conter une sur lui et sur ses compagnons, laquelle nouvelle, encore qu'elle n'ait rien de déshonnéte, — quoi qu'elle contienne des expressions que vous avez vergogne d'employer d'habitude, — prête néanmoins tellement à rire, que je vous la dirai.
c< Gomme vous pouvez toutes l'avoir entendu dire, il vient [souvent en notre cité des recteurs de la Marche, lesquels sont généralement hommes de peu de cœur et mènent une vie si serrée et si misérable, que tout ce qui est de leur fait ne semble autre chose qu'une vraie gueuserie. Par suite de leur misère et de leur avarice innée, ils mènent avec eux des juges et des notaires qui ressemblent plutôt à des hommes
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tirés de la charrue et de la boutique d'un sayetier que des écoles où Ton apprend les lois. Or, un de ces recteurs étant Tenu chez nous en qualité de podestat, entre autres juges qu'il avait amenés en grand nombre avec lui, en ayait amené un qui se faisait appeler messer Niccola da San Lepidio, et qui avait plutôt Taspect d'un chaudronnier que de toute autre chose. On le choisit parmi tous les autres juges pour entendre les questions criminelles. Gomme il arrive souvent que les citoyens, bien qu'ils n'aient rien à faire du tout au palais, y vont parfois, il advint qu'un matin Maso del Saggio y alla pour chercher un de ses amis. Y étant entré, et ayant regardé l'endroit où ce messer Niccola siégeait, il lui fit l'effet d'un nouvel imbécile, et il se mit à l'examiner de la tête aux pieds. Et bien qu'il lui vît sur la tête le bonnet d'hermine tout enfumé, un porte*plumes à la ceinture, la robe plus longue que la simarre, et bien d'autres choses étranges pour un homme de bonne tenue, il en distingua surtout une qui, à son avis, lui parût plus extraor* dinaire que toutes les autres. C'était une paire de culottes dont le fond lui tombait jusqu'à moitié jambe, tandis que ses habits étaient si étroits qu'ils s'ouvraient par devant* Pour quoi, sans trop s'arrêter à le tegarder^ laissant ce qu'il était venu chercher, il se mit en quête d'une nouvelle chose, et alla trouver deux de ses compagnons, dont l'uii avait nom Bibi et l'autre Matteuzzo, et qui étaient noninoilis farceurs que lui, et il leur dit î « — Si tous m'aimez, vene» « avec moi jusqu'au palais, car je veux vous montrer le plus €< grand badaud que vous ayez jamais vu» — » Et étant dlé avec eux au palais, il leur tnontta le dit juge et ses culotteSé
« Les deux coint)agnons se tnireiit à en rire du plus loin qu'ils les virent, et ë'étant approchés de plus près des
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bancs où siégeait messer le juge, ils Tirent qu'on pouvait se glisser facilement sous ces bancs. Ils Tirent en outre que la planche sur laquelle messer le juge avait ses pieds était tellement rompue, qu'aTec peu d'efforts on pouTait y passer la main et le bras. Maso dit alors à ses compagnons : « — Je veux que nous lui enloTions tout à fait ses culottes, « pour ce que cela se peut fort bien. — » Chacun de ses compagnons avait déjà tu comment il fallait s'y prendre ; pour quoi, ayant couTcnu entre eux de ce qu'ils dcTaient faire et dire, ils retournèrent au palais le matin suiTSint, et, la cour se trouTant pleine de gens, Matteuzzo, sans que personne s'en aperçût, se glissa sous le banc et panrint jusqu'à l'endroit où le juge tenait ses pieds. Maso, s'approchant alors du juge, le prit par un pan de sa robe, et Ribi en ayant fait autant de l'autre côté. Maso commença à dire : « — Messire, eh I messire ; je tous prie, pour Dieu, aTant « que ce méchant larron qui est à côté de tous s'en aille, (( de me faire rendre une paire de souliers qu'il m'a Tolés. « Il dit que non, mais je l'ai tu, il n'y a pas encore un mois, <( qui les faisait ressemeler. — » D'un autre côté, Ribi criait de toutes ses forces : « — Messire, ne le croyez point; c'est (€ un imposteur; parce qu'il sait que je suis Tenu pour lui « faire restituer une Talise qu'il m'a Tolée, il est Tenu aussice tôt réclamer les souliers que j'ai chez moi depuis longce temps. Et si tous ne me croyez pas, je puis appeler en ce témoignage la Trecca qui est à côté de moi, et la grosse c< tripière, et un autre qui Ta recueillant les ordures de ce Santa Maria à Yerzaja, qui les Tit quand il reTenait des <c champs. -— » De son côté. Maso ne laissait point parler Ribi, et criait tant qu'il pouTait, et Ribi criait encore plus fort. Et pendant que le juge se tenait debout et se rapprochait d'eux pour mieux les entendre, Matteuzzo, prenant
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bien son temps, passa la main par la fente de la planche, prit le fond de la culotte du juge et tira yiyement.
« La culotte descendit incontinent, pour ce que le juge était maigre et sans hanches ; ce que sentant le juge, et ne sachant ce que c'était, il voulut ramener devant lui les pans de sa robe, pour s'en couvrir et se rasseoir; mais Maso d'un côté et Ribi de Tautre le tenaient toujours en criant très fort : « — Messire, tous nous faites injure en ne voulant pas me « rendre justice ni m'écouter, et en vous disposant à vous (( en aller; pour une si petite affaire, on ne donne point « libelles en ce pays. — » Et ils le tinrent si longtemps ainsi par les pans de sa robe, tout en lui parlant de la sorte, que tous ceux qui étaient dans la salle s'aperçurent que sa culotte lui avait été enlevée. Mais Matteùzzo, après l'avoir retenue un moment, la lâcha, sortit de dessous le banc et s'en alla sans avoir été vu. Ribi, jugeant en avoir assez fait, dit: « — Je fais vœu à Dieu d'aller demander aide au syndic. — » Et Maso, de son côté, ayant lâché le pan de la « robe, dit: « — Non, je reviendrai ici jusqu'à ce que je « ne vous trouve plus empêché comme vous nous avez paru « ce matin. — » Et l'un d'un côté, l'autre de l'autre, ils s'en allèrent du plus vite qu'ils purent.
<( Messer le juge, ayant remonté sa culotte en présence de tout le monde, comme s'il se levait du lit, s'apercevant alors du fait, demanda où étaient allés ceux qui lui avaient posé la question des souliers et de la valise ; mais comme on ne les retrouvait pas, il se mit à jurer par les tripes de Dieu qu'il voulait les connaître, et savoir si c'était l'usage à Florence de tirer les culottes des juges quand ils étaient sur leur siège. D'un autre côté, le podestat ayant appris la chose, fit un grand bruit ; mais ses amis lui ayant expliqué que cette plaisanterie ne lui avait été faite que pour lui montrer II. 31
242 LE DÉOAKÉ&OK.
que les Florentins savaient très bien qa*aa lieu des juges qu'il devait amener avec lui, il n'avait amené que des sots afin de les payer moins cher, il se tut, et pour cette fois l'affaire n'alla pas plus loin. — »
NOUVELLE VI
firnno et Baffamilcoo Tolent un oedion à Calandriao ; pour le retronrer, ils lui font faire une épreuTe magique qui consiste à ayaier des pilules de gingembre préparées pour les chiens, et dont le résultat est que c'est Calandrino qui a Tolé lui-même le cochon. Ils finissent par loi faire donner de l'argent pour qu'Us ne le disent pas à sa femme.
La nouvelle de Philostrate, dont on rit beaucoup, était à peine finie, que la reine ordonna à Philomène de continuer en en disant une. Celle-ci commença : c< — Gracieuses dames, de même que Philostrate a été amené par le nom de Maso à vous dire la nouvelle que vous venez d'entendre, ainsi je suis moi-même amenée par le nom de Calandrino et de ses compagnons à vous en dire sur eux une autre qui, je crois, vous plaira.
« Je n'ai pas besoin de vous expliquer ce qu'étaient Calandrino, Bruno et Buffïunalcco, car vous l'avez tantôt assez appris ; pour ce, passant outre, je dis que Calandrino avait non loin de Florence un petit domaine qu'il tenait en dot de sa femme. Parmi les revenus qu'il en retirait, figurait chaque année un cochon, et il avait l'habitude d'aller en décembre avec sa femme à sa campagne pour tuer le susdit, cochon et le faire saler. Or, il advint une fois entre autres que sa femme n'étant pas très bien portante, Calandrino alla seul tuer le
HUITIÈME JOUBNÉB. 248
cochon. Bruno et Buflamalcco Tayant appris, et sachant que sa femme ne devait pas y aller, 8*en allèrent passer quelques jours chez un curé de leurs amis, voisin de Galandrino. Galandrino avait, le matin même du jour où ils étaient arrivés, tué le cochon, et les voyant avec le curé, les appela, et dit : <c — Soyez les bien venus. Je veux vous faire voir quel « bon ménager je suis. — » Et les ayant menés chez lui, il leur montra le cochon. Ses amis jugèrent que le cochon était très beau, et ils apprirent de Galandrino qu'il voulait le saler pour son ménage. A quoi Bruno dit : « — Ehl « comme tu es bête I Vends-le, et réjouissons-nous avec Tar- « gent ; tu diras à ta femme qu'on te Ta volé. — » Galandrino dit : « — Non ; elle ne le croirait pas, et me chassece rait de la maison; soyez tranquille, je ne ferai jamais « cela. — » Ils eurent beau insister beaucoup, ils ne purent réussir. Galandrino les invita à souper à la bonne franquette, mais ils ne voulurent pas accepter, et ils le quittèrent.
« Bruno dit à Buffamalcco : « — Veux-tu que nous lui « volions son cochon cette nuit? — » Buffamalcco dit : « — Eh ! comment pourrons-nous faire? — » « — Je sais « bien comment — dit Bruno — s'il ne le change pas de « l'endroit où il est maintenant. — » « — Donc — dit « Buffamalcco — faisons-le; pourquoi ne le ferions-nous « pas? Nous en ferons ensuite bombance avec le curé. — » Ge dernier dit que cela lui plaisait fort ; alors Bruno dit : « — Il faut ici user d'un peu de ruse; tu sais, Buffamalcco, « combien Galandrino est avare et comme il boit volontiers « quand les autres payent ; allons le trouver, menons-le à la « taverne, et là le curé fera mine de payer toute la c( dépense pour nous faire honneur, et de ne rien vouloir lui « laisser payer; il se grisera, et nous pourrons alors agir en « toute commodité pour ce qu'il est seul à la maison. — »
344 LE DÉOAMÉBON.
Ils firent comme Bruno avait dit. Galandrino voyant que le curé ne laissait payer personne, se mit à boire comme un trou, et bien qu*il ne lui en fallut pas beaucoup, il en prit sa bonne charge. Gomme il était déjà fort tard quand il quitta la taverne, il rentra chez lui, et, sans avoir envie de souper, il alla se mettre au lit, laissant ouverte la porte qu'il croyait avoir fermée. Buffamalcco et Bruno allèrent souper avec le curé, et quand ils eurent soupe, ils prirent plusieurs outils pour pénétrer chez Galandrino et s'en allèrent sans bruit à l'endroit que Bruno leur avait indiqué; mais trouvant la porte ouverte, ils entrèrent, détachèrent le cochon, l'emportèrent chez le curé où ils le déposèrent, et allèrent se coucher.
« Le lendemain matin, le vin lui étant sorti de la tête, Galandrino se leva. Mais à peine fut-il descendu qu'il n'aperçut plus son cochon, et vit la porte ouverte; pour quoi, ayant demandé à plusieurs personnes si elles savaient qui avait pris le cochon, et n'en pouvant avoir des nouvelles, il se mit à faire grande rumeur, poussant des hélas I et se plaignant de ce que son cochon lui avait été volé.
