HYPOTHÈSES PROPOSÉES POUR EXPLIQUER SA GENÈSE HISTORIQUE
Un fait frappant arrête l’attention du critique au seuil même de notre étude, c’est que le vers décasyllabique apparaît dans l'histoire littéraire du moyen-àge tout d’abord sur la terre de France. Les plus anciens documents qui nous le transmettent sont le poème provençal sur Boèce datant de la seconde moitié du x» siècle et en langue d’oïl le poème sur la Vie de Saint Alexis, ainsi que la Chanson de Roland, qui remontent au xi c . Il faut donc examiner le mètre en question tel qu’il en présente dans ces textes pour nous rendre compte de la forme normale du décasyllabe primitif.
Le premier dans l’ordre des temps, le vers du Boèce, se compose strictement de dix syllabes comptées ayant un accent tonique sur la quatrième et sur la dixième et un repos ou césure après la quatrième syllabe comptée. Il admet de plus une atone surnuméraire à la césure, mais qui ne fait pas partie de la mesure, tout en se refusant la même licence à la lin du décasyllabe. De là deux types représentés par les exemples suivants :
E qui nos pais | que no murera de fam v. 5 Cals es la schala, | de que sun li degra? v. 216
LE DÉCASYLLABE ROMAN' KT SA KORTI'XK EN EUROPE
Des savants allemands ont voulu y voir une série d'ïambes (i) accentués, et le professeur Zarncke, dominé par l'idée que l'accentuation sutlit à expliquer la versification moderne, y découvre une suppression de syllabe atone, autrement dit une anacruse (a), au début du second hémistiche dans des vers comme :
Don/ l'o Boecis, j corps ag bo e pro v. u8 ( x )u’el era coms | molt onraz e rix v. i^o
M. Gaston Paris ( 3 ) remarque avec raison que ce serait là un phénomène unique dans la littérature provençale et que le v. ad s’expliquerait nu besoin, dût la césure en soutl'rir, en comptant dans la mesure la dernière syllabe du mot liuecis. Mais M. Paul Meyer(4). qui a collationné le manuscrit, lait une réponse plus concluante encore. Il montre qu'une erreur de copiste s'y est glissée et que le repos de l'hémistiche, conformément à l’usage constant du poète, n’est nullement violé dès qu'on lit au v. a8 « corps ag e bo e pro», puis au v. 140 « molt onraz e (molt] rix ». Aussi un critique allemand lui-même. M. Karl Bartsch, écrit-il à cet endroit dans ses dernières éditions « e molt onraz e rix ».
Au reste le principe accentuel est si peu celui qui prévaut dans le Boèce, n'en déplaise à l’école germanique, que le mouvement descendant, sauf à la césure et à la fin du vers, peut y remplacer le mouvement ascendant. Il arrive cette chose incroyable, si le mètre devait dépendre surtout d’une succession de toniques et d’atones, que le trochée s’y substitue volontiers à l’îambe (5), et notamment au commencement de la ligne ou après la césure, p. ex. :
Bella's la doinna, nas molt es de longs dis v. i;o Lo senz Tciric | miga no fo de bo v. 58
(i) Nous appelons ïambe une atone suivie d'une tonique et trochée la tonique suivie d’une atone. Le dactyle représente de même une tonique suivie de deux atones et l'anapeste deux atones suivies d’une tonique.
(a) l'r. Zarnckc, tiœtheschriften, Leipzig, Avenarius, 1899, Kleine Schriflen, vol. I p. 3 lJ.
( 3 ) Revue critique (i86ti), p. 208.
( 4 ) Revue critique (I8f>8). p. ai. M. Tobler rejette aussi l’explication de XL G. Paris et soupçonne une altération de texte en pareil cas. (Voir franz. Versbau alter u. neuer Zeit. 1894, p. 93).
( 5 ) Cf. L. Ilcnlecw sur cette substitution dans le vers quantitatif. Précis d’une théorie des Rhytbmes, i8Ga p. 5 i » Le trochée, par un excès inouï ailleurs que dans celte poésie informe (le saturnien) y remplace quelquefois riambe. . a.
LA PREMIÈRE FORME* OU DÉCASYLLABE ROMAN
Peu importe, après cela, que la série d’atones suivies de toniques soit parfois régulière et qu’un chiffre de cinq accents à places paires y soit relativement frequent. Ce phénomène est la conséquence naturelle de la coupe obligatoire après la quatrième et la dixième syllabe comptée et constitue tout au plus une tendance rythmique, non un système raisonné et méthodique.
