LE DOMAINE DU DÉCASYLLABE ROMAN T
viennent corroborer le syllabisme primitif et essentiel de la mesure. C’est surtout le fait, maintes fois constate en français, en italien et en anglais (par exemple d'une façon toute spéciale chez Milton) d'un décasyllabe qui comporte plus de cinq toniques. Le cas se produit fréquemment quand il s'agit d’énumérations et démontre jusqu'à l’évidence que le vers ne pouvait pas dépendre d’un nombre fixe d’accents, et encore moins de ces mêmes accents revenant à intervalles réguliers. Nous remarquerons aussi, sans avoir besoin d’y insister davantage, l’unanimité significative avec laquelle les premiers métriciens qui s’occupent de la question en France, en Provence, en Italie, en Espagne, au Portugal, en Angleterre et en Allemagne, s’attachent à la numération des syllabes de la mesure héroïque, à l’exclusion, semblerait-il, de toute considération accentuelle, et nous concilierons, d'après les témoignages concordants des théoriciens depuis Dante jusqu'à Martin Opitz, qu’à son introduction dans les divers pays de l'Europe, le décasyllabe (ou l’hendécasyllabe, si l’on y fait entrer l'atone finale) relevait uniquement du principe syllabique (i).
Mais le vers que nous retrouvons à la fin de notre étude est bien différent de celui-là. Il ne se partage plus en hémistiches réguliers, ne se termine plus ni par l'assonance ni par la rime et ne comprend plus nécessairement dix syllabes comptées en tout. L’Allemagne, où le vers héroïque roman s'est implanté, d’une façon définitive, plus tard que partout ailleurs, quoique sous des influences plus nombreuses, nous offre l'exemple le plus frappant de ce type métrique transformé. De l’ancien syllabisme obligatoire. passé au second plan dans les préoccupations du barde, il ne subsiste que la loi un peu vague du chiffre minimum de dix syllabes. A condition d'observer cette règle plutôt négative, l’on pourra sans scrupule allonger la mesure au moyen d’anapestes rythmiques. L’essentiel est de troubler le moins possible le mouvement ascendant dont l’allure uniforme rend la poésie plus chantante, mais la tradition de l’égale longueur des mètres n'est déjà plus qu’un souvenir. Le décasyllabe a cessé, au moins en théorie, de mériter ce nom.
(i) C’est ce principe indûment étendu qui explique la césure lyrique française et provençale et la dixième syllabe atone de certains décasyllabes portugais.
l8a LF. DECASYLLABE ROMAN ET SA FORTUNE EN EUROPE
Par contre, l'élément variable du vers primitif a pris une fixité nouvelle. Tandis que les romanistes les plus savants ne s’accordent pas au sujet de la Chanson de Roland, où celui-ci compte trois, celui-là quatre toniques, dans deux hémistiches consécutifs, et que l'auteur du Paradis Perdu accumule six, sept et même huit toniques dans son hlank Une, en Allemagne le doute n’est pas permis sur ce point. 11 nous suffira de citer la déclaration formelle d’un des premiers métriciens de notre époque qui, au cours d’une comparaison entre l’endecasillabu italien et la mesure allemande correspondante, dit de celle-ci : « Le nombre des temps forts y est toujours constant. Je ne connais pas d’exemple où le nombre des temps forts soit réduit ou dépassé (i) ». Le phénomène n’a, du reste, rien qui doive nous surprendre; il est en quelque sorte l'effet d’une loi de compensation. Sous peine de perdre sa raison d'être et de disparaître, toute versification doit contenir un principe stable qui la distingue de la prose. Le décasyllabe n’ayant plus l’isosyllabie qu'il tenait jusque-là de ses origines, a donné plus d’importance aux accents ramenés à un chiffre permanent et, régularisant le mouvement binaire auquel il tendait depuis plusieurs siècles, il s'est changé en un vers de cinq ïambes. Une unité métrique, inconnue aux anciens poètes romans, le pied rythmique ou accentuel de deux et même de trois syllabes, y est né et les théoriciens modernes ne parlent plus que d’une mesure ascendante reposant tout entière sur l'accentuation des mots.
Après avoir constaté la distance qui sépare le point de départ du point d'arrivée, il n'est pas sans intérêt d'établir comment elle a été franchie. L’évolution s’est faite d'abord dans le sens d'une régularité de plus en plus grande. Tandis que la chanson de geste fondée sur une mélopée simple et assez grossière laissait une certaine liberté de scansion au jongleur, le poète lyrique, obligé de se conformer aux exigences d'une musique moins vague et plus compliquée, obéit à des lois plus strictes dans sa versification. Chacune des notes de la mélodie correspondant à un son distinct dans la strophe, il en vient tout naturellement à l’isosyllabie parfaite. De la France du Nord à celle du Midi et de la Provence à l'Italie, comme aussi en Angleterre avec le cours du temps, l’on
(i) J. Minor. Nenlioebdeutschc Melrik. 1893. p. a'|«.