« Bruno et BufiGunalcco s'étant levés, s'en allèrent chez Galandrino pour voir ce qu'il dirait au sujet dû cochon. Dès qu'il les vit, il les appela, quasi tout en pleurs, et dit : a — Hélas I compagnons, mon cochon m'a été volé. — » Bruno, l'ayant abordé, lui dit doucement : « — G'est mer- « veille que tu aies été sage une fois I — » « — Hélas ! — dit « Galandrino — je dis la vérité. — » « — Bien — disait « Bruno, — crie fort, afin qu'on croie qu'il en est ainsi. — » Alors Galandrino se mettait à crier plus fort, et disait : « — Gorps Dieu, je te dis que c'est vrai, qu'il m'a été « volé. — » Et Bruno disait : « — Bon, bon, tu fais bien ; « crie fort, qu'on t'entende, que cela paraisse vrai. — »
HUITIÉUE JOUBKÉE. 245
Calandrîno dit : « — Tu me ferais donner au diable. Tu ne « crois pas ce que je dis ; que je sois pendu par la gorge, s'il « ne m'a pas été volé. -^ » Bruno dit alors : « — Eh 1 comment « cela se peut-il? Je l'ai yu ici hierencore; penses-tunous faire « croire qu'il se soit envolé I — » Calandrino dit : « — C'est « comme je te dis. — » « — Eh 1 — dit Bruno — c'est-il « possible I — » « — Pour sûr — dit Calandrino — c'est « ainsi ; du coup, je suis ruiné et je ne sais comment m'en « retourner à la maison ; ma femme ne me croira point, et « si par hasard elle me croit, je n'aurai plus un moment de « paix avec elle. — » Bruno dit alors : « — Que Dieu me « sauve, si c'est vrai, c'est très mal ; mais tu sais, Calan* « drino, que je t'ai conseillé hier de dire ainsi ; je ne vou- <c drais pas que tu te moquasses à la fois de ta femme et de « nous. — »
« Calandrino se remit à crier et à dire : « — Eh I pource quoi m'exaspérer et me faire blasphémer Dieu et les a saints et tout le reste? Je vous dis que le cochon m*a été « volé cette nuit. — » Buffamalcco dit alors : « — S'il en est « vraiment ainsi, cherchons-le, pour voir si nous pourrons « le retrouver. — » « — Eh 1 — dit Calandrino — com- « ment pourrons-nous le trouver? — Buffamalcco dit alors : « — Pour sûr, il n'est venu personne de l'Inde pour te voler « ton cochon; ce doit être quelqu'un de tes voisins; si tu « pouvais les rassembler, je sais très bien faire l'épreuve du « pain et du fromage, et nous verrions tout de suite quel est « celui qui l'a volé. — » « — Oui, — dit Bruno — tu a pourras bien faire l'épreuve du pain et du fromage à ceiv « tains gentillàtres des environs, car je suis sûr que c'est « quelqu'un d'eux qui l'a volé; mais ils se méfieront de la « chose et ne voudront pas venir. — » « — Comment donc « faire, — dit Buffamalcco. — » Bruno répondit : « -^ Il
246 LE BiOAMÉBON.
« faudrait ayoir de belles pilules de gingembre, du bon vin « blanc, et les inviter à boire. Ils ne se défieront de rien et « Tiendront ; et ainsi on pourra bénir les pilules de gince gembre aussi bien que le pain et le fromage. — » Buffamalcco dit : « — Pour sûr, tu dis vrai ; et toi, Calandrino, « qu'en dis-tu? Le faisons-nous? — » Calandrino dit : « — Je vous en prie au contraire, pour Tamour de Dieu ; « car si je pouvais savoir qui Ta volé, il rue semblerait être « à moitié consolé. — » « — Or, allons — dit Bruno — je « suis tout prêt à aller jusqu'à Florence pour y chercher ce « dont tu as besoin, pourvu que tu me donnes de Tar- « gent. — » Calandrino avait environ quarante sols qu'il lui donna.
« Bruno étant allé à Florence, chez un apothicaire de ses amis, acheta une livre de belles pilules de gingembre, et en fit faire séparément deux avec du gingembre amer, appelé gingembre de chien, qu'il fit rouler dans de la pâte fraîche d'aloès ; il les fit ensuite recouvrir de sucre, comme il avait fait faire pour les premières, et afin de ne pas les confondre avec les autres, il leur fit faire une petite marque au moyen de laquelle il pouvait fort bien les reconnaître; puis, ayant acheté un flacon de bon vin blanc, il s'en revint à la campagne de Calandrino et lui dit : « — Tu inviteras demain « matin pour boire avec toi tous ceux sur qui tu as des <( soupçons ; c'est jour de fête, chacun viendra volontiers, « et je ferai cette nuit avec Buffamalcco l'enchantement sur « les pilules ; je te les apporterai demain matin chez toi, je <c te les donnerai à cause de l'amitié que je te porte, « et je te dirai ce qu'il te faudra dire et faire. — »
« Calandrino fit comme on lui avait dit. En conséquence, le lendemain matin, un bon nombre de jeunes gens de Florence qui se trouvaient à la campagne, ainsi que des labou-
HUITIÈME JOUBNÉE. 247
reurs, étant rassemblés deyant Téglise, autour de Tormeau, Bruno et Buffamalcco y tinrent avec une écuelle de pilules et un flacon de yin, et ayant fait mettre les assistants en cercle, Bruno dit : « — Seigneurs, il faut que Je vous dise « le motif pour lequel tous êtes ici, afin que s'il arrive « quelque chose qui ne vous plaise point, vous n'ayez pas « à m'en faire de reproches. On a volé, la nuit dernière, à « Galandrino que voici un beau cochon qu'il avait, et il ne « peut trouver celui qui le lui a volé. Et pour ce que d'autres « que nous qui sommes présents ne peuvent l'avoir fait, il a vous offre de manger chacun une de ces pilules et de boire « de ce vin, afin de connaître quel est le voleur. Sachez que (( celui qui a volé le cochon ne pourra avaler sa pilule, <c qu'elle lui paraîtra au contraire plus amère que venin, et « qu'il la crachera. Pour ce, avant de s'exposer à une telle « vergogne en présence de tant de monde, il vaudrait peut- (( être mieux que celui qui a volé le cochon le dît en confes^ (( sion au curé, et alors je m'abstiendrai de tout ceci. — » « Chacun de ceux qui étaient là dit qu'il en mangerait volontiers; pour quoi, Bruno ayant fait placer Galandrino au milieu d'eux, et commençant par un bout, se mit à distribuer à chacun sa pilule. Arrivé à Galandrino, il prit une des pilules de chien, et la lui mit dans la main. Galandrino la jeta vivement dans sa bouche et se mit à la mâcher, mais à peine sa langue eut-elle senti l'aloès, que n'en pouvant supporter l'amertume, il la cracha. Ghacun des assistants guettait le visage de son voisin, pour voir qui cracherait sa pilule, et Bruno n'ayant pas achevé de les distribuer toutes, continuait sa besogne sans faire semblant de prendre garde à ce qui se passait, quand il entendit dire derrière lui ; « — Eh ! « Galandrino, que veut dire ceci? — » Pour quoi, s'étant soudain retourné, et voyant que Galandrino avait craché sa
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pilule, il dit : « — Atttendez ; peut-être est-ce quelque « autre motif qui la lui a fait cracher ; tiens, prends-en une « autre. — » Et prenant la seconde pilule de chien, il la lui mit dans la bouche et continua à distribuer celles qu^il lui restait à donner.
(( Si la première pilule avait paru amère à Galandrino, la seconde lui parut plus amère encore; mais pourtant, ayant honte de la cracher, il la mâcha quelque temps dans sa bouche, et pendant qu^il la tenait, il versait des larmes qui semblaient le faire souffrir beaucoup, tant elles étaient grosses; enfin, n'en pouvant plus, il la rejeta hors de sa bouche, comme il avait fait de la première. Buffalmacco était en train de verser à boire à la compagnie et à Bruno. En voyant ce que venait de faire Galandrino, tous s'accordèrent à dire, que, pour sûr, c'était lui qui s'était volé son cochon, et il y en eut qui lui firent de vifs reproches. Mais quand ils furent partis et que Galandrino fut seul avec Bruno et Buffalmacco, ce dernier se mit à dire : « — J'étais bien « sûr que c'était toi qui l'avais pris, et que tu voulais nous « faire croire qu'on te l'avait volé, pour ne point nous offrir « à boire un coup avec l'argent que tu en as retiré. — » Galandrino qui n'avait pas encore pu entièrement cracher l'amertume de Taloès, se mit à jurer qu'il ne l'avait point eu. Buffalmacco dit : « — Voyons, farceur, de (( bonne foi, combien en as-tu retiré? en as-tu eu six flo- « rins? — » Galandrino entendant cela, se mit à se désespérer. Sur quoi, Bruno dit : « — Écoute, Galandrino, un « de ceux qui viennent de manger et de boire avec nous, « m'a dit que tu avais ici une jeunesse que lu tenais à ta « disposition, et que tu lui donnais tout ce que tu pouvais « mettre de côté; que pour sûr tu lui avais envoyé ce « cochon. Tu as l'habitude de faire des farces. Tu nous as
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« menés une fois le long du Mugnon ramasser des pierres « noires, et quand tu nous a eu embarqués sans biscuits, tu « t'en es revenu ; puis tu as voulu nous faire croire que tu « avais trouvé la pierre enchantée. Et aujourd'hui encore tu « crois avec tes serments nous faire croire que le cochon c< que tu as donné ou vendu, t'a été volé I Nous sommes « fatigués de tes plaisanteries et nous les connaissons; tu ne « ne nous en pourras plus faire d'autres, et pour ce, à te « dire vrai, que nous avons pris beaucoup de peine à faire « l'enchantement, nous entendons que tu nous donnes deux « paires de chapons, sinon, nous dirons tout à Monna « Tessa. — » Galandrino voyant qu'il n'était point cru d'eux, et jugeant qu'il avait assez d'ennui sans vouloir encore y ajouter celui de sa femme, leur donna deux paires de chapons. Pour eux, après avoir salé le cochon, ils l'emportèrent à Florence, laissant Galandrino volé et bafoué. — »
NOUVELLE VII
Un écolier aime ane dame. Celle-ei amoureuse d'un autre, le fait rester toute une nuit à l'attendre dans la neige. L'écolier, pour s'en Tenger, trouve à son tour le moyen de faire rester la dame tonte nue, pendant une nuit et un jour, en plein mois de juillet, an sommet d'une tour eiposée aux mouches, aux taons et au soleiU
Les dames avaient bien ri du malheureux Galandrino, et elles en auraient ri bien davantage, n'eût été qu'il leur déplut de lui voir encore soutirer les chapons par ceux-là mêmes qui lui avaient volé son cochon. Mais quand la nouvelle fut finie, la reine ordonna à Pampinea de dire la
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sienne, et celle-ci commença suMe -champ en ces termes : « — Très chères dames, il arrive souvent que la ruse est jouée par la ruse même, et pour ce U est peu prudent de s'amuser à se moquer des autres. Nous avons, à propos de plusieurs petites nouvelles qui ont été dites, bien ri des bons tours faits à certains individus, et Ton ne nous a point dit qu'il en eût été tiré aucune vengeance. Mais moi, j*entends vous faire avoir quelque compassion d*une juste rétribution rendue à une de nos compatriotes, attendu que le méchant tour qu'elle avait joué à autrui lui retomba sur la tête et qu'elle faillit mourir, ayant ét^ jouée à son tour.
« Iln'y a pas encore beaucoup d'années, vivait à Florence une jeune femme belle de corps et d'un esprit altier, noble de naissance, et convenablement dotée des biens de la fortune. Elle avait nom Mena et était restée veuve de son mari; mais elle n'avait jamais voulu se remarier, s'étant amourachée d'un bel et élégant jouvenceau de son choix. Délivrée de tout autre souci, elle se donnait avec lui du bon temps, et prenait le plus souvent qu'elle pouvait de joyeux ébats, grâce à l'aide d'une sienne servante en qui elle avait une grande confiance. Il advint qu'en ces temps, un jeune homme nommé Rinieri, gentilhomme de notre cité, après avoir longuement étudié à Paris — comme le font bon nombre de gens, non pour vendre ensuite la science par le menu, mais pour savoir la raison des choses et leurs causes « ce qui sied excellemment à un gentilhomme — s'en revint de Paris à Florence où, tenu en grand honneur, tant pour sa noblesse que pour son savoir, il se mit à vivre en citadin. Mais, comme il arrive souvent que ce sont ceux dont l'expérience des choses est la plus profonde qui se laissent les premiers entortiller par l'amour, ainsi il en advint de Rinieri. Etant un jour allé par manière de passe-temps à une fête, cette Elena s'of-
HUITIÈME JOITBNiiE. 261
frit devant ses yeux, vêtue de noir, comme nos veuves ont coutume d'aller, et resplendissante, à son jugement, d'une telle beauté, d'un tel charme, qu'il ne lui semblait pas en avoir jamais vu de pareille. U estima en lui-même que celuilà pouvait se dire heureui, auquel Dieu ferait la grâce de la pouvoir tenir nue en ses bras. L'ayant regardée ujie fois ou deux en silence, et sachant que les choses belles et chères ne se peuvent acquérir sans peine, il résolut de consacrer toutes ses forces, toute sa sollicitude à plaire à cette dame, afin, lui plaisant, de conquérir son amour et de pouvoir jouir pleinement d'elle.
« La jeune dame, qui ne tenait point ses yeux fixés sur l'enfer, mais qui, s'estimant encore plus qu'elle ne valait, les roulait avec art, regardant autour d'elle, et remarquant bien vite ceux qui la regardaient avec plaisir, s'aperçut de l'attitude de Rinieri, et se dit en riant : « — Je ne serai pas « venue en vain aujourd'hui; car, si jene me trompe, j'aurai « pris un pigeon par le nez. — » Et s'étant mise à le regarder de temps en temps de la queue de l'œil, elle s'efforçait tant qu'elle pouvait de lui faire voir qu'elle s'intéressait à lui, car elle s'imaginait que plus elle en allécherait et plus elle en prendrait avec ses charmes, plus sa beauté en aurait de prix, surtout aux yeux de celui à qui elle l'avait donnée en même temps que son amour.
