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I.A PREMIÈRE FORME DU DÉCASYLLABE ROMAN

lois dans les documents qui nous ont été conservés et que l’on ne comprend pas qu'un mètre aussi ignoré ait pu survivre tout seul à l'extinction de la langue parlée par les habitants de la Gaule et s'imposer aux poètes romans habitués à la métrique savante et populaire d’origine latine. Ajoutons que les celtisants les plus distingués, et en premier lieu M. d'Arbois de Jubainville (i), rejettent comme tout à fait improbable, cl même impossible, la dérivation proposée.

Que dire de la théorie de M. F. Sarah qui, dans un essai sur la rythmique romane (ifiqg) (a), conclut à une source germanique et plus spécialement franque pour le vers décasyllabique ou du moins à une action secondaire des principes de la versification germanique ? Il suffit de constater que le mètre nouveau apparaît d'abord dans un document en langue provençale, c'est-à-dire dans un pays où la conquête barbare s’est fait sentir assez tard et moins fortement qu’ailleurs. De plus, nous avons établi que l’accent tonique joue un rôle tout subordonné dans le vers du Boèce et de la Chanson de Roland, où seul le nombre de syllabes comptées reste fixe. Ce sont là des constatations incompatibles avec les principes mêmes de la métrique en usage chez les premiers Germains. M. E. Stengel a donc raison de dire que « des vers purement

accentuels au sens de l'ancienne versification allemande n'ont

été tentés nulle part (sind nirgends versueht) dans le domaine des peuples romans (3) ». L’on ne peut que tomber d’accord avec le professeur Ten Rrink (4) pour rejeter cette solution du problème qui nous occupe.

Reste la théorie préconisée jadis par M. Wilh. Meyer (5) et d’après laquelle la poésie rythmique des Grecs et des Latins, avec la métrique romaine qui en délaverait, aurait une origine sémitique et proviendrait surtout de la versification ecclésiastique des églises chrétiennes de Syrie et de Judée. Leur exemple aurait

(i) Voyez, son article à ce sujet dans la Homtinia vin (187!)). |>. i$5, etc. et surtout ix(i88o). p. 177-91.

(a) Voir Paul’s Beitrâge, xxiii-i.

(3) Romanische Verslehre v. Edm. Stengel (p. 8) dans G. Grôbers Grundriss der Romanischen Philologie. Bd II 1.

(4) Voir seaConjcctanea in historiam rei tnetricae francogallioae,Bmm,i864-

(5) Voir sou opuscule intitulé Anlang uiid l’rsprung der latciiiischen rli vthinisehcn Dichtung.

porté ces peuples k négliger la quantité, ce qui devait tendre à mettre l’accent tonique en relief, et à ne plus faire attention qu'au nombre des syllabes. Cette hypothèse a contre elle le fait significatif qu’elle a été abandonnée depuis plusieurs années déjà par celui qui l’avait d’abord émise. Mais elle soulève aussi de graves objections. A supposer que la poésie romane soit née de la poésie rythmique latine, il n’est nullement démontré que cette dernière doive tout à des Influences orientales. Sans doute les abecedaria des versificateurs chrétiens sont inspirés par les psaumes hébraïques dont chaque strophe commence par une des lettres de l’alphabet. Mais il s'agit là d’un ornement purement extérieur. L’on a peine à croire d’ailleurs que la poésie, qui est généralement conservatrice et recueille volontiers des archaïsmes de forme et d’expression, ait adopté chez les Romains, sans conflit aucun, des principes nouveaux empruntés à l’étranger. Pour M. \Y. Meyer c’était le syllabisme qui constituait l’innovation orientale dans les hymnes chrétiennes. Mais il y a là un point de vue inexact, car déjà chez les Grecs les strophes et antistrophes des choeurs tragiques présentent généralement un même nombre de syllabes dans les vers qui se correspondent ; de même en latin les strophes saphiques d’IIoruce et les chants populaires des soldats de César et d’Aurélien offrent des exemples parfaits d’un syllabisme rigoureux. Ajoutons que Saint Ambroise, à qui l’on attribue l’introduction des hymnes dans l’église latine, n’en a pas moins composé des vers quantitatifs et que longtemps encore les poètes chrétiens ont observé les règles de la poésie traditionnelle. Comment, dès lors, les regarder comme des révolutionnaires dans le domaine de la littérature en admettant l’étrange théorie autrefois proposée, mais aujourd’hui délaissée, par M. Wilhelm Meyer?

D’autres métriciens estimant que l’élément aeccntuel est le plus important dans la constitution du vers roman et de son prototype latin, veulent trouver son origine dans les chansons des légionnaires ou dans les hymnes rythmiques des premiers temps de l'Eglise. Mais quelque solution qu’ils adoptent, ils s’accordent tous pour voir dans le mètre nouveau une série régulière de syllabes toniques et atones. C’est donc cette conception primordiale, généralement adoptée par l’école allemande et ses disciples français, et d’après laquelle il y aurait assimilation presque complète entre

LA PREMIÈRE FORME DU DÉCASYLLABE ROMAN

le vers roman etle vers germanique, qu’il nous convient d'examiner.

Toutes les théories en question supposent, en effet, que la langue latine avait conservé à travers l’Age classique, ou vu se développer à l’époque de décadence littéraire, un accent d’intensité suffisamment fort pour servir de hase à une versification entièrement differente de la versification quantitative. Or, ce point de vue vient d’être formellement contesté dans plusieurs ouvrages remarquables publiés au cours de ces dernières années. L’un des premiers, M. Max. Kawcynski, dans son Essai comparatif sur l’Origine et l'Histoire des Rythmes (Paris, 1889), a cherché à montrer que les Romains avaient légué à leurs successeurs dans le domaine de la poésie un seul élément nécessaire : la quantité. Il s'appuie surtout, et peut-être trop exclusivement, sur le témoignage des grammairiens anciens et sur la différence qu’ils établissent entre les termes de rhythmus et de metrum. Le premier a toujours désigné le procédé qui se retrouve plus tard dans les hymnes les plus populaires de l’Eglise chrétienne. Quintilien, que cite notre critique, déclare expressément : « Rhythmi, id est numeri, spatio temporis constant, métra etiam ordine. » Il ajoute, en prenant pour exemple le dactyle : « Sed hoc interest, quod rytlimo indill'erens dactylus ille priores habeat brèves an sequentes », c'est-à-dire, le vers rythmique est quantitatif en ce sens que le pied y contient une somme égale de longues et de brèves, mais la disposition de celles-ci peut varier à volonté et l’anapeste y prend sans peine la place du dactyle (1). Diomède, à la fin du m° siècle, reproduit aussi une opinion courante sous cette forme : « Alii sic : rhythmus est versus imago modulata, servans numerum svllabarum, positionem saepe sublationemque continens. » Notons ici encore la relation étroite indiquée entre les deux systèmes de versification et le principe de la numération des syllabes qui ressort nettement pour la première fois (a). Quant à l’accent fort ou tonique, tel que nous le concevons aujourd’hui, il n’apparait qu'au v e siècle, dans la définition, par Martianus Capella, de l’ictus métrique comme une « elevatio vocis » ( 3 ).

(1) Voir M. Kawcynski, op. cit., p. 108.

(a) Id., p. lia.

( 3 ) Cf. Recherches sur l'histoire et les effets de l'intensité initiale en latin, par 1 , Vendrycs, iyoa, p. W>.

Même au viii» siècle, Bède, s’inspirant toutefois d'auteurs antérieurs, décrit encore le rythme de cette façon : « Metrum est ratio cuin modulationc ; rhythmus modulatio sine ratione ; plcrumque tamen casu quodam invenies ctiam rationem in rliythmo non artifieis moderatioDC servatain, sed sono et ipsa niodulatione ducente. quem vulgares prêta' necesse est rustice, docti faciant docte (l) ». Kn d'autres termes lui aussi rapproche le rythme du mètre quantitatif sans établir entre eux une distinction de principe. Il n'y aurait donc rien que de très vraisemblable, ainsi que le remarque M. Yendryes, dans la thèse de M. Kawcynski, d'après laquelle l’ictus du vers antique ne comportait aucune part d’intensité (a).

