‹ Le décasyllabe roman et sa fortune en EuropeChapitre 20 sur 36 · LE DECASYLLABE ROMAN EN ANGLETERRE II J · texte numérisé non relu

LE DECASYLLABE ROMAN EN ANGLETERRE II J

du décasyllabe épique de Milton. Sans parvenir à l’harmonieuse variété du Paradis Perdu , le mètre de W. Cowpcr dans la Tâche est bien supérieur aux modèles précédents du xviii' siècle. Il vise à l'élévation de langage de l’épopée et tombe quelquefois dans l'emphase, mais il use de l'enjambement avec art et plaît à l’oreille par une dignité soutenue.

Toute cette période cependant n’est qu’une période de transition. C'est avec le xix' siècle qu’un renouveau se produisit dans la versification anglaise. La cause principale en fut'la popularité renaissante de l'ancienne littérature antérieure à l'époque d’Elizabeth et la découverte (car ce ne fut rien moins) de la métrique accentuée. La fameuse collection de Percy, Reliques of antient English poetry (i"65), avait remis en honneur les ballades et les complaintes d’autrefois où le principe aecentuel et l’allitération dominaient seuls sans que l’on tint compte du nombre des syllabes. Déjà, nous l'avons vu, l’attention que les meilleurs poètes accordaient aux toniques dans leurs vers et l’imitation des classiques avaient rétabli en Angleterre la notion des pieds. George Gascoigne, en lâyS, écrivait en propres termes : « We use none other order but a foote of two sillables » (i). Cette phraséologie est reprise par les théoriciens de l’époque suivante et surtout par les chefs de l’école néo-classique. Un critique du xviip siècle compare même l’art de versifier chez Milton et chez Virgile et fait si bien un pentamètre du « heroic line » qu’il nous dit : « Milton... uses his monosyllables very artfully, in placing them at the conclusion of a line, so as to divide the last foot of the verse » ( 2 ). L'accent servant ainsi à former une unité métrique plus petite que l’hémistiche, il était naturel qu'on en arrivât, surtout après le battement uniforme des distiques de l’école de Pope, à le regarder comme essentiel au décasyllabe.

Le dernier pas fut franchi quand on retrouva la poésie populaire du moyen-âge. C’est à Coleridge que revient l’honneur d'avoir fait revivre de parti-pris la vieille métrique dédaignée parChaucer, et son Chris label fut la première tentative importante en ce genre (3).

(1) Notes of instrucrion in English verse, p. %.

(2) Voir JLetters concerning poetical translations and Virgil’s and Milton’s Arts of Verse, etc. — London, J. Roberts, 1739. p. 4#*

(3) Auparavant Walter Scott avait publié The Lay of the last Minstrel

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Dans la préface de son édition de 1816, l'auteur explique lui-même la genèse de sa réforme et en quoi elle consiste : « La première partie du poème qui suit fut écrite en l’an 1793 à Stowey . . . La seconde . . . après mon retour d’Allemagne, en l’an 1800, à Keswick. . . Le vers du Christabel n’est pas, à proprement parler, irrégulier, bien qu’il puisse le paraître parce qu’il est fondé sur un principe nouveau : à savoir, celui de compter dans chaque vers les accents et non les syllabes. Quoique ces dernières puissent varier de 7 à ia. cependant dans chaque vers l’on .trouvera que les accents ne sont qu’au nombre de quatre. Toutefois, cette variation occasionnelle dans le chifTre des syllabes n’est pas introduite au hasard ou seulement pour faciliter la tâche du poète (for mere ends of convenience), mais pour correspondre à quelque modification dans la nature des images ou des passions. » Désormais, comme au xvi* siècle, deux systèmes de versification se retrouvent en présence et les auteurs contemporains peuvent employer l’un et l’autre (1). Et l’origine de cette innovation transparaît dans une lettre de S. T. Coleridge à sa femme où, à propos de l’offre qu’on lui a faite de publier Christabel en une édition de luxe, il déclare : « Bien plutôt le ferais-je imprimer chez Soulby sur le vrai papier des ballades (Many Unies rather would I hâve it printed at Soulby's on the truc ballad paper (a)»). Le vieux doggerel rhyme reprend sa lutte avec les mètres romans.