« Le savant écolier, laissant de côté les idées philosophiques, tourna toute sa pensée vers cette dame ; croyant pouvoir lui plaire, il se mit, une fois qu'il se fut informé de sa demeure, à passer devant sa porte, colorant ses allées et venues de divers prétextes; de quoi la dame, pour les raisons déjà dites^ se montrant très glorieuse, témoignait grand plaisir à le voir. Pour quoi, l'écolier, ayant trouvé moyen de s'accointer avec la servante de la dame, lui découvrit son^
7bt LE DiOAHÉBON.
amour, et la pria d'agir auprès de sa mattresse de façon qu'il pût obtenir ses faveurs. La servante promit libéralement, et conta la chose à sa dame qui Técouta avec la plus grande risée du monde, et dit : « — As-tu vu où celui-ci est venu « perdre le bon sens qu'il a rapporté de Paris? Or va, « donnons-lui ce qu'il cherche. Tu lui diras, s'il te parle « encore, que je l'aime encore plus qu'il ne m'aime ; mais, « qu'il me faut sauvegarder mon honneur, pour que je « puisse aller avec les autres dames le visage découvert, en « quoi, s'il est aussi avisé qu'on le dit, il doit m'en estimer a davantage. — » Àb I la malheureuse, la malheureuse, elle ne savait pas, mes dames, quelle chose c'est que d'avoir à faire aux écoliers.
« La servante étant allée trouver Rinieri, fit ce que sa maîtresse lui avait ordonné. L'écolier, rempli de joie, se mit à adresser de plus chaudes prières, à écrire des lettres, à envoyer des présents, et tout cela était bien reçu; mais aucune réponse ne lui était faite, sinon des réponses vagues et générales, et on le tint en cette guise pendant assez longtemps. Enfin, ayant tout découvert à son amant et celui-ci en ayant montré du dépit et quelque jalousie, la dame, pour lui montrer que ses soupçons étaient injustes, envoya sa servante vers l'écolier qui continuait à la solliciter vivement, pour lui dire de sa part qu'elle n'avait jamais pu satisfaire son désir depuis qu'il l'avait assurée de son amour, mais que pour les fêtes de la Nativité qui s'approchaient, elle espérait pouvoir se trouver avec lui, et pour ce qu'elle le priait de venir dans sa cour pendant la nuit du lendemain de la fSte, si cela lui plaisait, et qu'alors elle viendrait le rejoindre le plus tôt qu'elle pourrait.
L'écolier, plus que tout autre joyeux, se rendit au jour indiqué à la maison de la dame, et là, ayant été introduit
dans la cour par la servante, il se mit à y attendre la damé. Celle-ci ayant ce soir-là fait venir son amant, et ayant soupe joyeusement avec lui, lui dit ce qu'elle avait l'intention de faire cette nuit, ajoutant : « — Et tu pourras voir quel est « le genre d'amour que j'ai porté et que je porte à celui dont « tu es si sottement jaloux. — » L'amant écouta cette déclaration avec un grand plaisir, désireux de voir par des faits ce que la dame lui donnait à entendre par ses paroles. Il avait par hasard fortement neigé la veille et tout était couvert de neige ; pour quoi l'écolier, après être resté quelque temps dans la cour, commença à avoir plus froid qu'il n'aurait voulu ; mais, dans l'espoir de se restaurer bientôt, il supportait patiemment son mal. Au bout de quelque temps la dame dit à son amant : « — Allons-nous en dans ma « chambre, et regardons par une petite fenêtre ce que fait « celui dont tu es devenu jaloux, et ce qu'il répondra à la « sei'vante que j'ai envoyée lui parler. — >> Etant donc allés à la fenêtre, et voyant sans être vus, ils entendirent la servante parler d'une autre fenêtre à l'écolier, et lui dire : « — Rinieri, Madame est la femme la plus contrariée qui « fût jamais, pour ce que ce soir il lui est venu un de ses « frères, lequel, après avoir longtemps causé avec elle, a « voulu ensuite souper; il n'est pas encore parti, mais je « crois qu'il s'en ira bientôt. Voilà pourquoi elle n'a pas pu « venir te trouver, mais elle viendra tout à l'heure, et elle « te prie de l'attendre sans t'impatienter. — » L'écolier croyant que c'était la vérité, répondit : « — Tu diras à ma « dame qu'elle ne s'inquiète pas de moi jusqu'à ce qu'elle <« puisse sans inconvénient me venir voir; mais qu'elle « vienne le plus tôt qu'elle pourra. — » La servante étant rentrée, s'en alla dormir. La dame dit à son amant : « — Ehl bien, qu'en dis-tu? Crois-tu que si je lui voulais II. 22
3&4 LE DÉCAMiBON.
(( le bien que tu redoutes, je souffrirais qu'il restât ainsi « là-bas à se geler? — » Ceci dit, elle alla se mettre au lit avec son amant qui était déjà en partie satisfait, et tous deux se tinrent en fête et en joie un bon temps, riant et se moquant du malheureux écolier.
« Celui-ci, allant et venant par la cour, cherchait à se réchauffer, et n'ayant rien pour s'asseoir ou pour se garantir du serein, il maudissait la longue visite du frère de la dame. A chaque bruit qu'il entendait, il croyait que c'était la porte que la dame venait lui ouvrir, mais son espérance était vaine. Vers le milieu de la nuit, la dame s'étant satisfaite avec son amant, lui dit : u — Que te semble, ma chère âme, de « notre écolier? Lequel te semble plus grand, de son juge- « ment ou de l'amour que je lui porte? Le froid que je lui « fais endurer fera-t-il sortir de ton esprit les soupçons qu'y « ont fait entrer ce que je t'ai dit l'autre jour? — » L'amant répondit: « — Oui, cœur de mon corps, je reconnais bien « maintenant que tu es mon bien, mon repos, mon plaisir « et tout mon espoir, comme je suis tout cela pour toi. — » « — Donc — dit la dame — baise-moi mille fois pour « voir si tu dis vrai. — » Sur quoi l'amant, la tenant étroi* tement embrassée, lui donnait non pas mille, mais plus de cent mille baisers. Quand ils se furent livrés quelque temps à ces doux propos, la dame dit : <( — Levons-nous un peu, « et allons voir si le feu est un peu éteint dont mon nouvel « amant me disait dans ses lettres qu'il brûlait tout entier. — » Et s'étant levés , ils allèrent à la fenêtre, et regardant dans la cour, ils virent en bas l'écolier danser sur la neige, au son d'un cliquetis de dents que le froid lui faisait faire, une danse si continuelle et si animée qu'ils n'en avaient jamais vue de pareille. Alors la dame dit : « — Qu'en « dis-tu, ma douce espérance? Te semble-t-il que je sache
« faire danser les hommes sans trompe ni cornemuse? — » A quoi ramant répondit en riant : •« — Oui, mon plaisir « suprême. — » « — Je veux — dit la dame — que nous « descendions jusqu'à la porte; tu te tiendras coi, je lui « parlerai et nous verrons ce qu'il dira ; nous n*en aurons « par aventure pas moins de plaisir que nous n'en avons eu « à le voir. — » Et ayant ouvert doucement la chambre, ils descendirent jusqu'à la porte; là, sans nullement l'ouvrir, la dame appela à voix basse l'écolier par un petit trou qui s'y trouvait.
« L'écolier, s'entendant appeler, loua Dieu, croyant qu'on allait enfin le faire entrer, et s'étant approché de la porte, il dit : « — Me voici. Madame ; ouvrez-moi pour Dieu, car je « meurs de froid. — » La dame dit : « — Oh I oui, car je « sais que tu es un vrai frileux, et qu'il fait très froid, pour « ce qu'il est tombé un peu de neige ; mais je sais qu'il en « tombe bien davantage à Paris. Je ne puis pas encore « t'ouvrir, pour ce que mon maudit frère, qui est venu « hier soir souper avec moi, ne s'en va pas encore; « mais il s'en ira bientôt, et je viendrai aussitôt t'ouvrir. (c J'ai eu grand'peine à le quitter un instant pour venir te « réconforter et te dire de ne pas t'impatienter d'attendre « ainsi. — » L'écolier dit : « — Eh! Madame, je vous en « prie par Dieu, ouvrez-moi, afin que je puisse me mettre à « couvert, pour ce que depuis un moment il s'est mis a à tomber la neige la plus épaisse du monde et qu'elle « tombe encore ; alors je vous attendrai tant que cela « vous agréera. — » La dame dit : « — Hélas ! mon doux « bien, je ne peux pas ; cette porte fait un si grand bruit « quand on l'ouvre, que je serais facilement entendue par « mon frère, si je t'ouvrais. Mais je vais aller lui dire de « s'en aller, afin de pouvoir ensuite revenir t'ouvrir. — »
266 LE DÉOAMiBON.
(( — Or, allez ^ite — dit Técolier — Et je vous prie de faire « faire un bon feu, afin qu'aussitôt que je serai entré, je « puisse me réchauffer, car je me suis tellement refroidi, « qu'à peine si je me sens. — » La dame dit : « — Gela ne « doit pas être, si ce que tu m'as écrit est vrai, à savoir que (( tu brûles tout entier d'amour pour moi ; mais je suis sûre « que tu te moques de moi. Mais, je m'en vais ; attends, et « aie bon courage. — »
« L^amant qui entendait tout et qui prenait un suprême plaisir, retourna au lit avec la dame, et ils dormirent peu cette nuit, car ils la passèrent quasi toute à prendre leurs ébats et à se moquer de l'écolier. Le malheureux, changé en cigogne tellement il battait des dents, s'apercevant enfin qu'il était joué, essaya à diverses reprises d'ouvrir la porte, et examina s'il ne pourrait pas sortir d'un autre côté ; mais ne voyant pas comment, il tournait dans la cour comme un lion, maudissant le mauvais temps, la cruauté de la dame, la longueur de la nuit et sa propre simplicité. Fortement indigné contre la dame, le long et fervent amour qu'il lui avait porté se changea soudain en haine acerbe et cruelle, et il se mit à rouler dans sa pensée de nombreux projets pour trouver un moyen de se venger, ce qu'il désirait maintenant beaucoup plus qu'il n'avait tout d'abord désiré se trouver avec la dame.
« La nuit, après une si longue attente, s*avançait, le jour étant proche, et l'aube commença à paraître; pour quoi, la servante ayant sa leçon faite par la dame, descendit, ouvrit la cour, et ayant l'air d'avoir compassion du malheureux, dit : « — Que maie aventure lui puisse arriver d'être venu « hier soir. Il nous a tenues toute la nuit en l'air, et t'a fait « geler de froid. Mais tu sais qui c'était. Prends-en ton « parti, car ce qui n'a pas pu se faire cette nuit, se fera une
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« autre fois ; je sais très bien que rien ne pouvait arriver de « plus déplaisant à Madame. — » L'écolier, plein de dépit, mais sachant en homme sage que les menaces sont des armes pour ceux qui sont menacés, refoula au fond de son cœur ce qu'il aurait voulu pouvoir en exhaler, et d'une voix soumise, sans se montrer aucunement courroucé, il dit : « — De vrai, j'ai passé la plus mauvaise nuit que j'aie « jamais eue, mais j'ai bien vu que ce n'était aucunement <( la faute de la dame, pour ce qu'elle est venue elle-même, « par pitié pour moi, s'excuser et me réconforter; et, « comme tu dis, ce qui n'a pu se faire cette nuit, se fera « une autre fois. Recommande-moi à elle, et va avec « Dieu. — » Et quasi tout raidi de froid, il s'en retourna chez lui comme il put. Là, brisé de fatigue et tombant de sommeil, il se jeta sur son lit pour dormir, et se réveilla quasi tout perclus des bras et des jambes. Pour quoi, ayant fait appeler un médecin et lui ayant exposé le froid qu'il avait éprouvé, il se fit soigner. Les médecins employant des remèdes énergiques et prompts, eurent grand'peine à guérir ses nerfs et à obtenir qu'ils pussent se détendre ; et s'il n'avait pas été jeune, et si la saison chaude n'était pas survenue, il aurait eu par trop à souffrir. Mais redevenu sain et bien portant, cachant soigneusement sa haine, il se montrait plus que jamais amoureux de sa veuve.
