LE DECASYILABE ROMAN EN ANGLETERRE 9I
et coupé en deux hémistiches devait préparer la voie au décasyllabe roman qui présentait une coupe pareille et qui tendait à ce schéma accentuel. Il y a là sans doute une explication plausible de sa popularité dès le premier jour. D'autre part l'habitude d'employer des vocables neutres sous le rapport de l'accentuation ou communs, pour emprunter une désignation commode à la métrique quantitative, se répandit en Angleterre et fut. nous aurons assez souvent l’occasion de le constater, d'un grand secours pour les poètes. Seuls les vocables servant de finales et par suite frappés par le temps le plus fort du rythme, durent faire coïncider l'ictus et l'accent logique, c’est-à-dire que les rimes de désinences furent bientôt supprimées. Mais l'égale intensité, ou ce que M. Sweet nomme « perfectly levcl stress », persista dans les composés et les verbes, surtout dans ceux formés de deux syllabes (i).
Il y avait donc, même chez le peuple anglais, — pour ne pas parler des écrivains habitués an dialecte normand et à la littérature des chansons de geste et du cycle d’Arthur — des affinités naturelles qui devaient favoriser l'introduction du mètre nouveau. C’est à elles sans doute que le décasyllabe de Chaucer est redevable de sa régularité rythmique. Sous sa première forme, au dire du professeur B. Ten Brink qui en a fait une étude approfondie, soit avant le voyage du poète en Italie, il rappelle son prototype français par la rigueur de la coupe à lu quatrième syllabe et par le petit nombre des enjambements, mais il est également marqué par un minimum de cinq toniques. Le voyage à l'étranger, la lecture des œuvres de Dante et de Boccace et peut-être la fréquentation de Pétrarque, qu'il aurait rencontré à Padoue vers l3j3, décidèrent Chaucer à s'accorder plus de liberté.
Dans ses écrits ultérieurs, où il n'emploie plus que le distique héroïque (à l’exception de The /fous of Famé et du récit de Sire Thopas dans les Contes de Cantorbéry),'le décasyllabe, modifié par l'influence italienne, comporte des coupes variées à l'infini et partant l'empiètement du premier hémistiche sur le second, des césures moins tranchées et des rejets plus fréquents, mais un
(1) L’égalité ou l'indifférence aceentuclle ne se présente pas clans les (vrais) polysyllabes en raison du rythme binaire spontané des langues modernes.
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mouvement îanibique plus constant qu'on ne le remarque à cette époque en Italie (i). Par contre, la faute métrique à laquelle les contemporains du poète étaient le plus portés, bien que lui-même, selon le critique déjà cité, ait su l'éviter (a), consistait à admettre en tête du vers la suppression d'une atone. C’est la première fois, dans l’histoire du décasyllabe, que nous trouvons une dérogation, si minime soit-elle, à la loi des dix syllabes comptées, mais l’infraction s’explique par les habitudes de la versification germanique, où seuls les accents ont de l’importance. Au reste, les meilleurs écrivains se gardent bien de violer le principe fondamental du mètre roman. Chez eux, le vers boiteux de neuf syllabes est une véritable exception qu’il faut attribuer à une négligence inaperçue. De plus, ils ne se permettent guère davantage de dépasser le chiffre traditionnel. Chaucer même, s’il s’accorde volontiers la rime féminine, s’interdit, suivant M. Ten Brink, et peut-être à l’exemple des Italiens, l’atone surnuméraire à la césure (3). Mais comme ses maîtres, pour arriver à ce syllabisme rigoureux, il use librement des crases et des élisions. C’est bien ce qui a pu donner le change sur sa méticuleuse régularité et pour la reconnaître il faut se reporter à la prononciation de son époque.
Sans entrer dans des détails, exposés avec toute la compétence voulue par l’auteur du livre signalé plus haut, il nous suffira de rappeler que chez lui deux atones se fondent facilement l’une dans l'autre, que les terminaisons -u>e,-ie,-le s’élident et que les finales -rr, -el, subissant une métathèse dans le langage courant d'alo rs ' s’effacent devant une voyelle initiale, en sorte que fnder of randel at, et autres combinaisons analogues, se ramènent à deux syllabes (4). Par tme heureuse combinaison des principes de l’ancienne et de la nouvelle versification anglaise, Chaucer donne donc à son nouveau mètre un syllabisme strictement observe et le plus souvent cinq accents toniques (5).
IvCS différentes tendances notées plus haut se développent
(i) B. Ten Brink, Chaucer's Sprache und Verskunst, 1884, P- >8».
(a) B. Ten Brink. op. cit-, p. 17.5-77,
(3) B. Ten Brink. op. rit., p. 175-76
(4) B. Ten Brink, op. cit., p. 153-54-
(5) Mais l'accentuation n’a pas clic* lui l'importance du syllabisme. C’est ce que prouve l'existence dans son iruvre de décasyllabes n’ayant que quatre toniques. - Voir B. Ten Brink, op. cit , p. i83.