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LE DÉCASYLLABE HOMAN ES PORTUGAL I

vues analogues et en 1882, nous l’avons constaté, Don Andrés Bello fait du verso de arte maror un tétramètre composé d'amphibraques rythmiques. Il restait à formuler le manifeste de l’école moderne. C’est Don Eduardo Benot qui s’en est chargé par sa Nueva Métrica parue en 1890 dans la revue intitulée La Espafia Moderna. II y préconise une versification indépendante de tout scrupule syllabique et ne reposant que sur le nombre fixe des toniques. L’accentuation acquiert une importance capitale et doit sullire à la poésie espagnole.

Quand il passe d’Espagne en Portugal, le critique littéraire change de langue sans changer d’habitudes de style et de métrique. Jusqu’à un certain point, la poésie a la même origine dans les deux pays (1). Elle se développe peut-être un peu plus têt au Sud-Ouest de la péninsule, parce que les circonstances politiques et le calme relatif où vivent les populations permettent davantage aux chansons en langue vulgaire de naître et aux influences étrangères de se faire sentir. On peut, sous ce rapport, distinguer divers centres principaux de production à partir du xni' siècle. D’une part, c’est en Galice que se maintiennent les vieilles traditions nationales et c'est de Santiago que se répandent les chanls proprement indigènes qui, sous le nom de contrasti , dispetti, de chansons d’adieu, de danse ou de pèlerinage traduisent les sentiments simples et un peu grossiers de la foule illettrée. D’autre part, les cours de Léon, de Castille et de Portugal attirent les hommes cultivés de la contrée et voient souvent accourir des jongleurs ou des troubadours d’au delà des Pyrénées (2). Au Portugal, c’est surtout l'influence des Provençaux qui se manifeste dans la composition de lais d'amour à partir de l’an 1200 et probablement un peu plus têt encore. Les genres en faveur y : ont les descorts, les sirventes, la chanson moqueuse, les

(1) L’école galicienne des -\ii* et xin* siècles, qui est le point de départ de la poésie portugaise, comprend des poètes appartenant à l’Espagne aussi bien qu’au Portugal. Mais l’Espagne méritait d’ètre étudiée en premier lieu à cause de sa plus grande originalité poétique, que bon nombre d’auteurs portugais ont reconnue en se servant pour leurs œuvres de la langue espagnole, tandis que le contraire ne s’est produit que fort rarement.

(a) Alphonse VIII de Castille (u58-iai4) s’entoure ainsi de Peire Kogicr, Guiraut de Borneil, Aimeric de Pegulhan, Raimon Vidal, et Alfonso IX de Léon (1 188-1 a3o), des troubadours Uc de S 1 Cire, Guiihem Azemar, Peire Vidal et Elias Cairel.

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poésies amoureuses de rnestria et de refrain. Tandis que le peuple emploie volontiers un vers rude où le nombre des syllabes n’est pas toujours respecté et dont le rythme est plutôt un rythme descendant que termine une assonance à finale féminine, l’écrivain de cour recherche la rime et les finales masculines de préférence, il se montre sévère en ce qui touche au syllabisme et se plaît au mouvement ascendant représenté par l'ïambe accentuel. Il est facile de deviner que le décasyllabe se rencontrera d’abord sous la plume des grands à qui leur résidence dans la capitale et auprès de la personne du roi fournira l’occasion d’ètre en contact avec des étrangers venus du dehors.

De fait, comme le démontre le recueil de chants du roi Denis, c’est la Cantiga de amor composée em rnaneira de proençal qui nous offre le plus d’exemples du décasyllabe roman (i). Peu de morceaux sont de simples traductions d’un original en langue d’oïl et l’action des poésies populaires sur les idées n’y est guère contestable, mais la structure du vers et de la strophe, le principe syllabique qui s’y trouve appliqué et les rimes recherchées avec soin et habilement entrelacées trahissent la source d’inspiration. Ce n’est pas que les premiers essais du mètre nouvellement importé ne soient parfois assez gauches. Il semble à ces anciens bardes portugais qu’ils ont satisfait à toutes les obligations de la versification savante quand ils ont observé la règle d’un nombre toujours égal de syllabes. Reprenant une licence fâcheuse que nous avons remarquée chez Matfre Ermengau (alors que, selon M. Kdm. Stengel, elle n’apparaît jamais en Provence), ils mêlent sans scrupule comme égaux des octosyllabes masculins et des vers de sept syllabes à rime féminine. Ils en font autant, d'ailleurs, du vere héroïque. Pour la première fois peut-être dans l’histoire du décasyllabe en pays roman, nous voyons violer le principe de l’accent fixe de la terminaison : un vers à la neuvième syllabe accentuée et suivie d’une atone équivaut pour le poète au type régulier dont la dixième syllabe est tonique. Tel est le cas dans le passage suivant :