« Or, il advint qu'après un certain laps de temps, la fortune fournit à l'écolier l'occasion de satisfaire son désir, pour ce que le jouvenceau qui était aimé par la dame, sans aucun égard pour l'amour que celle-ci lui portait, s'amouracha d'une autre femme ; et comme il ne voulait peu ou prou dire ni faire chose qui lui fit plaisir, elle se consumait dans les larmes et dans l'amertume. Mais sa servante qui en avait grand'pitié, ne trouvant pas le moyen de distraire sa maî-
258 LE DéCAMÉBOK.
tresse du chagrin d'avoir perdu son amant, et voyant passer Técolier dans la rue comme d'habitude, eut une folle pensée, à savoir qu'on devait pouvoir contraindre par quelque opération de nécromancie Tamant de sa dame à Taimer comme il avait auparavant coutume de le faire, et que Técolier devait être grand maître en cela ; ce qu'elle dit à sa dame. La dame, peu sage, sans réfléchir que si l'écolier avait connu la nécromancie, il l'aurait employée pour soi-même, ajouta foi aux paroles de sa servante, et lui dit aussitôt desavoir de lui s'il voulait le faire, et de lui promettre pour sûr, qu'en récompense elle ferait ce qu'il lui plairait.
« La servante fit la commission bien et en diligence ; ce qu'oyant l'écolier, il dit en soi-même tout joyeux : « — Dieu, « sois loué ; le temps est venu où, avec ton aide, je châtierai la « méchante femme de l'injure qu'elle m'a faite pour prix du « grand amour que je lui portais. — » Et il dit à la servante : « — Tu diras à ma dame qu'elle ne soit point en « peine à ce sujet, car, son amant fût-il dans l'Inde, je l'en « ferai promptement venir et demander pardon de ce qu'il « lui a fait contre son plaisir; mais quant au moyen qu'elle « aura à employer pour cela, j'entends le lui dire à elle « quand et où cela lui plaira. Dis-lui donc ainsi, et ré- « conforte-la de ma part. — » La servante fit la réponse et arrangea tout pour qu'ils pussent se trouver ensemble dans Santa Lucia del Prato. La dame et l'écolier y étant allés, la dame, ne se rappelant plus qu'elle l'avait conduit quasi à la mort, lui dit ouvertement son cas et ce qu'elle désirait, et le pria de la sauver. A quoi l'écolier dit : « — Madame, il est vrai que parmi les autres choses que « j'ai apprises à Paris se trouve la nécromancie, dont je « sais à coup sûr tout ce qu'on en peut savoir ; mais pour ce « qu'elle déplaît grandement à Dieu, j'avais juré de ne
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« jamais m'en servir ni pour moi ni pour autrui. Il est vrai « que Tamour que je vous porte est d'une telle force, que je « ne saurais rien vous refuser de ce que vous voudriez que « je fisse; et pour ce, quand même je devrais pour cela seul (( aller en la demeure du diable, je suis prêt à le faire, a puisque cela vous plaît. Mais je vous rappellerai que la « chose est plus malaisée à faire que vous ne vous Têtes peut- « être imaginée, surtout quand une femme veut ramener un « homme à l'aimer et réciproquement quand l'homme veut « ramener une femme, pour ce que cela ne se peut faire (c que par la personne intéressée, et que celui ou celle qui a le fait doit être d'un grand courage, car il faut le faire « de nuit, en des lieux solitaires et sans compagnie aucune, « lesquelles choses, je ne sais si vous êtes disposée à les « faire. — » A quoi la dame plus énamourée que sage, répondit : « — Amour m'éperonne d'une telle façon , qu'il « n'est rien que je ne fisse pour ravoir celui qui m'a injus- « tement abandonnée ; mais cependant si cela te plaît, « indique-moi en quoi il faut que je me montre coura- « geuse. — »
« L'écolier qui avait la queue marquée d'un mauvais poil, dit : « — Madame, il faudra que je fasse une image d'étain « au nom de celui que vous désirez reconquérir ; quand je « vous l'aurai envoyée, il faudra, la lune étant fortement en « décroissance, que vous descendiez nue en un ruisseau « d'eau courante, toute seule, et, à l'heure du premier som- « meil, vous vous baignerez sept fois avec cette image; « puis, toujours toute nue, vous monterez sur un arbre ou sur « le toit de quelque maison inhabitée, et là, tournée vers le « vent de bise, l'image à la main, vous direz sept fois cer- « taines paroles que je vous donnerai par écrit. Aussitôt que « vous les aurez dites, viendront à vous deux damoiselles,
360 LE DÉOAMÉBON.
« des plus belles que tous ayez jamais vues ; elles tous (( salueront, et vous demanderont gracieusement ce. que « vous voulez que Ton fasse. Vous ferez en sorte de leur dire « bien et dûment votre désir; et gardez-vous de nommer « une personne pour une autre. Dès que vous leur aurez « parlé, elles s'en iront, et vous pourrez descendre à Fen- « droit où vous aurez laissé vos vêtements, vous revêtir et « retourner chez vous. Et pour sûr, avant la moitié de la « nuit suivante, votre amant viendra en pleurant vous de- « mander merci et miséricorde ; et sachez que jamais, à « partir de ce jour, il ne vous laissera pour une autre. — » « La dame, ayant écouté tout cela et y ajoutant foi entière, 8*imagina avoir déjà son amant dans ses bras ; redevenue à demi joyeuse, elle dit : « — Sans aucun doute je ferai très « bien tout cela, et j'ai le plus beau lieu du monde pour le « faire. J'ai en effet un domaine au-dessus du Yal d'Amo, « lequel est très proche de la rivière, et comme nous sommes « à présent en juillet, il sera très agréable de se baigner. Je « me souviens aussi que non loin de la rivière est une tou- « relie inhabitée, si ce n'est que parfois les bergers montent « par des échelles en bois de châtaigner sur une terrasse qui « se trouve à son sommet, pour chercher à voir leurs bêtes (( égarées. C'est un lieu très solitaire et hors de tout chemin ; « j'y monterai, et là j'espère le mieux du monde faire ce « tu m'ordonneras. — » L'écolier qui connaissait parfaitement le domaine de la dame et la tourelle, satisfait desavoir qu'elle consentait, dit : « — Madame, je ne suis jamais allé « dans cet endroit, et pour ce je ne connais ni le domaine, « ni la tourelle ; mais si c'est comme vous dites, il ne peut « pas y avoir d'endroit plus propice au monde. Et pour ce, « quand il sera temps, je vous enverrai l'image et la prière ; « mais je vous prie, quand vous aurez ce que vous désirez.
HUITIÈME JOUENÉE. 261
« et que yous aurez reconnu que je vous ai bien servi, sou- « venez-vous de moi et tenez la promesse que vous m*avez « faite. — » A quoi la dame dit qu'elle le ferait sans faute, et, ayant pris congé de lui, elle s'en retourna chez elle.
« L'écolier joyeux de ce que son projet semblait devoir aboutir, fit une image avec ses caractères particuliers, et écrivit une faribole quelconque en guise de prière ; puis, quand le moment lui sembla venu, il l'envoya à la dame, et lui fit dire que, la nuit suivante, elle eût à faire sans plus de retard ce qu'il lui avait dit ; après quoi, il s'en alla secrètement avec un sien serviteur chez un de ses amis qui demeurait tout près de la tourelle, pour achever son entreprise. De son côté, la dame se mit en route avec sa servante et s'en alla dans sa métairie. Dès que la nuit fut venue, feignant d'aller au lit, elle envoya sa servante se coucher, et, à l'heure du premier somme, sortant de la maison, elle s'en vint près de la tourelle sur la rive de l'Arno. Là, après avoir bien regardé tout autour, ne voyant et n'entendant personne, elle se dépouilla de ses vêtements qu'elle cacha sous un buisson, et se baigna sept fois avec l'image; après quoi, toute nue, et l'image en sa main, elle se dirigea vers la tourelle. L'écolier qui, dès la tombée de la nuit, s'était caché près de la tourelle avec son serviteur, parmi les saules et les autres arbres, avait tout vu ; quand elle passa ainsi nue, quasi à côté de lui, et qu'il vit la blancheur de son corps vaincre l'obscurité de la nuit, il regarda sa poitrine et toutes les autres parties de sa personne, et les trouvant belles, et songeant à part soi à ce que ces beautés allaient devenir en peu d'instants, il eut quelque pitié d'elle ; d'un autre côté, l'aiguillon de la chair l'assaillit soudain, et fil lever sur pied tel qui dormait, le poussant à sortir de sa cachette, à aller s'emparer de la dame, et à en faire à son plaisir ; et il fut bien près d'être vaincu par l'un et l'autre
262 LE DÉCAMÉBON.
de ces deux sentiments. Mais se rappelant qui il était et quelle avait été Tinjure reçue, et pour quoi et par qui, et sa colère en ayant été rallumée, il chassa la pitié et Tappétit charnel, se raffermitdans sa résolution, et laissa aller la dame.
« Celle-ci étant montée sur la tour et tournée vers le vent de bise, commença à dire les paroles que l'écolier lui avait données par écrit. Quelques instants après, ce dernier étant entré sans bruit dans la tourelle, enleva doucement Téchelle par laquelle la dame était montée sur la terrasse ; après quoi il attendit ce qu'elle devait dire . et faire. La dame, après avoir dit sept fois son oraison, se mit à attendre les deux damoiselles, et son attente fut si longue — sans compter que la fraîcheur de la nuit la lui faisait paraître plus longue qu'elle n'aurait voulu — qu'elle vit l'aurore apparaître; pour quoi, toute marrie qu'il n'en fût point advenu comme l'écolier le lui avait annoncé, elle se dit : « — Je « crains bien qu'il n'ait voulu me faire passer une nuit « comme celle que je lui ai fait passer ; mais si telle a été « son intention, il a mal su se venger, car celle-ci n'a pas « été le tiers aussi longue que le fut la sienne, sans compter « que le froid était de toute autre qualité. — » Et pour que le jour ne la surprît point en cet endroit, elle voulut descendre de la tour, mais elle vit que l'échelle n'y était plus. Alors, comme si la terre lui avait soudain manqué sous les pieds, ses esprits l'abandonnèrent et elle tomba vaincue sur la terrasse de la tour.
« Quand les forces lui revinrent, elle se mit à pleurer amèrement et à se plaindre ; et comprenant bien que tout cela était l'œuvre de l'écolier, elle se reprocha de l'avoir offensé et de s'être ensuite fiée à lui , qu'elle devait justement croire son ennemi. Elle resta longtemps plongée dans ces pensées. Puis, regardant s'il n'y avait aucun moyen de des-
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cendre, et n'en voyant point, elle se remit à pleurer, et, en proie à d'amères pensées, elle se disait : « — 0 malheureuse, « que vont dire tes frères, tes parents, tes voisins et en (( général tous les Florentins, quand on saura que tu as été « trouvée ici toute nue? Ton honnêteté, jusque-là si estimée, « on verra qu'elle était fausse ; et si tu essaies de trouver « quelques mauvaises excuses — à la rigueur on en pour- « rait trouver — le maudit écolier, qui sait toutes tes affaires, (( ne te laissera pas mentir. Ah I pauvre misérable, en une « même heure tu auras perdu ton jeune amant qui ne t'aime « plus, et ton honneur I — » Sa douleur devint alors si « grande, qu'elle fut sur le point de se jeter du haut de la « tour sur le sol.
« Le soleil étant levé, elle s'approcha le plus qu'elle put d'un des bords de la tour, regardant s'il ne passerait point quelque petit berger avec ses bêtes, qu'elle pût envoyer vers sa servante. Sur ces entrefaites, l'écolier qui avait dormi quelque peu au pied d'un buisson, se réveilla, la vit et fut vu d'elle. Il lui dit : « — Bonjour, Madame. Les damoiselles <( sont-elles venues? — » La dame le voyant et l'entendant, 8e remit à pleurer fortement et le supplia de venir près de la tour pour qu'elle put lui parler. L*écolier lui fut en cela très courtois ; sur quoi la dame s'étant mise à plat ventre sur la terrasse, ne laissa voir que sa tête sur le bord de la trappe, et dit en pleurant : « — Rinieri, vraiment si je t'ai fait pasce ser une mauvaise nuit, tu t'es bien vengé de moi, pour ce (( que, bien que nous soyons en juillet, j'ai cru cette nuit, <( étant toute nue, que j'allais geler; sans compter que j'ai (( tant pleuré sur le méchant tour que je t'ai fait et sur ma « sottise de t'avoir cru, que c'est une merveille que les yeux « me soient restés en tête. Et pour ce, je te prie, non pour « l'amour de moi que tu ne saurais aimer, mais pour amour