Mais nier que l'accent tonique, au sens moderne de ce mot, soit un facteur essentiel (et non plus un simple accident) dans la versification classique ou romane, ce n’est pas nier son existence, au moins atténuée, à l'origine des idiomes néo-latins. Il est depuis longtemps démontré que la syllabe finale sonore des vocables français actuels, c'est-à-dire celle qui porte l’effort de la voix, correspond à la syllabe la plus fortement inarquée dans le vocable latin dont il dérive. La même voyelle, longue ou brève, se comporte aussi de façon différente dans notre langue suivant qu'elle se trouvait ou non comprise dans la syllabe que les Romains prononçaient sans doute sur une note plus aiguë et que nous appellerions tonique. Ces considérations semblent établir que la transformation de l’accent de hauteur en accent d’intensité s'est ell’ectuée, plus ou moins complètement, dès l’époque du bas empire. Les recherches récentes de M. Vendrves, confirmant celles de MM. Ilavet et A. Meillct (3) prouvent d’ailleurs qu'à ses débuts le latin, par une

(1) Bcde, De Arte Melrica, § 2). Toutefois quanti il njoute : « ntl instnr iainbici metri pulclierrime foetus est hymnus ille praeclarus : [oj Hcx actrrne, Domine, etc . . . Item ad formant metri trochaici canunt hymnutu de die judici per alptiabetnin : Apparebil repentlna, etc. ». il est évident qu’il parle d’une mesure proprement rythmique et scandée par pieds composés dTnmbes et de trochées aecentuels.

(2) J. Vendrycs, op. cit., p. 65 . Notons pourtant les réserves de M. A. Vernier qui cite (v, Itomanin 1891. p. 146) le passage où Terentianus Maurus itit de Vnrsis et de la thesis : a parte nam attollit sonorem, parte reliqua depriinlt » et cet extrait de Mnrius Vietorinus (K. 40) : « item arsis etatio temporis, soni, vocis, thesis deposilio et quaedntu eontractio syllabarum . »

(’i) !.. Ilavet. Mémoires de la Société de Linguistique, VU. p. 11., etc ; A. Maillet, id.. XL p. itiy.

LA PIIEMIF.IIF. FOHME DU DECASYLLABE ItOMAX l3

sorte d’innovation linguistique (i), faisait plus rigoureusement ressortir le commencement des termes un peu longs et que cet accent d'intensité préhistorique a reculé pendant six siècles devant les empiètements du principe quantitatif. Enfin la notion de quantité même, si l'on en croit les études de MM. A. Meillct et G. Doltin (a), est peut-être inséparable, en certains cas, d’un ton plus intense, notamment dans la métrique grecque et latine. On y constate, en ell'et. que le temps fort porte généralement sur une longue (3) et les mots de trois longues ne s’y rencontrent guère qu'avec un temps fort sur l’initiale et la (inale. On a remarqué également que dans le vers tragique le substitut normal du trochée aux pieds pairs, de l’ïnmbe aux pieds impairs, est non pas le tribraque, mais le spondée, c’est-à-dire qu'une longue au temps fort devait avoir la vertu d’abréger la longue précédente ou suivante. Toutefois, si nous admettons sans peine la conclusion modérée de M. A. Meillet : « Comme... ceux des sons du groupe rythmique qui durent plus longtemps semblent aussi plus intenses, il y a lieu de supposer que l'accent d’intensité indo-européen tombait sur les syllabes longues et que l'alternance des longues et des brèves entraînait avec elle, par suite de la prononciation naturelle des mots, une alternance de syllabes d’intensités inégales » (4), nous n’en avons pas moins le droit de croire que cet accent, sauf peutêtre dans les rythmes ecclésiastiques où la musique venait le renforcer (5), ne sullisait pas, lors de la transition du bas latin au roman, à constituer une versification nouvelle reposant sur l’alternance des toniques et des atones.

(i) J. Vendryes, op. cit., p. gy. etc.

(a) A. Meillct, Recherches sur l'emploi <lu génitif accusatif en vieux slave (Bibl. dc.l'Ecole ries Hautes Kludcs, fascic. lia, p. iR5, etc.); Ci. Doltin rions les Annales de Bretagne, Alt p. ti-i, etc.

(’l) Cette loi est sans exception, suivant M. O. Dottin. jxmr tes vers dactyliqucs comme pour les vers logaédiques, si l’on met A part la linale dont la quantité est indéterminée. Sur cette linale, voir J. Vnndryes, op. cit., pp. 8a et 8;.

(5) A. Meillct. Recherches sur l'emploi du gén. ucc. etc., p. |8.‘>. Cependant n'ouhtions pas que, d'après M. J. Vcndryes, op. cit. p. (Ai, note i, « M. Meillet actuellement n'exprime plus d'opinion sur l'existence d’une intensité en indo-européen non plus qu'en védique ou en grec ancien ».

(à) Notons d'aillcuts (pie l'on a pu proposer une scansion quantitative pour les premiers rythmes de l'Église lutine et que c'est plus lard seulement que la scansion acccntuctle des hymnes est absolument certaine.

t.K DÉCASYLLABE ROMAN ET SA FORTUNE EN EUROPE

Nous sommes mainteiumt à même de comprendre et de pouvoir apprécier les systèmes qui s'appuient sur le principe purement accentuel pour expliquer l’origine du décasyllabe du Boêce et de lu Chanson de Roland. Ils proviennent pour la plupart de savants allemands ou de leurs élèves français. L’hypothèse la plus séduisante est celle qui voit dans le mètre néo-latin de dix syllabes le successeur et le continuateur d'un vers populaire plus long constitué par une série régulière de toniques et d’atones et persistant, au moins chez le bas peuple, depuis le commencement de la littérature romaine. Elle a été formulée avec une clarté parfaite par M. Gaston l’uris en ces termes (i) : « Pour moi, je pense... que la versification rythmique est d’origine toute populaire, qu’elle n’a d’autre source qu’elle-même, qu’elle a existé de tout temps chez les Romains, qu’elle ne doit rien à la métrique, et qu’elle est avec elle précisément dans le même rapport que la langue populaire, le sermo plebciun, avec la langue littéraire de Rome », et plus loin en parlant de la versification française : « Elle n’est pas plus une corruption de la versification rythmique latine que celle-ci n’est une déformation de la versification métrique. Elle en est le développement, la suite naturelle. Elle en a gardé les principes essentiels, mais en leur faisant subir les changements exigés par sa nature. » De là à chercher la source du décasyllabe dans l’ancienne métrique romaine, il n’y a qu’un pas. Ce pas a été franchi par M. Edm. Stengel qui, dans son important travail sur la Romanisehe Verslehre (a), le fait dériver du saturnien qu’il regarde avec le professeur Thurneysen comme formé de cinq accents toniques et séparé par une forte césure en deux hémistiches dont le premier a trois et le second deux accents (3). Mais sans discuter pour le moment la provenance populaire du vers en question, il nous sera permis d’indiquer les raisons qui nous empêchent d’accepter la solution de M. Stengel. Il est dillicile, après l’étude déjà signalée de M. Ivawcynski et le travail plus récent de

(1) Bibl. de l*Ec. des Chartes, XXVII (1866). Lettre à M. Léon Gautier sur la vcrsilication latine rhytbmique, pp. 601 et 008.

(2) G. Grôbcr’s Grundriss der Romanisclien Philologie, Bd H 1, (1902), p.53.