Mais, comme au xvi* siècle, le vers reposant sur l’accent exerce bientôt une influence sur le vers syllabique. Le « blank line », jusque-là si régulier au point de vue de la numération des syllabes, subit l’effet du nouveau principe introduit par Coleridge. C'est alors que l’on rencontre dans l 'Excursion de Wordsworth quelques vers & pieds trisyllabiques, tels que

Lcss a Pastor with his Flock Than a sofdier among Soldiers — lived and roamed.

The word s eseaped her lips with a tende r sigh,

(i 8 o 5 ) dans la mesure accentuelle des vieilles ballades, mais sans prétendre innover. Lord Byron suivit l'exemple do W. Scott et de Coleridge dans The Siégé 0/ Corinth (1816).

(1) C'est ainsi que Ch. Lamb dans « The Old Familiar Faces » applique le principe nccentuel.

(2) Letters of S. T. Coleridge. London, W. Heinemann, 1895. — Lettre du 4 avril 1808.

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où la longueur légitime du décasyllabe est dépassée. Goleridge, et surtout Shelley, nous en fourniraient d'autres exemples (i). 11 y a, en effet, sous faction de la versification germanique, une altération assez grave de la métrique romane. L'unité, déjà réduite de façon à devenir le pied, ne comporte plus exclusivement deux syllabes, mais peut s’étendre à trois. C'est donc, puisque les unités composantes d'un vers doivent être rigoureusement égales, sous peine de détruire tout rythme, que deux pieds, l’un plus court, l'autre plus long, s’équivalent, c’est-à-dire ou bien que le poète moderne tend à rétablir la quantité, au sens classique de ce mot, comme base de la poésie anglaise, ou plutôt qu’il s’accorde la licence d’une mesure de trois notes ne comptant que pour deux. En d’autres termes, le commencement du xix" siècle voit entrer dans le « heroic verse » une variation trisyllabique répondant au triolet dans la musique.

Cette innovation, non moins fatale an principe syllabique que pouvait l’être l’omission d'une atone à la Renaissance, est caractéristique du vers blanc au xix» siècle, et parfois même du décasyllabe rimé, tel que le présentent, par exemple, les Sonnets Portugais de Mrs Browning. On en trouve les traces chez les grands poètes de l’époque Victorienne, Browning, Tennyson et Swinburne. M. Motheré a étudié à ce point de vue les Idylles du Roi de Tennyson et y a rencontré les cas suivants du pied trisyllabique que nous lui empruntons :

And play upon and har ry me petXy spy.

Leapt on him and hurled him hcadlong, and he fell Kor when the blood ran lustier in him again And slay thee unarmed ; he is not knight but knave There met him drawn, and overthrew him again Ry a knight ofthine and I that heard of him.

(1) Il va sans dire que l’on note aussi chez ces poètes toutes les heureuses licences de leurs prédécesseurs. Chez Shelley, p. ex., la césure se réduit souvent à une simple coupe rythmique, marquée par une rencontre de syllabes toniques, comme dans ce vers :

« And wild rûses and ivy serpentine. »

ou encore :

« And winds with short tûrns déwn the précipice. » (The Cenci.)

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On notera, ainsi qu’il le fait remarquer, le nombre infime de ces six exemples irréductibles comparés au chiffre de plus de 9,000 vers que comportent les Idylls of the King et l'on conviendra que dans la pratique le triolet métrique est infiniment rare. Ce qui est plus significatif, c’est l’attitude actuelle des métriciens anglais et leur refus d’admettre les caractères traditionnels du décasyllabe anglais. Au cours de ces cinquante dernières années tous s'accordent pour le définir comme « un pentamètre ïambique » (1). Une pareille désignation constitue une erreur historique, mais elle marque bien le changement de principe que nous venons de signaler dans la conception du « heroic line » qu'elle fait entièrement dépendre de l’accentuation.