264 LE UEGAMEBON.
« de toi-même, car tu es gentilhomme, de te contenter, pour « venger Tinjure que je t'ai faite, de ce que tu as fait jusc( qu'ici ; fais-moi rendre mes vêtements et laisse-moi des- « cendre d'ici ; ne cherche pas à m'enlever ce que, quand « même tu le voudrais, tu ne pourrais plus me rendre, « c'est-à-dire l'honneur. Et si je t'ai privé du plaisir d'être « avec moi pendant cette nuit, je puis, à quelque moment « que cela te plaise, t'en rendre plusieurs pour une. Con- « tente-toi donc de cela, et comme il convient à un galant « homme, qu'il te suffise d'avoir pu te venger et de me l'a- « voir fait savoir ; il n'y a point de gloire pour l'aigle à « triompher d'une colombe ; donc, pour l'amour de Dieu et « pour ton propre honneur, aie pitié de moi. — »
« L'écolier, se rappelant d'un cœur féroce l'injure reçue, et voyant la dame pleurer et supplier, éprouvait tout à la fois plaisir et ennui : plaisir de la vengeance qu'il avait désirée par-dessus tout ; ennui, l'humanité le portant à avoir pitié de la malheureuse. Mais pourtant l'humanité ne pouvant vaincre la férocité de son appétit de vengeance, il répondit : « — Ma- « dameËlena, simesprières — quejen'aipointsu,ilestvrai, « baigner de larmes et rendre mielleuses comme tu sais le faire « maintenant pour les tiennes — m'avaient obtenu, la nuit que « je mourais de froid dans ta cour pleine de neige, la faveur « de pouvoir un instant m'abriter sous un endroit couvert, « il me serait facile d'eiaucer aujourd'hui tes prières. Mais « s'il te soucie maintenant de ton honneur plus que par le « passé, et qu'il te soit si pénible de rester ainsi nue, adresse (c ces prières à celui dans les bras duquel tu n'as pas craint, « pendant la nuit que tu viens de rappeler, de rester nue, « alors que tu m'entendais aller et venir dans ta cour, bat- « tant des dents et piétinant dans la neige ; fais-toi aider par « lui ; dis-lui de te rendre tes vêtements, de t'apporter l'é-
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« chelle pour descendre ; efforce-toi de Tintéresser à ton (( honneur que tu n'as pas hésité à mettre à toute heure « mille fois en péril pour lui. Pourquoi ne Tappelles-tu pas « pour qu'il te vienne en aide? A qui cela appartient-iljnieux a qu'à lui? Tu es à lui, et à qui donnera-t-il aide et pro- « tection, s'il ne te protège et s'il ne t'aide? Appelle-le, « sotte que tu es, et essaie si Tamour que tu lui portes, si (( ton adresse jointe à la sienne, te pourront délivrer de ma « sottise à propos de laquelle pendant que tu te satisfaisais « avec lui, tu lui demandais ce qu'il lui semblait être le plus « fort, de ma sottise ou de l'amour que tu lui portais. Tu « ne saurais maintenant te montrer accommodante au sujet « de ce que je ne désire point, pas plus que tu ne pourrais « me le refuser, si je le désirais ; réserve tes nuits pour ton « amant, s'il arrive que tu partes d'ici vivante ; tes nuits « sont à lui ; moi, j'en eus trop d'une, et il me suffit d'ace voir été bafoué une fois. Usant de toute ton astuce dans « tes paroles, tu t'ingénies aussi à capter ma bienveillance « en me flattant ; tu m'appelles gentilhomme plein de valeur, « et tu t'efforces doucement à m'amener à renoncer, en a homme magnanime, à te punir de ta méchanceté ; mais « tes flatteries ne m'obscurciront point aujourd'hui les yeux « de l'intelligence comme le firent autrefois tes promesses « déloyales. Je me connais : je n'en ai pas autant appris de « moi-même, pendant tout le temps que je suis resté à Paris, « que tu ne m'en as fait connaître dans une seule de tes « nuits. Mais, à supposer que je sois magnanime, tu n'es « pas dé celles à qui la magnanimité doit montrer ses efiets. a Pour les bêtes sauvages comme toi, la fin du châtiment « comme de la vengeance doit être la mort, alors que pour « les hommes on doit se contenter de ce que tu dis. Pour « quoi, bien que je ne sois pas aigle, te connaissant non II. 2 a
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« pour colombe mais pour serpent venimeux, j'entends te (( poursuivre de toute la force de ma haine, comme mon plus (( ancien ennemi. Tout ce que je te fais ne se peut d'ailleurs i< appeler vengeance, mais plutôt châtiment, en tant que la « vengeance doit surpasser Toffense, ce qui n'arrivera point « ici ; pour ce que si j'avais voulu me venger, me souvenant « à quelle extrémité tu réduisis mon âme, ta vie ne m'aurait « pas suffi si je te l'avais prise, non plus que cent autres (( comme la tienne, car j'aurais occis une vile, mauvaise et « coupable femme. Et que diable — mettant de côté le peu « de beauté de ta figure que quelques années feront dispa- « raître en la remplissant de rides — vaux-tu plus qu'une « autre pauvre servante, toi qui a failli faire mourir un ga«- « lant homme, comme tu m'appelais il y a un moment, dont « la vie pourra peut-être encore être un jour plus utile en « ce monde que cent mille de tes pareilles ne pourraient l'être « pendant toute la durée de l'univers? Je t'apprendrai donc « par le châtiment que tu endures, ce que c'est que de te « moquer des hommes qui ont un sentiment dans le cœur, « ce que c'est que de se moquer des écoliers, et je te donne- <( rai sujet de ne plus jamais tomber dans une pareille folie, « si tu en réchappes. Mais si tu as si grand désir de des- « cendre, que ne te jettes-lu à terre? En te rompant le col, (( avec l'aide de Dieu, tu te délivreras en même temps du « supplice où il te semble êtrCj et tu me rendras l'homme le (( plus heureux du monde. Maintenant, je ne t'en veux pluB « dire davantage; j'ai su si bien faire que je t'ai fait monter (( là-haut; sache à présent si bien faire, toi, que tii en des- « cendes, comme tu sus te moquer de moii — »
« Pendant que l'écolier parlait ainsi, la malheureuse dame ne cessait de pleurer, et le temps s'écoulait^ le soleil montant toujours plus haut. Quand elle vit qu'il se taisait, elle dit :
« — Hélas I homme cruel, si cette maudite nuit te fut si dou- « loureuse, et si ma faute te parut si grande que ni ma « jeune beauté, ni mes larmes amères, ni mes humbles c< prières n'ont pu émouvoir ta pitié, laisse-toi au moins « émouvoir, et relâche-toi de ta rigueur et de ta sévérité, <c par cela seul que je me suis confié tout dernièrement à toi, « et que je t'ai découvert tous mes secrets, ce qui t'a fourni « Foccasion de pouvoir me faire reconnaître ma faute; « comme aussi, si je ne m'étais pas confié à toi, tu n'aurais « pu trouver aucun moyen de te venger de moi, ce que tu « parais avoir souhaité avec tant d'ardeur. Hélas I laisse ta <c colère et pardonne-moi désormais ; si tu veux me pardonce ner et me faire descendre d'ici, je suis toute prête à aban- . « donner mon déloyal amant, et à t'avoir seul pour amant « et pour maître, bien que tu dénigres fort ma beauté, en « la donnant pour passagère et de peu de prix. Quelle que (( soit ma beauté, je sais que, comme celle des autres « femmes, si on ne la doit point estimer pour autre chose, « elle est un amusement et un passe-temps pour la jeunesse « des hommes ; et tu n'es point vieux. Et, bien que je sois ^ (( cruellement traitée par toi, je ne peux cependant pas « croire que tu voudrais me donner une mort si cruelle que « de me forcer à me jeter en désespérée au bas de cette tour, « devant tes yeux auxquels — tu l'avouerais si tu n'étais pas « devenu menteur — j'ai tellement plu jadis. Hélas! aie <( pitié de moi, pour l'amour de Dieu ; aie pitié ! le soleil <( commence à devenir trop chaud, et, de même que le trop (( grand froid m'a fait souffrir cette nuit, la trop grande « chaleur commence à me faire endurer grandissime souf- « france. — »
« L'écolier qui prenait plaisir à prolonger cette conversation, répondit : « — Madame, tu ne t'es point confiée à moi
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« à cause de Tamour que tu me portais, mais pour recon- « quérir celui que tu avais perdu, et pour ce ta con- « fiance ne mérite autre chose qu'un traitement pire. Et « tu as cru follement, si tu t'es imaginée que cette voie « a été la seule ouverte à la vengeance que je souhaitais. « J'en avais mille autres ; en faisant semblant de t'aimer, « j'avais tendu autour de tes pieds plus de mille lacs ; et avant « peu, si ce cas ne s'était pas présenté, tu devais de toute « nécessité tomber dans l'un d'eux. Quel qu'eût été celui où « tu fusses tombée, tu n'aurais pas éprouvé une peine ni « une honte moindres que celui-ci ne t'en occasionne; si j'ai « employé celui-ci, ce n'est point par considération pour « toi, mais pour me satisfaire plus vite. Et quand bien « même tous eussent manqué, j'avais ma plume, avec « laquelle j'aurais écrit sur ton compte tant de choses et de « telle façon que, quand tu les aurais sues — et tu les aurais « sues — tu aurais désiré mille fois n'être point née. Les « forces de la plume sont beaucoup plus grandes que ne « l'estiment ceux qui ne les ont point éprouvées par leur ^« propre expérience. Je jure Dieu — puisse-t-il m'être « propice jusqu'à la fin dans cette vengeance que je prends « de toi, comme il me l'a été dès le commencement — que « j'aurais écrit sur toi des choses telles que, rougissant de « toi-même, tu te serais crevé les yeux pour ne point te « voir; et pour ce, ne reproche pas à la mer d'avoir été « accrue par un petit ruisselet. De ton amour, ou de te « posséder, je n'ai, comme je t'ai déjà dit, nul souci; sois « donc à celui avec qui tu as été, si tu le peux; de même « que je l'ai haï autrefois, je l'aime présentement en pensant « à ce qu'il t'a fait. Vous allez, vous amourachant des jou- « venceaux et convoitant leur amour, pour ce que vous les « voyez le teint plus vif, la barbe plus noire, la taille élancée,
HUITIÈME JOUBNiÉE. 269
« et qu'ils dansent et qu'ils joutent; mais tout cela, ceux qui « sont quelque peu plus âgés Font eu eux aussi, et ils sa\?ent « de plus tout ce que ces jouvenceaux ont encore à apprendre. « En outre, yous les trouvez meilleurs cavaliers, faisant plus ce de milles en leur journée que les hommes plus mûrs. « Certes, je confesse qu'ils savent secouer les jupons avec « plus de force, mais les gens plus âgés, étant plus experts, « savent mieux en quels endroits se tiennent les puces. Il « vaut mieux manger peu et savoureux, que beaucoup et in- « sipide; le grand trot rompt et fatigue, quelque jeune a qu'on soit, tandis que l'allure douce, encore qu'elle vous « fasse arriver moins vite à l'auberge, vous y conduit au « moins sans fatigue. Vous ne vous apercevez point, bêtes « sans intelligence, combien de mal est caché sous ce peu de <( belle a^^arence. Les jouvenceaux ne se contentent point « d'une seule, mais autant ils en voient, autant ils en a désirent, d'autant ils se croient dignes. Pour quoi, leur « amour ne peut être stable, et tu peux à cette heure en « avoir par toi-même une preuve irrécusable. Il leur semble « qu'ils méritent d'être révérés et caressés par leurs dames, « et ils n'ont pas de plus grande gloire que de se vanter de « celles qu'ils ont eues, lequel défaut en a fait tomber beauce coup, qui ne le redisent point, sous les coups de frères irri- <c tés. Bien que tu prétendes que tes amours n'ont jamais été a connues que par ta servante et par moi, tu n'en sais rien, « et tu crois mal si tu crois ainsi. Dans sa rue et dans la « tienne, on ne parle que de cela; mais la plupart du temps n ceux à qui ces choses arrivent en dernier lieu sont ceux « qui y sont les plus intéressés. Les jouvenceaux vous volent « par-dessus le marché, tandis que les gens âgés vous font « des présents. Donc, toi qui as mal choisi, reste à celui à « qui tu t'es donnée, et laisse à une autre celui dont tu t'es
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<c moquée, car j'ai trouvé une dame bien au-dessus de toi, (( et qui a su mieux me connaître que tu ne Tas fait. Et afin « que tu puisses emporter dans l'autre monde une plus « grande certitude du désir de mes yeux que tu ne semblés « ravoir en ce monde par mes paroles, Jette-toi tout de suite « en bas, et ton âme, aussitôt reçue dans les bras du diable, « comme je crois, pourra voir si mes yeux se seront troublés « ou non de t'avoir vue précipitée de là-haut. Mais pour ce « que je crois que tu ne voudras point me faire un tel « plaisir, je te conseille, si le soleil commence à te chauffer, « de te souvenir du froid que tu m'as fait souffrir, et si tu « mêles ce souvenir à la chaleur que tu endures, sans « aucun doute tu en sentiras le soleil adouci. — »
« L'inconsolable dame, voyant que les paroles de l'écolier avaient une conclusion si cruelle, recommença à se lamenter et dit : « — Eh bien I puisque rien ne peut t'émouvoir de « pitié pour moi , laisse-toi toucher au nom de l'amour « que tu portes à cette dame plus avisée que moi que tu as « trouvée et dont tu dis être aimé; pardonne-moi pour « que je puisse me revêtir, et fais-moi descendre d'id. — » L'écolier se mit alors à rire, et voyant que la troisième heure était déjà largement passée, il répondit : « — Eh bien! <( je ne saurais te dire non, puisque tu m'en as priée au « nom d'une telle dame. Dis-moi où sont tes vêtements, « j'irai te les chercher et je te ferai descendre. — » La dame, croyant cela, se rassura un peu, et lui indiqua l'endroit où elle avait déposé ses habits. L'écolier, étant sorti de la tour, ordonna à son serviteur de ne point s'éloigner, et de veiller à ce que personne n'entrât dans la tour avant qu'il ne revînt; après quoi, il s'en alla chez un de ses amis, où il déjeuna tout à son aise ; puis, quand l'heure lui sembla venue, il s'en fut dormir.