(3) Il faut rappeler que M. Stengel croit la coupe 6 -f- 4 du décasyllabe roman antérieure à la coupe familière 4 4- 6. — Romanisehe Verslehre, pp. 19 et 53.

LA PREMIÈRE FORME DU DÉCASYLLABE ROMAN l5

M. Wilh. Meyer (i), sur lequel nous comptons revenir, d’attribuer au latin de cette époque reculée le même accent d’intensité qu’au moment de la formation des idiomes romans. M. Gaston Paris a d’ailleurs renié expressément sa première opinion en ces termes : « J’ai depuis longtemps abandonné l’idée que la versification latine ait pu être rythmique dès l’origine et que le saturnien fût fondé sur l'accent (a) ». Et ce désaveu correspond aux dernières recherches des métriciens qui, malgré la variété des théories émises à ce sujet, s’accordent de plus en plus à voir dans le mètre employé par Nacvius et les premiers poètes romains un vers fondé sur le principe de la quantité (3).

Mais si la dérivation proposée est trop improbable et en tout cas trop incertaine pour prêter à une discussion approfondie, il n’en est pas moins nécessaire d'examiner l'hypothèse même de M. Gaston Paris en partant d'une date moins reculée de l’histoire littéraire. Au cours de sa célèbre lettre à M. Léon Gautier sur la versification latine rythmique, l'éminent romaniste établit les faits suivants : La voix humaine est portée à entremêler également les amis et les Ihesis, soit les toniques et les atones; en d’autres termes, le mouvement rythmique est naturellement binaire et non ternaire. D’où une conséquence que le grand critique a le premier mise en pleine lumière : l’existence dans les polysyllabes et sur les mots peu importants de la phrase, dans toute langue accentuée, d’un accent secondaire placé de deux syllabes en deux syllabes avant ou après l'accent principal du mot et assimilé sans cesse à ce dernier dans la versification (4). L'importance de l’accentuation se voit à la rime qui en dépend entièrement, car jamais un mot comme minuit ne rime avec un mot comme diiminiis (5), bien que 17 soit bref dans les deux. Pour M. G. Paris, la versification rythmique se distingue de la versification métrique en ce qu’elle

(1) Voyez son art. dans les Gôttiugische Gelehrte Anzeigen du v r janvier 1893.

(2) Homania XV p. i38. Voir aussi la thèse de M. 11a vet sur le saturnien.

(3) Voir, dans la Revue de Philologie (janvier 1899), l'article de M. H. Bornecque sur le saturnien.

(4) M. G. Paris excepte de cette loi la versilication allemande du moyen* âge où le nombre des Ihesis est indifférent.

(5) Ce dernier mot peut prendre un accent secondaire sur la finale et jouer ainsi le rôle d'un oxyton.

lli LE DÉCASYLLABE ROMAN 1CT SA FORTUNE EN EUROPE

s'appuie sur l'accent et non sur la quantité, mais elle reste essentiellement syllabique et presque toujours essentiellement strophique.

Pour ce qui est île l’historique de cette nouvelle versification, l’éminent romaniste la fait remonter aux chants des soldats de César pour le moins, où il reconnaît des vers rigoureusement syllabiques composés de trochées toniques et se terminant toujours par des proparoxytons ou par des oxytons, si l’on tient compte des accents secondaires, et partagés en deux hémistiches, l'un féminin et l'autre masculin, par une césure fixe après le quatrième trochée, par exemple :

Caésar GiUliàs subégit, | Nicomédes Caésarém :

Ecce Caésar mine triomphât, | qui subégit Gûlliâs ;

Nicomédes néin triomphât, | qui subégit Caésarém.

Il y voit l'original de la strophe rythmique d'une hymne chrétienne :

Ad honorent tùum. Christe Récolot lîcclésiâ

où les lieux hémistiches sont devenus indépendants. Cette forme populaire, à laquelle il donne le nom de septénaire rythmique, constitue à scs yeux le prototype d'où procèdent, par dérivation ou par démembrement, les strophes non métriques de la poésie ecclésiastique et c’est d'elle aussi que viendrait, par un développement graduel, le décasyllabe roman.

M. Gaston Paris n’a pas expliqué, au cours de sa lettre à M. Léon Gautier, comment il comprenait cette dernière phase (le l'évolution du vers de dix syllabes (i). Mais dans un compte-rendu du travail de M. llajna sur les origines de l'épopée française il exprime ainsi le fond de sa pensée; « La versification française est une spécification de la versification romane — il comprend sous ce mot le système rythmique des derniers poètes latins — qui

(i) Il y disait toutefois déjà, op. eit., p. 6«8. de la vcrsilication française : « C’est ainsi que son accentuation oxytonique lui a fait remplacer par le mouvement Tatnbique ou anapestique Tellure trochaïque des rliyllimcs latins; qu’elle s’est affranchi de la rigueur du rhythme, en se contentant d'assigner à l'accent a places lixes dans les vers déeasyllabiques ou dodéeasyllabiqucs, une seule dans les vers moins longs »

i.\ Première forme du décasyllabe roman i~

à pour caractère essentiel de substituer le mouvement lambique (en tant que rythme) au mouvement trochaïque. Ce changement a dû s’opérer en même temps que la langue perdait toutes les ultièmes atones, sauf l’a... c’est-à-dire vers le vin» siècle (i) ». Un autre romaniste distingué, M. L. Clédat, présente une thèse semblable sous une forme encore plus intransigeante et plus nette quand il écrit: « Si l’on admet que les mots latins en devenant français ont perdu en moyenne une syllabe sur trois, on voit que le décasyllabe français peut être dérivé insensiblement du vers latin de quinze syllabes (a). . . Les vers latins rythmiques étaient essentiellement trochaïques. . . La chute des voyelles atones ayant renversé la proportion des oxytons et des proparoxytons, on comprend que les vers latins trochaïques aient donné naissance, par réduction naturelle, à des vers français ïambiques (3) ». Telle est, avec sa double explication des rythmes latins et du décasyllabe épique, la théorie qu'il nous faut examiner.

Klle soulève d’abord une question préliminaire, à savoir ce que Ton entend pur un rythme. Pour M. Clédat c’est une succession de toniques et d’atones imposée par la structure même d’un idiome où existe l'accent d’intensité et qui devra varier avec les modifications de cet idiome. Nul ne contestera la part de vérité qui se trouve dans ce jugement. La construction grammaticale et syntactique d’une langue est pour quelque chose dans le choix de tel ou tel mouvement métrique. Les langues synthétiques comme le grec et le latin, où les rapports des mots entre eux sont plutôt indiqués par des terminaisons que par des prépositions et des particules, tendent à préférer l’allure trochaïque. Les langues plus analytiques, comme le français, l'italien et l'anglais, qui emploient des articles, des auxiliaires et de nombreuses enclitiques, favorisent, par contre, l’allure ïambique. Mais ce n'est là qu’une inclination première et nullement une contrainte, sans quoi Ton ne devrait pas trouver d’ïambes dans les hymnes ecclésiastiques latines. Ils existent pourtant et le libre choix du poète peut toujours triompher des difficultés linguistiques. Mais si le rythme ne dépend pas entièrement des matériaux dont use l’écrivain, il

(1) Koinaniu XIII (1884), p. 6u5.

(2) C’est le vers populaire des soldats de César.

(3) L. Clédat. La Poésie au Moyen-Age, 1893, p. 18 et 20.