(i) Le roi lui-mèine reconnaît son imitation quand il commence un poème par ces vers :

« Quer’eu em maneyra de Proençal

Pazer agora un cantar d’amor, etc. »

LE DÉCASYLLABE ROMAN EN PORTUGAL

Por Deos nmigo. quen cuydaria,

Que vos nunca ouvessedes poder De tam longo tempo sen mi viver?

E des oymays, por Santa Maria,

Nunca molher deve, ben vos digo,

Muyt 'a creer per juras d’amigo (i).

L’on ne saurait y découvrir, avec quelques critiques allemands, un mélange de mesures trochaïques et de mesures ïambiques, puisque le mouvement ascendant se rencontre dans plusieurs des vers ainsi tronqués. 11 n'y a là, évidemment, qu’un excès de logique de la part d'auteurs novices auxquels l’élément accentuel semble absolument secondaire et négligeable. Peut-être encore doit-on admettre que la dernière atone, en vertu même de sa position, reçoit un léger accent rythmique qui la l’ait valoir. Quoi qu'il en soit, les successeurs des chansonniers portugais ont senti ce qu'un pareil usage avait d'anormal. Les scribes chargés de recopier les manuscrits originaux tentent çà et là d’y ramener la correction métrique et les éditeurs modernes entreprennent également de remanier les vieux textes (a).

Si l’on excepte cette grave irrégularité qui sacrifie complètement l’accent au principe de la numération dans la structure du décasyllabe, celui-ci ressemble d’une manière frappante à son prototype provençal. Il admet aussi la rime féminine, que la nature delà langue a depuis rendue prépondérante et presque obligatoire en portugais, à côté de l'autre. Il rappelle même le vers de certaines chansons de geste en ce qu'il peut être coupé après la sixième syllabe comptée et comporter à cet endroit une atone surnuméraire, comme dans Aiol et Mirabel , par exemple :

Gram temp ’a, meu amigo, que nom quis Deus Que vos veer podesse dos olhos meus E nom pom com tod ’esto em mi os seus Olhos mha madr’, ainigu’, e pois est assi Guisade de nos irtnos, por Deus, d aqui E laça mha madr’o que poder desi (3).

(c) Voir II. K. Lang. Das Liederbuch des Kônigs Denis von Portugal. — Halle, 1894. N" Clll, str. 1.

(a) Voir Litteraturblatt lïir germ. und rom. Philologie, 1896, p. 'Ho.

(8) Voir H. H. Lang, op. cit. N' CXI, str. 1.

Uni», de Lille. Tr. etMém. Dr. -Lettres. TomkI. 10

On voit que si la césure habituelle vient après la quatrième syllabe dans la plupart des poèmes, elle n'y est pas conlinée. Le vers coupé après la cinquième syllabe accentuée, parfois accompagnée d'une atone non comprise dans la mesure, celui qui porta plus tard le nom de verso de arte mayor, se rencontre aussi, quoique plus rarement, par exemple :

Sedia la fremosa. seu fuso torcendo La voz inanselinha freinoso dizendo Gantigas d'amigo

et cela ne saurait surprendre, puisque Alfonse X le Sage (iaatiiaR4) s'en serait déjà servi (i). Cependant, sous toutes ces formes le rythme, contrairement aux traditions populaires en Portugal, suit d'une façon générale le mouvement ascendant et tend à reproduire des ïambes accentuels. Il s’agit donc bien de rejetons issus du décasyllabe roman tel qu'il s’est constitué sur la terre de France.