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« La dame, restée sur la tour, quoiqu'un peu réconfortée par un sot espoir, s'en fut, bien triste encore, s'asseoir à l'endroit où le mur faisait un peu d'ombre, et se mit à attendre, faisant d'amères réflexions. Plongée dans ses pensées, tantôt espérant, tantôt désespérant de voir reyenir l'écolier avec ses vêtements, et passant d'une idée à une autre, elle s'endormit, vaincue par la douleur, et comme une personne qui n'avait pas dormi de toute la nuit précédente. Le soleil qui était déjà très ardent, ayant atteint le milieu de sa course, frappait à découvert et d'aplomb sur le corps tendre et délicat de la dame, et dardait sur sa tête que rien ne protégeait, avec une telle force, que non-seulement il lui brûla les chairs, mais qu'il les lui fendit et. les lui ouvrit toutes, et la cuisson fut telle qu'elle réveilla l'infortunée qui dormait. Se sentant brûler, elle voulut changer un peu de place, mais à chaque mouvement il lui semblait que toute sa peau s'ou vrait et éclatait, comme nous voyons faire d'une feuille de parchemin brûlée quand on veut l'étirer ensuite ; en outre, la tête lui faisait si mal qu'il lui semblait qu'elle allait se rompre, ce qui n'était en rien surprenant. La terrasse de la tour était si brûlante, qu'elle ne pouvait s'y tenir ni sur les pieds ni autrement; pour quoi, ne pouvant rester à la même place, elle allait et venait en gémissant. En outre, comme il ne faisait pas un souffle de vent, il y avait des mouches et des taons en grandissime quantité, lesquels se posant sur ses chairs fendues, la piquaient si cruellement, que chaque piqûre lui semblait une pointure d'aiguillon ; pour quoi, elle ne cessait de les chasser avec les mains, maudissant la vie, son amant et l'écolier. Etant ainsi molestée, blessée, torturée par la chaleur horrible du soleil, par les mouches et les taons, comme aussi par la faim et plus encore par la soif; livrée à l'angoisse de mille pensers douloureux, elle se dressa
272 LE DÉOAHÉBON.
sur ses pieds et se mit à regarder si elle ne verrait pas ou n'entendrait pas quelqu'un s'approcher d'elle, disposée, quoi qu'il lui en dût advenir, à l'appeler et à lui demandei secours. Mais sa mauvaise fortune lui avait encore enlevé cette chance. Les laboureurs avaient tous quitté les champs à cause de la chaleur ; ajoutons que ce jour-là, personne n'était venu travailler près de la tour, tous les voisins étant à battre leur blé chez eux; pour quoi, elle n'entendait rien que les cigales, et ne voyait que l'Amo qui, lui apportant le désir de boire de son eau, n'apaisait point sa soif, mais l'augmentait au contraire. Elle apercevait aussi plus loin des bois ombreux et des maisons où elle aurait bien voulu être, et qui lui étaient également un sujet d'angoisse.
« Que dirons-nous plus de la malheureuse dame? Le soleil sur sa tête, la chaleur de la terrasse sous ses pieds, les piqûres des mouches et des taons par côté Tavaient tellement rongée de toutes parts, que la pauvre femme qui, la nuit précédente, dissipait les ténèbres par la blancheur de sa peau, était devenue maintenant rouge comme rage, toute zébrée de sang, et aurait paru, à qui aurait pu la voir, la plus vilaine chose du monde. Pendant qu'elle était ainsi, sans espérance et sans conseil, attendant plutôt la mort qu'autre chose, l'écolier, l'heure de none étant passée, se réveilla, et se souvenant de sa dame, il retourna vers la tour pour voir ce qu'il en était d'elle, et envoya manger son serviteur qui était encore à jeun. La dame l'ayant entendu, vint toute faible et succombant sous l'angoisse, s'asseoir sur le bord de la trappe, et se mit à dire en gémissant: « — Rinieri, « tu t'es bien Vjengé outre mesure, car si je t'ai fait geler de « nuit dans ma cour, tu m'as de jour fait rôtir sur cette (( tour, voire brûler, et de plus mourir de faim et de soif ; (( pour quoi, je te prie, pour l'amour de Dieu seul, de monter
« ici, et, puisque je n'ai pas le cœur de me donner la mort « moi-même, de me la donner toi, car je la désire plus que « toute autre chose, tant est grand le tourment que j'éprouve. « Et si tu ne veux pas me faire cette grâce, fais-moi apporter « au moins un verre d'eau, que je puisse y baigner ma « bouche à laquelle mes larmes ne suffisent point, tant est « grande la sécheresse et Tardeur que je ressens. — >>
« L'écolier reconnut bien à sa voix quelle était sa faiblesse ; il vit aussi en partie son corps tout grillé par le soleil; tout cela et ses humbles prières lui inspirèrent un peu de pitié pour elle; mais pourtant il répondit : « — Méchante « femme, tu ne mourras point de mes mains ; tu mourras des a tiennes si l'envie t'en vient ; et tu auras de moi autant « d'eau pour alléger ta chaleur que j'eus de toi du feu pour a alléger mon froid. Je ne me plains que d'une chose, à « savoir que, tandis que la maladie occasionnée par le froid « que j'éprouvai dut se guérir par la chaleur d'iïn fumier « infect, la maladie produite par la chaleur que tu endures a présentement , se pourra soigner par le froid de l'eau de rose a odoriférante ; et que, alors que j'ai failli perdre les nerfs « et tout le corps, toi, écorchéepar cette chaleur, tu resteras « aussi belle que le serpent qui a quitté sa vieille peau.— » « — Oh I misérable de moi — dit la dame — que Dieu « donne à ceux qui me veulent du mal ces beautés acquises c< de telles façons ; mais toi, plus cruel qu'aucune bête fé- « roce, comment as-tu pu souffrir de me briser de cette ma- « nière? Qu'aurais-je pu attendre de plus de toi ou de tout « autre, si j'avais fait périr toute ta famille sous les plus « cruels tourments? Certes, je ne sais pas quelle plus « grande cruauté on aurait pu exercer envers un trs^tre qui « aurait mis à mort toute une cité, que celle avec laquelle tu « m'as traitée en me faisant rôtir au soleil et manger des
374 LE DÉOAHIÊBON.
« mouches ; tu n'as pas même voulu me donner un verre « d'eau, alors qu'aux assassins condamnés par la justice et « qu'on mène à la mort, on donne à boire souvent du vin « quand ils le demandent. Eh bien ! puisque je vois que tu « persistes dans ton acerbe cruauté, et que la passion que « j'endure ne peut en rien t'émouvoir, je me disposerai n patiemment à recevoir la mort, afm que Dieu ait miséri- (( corde de mon âme ; et je le prie de jeter un juste regard « sur ton ouvrage. — » Et ces paroles dites, elle se trsina péniblement vers le milieu de la terrasse, désespérant d'échapper à une si ardente chaleur. Là, pleurant abondamment, et se lamentant sur son triste sort, elle crut mourir de soif et de douleur, non pas une fois, mais mille.
« L'heure de vespres étant déjà arrivée, l'écolier estimant avoir assez fait, fit prendre les vêtements de la dame, les fit envelopper dans le manteau de son serviteur, et s'en alla à la maison de la malheureuse, où il trouva la servante qui était assise sur le seuil de la porte, triste, désolée, ne sachant quel parti prendre, et il lui dit : « — Bonne femme, qu'est-0 arrivé à ta maîtresse? — » A quoi la servante répondit : « — Messire, je ne sais. Je croyais ce matin la « trouver dans le lit où il m'avait semblé la voir aller hier « soir ; mais je ne l'ai trouvée ni là, ni ailleurs, et je ne sais « ce qu'elle est devenue, de quoi j'éprouve un grandissime « chagrin. Mais vous, messire, ne saurez-vous rien m'en « dire? » — A quoi l'écolier répondit : « — Eussé-je pu te « tenir aussi avec elle là où je l'ai tenue, afin de te punir « de ta faute comme je l'ai punie de la sienne I Mais « pour sûr, tu ne m'échapperas pas des mains que je ne te « paie tes bons offices, de sorte que tu ne fasses jamais « plus de méchant tour à personne sans te souvenir de « moi. — » Gela dit, il dit à son domestique. « — Donne-
HUITIÈME JOUENBE. 275
« lui ces vêtements, et dis-lui qu'elle aille trouver sa maî- « tresse, si elle veut. — » Le domestique fit selon qu'il lui avait ordonné; pour quoi, la servante ayant pris les vêtements et les ayant reconnus, et se rappelant ce qu'on venait de lui dire, trembla qu'ils ne l'eussent tuée, et eut peine à se retenir de crier. L'écolier étant parti, elle s'en alla sur-lechamp, en courant, vers la tour et toute en pleurs.
« Ce même jour, un laboureur de la dame avait par hasard perdu deux cochons; comme il allait à leur recherche, il arriva vers la tourelle un peu après le départ de l'écolier, et regardant partout s'il ne verrait pas ses cochons, il entendit les plaintes que poussait la malheureuse dame; pour quoi, s'étant approché, il cria tant qu'il put : « — Qui estce ce qui se plaint là-haut ? — if La dame reconnut la voix de son laboureur, et l'ayant appelé par son nom^ elle dit : c( — Eh 1 va chercher ma servante, et fais eh sorte qu'elle « puisse venir me trouver ici- — » Le laboureur, l'ayant reconnue, dit : (c — Hélas I Madame, qui vous a pointée là- « haut? Votre servante vous a cherché tout aujourd'hui; « mais qui aurait jamais pensé que vous deviez être là? — » Et ayant pris les deux bras de l'échelle, il se mit à la dresser comme elle devait être, et à la lier avec des cordes et des bâtons en travers. Sur ces entrefaites, survint la servante qui étant entrée dahs la tour, ne pouvant plus retenir sa voix et se frappant le front avec les mains, se mit à crier : « — Hé*- « las! ma douce dame, ou êtes^vous? — » La dame l'entendant, dit le plus fort qu'elle put : « — Ma sœur^ je suis « ici^ en haut; ne pleure pas, mais apporte-moi vite mes « vêtements. — » Quand la servante l^eiitendit parler, quasi toute réconfortée, elle monta par l^échelle que le laboureur avait d^à presque entièrement ralccommodée, et, aidée par lui^ elle parvint sur la terrassé; Quand elle vit sa maîtresse, qui res-
276 LE DéOAMÉBON.
semblait non à un corps humain, mais à un cep de vigne à moitié brûlé, toute brisée, toute pâle, gisant nue sur la terre, elle mit ses mains sur ses yeux, et se mit à pleurer comme si elle était morte. Mais la dame la pria de se taire pour ramour de Dieu, et de Faider à se vêtir. Ayant appris d'elle que personne ne savait où elle avait été, sinon ceux qui lui avaient apporté ses vêtements et le laboureur qui était encore là, elle se calma un peu, et elle les pria, pour Tamour de Dieu, de n'en jamais rien dire à personne.
« Le laboureur, après de nombreuses paroles, ayant mis sur ses épaules la dame qui ne pouvait marcher, la porta enfin sans encombre hors de la tour. La malheureuse servante, qui était restée en arrière, en descendant avec moins de précautions, fit un faux pas, tomba de Téchelle par terre et se rompit la cuisse, sur quoi, de douleur, elle se mit à mugir si fort qu'on aurait dit un lion. Le laboureur, ayant déposé la dame sur un tas d'herbes, alla voir ce qu'avait la servante, et ayant vu qu'elle avait la cuisse rompue, il la porta aussi sur le tas d'herbes, et la posa à côté de la dame. Celleci, voyant ce nouveau malheur s'adjoindre à tous ses autres maux, celle dont elle espérait aide plus que de toute autre avec la cuisse cassée, fut affligée outre mesure, et recommença à pleurer si misérablement que non-seulement le laboureur ne la put consoler, mais qu'il se mit de son côté à pleurer aussi. Mais, le soleil étant déjà bas, afin que la nuit ne les surprît point en cet endroit, selon le désir de l'inconsolable dame, il s'en alla chez lui, et là, ayant appelé ses deux frères et sa femme, ils revinrent tous les quatre avec une civière sur laquelle ils mirent la servante et la portèrent à la maison. Puis le laboureur ayant réconfoi^é la dame avec un peu d'eau fraîche et de bonnes paroles, la prit sur son dos et la porta dans sa chambre. La femme du laboureur, après lui avoir
donné à manger du pain lavé et Tavoir déshabillée, la mit au lit, et ils prirent leurs mesures pour que la servante et elle fussent transportées à Florence pendant la nuit; ce qui fut fait. Là, la dame qui avait à sa disposition un grand fonds de mensonges, ayant inventé une fable tout à fait opposée à ce qui était arrivé, fit croire à ses frères et à ses sœurs, et à tout le monde que tout cela était arrivé à sa servante et à elle par enchantements de démons. Les médecins furent appelés, et non sans grandissime angoisse et péril pour la dame dont la peau resta plus d'une fois attachée à ses draps, ils la guérirent d'une ardente fièvre et des autres accidents. Ils guérirent aussi la servante de sa cuisse cassée. Sur quoi, la dame ayant oublié son amant, se garda dorénavant de se moquer des autres et d'aimer. Quant à l'écolier, apprenant que la servante s'était rompue la cuisse, il estima avoir obtenu une entière vengeance, et joyeux, il passa outre sans plus rien dire.