Les autres particularités du décasyllabe employé dans le Boèee sont de moindre importance. La fin du vers est masculine et le poème se partage en petites laisses assonancées et parfois monorimes comprenant de trois à quinze vers. L’enjambement n’y .existe pour ainsi dire pas. Quant à l'élision elle est généralement observée, sauf entre monosyllabes (i), sans qu'il y ait là une obligation pour le poète. Enfin il y a quelquefois contraction de mots et notamment, comme il arrive assez souvent dans la poésie latine rythmique, la finnle ia ne compte que pour une syllabe (a), p. ex. :
Zo signiliga justioia corporal v. a5j Contra superbia sun fait d’umilital v. au4 Inz e las carcers o el jazia près v. g(>
Le vers décasyllabiquede langue d’oïl tel qu’il apparaît dans lu Vie de Saint Alexis et la Chanson de Roland présente exactement les mêmes caractères. Il étend seulement à lu fin du mètre la licence d'une syllabe surnuméraire, admise dans le Boèee après la césure. Le chiffre des syllabes comptées reste toujours fixé à dix, mais il y a en tout quatre types différents (3) : i) sans syllabe surnuméraire :
Al tens Noë et al tens Abraani. St Al. v. 6.
•j) avec une syllabe surnuméraire au milieu, ou césure épique : Quant veit li pedre | que mais n’avrat enfant. St Al. v. 3(>
3) avec une syllabe surnuméraire à la fin, ou finale féminine: Mais ço ne sai com longes i converset. St AL v. 84
(i) Il faut naturellement excepter les élisions courantes de la langue, telles que l'a pour le a, s'en pour se en. si’l pour si il, etc.
(a) C’est ce que prouve notre premier exemple, où il y a aussi une syllabe surnuméraire à la césure Quicherat a donc tort d'y voir deux syllabes(Traité de Versiüc. franç., éd. l85o, p. 3a5). M. Stengel (Romanische Verslehre, p. 44) signale la même contraction dans le Girart de Rossilho.
(3) Des vers tout semblables se retrouvent dans la Clinnson de Roland.
4) avec syllabe surnuméraire à la césure et à la fin du vers : Donc li coinandet | les ronges de sa spede. St Al. v. 72
L’accent tonique n’est également obligatoire quesur la quatrième et la dixième syllabe comptée et le trochée accentué se substitue facilement h l’ïambe au début du mètre ou après la césure, p, ex. : Bons fut li siècles al tens ancienor. St-Al. v. i Ferut vous ai : car le me pardunez. Ch. de R. v. 2009
quoique l’allure générale du vers soit ïambique et que le nombre de cinq accents se rencontre fréquemment. Les vers sont distribués en laisses assonancées. Il est très rare de trouver un enjambement de quelque importance. Quant à l’élision de IV final elle est constante dans les polysyllabes et facultative dans les autres mots, notamment avec que et se (écrits souvent qued et. sec/). On remarque aussi dans la Vie de Saint Alexis certaines apocopes d’un e initial, telles que luin pour lui en et sisl pour si est. Enfin les articles et les pronoms personnels ainsi que les adverbes si, ja. ou et les conjonctions que, ne donnent lieu à des contractions familières comme del pour de le, as pour à les, ques pour que les, etc.
Le décasyllabe roman, sous sa forme primitive, peut donc se résumer en ces termes : c’est un vers de dix syllabes comptées s'allongeant à volonté soit à la fin, soit à la césure fixe, d’une syllabe atone, dont on ne tient pas compte dans la mesure. II comporte deux accents obligatoires sur la quatrième et sur la dixième syllabe, tous deux suivis d’une coupe métrique qu’un arrêt du sens vient marquer d’une manière plus ou moins nette, et un nombre variable d’accents mobiles. Le mouvement rythmique est en général un mouvement ascendant, mais il se trouve parfois interrompu par la substitution du trochée à l’ïambe accentué en tête du vers ou après la césure. Le chiffre de dix syllabes comptées est observé rigoureusement dès les premiers temps et le poète se permet des élisions, des hiatus et des contractions pour maintenir dans toute son intégrité cet élément stable de sa métrique.
La régularité du décasyllabe dans les premiers documents nous avertit que ce n’est pas l’invention spontanée d’un trouvère que ses confrères auraient reprise, mais bien un système traditionnel de versification obéissant à des lois certaines et consacré par une popularité de longue date. Il est donc loisible et utile.
LA PREMIÈRE FORME DU DECASYLLABE ROMAN J
puisqu’il ne s'agit pas d'une création tout individuelle, de rechercher les origines de ce vers dans le passé des peuples romans et d’examiner successivement les principales théories qui ont été formulées à ce sujet.