Univ. de Lille. Tr. etMém. Dr. -Lettres, Tome I. 2.

n'est pas non plus absolument soumis à son caprice. 11 semblerait, d’après les romanistes que nous venons de citer, qu’il n'y ait entre le mouvement ascendant et le mouvement descendant qu'une différence minime due au hasard d’une volonté individuelle ou d’un vocabulaire tyrannique. D'aucuns prétendent que l'allure rythmique est déterminée par la syllabe initiale et qu’en admettant une anacrusc au début ou tin mot exelamatif. une interjection, l’on transforme une série d’ïainbes accentuels — v — - —

en trochées p/) — « — v — > — u — i^o. La remarque peut paraître juste, mais en versification romane elle se heurte à deux obstacles formels : la césure et la rime. Celle-ci interrompt la série d’accents à une place fixe et la divise en tranches égales qui favorisent un mouvement uniforme et mettent en relief toute déviation de quelque importance; celle-là, par son immobilité même après une syllabe de rang pair, donne dès le commencement une allure ïamhique à l’ensemble et ramène aussitôt la régularité qu’un trochée initial pourrait détruire, s'il était suivi de plusieurs autres. Le rythme est donc, sinon établi, du moins renforcé par le syllabisme et la coupe traditionnelle.

A vrai dire, ne traitant ici que du vers roman, nous devrions peut-être nous dispenser de critiquer les vues émises par i\l. Gaston Paris sur l'origine de la poésie rythmique latine. Mais les deux questions sont en réalité connexes et toute erreur à propos de la première pourrait avoir une inlluence fâcheuse sur la seconde. Il nous semble que si M. Léon Gautier allait trop loin en ne reconnaissant à l'accent tonique aucun rôle dans la versification latine rythmique, son adversaire exagère également quand il en lait « la base essentielle du vers lui-même (i). » Kn effet. il parait prouvé qu’à l'époque de décadence du latin, l’accent d'intensité commençait seulement à renaître dans les mots, qu’il ne devait guère sutlire aux besoins d'un système créé de toutes pièces et que nous lui donnons une force factice, par suite de nos habitudes modernes, et bien différente de sa valeur réelle, quand nous lisons la poésie du bas empire romain. Mais d’autres indices plus précis soulèvent également des doutes. Si les rythmes latins sont purement accentuels, pourquoi comportent-ils toujours un nombre fixe

(i) Bibl. de l’Ec. des Chartes, XXVII, p 583.

l.A PREMIÈRE FORME I)U DÉCASYLLABE ROMAN

de syllabes ( 1 ) et presque toujours une finale assonancée ou rimée? Le nombre des toniques devrait être l’unique préoccupation du versificateur, sans qu'il ait à tenir compte des atones. La plupart des métriciens expliquent ce phénomène par les nécessités du chant ecclésiastique, qui réservait une note à chaque syllabe. La raison est bonne, pourvu que l’on n'exagère rien, sans quoi l’on ne comprendrait pas l’existence dans le culte de l’église des hymnes en mètres quantitatifs de Saint Ambroise et de ses imitateurs. Il reste d’ailleurs une dilliculté plus grave et que l’on ne résoud pas au moyen des arguments invoqués précédemment. Un vers qui repose essentiellement sur l’accent tonique ne saurait admettre d infraction au mouvement ascendant ou descendant qui marque la mesure. Or, d’après \1. G. Paris lui-même, bien que les rythmes latins se composent généralement de trochées toniques, on y trouve quelquefois des ïambes (c’est-à-dire le pied diamétralement opposé) et rarement des dactyles (a). Jusque dans les chants des soldats de César il se glisse un septénaire

« Urbani servate uxores, moeehum ealvum adducimus »

qui commence par une atone suivie d’un dactyle, si l’on ne rétablit deux trochées en faisant violence à la prononciation naturelle du premier mot (3). Enfin on trouve des exemples, même au inoyenàge, alors que la tradition du vers devait pourtant être bien établie, d’un vers trochaïque suivant un vers ïambique, comme dans cette strophe d’Adam de Saint-Victor prise dans un poème de mouvement ascendant :

Datur et torques aurea Pro doctrina catholica Qui» praelïilget Aûgustinus lu summi regis curia (4).

(1) On pourrait objecter les vers déjà cités p. i<>, mais ce ne sont à proprement parler que deux hémistiches (féminin et masculin) d’un même vers de là syllabes.

(a) Bibl. de l’Ec. des Chartes, XX Vit, p. 391.

( 3 ) Par contre, au point de vue du mètre quantitatif, le mot urbani peut très bien porter un temps fort sur ta i" et la 3 - syllabe.

( 4 ) Ces vers sont empruntés à l’hymne commençant ainsi : Aeterni festi guudiu.

('.et ensemble de faits si contraire à la pratique d’une versification vraiment accentuclle permet dillicilement de supposer que le principe essentiel des rythmes latins puisse être l’accent tonique.

Quant à l’origine proposée pour le décasyllabe roman elle est encore plus malaisée à admettre. D’après M. Gaston Paris et .\1 . I.. Clédat, les vers latins trorhaïques seraient devenus, par réduction, des vers français ïamhiqucs. Avant d’être acceptée, pareille hypothèse aurait besoin de s'appuyer sur des faits. Or rien, absolument rien, dans le domaine de la versification comparée, ne nous autorise à croire que pareille transformation soit possible ou se soit jamais produite. Par quel sortilège une mesure de mouvement descendant se cbangerait-elle soudain, et d’une façon permanente, en une mesure absolument contraire, et quelles traces reste-t-il d'un semblable phénomène dans la forme poétique en question ou dans l’histoire littéraire telle qu'elle nous est connue? Bien plutôt le vers décasyllabique, à ses débuts, offre un accent nettement marqué sur la quatrième syllabe comptée, accent renforcé par le repos de la césure, et un autre sur la dixième, en sorte qu’il sutlit de la présence, d'ailleurs fréquente, d’une tonique à la deuxième et à la huitième syllabe pour que la moindre allure trocbaïque disparaisse. Enfin la position même de la . césure est un obstacle insurmontable pour les partisans de la théorie que nous examinons. Un rythme latin trocliaïque coupé en deux hémistiches après un accent fort aurait un repos suivant une syllabe impaire et non pas à la quatrième comptée. Que l’on y ajoute ou non une atone, sous prétexte que les mots paroxytons prédominent chez les Romains, l'on n'arrivera pourtant jamais à à expliquer la coïncidence de l’ictus métrique et de la tonique à la place qu’elle occupe toujours, par une nécessité de nature, dans le mètre du Boèce et de la Chanson de Roland. Le septénaire trochaïque populaire des chants de légionnaires ne saurait donc, en aucun cas, nous fournir la solution désirée.

Ces diverses explications écartées, nous nous trouvons en présence de nombreuses tentatives faites pour rattacher le décasyllabe roman à l’un quelconque des mètres quantitatifs latins, par l’intermédiaire des hymnes de l’église primitive ou des vers rythmiques conservés dans les inscriptions du bas empire. Nous étudierons successivement chacune des dérivations proposées en

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commençant par celles qui soulèvent de prime abord les plus graves objections. Puis nous passerons à celles qui répondent le mieux aux conditions du problème et nous indiquerons en terminant quelles ont dû être en théorie les étapes qui ont abouti à la création du décasyllabe roman.

Remarquons en premier lieu que toutes les hypothèses qui suivent considèrent le vers roman de dix syllabes comme fondé sur l'accent tonique exclusivement et comme substituant un rythme accentuel à l’ancienne quantité latine (i). Nous faisons, cela va sans dire, les plus expresses réserves sur cette conception qui ne répond, à notre avis, ni à la réalité des faits ni aux nécessités du sujet lui-même. Mais, ceci dit, nous constatons que les théories proposées peuvent se ramener à diverses catégories, d’après le pied accentuel qui est à la base du prototype supposé.

C’est ainsi que les uns s'en réfèrent à un pied trisyllabique, tel que le dactyle ou l’anapeste, et les autres à l’un des deux pieds dissyllabiques : le trochée ou l’ïumbe, c’est-à-dire qu’ils découvrent à l’origine du décasyllabe un mouvement ternaire ou binaire. Le premier, par sa nature même, s’éloignant davantage des conditions théoriques d’un rythme vraiment populaire, c’est par là que nous commencerons cet examen.