En même temps qu’une période d’initiation en matière de métrique, le xiu* siècle fut aussi une période d'imitation. Alfonse X, protecteur de la littérature galicienne, reprocha, dit-on. un jour à son poète attitré, Pero da Ponta. son indépendance en ces mots : « Vos nom trobades corne proençal, mais corne Bernaldo de Bonaval. » Cet asservissement aux modèles provençaux explique, d'ailleurs, le caractère plutôt lyrique du décasyllabe portugais à cette époque, ainsi que l'habitude qui prévalut de l’employer dans des strophes diverses. Le roi savant, qui rimait volontiers, adopta la mesure du taralantara sans s’astreindre à la stance de huit vers habituelle. Dans le chansonnier du roi Denis, où s’affirme plus que dans le recueil de Galice une manière propre au Portugal, toutes les variétés du vers de dix syllabes et de la strophe reparaissent, ün y retrouve également la césure lyrique après la quatrième syllabe atone, si fréquente en Provence qu’on a pu la croire inventée par les troubadour-s, par exemple :

Non se pode | per dizer acabar (II. 18 )

Que matades | que vos nom mereci (IV, 3)

( 1 ) L'authenticité des fragments de son Lihro de las Querella s et de son Tcsuro est d’ailleurs contestée, notamment par Ferd. YVolf (Studien, S. (i3, U. i).

LE DÉCASYLLABE «OMAN EN POBTUCAL ij"

Parfois même la coupe devient absolument libre, comme elle le sera plus tard chez les Italiens. Ainsi :

E, senhor, nom vos venh ’esto dizer

Polo meu, mais porqu ’a vos esté mal. (III, 6 , 7 ) ( 1 ).

En disciples fidèles et qui vont souvent plus loin que leurs maîtres, les anciens Portugais s'approprient et exagèrent les licences poétiques admises en langue d'oc.

Au grand épanouissement de la chanson dont témoignent les cancionieroi 1 du moyen-âge succéda une période de stérilité relative. Les poètes du xiv' et du xv e siècle subirent l'influence espagnole et le mètre décasyllabique se continua presque exclusivement sous la forme du perso de arte mayor (a). Il faut arriver à la grande époque nationale, à la Renaissance du xvp siècle, pour assister à une transformation de la métrique jusqu’alors admise. Comme en Espagne, et presque au même moment, ce changement se fit sous l’action des modèles fournis par l'Italie. Tandis qu’en i5a4 l’ambassadeur de Venise auprès de Charles-Quint, Andrea Navagero, initiait à Grenade Juan Boscan Almogaver aux beautés de Vendeeasillabo de Dante et de Pétrarque, le Portugais Sa de Miranda les découvrait à son tour au cours d’un voyage au delà des Alpes et fondait l’école classique en Portugal dès sa rentrée dans sa patrie en i5a6. Il forma ainsi un groupe avec Andrade Caminha, Ferreira, Bernadès et plus tard André Falcâo de Resende qui appliquèrent au vers héroïque l’élégance et la liberté indiennes. La coupe, déjà mobile par exception chez les anciens lyriques au temps du roi Denis, le fut maintenant par principe et l’enjambement devint de plus en plus fréquent. Comme en Italie, le nouvel hendécasyllabe reçut de préférence un accent intérieur sur la sixième ou sur la quatrième et la huitième syllabe, par exemple dans ce passage de l’épisode d’Ignez de Castro tiré des Lusiades :

(■) Nos citations se rapportent à l’ouvrage déjà mentionné de H. R. Lang, (a) Voir p. ex. les œuvres de Gil Vieente (G85-i55j), grand admirateur de Juan de Mena.

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Estavas. linda Ignez, posta eut socego l)e teus nnnos colhéndo o doce l’ruito N’ aquelle ongiino d’alma lédo e cago Que a fortima nâo deixa durâr muito

Luziadas C. IX. Est. 76.

Grâce à son emploi par Luis de Caïuoens dans sa grande œuvre épique, il servit à l'expression de la plus haute poésie et fut le vers noble par excellence de la langue portugaise. Vers la même époque, également par imitation d'un usage italien, il apprit à se passer de la rime et depuis lors il est seul usité pour la composition des versos soltos. Il 11‘est dépassé en longueur que par l’alexandrin ou verso froncez, mais il est infiniment plus répandu et consacré par la faveur des meilleurs écrivains.