« Voilà donc ce qu'il advint à la sotte jeune dame de ses moqueries. Elle avait cru se jouer d'un écolier comme elle aurait fait d'un autre, ne sachant point que la plupart d'entre eux, sinon tous, savent où le diable a la queue. Et pour ce, gardez-vous, mes dames^ de vous moquer de personne, et surtout des écoliers. — »
NOUVELLE VIII
Deux hommes mariés se fréquentent journellement, l'un d'eux couche ayec la femme de l'autre, lequel s'en étant aperçu, s'entend avec la femme du traître pour enfermer celui>ci dans une caisse sur laquelle ils prennent ensuite tous deux leurs ébats.
Les dames avaient éprouvé du chagrin et de l'ennui à entendre raconter les malheurs d'Élena ; mais pour ce qu'elles n. 24
278 LB DÉCAMÉBON.
estimaient qu'ils lui étaient en partie justement arriyés, ils leur avaient inspiré une pitié fort modérée, bien qu'elles tinssent récolier pour un homme rigide, fièremententété, \oire cruel. Mais Pampinea étantpar\enue à la fin de sa nouvelle, la reine ordonna à la Fiammetta de poursuivre. Celle-ci, désireuse d'obéir, dit : « — Plaisantes dames, pour ce qu'il me semble que la sévérité de l'écolier bafoué vous a quelque peu troublées, j'estime qu'il convient de ragaillardir vos esprits attristés par quelque chose de plus agréable ; c'est pourquoi j'entends vous dire une petite nouvelle à propos d'un jeune homme qui reçut une injure avec plus de mansuétude, et s'en vengea d'une façon plus modérée. Par elle, vous pourrez comprendre que, quand un homme fait tant que de se venger, il doit bien lui suffire d'avoir rendu un âne en échange de celui qu'il a reçu, sans chercher à tirer plus forte vengeance qu'il ne convient.
« Il faut donc que vous sachiez qu'à Sienne, ainsi que je Tai entendu dire jadis, il y avait deux jeunes gens très aisés et de bonnes familles bourgeoises, dont l'un s'appelait Spinelloocio Tanena, et l'autre Zeppa di Mino ; tous les deux demeuraient porte à porte dans la rue Camoliia. Ces deux jeunes gens étaient toujours ens^nble, et paraissaient s'aimer autantet même plus que s'ils eussent été frères. Chacun d'eux avait pour femme une fort belle dame. Or il advint que Spi-* nelloccio, fréquentant beaucoup la maison de Zeppa, que Zeppa y fut ou n'y fût pas, devint tellement familier avec la femme de ce dernier, qu'il finit par coucher avec elle^ et les deux amants continuèrent un bon temps ce jeu sans que personne ne s'en aperçût* Pourtant, à la longue^ Zeppa étant un jour chez lui sans que sa femme le sût, Spinelloccio s'en vint le demander* La dame lui dit qu'il n'était point à là maison ; sur quoi SpineUoccio étant monté promptement trouva la
HUITIÈME JOITENÉE. 279
dame dans la salle et voyant quïl û'y avait personne, se mit à la prendre dans ses bras et à Tembrasser ; et elle en fit autant. Zeppa qui vit cela, ne souffla mot, et se tint caché pour voir où le jeu s'arrêterait. Il ne tarda point à voir sa femme et Spinelloccio ainsi embrassés s*en aller dans la chambre et s'y enfermer, de quoi il fut fort courroucé. Mais comprenant que s'il faisait du bruit l'injure qui lui avait été faite n'en serait pas moindre, qu'au contraire elle serait augmentée de la honte, il donna toute sa pensée à chercher quelle vengeance il en devait tirer de façon que, sans qu'on n'en sût rien au dehors, il en fût satisfait. Après y avoir longtemps pensé, il crut avovj trouvé le moyen, et se tint caché pendant tout le temps que Spinelloccio demeura avec la dame.
« Quand celui-ci s'en fut allé, il entra dans la chambre où il trouva la dame qui n'avait pas encore fini de rajuster sur sa tête son voile que Spinelloccio en jouant avec elle avait fait tomber, et il dit : « — Femme, que fais-tu là? — » A quoi la dame répondit : « — Ne le vois-tu pas? — » « — Oui « bien — dit Zeppa — oui ; j'ai vu aussi autre chose que je « n'aurais pas voulu voir. » — Sur ce, il entra en grandes explications sur ce qui s'était passé, et la dame, tremblant de peur, après lui avoir avoué ce qu'elle ne pouvait véritablement nier de ses relations avec Spinelloccio, se mit à pleurer et à lui demander pardon. A quoi le Zeppa dit : « — Vois, « femme, tu as mal fait ; si tu veux que je te le pardonne, « songe à faire entièrement ce que je t'ordonnerai, et le « voici : je veux que tu dises à Spinelloccio que demain ma- « tin, sur l'heure de tierce, il trouve un motif quelconque « pour me quitter et venir ici te trouver; quand il y sera, «je reviendrai, et dès que tu m'entendras, tu le feras aus- « sitôt entrer dans cette caisse où tu l'enfermeras. Puis, « quand tu auras fait cela, je te dirai ce qu'il te restera à
280 LE DIÊOAMIÊBON.
« faire. Et tu ne de\ras avoir aucune hésitation à ce faire, « car Je te promets que je ne lui ferai aucun mal. — » La dame, pour le contenter, dit qu'elle le ferait, et elle le fit en effet.
<i Le lendemain, sur la troisième heure , Zeppa et Spinelloccio étant ensemble, Spinelloccio qui avait promis à la dame d'aller la trouver à cette heure-là, dit à Zeppa : « — Je « dois déjeuner ce matin avec un ami et je ne veux pas me « faire attendre ; pour ce, va avec Dieu. — » Zeppa dit : « — Il n'est pas encore l'heure de déjeuner, il s'en faut. — » Spinellocio dit : « — Gela ne fait rien ; j'ai aussi à causer « avec lui d'une affaire, de sorte qu'il faut que jjy sois de « bonne heure. — » Spinelloccio ayant donc quitté Zeppa, fit un détour et s'en alla chez ce dernier trouver sa femme. Ils venaient à peine d'entrer dans la chambre, que Zeppa revint. La dame l'entendant, se montra très effrayée, et le fit entrer dans la caisse comme son mari le lui avait dit ; après quoi, l'y ayant enfermé, elle sortit de la chambre.
« Zeppa étant monté , dit : « — Femme , est-il l'heure « de déjeuner? — » La dame répondit : « — Oui, dans un « moment. — » Zeppa dit alors : « — Spinelloccio est allé (( déjeuner ce matin avec un sien ami et a laissé sa femme (( seule, mets-toi à la fenêtre et appelle-la ; dis-lui qu'elle « vienne déjeuner avec nous. — » La dame, craignant pour elle-même, et pour ce devenue tout à fait obéissante, fit ce que son mari lui ordonnait, La femme de Spinelloccio, après en avoir été bien priée par la femme de Zeppa, se décida à venir en apprenant que son mari ne devait pas déjeuner à la maison. Quand elle fut venue, Zeppa lui faisant de grandes ca resses et la prenant amicalement par la main, ordonna doucement à sa femme d'aller à la cuisine, et emmena avec lui sa voisine dans la chambre où, à peine entré, il se retourna et
ferma la porte en dedans. Quand la dame vit fermer la porte en dedans, elle dit : « — Eh ! Zeppa, que veut dire ceci? « C'est donc pour cela que vous m'avez fait venir? Voilà Fa- « mitié que vous portez à Spinelloccio, et la loyale compagnie « que vous lui faites? — » A quoi Zeppa s'était approché de la caisse où était le mari de la dame, et tenant celle-ci dans ses bras, dit : « — Femme, avant de te mettre en colère, « écoute ce que je veux te dire : j'ai aimé et j'aime Spinel- <( loccio comme un frère, et hier, bien qu'il ne le sache pas, « j'ai trouvé que la confiance que j'avais en lui avait abouti « à ceci, à savoir qu'il couche avec ma femme tout comme « avec toi. Or, précisément parce que je l'aime, je n'entends « pas tirer de lui une autre vengeance que de lui faire la « même injure qu'il m'a faite : il a eu ma femme, et j'entends a à mon tour t'avoir. Si tu refuses, il faudra certainement « que je le prenne céans, et comme je n'entends pas laisser « cette offense impunie, je lui ferai un tel jeu, que ni toi ni « lui ne serez jamais plus joyeux de votre vie. — »
« La dame, oyant cela, et Zeppa continuant à la presser vivement, finit par le croire et dit : « — Mon cher Zeppa, « puisque c'est sur moi que doit retomber celte vengeance, « j'en suis contente, pourvu que, après ce que nous allons « faire, tu me fasses rester en paix avec ta femme, comme « j'entends, nonobstant ce qu'elle m'a fait, lui conserver mon « amitié. — » A quoi Zeppa répondit : « — Certainement, « je le ferai; en outre, je te donnerai un rare et beau « joyau comme tu n'en as jamais eu. — » Ceci dit, l'ayant prise dans ses bras, il se mit à l'embrasser, retendit sur la caisse où était enfermé le mari, et là, il se satisfit tout autant qu'il lui plut avec elle, et elle avec lui.
« Spinelloccio qui était dans la caisse, et qui avait entendu tout ce que Zeppa avait dit, ainsi que la réponse de
282 LE I^ÉCAMÉBOK.
sa femme, et qui, ensuite avait senti la danse de Trévise qu'on faisait sur sa tête, éprouTa un moment une si grande douleur qu'il faillit en. mourir; et n'eût été qu'il craignait Zeppa, il aurait dit de grosses injures à sa femme, tout enfermé qu'il était. Cependant, en songeant que l'offense avait commencé de son chef, et que Zeppa avait raison de faire ce qu'il faisait, et qu'il s'était comporté envers lui humainement et comme un camarade, il se dit qu'il devait rester plus que jamais l'ami de Zeppa, si celui-ci y consentait.
« Zeppa, après être resté avec la dame autant qu'il lui plut, descendit de la caisse, et comme la dame lui demandait le joyau qu'il lui avait promis, il ouvrit la porte de la chambre et fît rentrer sa femme, laquelle ne dit autre chose que ceci : « — Madame, vous m'avez rendu un pain pour « une fouasse. — » Sur quoi, elle se mit à rire. Zeppa lui dit alors : « — Ouvre cette caisse — » ce qu'elle fit, et Zeppa montra à la dame son Spinelloccio. Il serait trop long de dire lequel des deux eut le plus de honte, du Spinelloccio à la vue de Zeppa et sachant que ce dernier savait ce qu'il avait fait, ou de la dame voyant son mari et comprenant qu'il avait entendu et senti ce qu'elle lui avait fait sur la tête. Zeppa lui dit : « — Voilà le joyau que je te donne. — »
« Spinelloccio, étant sorti de sa caisse, sans trop faire de réflexions, dit : « — Zeppa, nous sommes quitte à quitte ; « et pour ce, il est bon, comme tu le disais tout à l'heure à « ma femme, que nous restions amis, comme d'habitude; et « puisqu'entre nous deux il n'y a que nos femmes qui ne « soient pas en commun, il faut les mettre en commun elles « aussi. — >) Zeppa y consentit, et dans la meilleure entente du monde tous les quatre déjeunèrent ensemble. A partir de ce jour, chacune dé ces dames eut deux maris, et chacun de
HUITIÈME JOXTBNÉE. 283
ceux-<îî eut deux femmes, sans que jamais la moindre contestation ou la moindre querelle s'élevât entre eux à ce sujet. — »
NOUVELLE IX
Maître Simon, médecin, ayant été conduit de nuit en certain lieu par Bruno et Buffamalcco pour faire partie d'une troupe qui allait en course, est jeté par Buffamalcco dans une fosse d'ordures et y est laissé.