Plusieurs critiques croient voir dans une série d’anapestes quantitatifs la source du vers français de dix syllabes. M. F. Saran, dans son essai sur le fondement de la rythmique romane (1899), prenant ce pied sous sa forme condensée de deux longues (- z équivalent à o o ^). propose hardiment l’hexamètre anapestique ainsi conçu, soit — *■ — -*■: — ■* — ■*— •‘m, comme le prototype cherché (a). M. Max Kawcynski préfère le trimètre hypercatalectique anapestique, ce qui a du moins l’avantage de conserver intacte la notion usuelle de l’anapeste. Mais ces deux dérivations demeurent cependant insoutenables. La première s’évanouit dès qu’on se rend compte de l’extrême rareté, en latin, d’un vers purement spondaïque (surtout formé de spondées ascendants). Elle n’ex-

(1) Un critiqm* dont nous avons déjà étudié la théorie. M. Ch. M. Lewis, op. cit. p. 70-73, affirme que le vers français est accentué à son origine et le demeure jusqu’au milieu du xi* siècle. Il n’explique pas comment il se fait que le principe du vers nit pu changer plus tard.

(2) Le principe de tout vers latin ou grec étant que le dernier pied complet soit pur, il faudrait, au moins au 5* pied, un anapeste dans ce vers.

aa LE DÉCASYLLABE ROMAN ET SA FORTUNE EN EUROPE

plique pas même la césure épique, si fréquente dans le Boèce, et pour laquelle M. Saran est obligé d’avoir encore recours au tétram être dactylique. Quant à la seconde, elle se fonde sur un mètre tri-s peu connu des Romains et qui porterait l’accent tonique sur la neuvième syllabe, alors que le décasyllabe roman à son origine est toujours accentué sur la dixième syllabe comptée. Elle aurait également une tonique sur la troisième, ce qui ne correspond nullement à la coupe normale du vers épique français.

Plus heureuse sous certains rapports et en tous cas plus originale est la tentative faite par le professeur R. Thurneysen pour présenter le décasyllabe roman comme une déformation rythmique de l’hexamètre dactylique si souvent employé par les poètes classiques (i). L'auteur constate que le vers de Virgile se conserve pendant la période du bas-empire, mais devenu accentuel, notamment dans les inscriptions tumulaires de princes et d’ecclésiastiques lombards entre les années 500 et j 5 o après Jésus-Christ (a). Quand les poètes populaires de France voulurent, à l’exemple des chanteurs francs, célébrer les exploits de leur héros, ils auraient repris en le simplifiant le célèbre mètre des épopées classiques. Mais la langue ne connaissant guère dans ses rythmes de toniques suivies de deux atones, l’on contracta le dactyle du cinquième pied, ce qui supprima la fixité de l’avant-dernier accent. Il s’ensuivit une réduction du nombre des syllabes ramené à la norme de dix comptant dans la mesure et bientôt l’allure du vers devint ïambique. Du type ainsi constitué et coupé après la quatrième tonique provinrent, par renversement des hémistiches, le vers coupé à la sixième syllabe (comme dans l’Aïol) et par le redoublement du second hémistiche l’alexandrin du moven-àge. La thèse est séduisante d’élégance et de simplicité. Malheureusement elle ne s’appuie pas sur des preuves bien solides. Non seulement il nous manque les formes intermédiaires de l’hexamètre devenu rythmique par l’accentuation des longues, puis enfin strictement syllabique, mais

(1) Voir un art. intitulé : « Der Weg vom daktylischen Hexameter mm epischen Zehnsilber der Franzosen », dans la Zeitschrift für Romanische Philologie, XI, p. 3o5, etc.

(2) Dans la même revue (1897, p. 94), M. Pli. Aug. Becker signale également l’inscription de la comtesse Duoda dont le vers est probablement dérivé de l'hexamètre rythmique.

LA PREMIÈRE FORME DU DECASYLLABE ROMAN i3

il reste des dillieultés que l’esprit le plus ingénieux ne parvient pas à résoudre. Pourquoi, en ell'et, la césure mobile (i) du métré classique, se fixe-t-elle après la quatrième syllabe comptée et tonique? Comment surtout le mouvement descendant du dactyle devenu accentuel s’est-il transformé en mouvement ïambique ? Et si Commodien, ainsi que le veut M. Thurneysen, marque la transition de la versification métrique au rythme, comment le rythme a-t-il pu rejeter la fin caractéristique de l’hexamètre déjà scandé par l’accent depuis l'époque de Virgile (a) ? Autant de questions qui restent jusqu’à présent sans réponse et qui nous forcent à écarter la brillante hypothèse du professeur allemand.

Le dactyle, dès que l’on remplace la longue par une tonique, ayant une tendance à accentuer la quatrième syllabe comptée, il est naturel que d'autres mètres formés de ce pied aient été proposés comme prototypes du décasyllabe roman. C’est ainsi que M. Fr. Hausscn, dans un travail récent (3), fait dériver du tétramètre dactylique catalectique le vers rythmique latin de dix syllabes :

Martyris ecce dies Agathae

où il voit le modèle du décasyllabe roman. D’autres critiques en plus grand nombre et parmi eux MM. Tcn Brink, Karl Bartsch et Léon Gautier (4) le regardent comme une modification du trimètre dactylique hypercatalcctique dont Prudence s’est servi dans son chant de Sainte-Eulalie :

Spiritus hic eral Eulaliae

Lacteolus, celer, innoeuus.

(i) Elle est de préférence penthémimère (c'est à-dire après la .V syllabe) en latin ou hephtliémimère (après la syllabe) accompagnée d’une coupe Irihémiinèrc (après la a* syllabe).

(a) Voir à ce sujet un art. suggestif dans le Musée Belge de juin îÿo'i. par M. E. de Jonge.

(3) Fr. Hausscn. Zur lateinischen und rninanischen Metrik, V alparaiso, tyoi .

(4) Pourtant dans lu Bibliographie des Chansons de Geste, Paris, H. Welter, 1897, p. 4a9, M. L Gautier déclare : « Nous nous sommes récemment rallié au système de G. Paris. » — Pour Ten Brink. voir ses Conjectanea etc., Bonn, itk>4, et pour M. K. Bartsch voir la Rev. Critique (itMiG). p. 4io.

Mais ici encore les objections surgissent sans trouver de réponse suffisante. L'un et l’autre de ces vers ont exactement dix syllabes, ce qui ne permet plus d’expliquer l’existence, dans le décasyllabe roman primitif, de la césure épique ou de la rime féminine. La césure masculine est très rare dans le rythme lutin cité, alors qu’il est de règle dans le Boèce et la Chanson de Roland. Enfin, dans le trimètre dactylique hypereatalectique, ainsi que le constate M. Karl Bartsch, l’accent tonique est presque toujours sur la troisième syllabe et non sur la quatrième, comme l’on devrait s’v attendre. Ces raisons suffisent amplement pour démontrer qu’il ne s’agit pas ici du prototype cherché.

Chose curieuse, aucun des romanistes qui voient dans une forme rythmique latine la source du décasyllabe français et provençal, ne s’efforce d’établir sa dérivation d’un vers trochaïque. Et pourtant le mouvement descendant marqué par les trochées domine de beaucoup dans les hymnes de l’église et devait par suite l’emporter sur les autres mesures dans l’esprit des fidèles. C’est M. Gaston Paris qui remonte à un modèle trochaïque, mais conservé par le bas-peuple de Rome et la foule des légionnaires. L’abstention des théoriciens est ici significative. Elle s’explique sans doute par ce fait que le trochée est précisément le contraire de l’ïambe et de l’anapeste que M. G. Paris lui-même reconnaît dans la versification romane (voir ci-dessus, p. iG, n. (i))etnerend nullement compte de la césure médiane et de l’accent tonique qui la précède. Un intervalle moins long séparant les hymnes des premières épopées, les critiques ont senti d'instinct que ce petit laps de temps ne saurait suffire à d’aussi profondes transformations.