Le décasyllabe rimé, à quelques rares exceptions près (telles que les Sonnets frorn the Portuguese de Mrs E. B. Browning) est resté bien plus régulier que le vers blanc. Toutefois, lui aussi a évolué sous les auspices de l’école romantique. S’il reste un peu raide et guindé chez G. Crabbe, à la fin du xviii' siècle, il s’assouplit bientôt en d’autres mains. D’une part, il revêt les formes les plus variées de la strophe avec Wordsworth, Lord Byron et Coleridge ; de l’autre, il brise le cadre étroit du couplet héroïque avec la Lamia de Keats et l ' Epipsychidion de Shelley, apprenant à enjamber avec grâce d’un distique au suivant et ne faisant de la finale rimée qu’un moyen de marquer l’achèvement de la mesure, et non la conclusion monotone d’une phrase de même longueur que la précédente. Ici le vers le plus uniforme tend à la liberté d’allure du vers blanc. Par contre, le vers blanc, dans l’art délicat de Lord Tennyson, cherche à rappeler la cadence et la régularité de son rival. Si l’on étudie les chants lyriques insérés dans le poème de La Princesse et composés de décasyllabes sans rimes, on remarquera l’habileté avec laquelle l’auteur ménage une forte coupe après la dixième syllabe et le retour d’expressions et de consonnances données qui partagent le morceau en stances. Il produit ainsi sur l’oreille un effet de scansion précise et de rythme

(1) Voir, par ex., le» définitions données par deux métriciens récents : A. Spiers, Treatise on English Versification, 1874, p. 34 : « lambics of five feet called the Heroic mcasure, form the principal métré in the language. » A. Kl wall. Nouvelle Prosodie Anglaise, p. ag : « Elle (la mesure héroïque) est composée de cinq ïambes. »

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puissant d'où ressort l’illusion de strophes véritables et il ramène par suite le vers blanc à la structure exacte et à la cadence nette que semble exiger le lyrisme. Après avoir divergé pour se développer à part l'un de l'autre, les deux espèces de mètres héroïques évoluent encore en se rapprochant.

Arrivés au terme de cette histoire du décasyllabe roman en Angleterre, il nous reste à noter les changements qu'il a subis depuis son introduction jusqu’à la période contemporaine. A ses débuts, il offre toute la régularité du vers commun français dont il dérive, nombre strict de dix syllabes, coupe fixe après la quatrième syllabe tonique et accent sur la dixième. Mais une double influence se fait sentir et d’ahord celle de l'ancien mètre accentuel anglais qui lègue à son successeur la faculté de supprimer une atone initiale et, plus tard, dans la mesure dramatique, une atone quelconque à laquelle supplée une pause de la voix ou de l'action. C’est la première infraction, d'ailleurs dans le domaine d'une langue germanique, à la règle fondamentale du syllabisme, que nous ayons constatée depuis l'apparition du type métrique dans le Boèce provençal. Puis l'action de la littérature italienne s'exerce sur Chaucer et plus tard sur les écrivains du siècle d’Elisabeth. Elle entraîne le déplacement de la césure fixe et la fusion plus ou moins complète des deux hémistiches par l’atténuation de la coupe médiane. Le vers blanc use de toutes ces libertés et les étend dès qu’il a conquis la scène avec Marlowe et Shakespeare, tandis que le vers rimé, moins audacieux, se plie au régime de la strophe. Le décasyllabe est désormais en possession des genres littéraires les plus importants et l’alexandrin, même manié avec art par M. Drayton, dans son Polyolbion (161a). ne parvient pas à lutter contre lui (i). Quand la Renaissance anglaise se fut épuisée. on s’occupa de rendre plus correct le mètre de dix syllabes. Sous sa forme rimée, Waller et Dryden l'imposèrent avec le couplet héroïque; sous sa forme sans rime, Milton le régularisa et lui ouvrit le domaine de l’épopée. Le xviii' siècle subit l’impulsion de l’école néo-classique et transforma, sans s’en douter, la mesure décasyllabique en une mesure de cinq ïambes accentuels. Les

(i) Ce mètre n’était, du reste, pas une innovation de Drayton, puisqu’un prédécesseur de Chaucer, Robert of Gioueester, l’avait déjà essayé.

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romantiques s'en emparèrent et l'aflranehirent de l'extrême correction préconisée par les disciples de Pope. Mais sous l'influence des ballades populaires, ils le conçurent comme un rythme fondé principalement sur l’accent où le nombre des atones devenait indill'érent, et ils y firent entrer les variations syllabiques. Le décasyllabe roman qui, en Italie, avait perdu la distinction et l’indépendance de ses deux hémistiches, prend donc en Angleterre une valeur rythmique plus forte qui porte préjudice au syllabisme originel ; il tend à devenir un pentamètre ïambique qui admet le trochée et même l’anapeste ou le dactyle accentuels.

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