Les hypothèses émises peuvent se ramener à quelques groupes généraux. Ou bien elles attribuent le vers décasyllabiquc à une initiative originale, ou bien elles se fondent sur des considérations historiques. Dans ce dernier cas, de beaucoup le plus vraisemblable, elles y voient soit le produit d’une influence étrangère sur les populations néo-latines, soit le dernier terme de l’évolution d’un rythme essentiellement populaire persistant à travers les Ages depuis, l’indépendance linguistique des idiomes de l’Italie, soit le résultat d’une déformation plus ou moins consciente d’un mètre quantitatif préexistant dans la littérature romaine. Nous étudierons donc dans cet ordre, avec les arguments à l’appui et les objections qu’ils rencontrent, les divers systèmes proposés par les romanistes et les métriciens du xix» siècle.
Le premier de ces systèmes a été clairement formulé comme suit, il y a plus de trente ans, par M. Paul Meyer, dans ses Recherches sur l’épopée française^) : « étant donné un vers roman quelconque, on conçoit sans peiue que les autres en soient sortis par voie d’allongement ou d'accourcissement ». C’est la théorie implicitement admise par les prosodistes castillans du xvi« au xviii e siècle (Juan del Encina, Juan Diaz Rengifo, Francisco de Cascales et le Père Sarmiento entre autres) quand ils déclarent le mètre d ’arte mayor composé de deux redondillas de six syllabes. Elle est répétée sans preuves à l’appui, mais à titre de conjecture expliquant tous les faits, par M. Ch. M. Lewis dans son travail sur les sources étrangères de la versification anglaise moderne (2). Enfin, M. Emile Faguet parait être d’un avis tout semblable lorsqu’il déclare que « la langue française n’a que deux vers : un vers nécessairement eésuré, un vers accidentellement césure... Le
( 1 ) Bibl. de l’École des Chartes, xxvm (iKfr-). p. 34».
(2) The foreign sources of Modem English Versification, New-York, II. Holt, 189S, p. 88-90.
11 invoque comme raisons la ccsurc épique et l'usage d'un tctrasyllabe avec les décasyllabes dans la version poétique du Cantique des Cantiques, et pour lui la finale féminine a été étendue à la fin du 1" hémistiche en tant que vers séparé. D'où la difficulté d’expliquer le mètre du Boèce.
LE DÉCASYLLABE ROMAN ET SA FORTl’NE EN EUROPE
décasyllabe n’est qu’un alexandrin plus court (i). » Ceci revient, en un mot, à voir dans le décasyllabe la création personnelle d'un esprit inventif dont la trouvaille géniale aurait ensuite rencontré une approbation unanime. Mais à ce compte, comme il a été dit plus haut, on ne s’expliquerait ni sa popularité à l’origine même des langues romanes, ni sa régularité étonnante à ses débuts. La juxtaposition de deux mètres indépendants d’inégale longueur se serait également trahie par la présence de tétrasyllabes ou d’hexasyllabes isolés au milieu du vers composé et surtout par des rimes léonines plates ou croisées marquant la fin de l’hémistiche dans les documents les plus anciens. Or, l’on ne découvre rien de pareil dans les poèmes que nous avons étudiés au commencement de ce chapitre. Le critique qui a le plus développé cette hypothèse. M. Ch. M. Lewis, déclare expressément qu’elle est formellement contredite par la métrique du Boèce (a), et quant à M, P. Meyer, nous croyons qu’il serait aujourd’hui moins affirmatif sur ce sujet. En efTet, le décasyllabe, réduit à l’état d’allongement fortuit de quelque mètre comme l’octosyllabe (et pourquoi ce prototype- là plutôt qu’un autre?), constituerait une étrange exception à la loi du développement historique dans le domaine de la versification et deviendrait une monstruosité que rien ne justifie (3). Le raisonnement abstrait et l’examen des manuscrits s'accordent pour démontrer l’inanité d’une théorie pareille et permettent de l'écarter comme inadmissible en soi.
Plus spécieuse, sinon plus probante, est l’opinion de ceux qui voient dans le décasyllabe roman une importation étrangère. Il serait dû, d'après P. Rajna, qui a fait une étude approfondie de l’épopée française, à la persistance de l'élément gaulois en France et à l’influence de la versification celtique primitive. , Cette explication a du moins le mérite d’une extrême simplicité. Mais elle se heurte à l’objection qu’il n’est rien resté de l’ancien vers gau-
(I) Revue des Cours et Conférences 04 mai 190S), p. fi y, dans son cours sur la poétique de Louis Racine. Ktant donne l'antériorité historique du décasyllabe, l’alexandrin serait plutôt un décasyllabe allongé.
(a) Cf. M Lewis, op. cit., p. 90, n. (a).
( 3 ) Le succès d’un pur caprice métrique serait en effet sans parallèle dans la littérature. La versiiication dépend pour ses règles fixes plutôt des conditions de la langue que delà fantaisie des poètes. Ajoutons qu’un mètre dérivé de l'octosyllabe conserverait un accent lixe sur !r huitième syllabe comptée.