Ce sont là aussi les objections que soulève l’hypothèse intéressante de M. Ph. Aug. Becker (i). Elle consiste à regarder les hymnes chrétiennes comme l’intermédiaire naturel et obligé entre la versification métrique et la versification romane (a). Mais il se contente de poser des principes généraux sans indiquer exactement

(i) Voir sa brochure intitulée Ueber den Ursprung der romuniselien Versmasse, Strasbourg, 1890.

(a) C’est aussi la thèse de M. J. Kamorino dans son travail : La pronunzia popolare dei versi quantitativi latini, etc., Torino, 189!!. M. Becker en rendant compte de cet opuscule dans le Litteraturblatt iur ger. u. rom. Pliil., 1894, lp. i54. déclare que lui-même n’exprimerait plus aussi catégoriquement cette opinion.

LA PREMIÈRE FORME OU DÉCASYLLABE ROMAN

la forme métrique d’où proviendrait le décasyllabe qui nous occupe. Il semble tout au plus porté à le considérer comme une combinaison de deux vers plus courts, le tétrasyllabe et l’hexasyllabe, qui filmeraient deux types absolument distincts d'après la formule 4+6 ou 6 + 4 marquant la place de la césure (x). Nous avons vu plus haut ce qu’il fallait penser de pareille théorie. Ajoutons qu’il conviendrait également de faire connaître la dérivation attribuée à chacune des parties composantes et que M. Ph. Aug. Becker ne parait pas exiger pour le vers roman un prototype trochaïque.

Mais si l’hypothèse précédente est vague et échappe par là, au moins partiellement, à la discussion, il n’en est plus de même de célle qui tire le décasyllabe du vers saphique latin. C’est là le point de vue d’E. Littré dans son histoire de la langue française ( 2 ) repris par le professeur A. Tobler dans une note de son ouvrage sur le vers français ancien et moderne et par M . Paul Eickhofl dans une brochure sur l’origine de l'hendécasyllabe et du décasyllabe roman et germanique (3). Mais c’est un érudit italien, M. Francisco d’Ovidio qui, dans une étude spéciale sur ce sujet, a le plus insisté sur les rapports entre le saphique et le décasyllabe, voire même l’hendécasyllabe de Dante et de Tasse (4). Il part de la strophe latine, telle que l’a fixée Horace, en lui donnant la césure penthémimère, soit après le deuxième pied, p. ex. :

Ahstulitclarum | cita mors Achillem Longa Tithonum | minuit senectus Et mihi forsan | tibi quod negavit Porriget hora.

(1) Ph. Aug. Becker, op. cit., p. 5o

(2) E. Littré, Hist. de la langue française, Paris, Perrin* 1S8G, Vol. I, p. nj.

(3) Le vers français ancien et moderne, par M. Ad. Tobler, traduit par K. Brcul et L. Sudre, Paris, i885, p. 118 n. (i). Voir aussi P. Eickhofl*, Der Ursprung des romanischen-gennanischen n u. io-silblers (des fiinfussigen Jarnhen) aus déni v. Horaz in Od. i-3 cingeführtcn Worttonbau des Sapphischen Verses, Wandsbeck, 1895.

(.4) Fr. d’Ovidio, Sull’ origine dei versi italiani a proposito d’alcune pi il o men recenii indagini. — Firenze. Le Monnier, 1897. G. Nigra dit également dans la Uomania V. p. 4‘k». « L’endeeasillabo ilaliano é nato, molto probabilmentc, del saflieo greco-latiuo. »»

üfi LE UÉCASYLLAHE HOMAN ET SA KOHTUNE EN EUROPE

Celle-ci se retrouve au XIII e siècle sous forme rythmique dans la poésie provençale, ainsi :

Santa Maria, vergen gloriosa,

De Deus ainia, sor toi degnitosa De l’arma mia, sejaç piatosa Merce, raina (i).

D'après M. Fr. d’Ovidio les étapes seraient les suivantes : d’abord un vers avec césure féminine : « Li emperedre | repaidret en France », la syllabe muette comptant dans la mesure; puis une césure masculine : « Rollanz est proz | et Oliviers est sages », et enfin, par assimilation de l’une à l’autre, la césure épique ; «*Li emperedre | s’en repaidret en France (a). » Remarquons toutefois, avec M. Edm. Stengel (3), que ces degrés successifs sont en contradiction avec les faits historiques et la présence en proportion considérable, sinon prépondérante, dans le poème de Boècc et la Chanson de Roland, de mètres ayant une syllabe surnuméraire à la césure.

Nous reconnaîtrons cependant volontiers que cette hypothèse a pour elle une grande vraisemblance, en raison du nombre fixe de syllabes et des deux accents, à la coupe intérieure et à la fin du vers, sur la 4' et la 10 '' syllabe. Elle expliquerait aussi la rime féminine et la fréquence du trochée initial ou après la césure. Mais elle aussi, ainsi que l’a montré M. V. Henry dans sa contribution à l’étude des origines du décasyllabe roman, se heurte à de nombreuses objections. D’une façon générale, il y a la rareté de la strophe saphique rythmique. Celle que reproduit M. Rartsch dans sa Chrestomathie est unique en son genre par l’indépendance des hémistiches reliés entre eux au moyen de rimes croisées et de plus elle apparaît trop tard (au xnt e siècle) pour fournir un modèle à la versification épique romane. Si l’on en vient aux détails, la célèbre strophe d’Horace ne rend aucunement compte

(1) K. Bartscli, Clircstomatliie Provençale, Klberfeld, 1880, p Ü77-7H .

(a) Pur contre M A. Toblcr. toc. cit., voit dans les vers expliqués « Jam satis terris nivis atque dirac », l’origine du vers rythmique «Terra marique victor lionorande » qui aurait servi de modèle au décasyllabe sans ccsurc : « Qu’encor ne dic-je ma dcsirance. »

( 3 ) Krit. Jahreshericht ftber die Portscbrilte der roman. Philol. Bd V, 3 “ Hcft, Kumunlschc Mctrik 1 , p. 3 ; 6 .

LA PREMIÈRE FORME DU DÉCASYLLABE ROMAN ‘87

de la finale masculine du Boèee, et cela dans une langue dont on ne saurait dire, comme du français, que les paroxytons y font virtuellement défaut. Mais surtout le vers sapliique, s'il ressemble beaucoup à l’hendécasyllabe italien, où toutes les syllabes comptent dans la mesure, n’a rien qui se rapproche de la césure épique, trait pourtant caractéristique du décasyllabe roman sous sa forme primitive. Quelque séduisante que soit l'hypothèse examinée, elle ne suflit donc pas à nous donner la solution requise.

Nous arrivons, en dernier ressort, aux théories qui font appel aux rythmes proprement ïambiques. Ici. le nombre des conjectures est assez restreint. En effet, tous les critiques qui se prononcent en laveur d’un vers composé d'ïainbcs choisissent le trimètre ou, comme l'appelaient de préférence les Romains, le sénaire classique. Il n'y a divergence entre eux que sur la forme précise de la mesure ayant servi de modèle. Pour M. A. Rochat (i) le décasyllabe est « une imitation relativement moderne du sénaire latin. La dimension du trimètre catalectique correspond exactement il celle du vers provençal dans le Boèee », où il déclare reconnaître les césures pentliémîmèrc et hephtémimère écourtées d'une syllabe. M. L. Benloew (a) veut remonter au vers iainbique de six pieds terminé par un mot de plus de deux syllabes, par exemple :

Phaselus ille quem videtis hospites Ait fuisse navium celerrimus

dont il retrouve 1a contre-partie rythmique dans les vers suivants du x" siècle, composés pour la garnison de Modène :

O tu qui sérvas arinis ista moénia,

Noli dormire, moneo, sed vigila.