Après que les dames eurent quelque peu plaisanté sur la communauté des femmes des deux Siennois, la rekie à laquelle il restait seule à parler pour ne pas faire tort à Dioneo, commença : « — Amoureuses dames , Spinelloccio méritait fort bien Tin jure qui lui fut faite par Zeppa; pour quoi, il ne me semble pas qu'il faille aigrement blâmer, comme Pampinea voulait peu auparavant nous le montrer, quiconque trompe celui qui court au-devant de la tromperie ou qui la mérite ; Spinelloccio avait mérité d'être bafoué, et moi j'entends vous parler de quelqu'un qui était allé chercher son propre dommage, estimant que ceux qui le lui firent subir ne sont point à blâmer, mais sont au contraire dignes de louanges. L'aventure arriva à un médecin qui retourna de Bologne à Florence tout couvert de poil de vair \ bien qu'il ne fût qu'un ignorant.
« Gomme nous le voyons chaque jour, nos concitoyens nous reviennent de Bologne, qui juge, qui médecin, qui
1. Qui revint à Florence docteur en médecine. La marque distinotive des docteurs était alors la robe d'écarlate et le bonnet doublé de peau de vair.
284 LE DÉOAMilBON.
notaire, avec les robes longues et larges, couleur d'écarlate et doublées de vair, et avec d'autres grandissimes apparences ; quant aux faits qui s'ensuivent, nous les voyons aussi chaque jour. Parmi ces faux savants, un maître Simone da Villa, plus riche de biens paternels que de science, nous revint, il n*y pas longtemps, docteur en médecine, selon ce qu'il disait lui-même, vêtu d'écarlate et coiffé d'une grande cornette, lequel prit une maison dans la rue que nous appelons aujourd'hui la rue du Concombre. Ce maître Simone tout nouvellement venu, comme je viens de le dire, avait entre autres remarquables habitudes, celle de demander à la personne qui se trouvait avec lui le nom de tous ceux qu'il voyait passer dans la rue ; et comme s'il avait dû composer les médecines qu'il donnait à ses malades d'après l'attitude des gens, il prêtait attention à tous et les recueillait en sa mémoire. Parmi ceux qui attirèrent plus particulièrement ses regards, il y eut deux peintres, dont il a été déjà parlé ici deux fois en ce jour, Bruno et Buffamalcco, qu'on voyait continuellement ensemble et qui étaient ses voisins. Et comme il lui parut que les deux- compères s'embarrassaient moins de soucis et vivaient plus joyeusement que qui que ce fût au monde, ce qui était en effet, il s'informa à plusieurs personnes de leur condition. Chacun lui ayant dit qu'ils étaient de pauvres peintres, il se mit dans la tête qu'il n'était pas possible que leur pauvreté leur permît de vivre si joyeusement ; mais il pensa, pour ce qu'il avait entendu dire que c'étaient des hommes pleins d'astuce, qu'ils devaient tirer de grandissimes profits d'une autre façon qu'on ne connaissait pas. Pour quoi, il lui vint le désir de se lier avec eux, si c'était possible, ou tout au moins avec l'un deux. Il eut l'occasion de faire connaissance de Bruno, et celui-ci ayant au bout de quelques jours reconnu que ce médecin était un sot
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animal, se mit à tirer de lui le plus bel amusement du monde, grâce à ses sottises, et, de son côté, le médecin prenait avec lui un merveilleux plaisir. Après l'avoir plusieurs fois invité à déjeuner, et pour ce, croyant pouvoir deviser familièrement avec lui, il lui dit quel étonnement il éprouvait à les voir, lui et Buffamalcco, qui étaient de pauvres gens, vivre si joyeu* sèment, et il les pria de lui apprendre comment ils faisaient.
« Bruno, entendant ce que lui disait le médecin, et la demande de celui-ci lui paraissant une de ses sottises et de de ses âneries habituelles, se mit à rire, et pensa à lui répondre comme sa bêtise le méritait ; il dit : « — Maître, je « ne dirais pas à beaucoup de personnes comment nous « faisons, mais je n'aurai garde de refuser de vous le dire, à « vous, parce que vous êtes un ami et que je sais que vous ne « le direz pas à d'autres. Il est vrai que mon compagnon et « moi, nous vivons aussi joyeusement et aussi bien qu'il « paraît, et mieux encore ; cependant pas plus avec notre « profession qu'avec les revenus que nous retirons de nos « domaines, nous ne pourrions payer l'eau avec laquelle « nous travaillons. Je ne veux point, pour cela, que vous « croyiez que nous allions voler, mais nous allons en course, « et c'est de là que, sans aucun dommage pour autrui, nous a tirons tout ce qu'il faut pour nos plaisirs et pour nos « besoins ; c'est de là que vient la vie joyeuse que vous nous « voyez mener. — » Le médecin, oyant cela, s'étonna beau- « coup, et sans savoir ce que c'était qu'aller en course, il le « crut; puis soudain il entra en un chaud désir de savoir ce « que c'était qu'aller en course, et il pria instamment Bruno « de le lui dire, lui affirmant qu'il ne le dirait pour sûr « jamais à personne.
« — Holà! maître — dit Bruno — que me demandez-
« VOUS? C'est un trop grand secret que celui que vous voulez « connaître, et chose à me ruiner et à me faire chasser du « monde, voire à me faire mettre dans la bouche de Lucifer « da San Gallo, si on le savait ; mais si grande est Tamitié « que je porte à votre qualitative ânerie de Legnaja, et si « grande est la confiance que j'ai en vous, que je ne peux « vous refuser quelque chose que vous désirez ; et pour ce, « je vous le dirai, à cette condition que vous me jurerez sur a la croix de Montesone que jamais, comme vous me l'avez « promis, vous ne le direz à personne. — » Le maître affirma qu'il ne le dirait point. « — Donc, mon doux maître — dit a Bruno — il faut que vous sachiez qu'il n'y a pas encore « longtemps il y avait en cette cité un grand maître en né- « cromancie, nommé Michèle Scotto pour ce qu'il était « d'Ecosse, et que beaucoup de gentilshommes, dont bien peu « sont aujourd'hui vivants, recevaient en grandissime hon- « neur. Quand il voulut partir d'ici, sur leurs instances et sur « leurs prières, il nous laissa deux de ses disciples fort suf- « fisants pour le remplacer, auxquels il ordonna de se tenir « toujours aux ordres des gentilshommes qui l'avaient ainsi « honoré. Ceux-ci donc servaient loyalement les susdits gen- « tilshommes dans leurs amours etdans leurs autres affaires ; « puis, la cité leur plaisant, ainsi que les mœurs de ses hâte bitants, ils résolurent d'y demeurer à tout jamais, et se « prirent de grande et étroite amitié avec quelques-uns de « nos concitoyens, sans regarder s'ils étaient nobles ou non, « riches ou pauvres, mais seulement si leurs habitudes et « leurs manières étaient conformes aux leurs. Pour com- « plaire à ceux qui étaient ainsi devenus leurs amis, ils force mèrent une société d'environ vingt-cinq membres qui de- « valent se réunir au moins deux fois par mois en un lieu « choisi par eux ; là, chacun des assistants leur exprimait
HUITIÈME JOUBNÉB. 287
« son désir, et soudain ils lui donnaient satisfaction cette a nuit même. Comme Buffamalcco et moi aous étions en « singulière relation et amitié avec ces deux nécromanciens, « nous fûmes introduits par eux dans cette compagnie, et « nous en sommes encore. Et je vous le dis, quand il arrive « que nous nous rassemblons, c'est chose merveilleuse à a voir que les tent^ures qui ornent la salle où nous man- « geons, les tables servies d'une façon royale, la quantité « des nobles et beaux serviteurs, tant hommes que femmes, « mis à la disposition de chaque membre de cette société ; et a les bassines, les aiguières, les flacons, les coupes et les « autres vases d*or et d'argent dans lesquels nous mangeons u et buvons ; sans compter les victuailles nombreuses et va- « riées au gré de chacun, qu'on apporte devant nous, cha- « cune à son temps. Je ne pourrais jamais vous énumérer « la qualité et la quantité fies instruments de musique dont « les doux sons s'y font entendre, ainsi que les chanta pleins « de mélodie qu'on y écoute ; je ne pourrais non plus vous a dire la quantité de cire que l'on brûle à ces soupers, ni « celle des confetti qui s'y consomment, et combien sont « exquis les vins qui s'y boivent. Je ne voudrais pas, ma « bonne tête de citrouille, que vous ci?oyiez que nous nous a tenons là avec les vêtements que vous nous voyez ; il n*y (( en a pas un de nous qui ne vous fît l'effet d'un empereur, (c tellement nous sommes parés de vêtements magnifiques a et de belles choses. Mais par-dessus tous les plaisirs que <( nous y goûtons, il y a celui des belles dames que l'on fait « venir de toutes les parties du monde, selon le désir de « chacun. Vous y verriez la dame des Barbanicchi, la reine « des Basques, la femme du Soudan, l'impératrice d'Osbech . « la Chiançhianfera de Norwège, là Sémistante de. Berlin- « zone et la Scalpèdre de Narsia. Mais pourquoi vous le»
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« énumérer ? Il y a toutes les reines du inonde, je dis jusqu'à « la Schinchimurra du prêtre Jean, qui, pour moi, a des « cornes au cul. Or, voyez à présent vous-même : après qu'on « a bien bu et bien mangé des confetti, et dansé une danse (( ou deux, chacune de ces reines s'en va dans sa chambre « avec celui qui Ta fait venir. Et sachez que ces chambres « paraissent un paradis tant elles sont belles ; elles exhalent « des parfums non moins agréables que ceux qui sortent des « bottes d'épices de votre boutique, quand vous faites piler le (( cumin ; il y a des lits qui vous paraîtraient plus beaux que « celui du doge de Venise ; c'est là-dessus qu'on va se repo- « ser. Or comment on s'y démène, comment les susdites <( tisseuses y tirent le châssis à elles pour faire le drap « serré, je vous le laisse à penser. Mais parmi tous nos (c autres compagnons, ceux, à mon avis, qui sont le mieux « partagés, c'est Buffamalcco et moi, pour ce que la plupart <( du temps Buffamalcco fait venir pour lui la reine de « France et moi je fais venir la reine d'Angleterre, qui, a toutes deux, sont les plus belles femmes du monde ; et i< nous avons su si bien faire, qu'elles n'ont point autre « chose en tête que nous. Pour quoi, vous pouvez de vous- <( même penser si nous pouvons et devons vivre plus heu- « reux que les autres hommes, puisque nous avons l'amour « de deux si grandes reines ; sans compter que, quand nous « voulons avoir d'elles un ou deux mille florins, nous les « avons. C'est cela que nous appelons vulgairement aller « en course; pour ce que, de même que les corsaires pillent « et dérobent les autres, ainsi nous faisons ; différant seule- « ment d'eux en cela qu'ils ne rendent jamais ce qu'ils ont « pris, et que nous, nous le rendons quand nous nous en « sommes servi. Maintenant, mon bon maître, vous avez « compris ce que nous appelons aller en course, et vous
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« pouvez voir combien cela doit être tenu secret ; et pour ce « plus ne vous le dis, ni ne vous en prie. — »
« Le maître, dont la science ne s'étendait probablement pas plus loin qu*à soigner les enfants de la teigne, ajouta autant de foi aux paroles de Binino qu'on devrait le faire pour une bonne vérité, et il s'enflamma d'un si vif désir d'être admis dans cette société, qu'il n'avait jamais brûlé autant d'envie pour n'importe quelle chose désirable. Pour quoi, il répondit à Bruno que ce n'était point étonnant s'ils vivaient joyeux, et il se retint à grand'peine de ne pas le requérir sur-le-champ de le faire recevoir, remettant cela au moment où, lui ayant encore fait plus d'avances, il pourrait lui adresser sa requête avec plus de confiance. Ayant donc réservé cette question, il continua de plus en plus à le fréquenter, à l'avoir soir et matin à sa table et à lui témoigner une amitié démesurée ; et leur liaison était devenue si grande et si continuelle, qu'il ne semblait pas que le maître eût pu ni su vivre sans Bruno. Celui-ci, se voyant si bien traiter, pour ne point paraître ingrat de l'honneur que lui faisait le médecin, avait peint dans son salon le carême, un agnus Dei à l'entrée de sa chambre, et sur la porte de la rue un pot de chambre, afin que ceux qui auraient besoin de ses conseils sussent le reconnaître parmi ses autres confrères. 11 lui avait peint aussi dans une petite galerie qu'il avait, la bataille des rats et des chats, laquelle paraissait au médecin une très belle chose. En outre, il disait parfois au maître quand il n'avait pas soupe avec lui : « — Cette nuit, j'ai été à l'assemblée, (c et comme j'étais un peu las de la reine d'Angleterre, j'ai « fait venir la Gumèdre du grand Kan de Tartarie. — » Le maître disait : « — • Que veut dire Gumèdre ? Je n'entends '« rien à ces noms. — » « — 0 mon maître, — disait <c Bruno — je ne m'en étonne point, car j'ai bien entendu