Nous ne nous étendrons pas longuement sur la fortune du décasyllabe en Portugal, parce qu'en raison du caractère imitatif de la littérature il ne fait guère que reproduire les traits déjà connus du décasyllabe provençal et espagnol sans y ajouter quoi que ce soit de distinctif. Suivant qu’il se termine par un mot oxyton, paroxyton ou proparoxyton il s’appelle verso agudo , inteiro ou csdrûxulo, mais les agudos et les esdrâxulos sont rares, sauf dans les poésies légères. Le vers décasyllabique est, du reste, très populaire, puisqu’il entre dans la plupart des strophes ou copias qui abondent chez les auteurs portugais. On le rencontre notamment dans les tercetos ou tercets, les quart clos ou quatrains, les sixains, les oitavas ou stances de huit vers propres à l’épopée, au genre didactique, à l’églogue et à l’idylle, dans les silvas où il se mêle arbitrairement à des vers brisés ( versos quebrados), dans la cançao et dans le madrigal. L’abondance des termes accentués sur la pénultième fait cju’il se présente surtout sous sa l’orme allongée à terminaison féminine. 11 est le plus souvent rimé et distribué en strophes, mais on peut remarquer, comme phénomène particulier à la versification portugaise, l’existenee, dans ces combinaisons, de vers blancs isolés, ou palavras perdudas, qui passent auprès des lettrés pour une élégance de style.

S’il est inutile d’insister sur l'évolution du vers portugais tendant, par une marche parallèle à celle du décasyllabe espagnol, vers une correction et une souplesse croissantes sous l'influence

LE DÉCASYLLABE ROMAN EN PORTUGAL

dp modèles empruntés en France, en Espagne et en Italie, il est par contre intéressant de constater les progrès graduels au point de vue de l'hiatus et de l'élision. A l'origine, par exemple dans le chansonnier du roi Denis, les voyelles peuvent, nous l'avons vu plus haut, se heurter librement. La diphtongaison est rare, sauf pour un petit nombre de finales telles que eu , ia (dans rnia) et io (ou ta, comme dans espediu). L'élision, si parfois elle a lieu (ce qui est l’exception), consiste dans la suppression totale de la terminaison du premier mot. Plus tard les contractions intérieures se firent plus fréquentes et la faculté d’élider fut plus généralement admise. Avec Siide Miranda l’on rencontre des crases de plusieurs voyelles entre deux vocables.. Chez son disciple le plus célèbre. Luis de Camoens et ses émules, apparaissent les principales licences poétiques de l’école italienne. Celui-ci se permet d’ajouter une syllabe non accentuée dans

Vai repastar (pour />a.s-/or) teu gudo em outra parte, d'en retrancher une dans

Maginacâo (pour imaginùo ) os olhos me adormece. de réunir des voyelles distinctes dans

D' Africa as terras e d'Oriente (pour O ri-enle) os mares

et le neveu de Miranda, Sa de Mcnezès, déplace même l’accent tonique de impins pour les besoins du rythme dans

Donde se ouvem bramar feras impias.

Aujourd’hui, pareils caprices d'auteur seraient interdits à qui ne pourrait s’autoriser de l’exemple d'un écrivain de valeur dans le passé. Mais l'usage de l'élision importé d'Italie est resté courant. On en trouve même plusieurs accumulées, comme dans ce vers :

Que o nome illustre a hom certo ainor o briga.

Ce n’est pas que l'hiatus ait complètement disparu, mais il se restreint de plus en plus au cas où le premier mot est formé d’une seule voyelle ou terminé par une voyelle accentuée, au cas où le second mot commence par une h et au cas où la conjonction e se

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trouve entre deux voyelles ou bien encore où le vers est coupé par un repos naturel de la voix. Si l'on compare ces usages à l'intransigeance, signalée plus haut, de la langue espagnole, on constatera en portugais une souplesse remarquable qui le rend éminemment propre à la poésie et qui le rapproche sous ce rapport de l'italien, l'idiome classique de l'improvisation poétique. Notons enlin un dernier trait de ressemblance entre le décasyllabe en Portugal et en Italie dans la tendance qu'il a dans les deux pays à augmenter le nombre de toniques et à les mettre à des places paires. Ceci transforme une mesure purement syllabique en mesure accentuelle à mouvement binaire ascendant, et conduit à adopter les principes de la versification germanique.

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