Ceux-ci lui apparaissent comme l’original du décasyllabe français, de l'hendécasyllabe de Dante et surtout des ferai xdrnccioli de la syllabes, dont les deux dernières ne comptent pas, par exemple :

« Solea nell'onde e nell’arene sémina E tenta i vaghi vénti in rete accdgliere. »

(i) Voir son Etude sur le vers décasyllabe dans la poésie française nu moyen âge. — Jahrhneli fur romanisehe ju englisclie LiUeralur, XI p. -S.

(a) I,. Benloew, Précis d'une théorie des rythmes, Paris. 1862, p. 69-70.

Il remarque que l’accent intérieur du vers est ici tantôt sur la L î *, tantôt sur la 6 e syllabe, ce qui rappelle les césures penthémimère et hephthémimère du trimètrc, mais le critique lui-même reconnaît que les sdruccioli sont d'un emploi récent en italien. Vers 1886. des érudits français ont hasardé deux hypothèses nouvelles au sujet du problème qui avait déjà tenté tant de chercheurs. M. V. Henry, comme conclusion à son étude des origines du décasyllabe roman, propose le trimètrc îambiquc scazon :

« Baiana nostri. Basse, villa Faustini. »

M. Louis Havet (1) remonte au trimètre îambiquc paroxyton, fréquent chez les poètes de l’empire byzantin, prosodique dans toute son étendue et, de plus, tonique en sa pénultième. Le voici sous sa forme grecque :

’ISoù pou®'.; ■i’jyou'îa | [Ipaaaov xasot *ç "E/eiç tô xatüjuc | tiv CTEvxyuiaTüjv Çsov.

Passant en latin, il aura toujours l’accent sur l’avant-dernière syllabe du premier hémistiche, c’est-à-dire qu’il aura deux accents fixes, soit sur la sixième syllabe du premier hémistiche et la quatrième du seeond, soit inversement. Telles sont les principales conjectures fondées sur le trimètre ïambique classique.

Reprenons-les dans l’ordre où elles ont été présentées pour en apprécier la valeur. 1 a 1 sénaire dont parle M. A. Rochat admet chez les poètes romains trop de pieds différents de l’ïambe : le spondée. le dactyle et même l’anapeste et le procéleusmatique, pour pouvoir facilement se plier aux lois du syllabisme ou à un rythme franchement ascendant ou descendant, et les exemples en sont rares à l’époque où naissent les langues néo-latines. De plus, il comporte deux coupes préférées, ce qui ne correspond nullement à la césure uniforme des premiers documents en mètre décasyllabique. L’hypothèse de M. Bcnloetv a du moins le mérite de s’appuyer sur une mesure courante au moyen-àge et pouvant à la rigueur servir d’intermédiaire entre les vers quantitatifs et accentuels. Mais le poème adressé au soldat de Modène se termine

( 1 ) Koninnia XV (i88fi), p. ia5, Le décasyllabe roman, par L. Havet Plus tard M. Havet est revenu à la théorie de l'hexamètre. Voir L. Havet, Métrique grecque et latine, Paris, Delagrave, iSqO, p. 'J+l'lü.

LA. PREMIÈRE FORME IHJ DKCASYLLAIIE ROMAN '->9

par un proparoxyton véritable auquel rien ne correspond dans le Boèce ou les chansons de geste et B. Ten Brink (i)fait valoir avec raison qu’on n’y trouve pas trace de la césure épique si commune dans les premiers documents. Quant aux dérivations proposées par MM. V. Henry et Havet elles réunissent presque l’ensemble des conditions nécessaires pour expliquer la naissance du décasyllabe roman. Mais bien que pourvues de toutes les qualités apparemment requises, elles ont le malheur de s'appuyer sur des formes latines non seulement peu fréquentes mais purement hypothétiques dans la poésie rythmique. La double césure du trimctre ïambique paroxyton grec est également en contradiction avec la fixité de la coupe intérieure du décasyllabe. Nous avons donc affaire à des conjectures fort intéressantes mais bien peu certaines et, quoi qu’on en pense, dépourvues de preuves scientifiques.

Les conclusions toutes négatives auxquelles nous aboutissons semblent confirmer l’avertissement donné par M. Gaston Paris (a) : « Avant d'essayer de montrer comment s’est constitué le système de 1a versification française, il faut étudier comment s'est établi, à l'époque antérieure, le principe de la versification rythmique en regard de la versification métrique. Une fois ce principe constitué, les différents vers en sont naturellement issus ». C’est cette étude purement théorique, mais essentielle pour arriver à des résultats satisfaisants, que nous allons entreprendre en nous fondant sur les travaux les plus récents.

Après les recherches minutieuses de M. Max. Kawcynski confirmées par celles de M. Meillet et de M. J. Vendryes il est à peu près démontré qu’à l'époque classique et jusque vers la lin de l'empire romain l’accent d’intensité existait, mais avec une force beaucoup moindre que celle qu’il prit plus fard et qu’il conserve encore chez bon nombre de peuples modernes. Ceci établi, il parait évident qu’un nouveau système de versification ne pouvait se fonder exclusivement, ni sur la quantité dont l'influence allait en décroissant, ni sur l’accent tonique encore mal développé.

11 y aura donc nécessairement une époque intermédiaire pen-

(i) I.a même critique dans ses a Conjectanca » réfute aussi l’opinion de M. Mutzel qui voyait le prototype du décasyllabe dans le trimétre ïambique brachycatalectique.

(a) Remania XV (1886), p. i3y.

dant laquelle les deux éléments contribueront à la création des mètres les plus populaires, tandis qu'un autre élément interviendia pour leur donner la stabilité requise pur toute versification digne de ce nom. Ce dernier élément est le syllabisme que l’on remarque déjà dans les strophes sapbiques d'Horace et les choeurs de Sénèque le tragique et qui se retrouve dans tous les chants de soldats romains. Il se maintient dans les hymnes rythmiques de l'Kglise et prédomine à tel point, grâce à la musique grégorienne, que l'usage des élisions se perd, bien que, par un reste de tradition, les poètes s’efforcent d’éviter les hiatus choquants (i).

Quant aux principes variables de la versification nouvelle, une élude attentive des rythmes ecclésiastiques et des inscriptions poétiques datant du bas-empire permet de suivre leur évolution. En voici un exposé succinct d’après les recherches d'un jeune érudit américain, M. J. J. Schlicher (a). L’on admettait jusqu’ici qu’à mesure que décroissait le sentiment de la quantité, le peuple remplaçait toutes les longues par des syllabes accentuées et les brèves par des atones. Mais M. Schlicher s'attache à montrer (3) que le procédé est tout à l’ait graduel et moins simple que ne le présentait pareille hypothèse. Les premières hymnes de l’église chrétienne, celles de Saint Ambroise, sont purement métriques: toutefois, son dimètre ïambique ne comporte presque jamais la résolution d’une longue en deux brèves et ceci semble devenir une règle pour ses successeurs (4). Quant aux erreurs de quantité, tant dans la poésie ecclésiastique que dans les inscriptions en vers et ehez Commodien. on constate qu’elles se produisent moins souvent dans les syllabes longues qui portent l’accent tonique que dans les syllabes atones, et qu’en ce qui touche celles-ci, c’est lu finale qui présente le plus de fautes (5), à partir du ir siècle. Déjà

(i) Au reste déjà à l’époque classique l’élision était rare dans les vers logaédiques et même était interdite dans l'adonique.

(a) Voir sa brochure intitulée The Ortgin of rhythuiical verse in laie Latin, by J. J. Schlicher, Chicago, îyuo.

(3) Voirop. cit., p. it, et surtout les tables de variations métriques.

(4) Id., p. \ l Ceci s’appliquait déjà à l’époque elassique dans les strophes alcaïques et saphiques et les aselépiudées. Voir aussi le plialécien qui comportait onze syllabes et dont voici un exemple : « Meas esse aliquid putare nugus »

(5) ld. p. [.Vfi i . La quantité de la finale était déjà indécise dans le latin primitif et c'est sans doute pourquoi Plaute évite d’employer une syllabe finale brève comme demi-monnaie d’une longue. Voir Vandryes, op. cit., p. 87.

LA PREMIERE FORME OU DÉCASYLLABE ROMAN ' 3 l

à l’époque classique dans les mètres ïambiques et troehaïques une thesis par dipodic pouvait être de quantité indéterminée. Cette tendance se retrouve chez les poètes de la basse latinité qui cherchent à placer à cet endroit les syllabes de longueur incertaine. notamment les finales des mots (i). De là, par la suite des temps, une coïncidence marquée entre les syllabes longues et la place de l'accent d'intensité, et cela surtout à la césure et à la lin du vers, mais tout autant dans les hymnes quantitatives que dans les rythme s proprement dits. Au reste, cette coïncidence, loin d'ètre une innovation des iv et v siècles, s’observe (au moins pour les lins de vers) dans le latin le plus classique. Elle est constante dans la strophe saphique d'Horace, dans celle de Sénèque et dans l'hexamètre de Virgile et d'Ovide, où elle détermine la loi de la disposition des mots dans les deux derniers pieds ( 2 ).

L'évolution de la prose latine vient même confirmer les résultats de l’étude précédente. Nous savons en effet, grâce à M. Henri llornecque (3), que dans le style élevé les fins de phrases affectaient en tous cas des formes métriques aussi différentes que possible de celle des vers. Mais M. Ilavet montre de plus que ces diverses formules quantitatives comportent un certain nombre de combinaisons acccntuclles par lesquelles on arrive petit à petit aux fins de phrases rythmiques employées par le Cursus. Comme l'a remarqué M. Wilh. Meyer, la transformation, toute graduelle, a ses origines au second siècle de notre ère lorsque la quantité et l’accent se combinent dans les finales de la prose métrique. Elle s’achève vers les dernières années du iv siècle quand s'établit la tradition du style de la chancellerie papale. Il y a là un phénomène parallèle à celui qui se voit dans la versification latine et auquel nous pouvons assigner à peu près les mêmes dates. Mais ici le changement dut être plus complet sous l'influence de la musique qui, faisant davantage ressortir chaque syllabe, tendit à

(1) J. J. Schlicher, op. cit., p. ji-ôf.

(2) A ceciM. Wilh Meyer (Ablinnd. der bayr. Akademie XVII, p. 9) répond que tes poètes ont aussi évité des terminaisons comme Tyndaridarum , res reparare. Mais ici ta coïncidence n'aurait pas lieu, si l’on tient compte de la loi des accents secondaires.

( 3 ) Voir Henri Bornecquc. La Prose Métrique dans la Correspondance de Cicéron, p. 199 sqq.

LE DÉCASYLLABE ItOMAN ET SA FORTUNE EX EUROPE

effacer plus rapidement encore les différences, déjà atténuées, de la quantité prosodique.

Des faits qui précèdent ressort, à notre avis, la conclusion suivante. Aucun élément étranger n’est intervenu pour transformer la versification classique, mais certaines tendances inhérentes à cette dernière se sont graduellement développées. A mesure que les intervalles quantitatifs se comblaient par l'incertitude croissante des syllabes finales ut des atones précédant ou suivant lu tonique, l’accent d'intensité se fixait et se renforçait dans les mots latins tandis qu’un accent secondaire naissait de deux en deux syllabes dans les vocables un peu longs. Au milieu de ce désarroi un seul principe immuable, un nombre rigoureusement égal de syllabes, vint donner une uniformité nécessaire aux vers nouveaux maintenant délimités par l'assonance ou la rime (i) et coupés à une place fixe de la mesure en deux hémistiches non plus à l'intérieur d'un mot, mais après un mot entier (a).

Les deux éléments variables, la quantité et l'accent, s’associent intimement en proportions changeantes, mais de façon, toutefois, à ce que le temps fort tombe de plus en plus sur la syllabe tonique à la césure et à la lin du vers. Cette coïncidence détermine deux battements bien marqués qui reviennent régulièrement, tandis que les autres sont plus faibles et mobiles. Toutes les syllabes comptent dans le rythme, mais celui-ci et le chant correspondant se reconnaissent surtout à la finale, comme le déclare Guy d'Arezzo dans son De Musica :

Quainvis omnis voces cantus atque modos habeat Kjus tamen erit modi quem finalcm resonat Nam ab ipso sumit normam qualiter se habeat (3).

Ainsi se crée lentement une versification différente de la versification classique par la numération des syllabes et la fixité de la césure, comme aussi par la place invariable de deux accents que renforce le frappé de la mesure.

(i) Les chants de la soldatesque riment ensemble grossièrement et lu première poésie entièrement rythmique, celle de Suint-Augnstin contre les Doualistes (vers l’an 3g3), Unit à chaque vers par des terminaisons en e,

(a) Quelque chose de pareil s'observe dans le vers saphique.

(3) Ed. du Méril, Poésies populaires latines antérieures au xti* s. — Paris, 1843, p. 58, n. (a).

LA PREMIÈRE FORME I)U DECASYLLABE ROMAN 33

Mais il subsiste une différence entre les rythmes latins et le décasyllabe roman que l'on a voulu en tirer. Dans les premiers, toutes les syllabes comptent, y compris la syllabe finale et celle qui précède la césure. Des deux hémistiches dont ils se composent, le premier seulement, d’une façon générale, admet l’inversion du mouvement descendant ou ascendant par la substitution de 1’ïambe au trochée ou du trochée à l’ïambe. Au contraire, le vers du Boèce et de la Vie de Saint Alexis est caractérisé par la fréquence de la césure épique et les chansons de geste comportent bon nombre de laisses à rimes féminines. Ici encore le trochée accentuel peut très bien suivre la césure et commencer le second hémistiche. Knfin, l’accent tonique est si peu l’élément essentiel de la versification primitive — sauf aux deux endroits fixes où il renforce l’ictus métrique — que les critiques eux-mémes sont loin d'être d’accord sur le nombre des syllabes accentuées admises ou possibles. C’est ainsi que le professeur Zarncke parle du pentamètre ïambique, ce qui suppose cinq battements, tandis que M. Gaston Paris rappelle l'allure « ïambique ou anapestique » de la poésie française, ce qui ramènerait les accents à quatre. Et M. B. Krause, traitant de l’influence de l'accentuation sur le sens des vers (i) déclare que le décasyllabe de la Chanson de Roland a quatre accents, mais que le décasyllabe moderne n’en a souvent que trois. En supposant même que l'un de ces métriciens ait négligé les accents secondaires (et pour M. G. Paris l'explication peut sembler douteuse), il n'en reste pas moins vrai que le principe accentuel ne s’impose pas à l'oreille avec une évidence absolue et ne saurait fournir une base suffisante pour la versification romane.

Ces diverses considérations, [irises dans leur ensemble, nous empêchent d'admettre que le décasyllabe français et provençal des x' et xi' siècles provienne de rythmes ecclésiastiques latins correspondants. Ceux-ci nous permettent de constater la transition des mètres quantitatifs à la poésie nouvelle, ils ne nous renseignent pas sur l'origine de la mesure décasyllabique. Seuls les chants populaires, non asservis à la scansion rigoureuse des syllabes par la mélodie, ont pu sc conformer aux tendances de la langue française et laisser tomber la finale à la césure et à la rime

(i) Voir la Zeitschrift fur romanische Philologie, IX (i885), p. a;;.

Univ. de Lille. Tr. etiiém. Dr. -Lettres.

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