‹ Le décasyllabe roman et sa fortune en EuropeChapitre 6 sur 36 · SES DIFFÉRENTES FORMES ET LEURS VARIATIONS · texte numérisé non relu

SES DIFFÉRENTES FORMES ET LEURS VARIATIONS

Le vers décasyllabique, nous f avons vu, apparaît presque simultanément dans le Midi et le Nord de la France au commencement du moyen-âge. Toutefois, comme il nous a été transmis pour lu première fois par un document provençal du x c siècle, le poème de Boèce, quelques critiques, nolamnicnt M. A. Rochat(i), l'ont regardé comme une innovation méridionale. D’autre part, MM. llajna (a), comme du reste Fr. Diez bien auparavant, attribue la priorité au vers épique de langue d'oïl. M. Edmond Stcngel combat ce point de vue dans son traité de versification romane (3) en opposant à M. llajna non seulement le fait de la composition du Boèce, mais celui d’une pièce lyrique de Marcabrun en décasyllabes antérieure à 1 1 35 (d'après la Romania, VI, 129 ). Ces raisons nescinblentpas bien convaincantes. M.Stengel lui-même (4) parle d’un fragment de chant héroïque du vn c siècle en langue vulgaire, conservé dans la Vita F’aronis d'Hildegar du ix c siècle, où l'on reconnaît, dit-il, sans peine une mesure décasyllabique (5). Ajoutons que les épopées nationales françaises n’ont été rédigées par écrit que bien longtemps après leur création populaire et que la

(1) Voir Jaltrb. fur romnnischc uml englische Litteratur, XI, ja.

(a) P. llajna, Epopée française, p. 5ï8.

(3) G. Grôber's Grundriss der Ilnmanischeu Philologie, Bd. II, 1, p. ad.

(4) 'Edm. Stengcl, op. cit., p. aü.

(5) Voir Acta Sancloruni Ordinis S. llcncdicti, Paria. 1Ü69, in-fol., p. 617, dans la Vita S. Faronis. Mais si le ton du fragment est épique, le vers est bien flottant et il faut un eflbrt pour y trouver le mètre de dix syllabes.

tradition orale des cantilènes remonte probablement au-delà du x* siècle, date avérée du Boèce.

D'autres indices semblent confirmer une théorie qui en soi n’est nullement improbable. Les exemples du décasyllabe sont rares en Provence avant l'apparition au xir siècle du Roman de Girart de Hossillio, né aux confins du pays de langue d’oïl, et il ne s’emploie pas, comme là, à la composition de grands poèmes écrits exclusivement en cette mesure. N’oublions pas que l'on trouve dans les documents que nous venons de citer la césure épique, fréquente dans la littérature française, mais à peu près inconnue par ailleurs chez les Provençaux. 11 n’en aurait sans doute pas été de même, si le vers décasyllabe provenait des rythmes de l’église lutine ou résultait de la découverte de quelque barde méridional car, ainsi que le remarque fort bien M. Pli. A. Becker (i), dans lu poésie rythmique toutes les syllabes comptent. Et tandis que l'omission de la finale d'un mot placé au bout du vers ou devant la césure s’explique facilement par la loi d’assourdissement qui prévaut en français, pareil phénomène linguistique est anormal en langue d'oc où il ne saurait être qu'un emprunt fait aux voisins du Nord. Au reste, c'est également dans la France proprement dite que la versification rythmique a été formulée pour la première fois (aj et que la poésie populaire a précisé ses règles. Autant de témoignages concordants et qui permettent de croire que le décasyllabe roman a surgi et s’est tout d’abord développé dans la France septentrionale.

Même au point de vue purement formel la conjecture de M. Bajna parait justifiée. Si l’on objecte que le vers du Boèce a toujours une chute masculine, tandis que .celui de la Vie de Saint Alexis finit aussi sur des assonances féminines, il convient de remarquer que ces dernières sont relativement rares et disparaissaient sans doute plus ou moins dans la prononciation. De plus les strophes du second poème sont courtes et régulièrement composées de cinq décasyllabes consécutifs, et cette disposition, si contraire à celle des laisses variables du Boèce, marque, d’après les médiévalistes les plus compétents, une facture plus ancienne (3).

(1) Littcraturblatl für germanisehe und romanische Philologie (1891), p. ai.

(2) Giov. Mari, 1 trattati medievali di ritmica latina. Milano, 1899, pp. aet3.

(3) L. Gautier, Les Epopées Françaises, Paris, 1878, p. 325. et G. Paris. La Vie de S* Alexis (1872), p. 129.

LE DÉCASYLLABE FRANÇAIS ET PROVENÇAL

La théorie que nous présentons apparaît donc, sinon rigoureusement prouvée, au moins très vraisemblable. Nous nous fonderons sur cette probabilité pour examiner en premier lieu le vers décasyllabique français et ensuite ce même vers en provençal. Mais toute hypothèse, probable ou non, mise à part, il nous sullit d'avoir constaté, ainsi que nous l'avons fait au chapitre précédent, l’identité de ces deux vers, surgissant presque simultanément dans les deux littératures sœurs, pour pouvoir les considérer comme une même mesure dont nous suivrons l'évolution graduelle.

Dans la langue du Nord, le décasyllabe est d'une rigueur parfaite dès son origine. Il a pour caractères particuliers dix syllabes comptées et deux atones facultatives omises dans la mesure, l'une à la fin et l’autre à la césure, deux accents fixes sur la quatrième et la dixième syllabe et l'usage d’assonances distribuées par laisses régulières. Dans un même poème, la césure ne. varie pas "Elle se trouve au début et, dans les œuvres les plus nombreuses, après la quatrième syllabe comptée. Dans quelques-unes, pourtant, telles que le Jeu de Saint Nicolas et les parties les plus anciennes du roman d’Aïol, elle vient après la sixième syllabe, suivant la formule 6 + 4 . P ar exemple :

Je vous commant à Dieu, le fils Marie.

Ces deux césures se rencontrent dans la poésie épique qui, en France, précède les autres genres littéraires. Aussi a-t-on soulevé la question de savoir quelle est la plus ancienne. D’après M. Stcngel (i), dont la théorie sur ce point se rattache à l'hypothèse que le décasyllabe provient du vers saturnien, la coupe 6 + 4 est antérieure à l’autre et voici les raisons qu’il fait valoir : On trouverait cette coupe, d’ailleurs assez rare, dans les régions et dans les œuvres les plus diverses du nord et du midi de la France et. combinée avec la coupe 4 + 6. elle aurait formé l'hendécasyllabe ordinaire. Elle est employée dans des vers cités au cours de la Vita Faronis. dans deux romances archaïques en langue d'oïl du recueil de M. Iv. Bartsch (i. 5 et 16), dans le roman mi-provençal de Girart de Hossilho et la partie la plus ancienne de la chanson

(i) ti. Orüber’s Grundriss der roiuanischen Pliil. Bd. II. I (1902). — Itoinanisehe Verslchrc. p. .VL Nous reproduisons 1rs chiffres de M. Stengcl pour les œuvres qu’il cite à l'appui de sa conjecture.

d'Aïol, ainsi que dans le refrain d’un vieux mystère liturgique publié par M. Petit de Julleville (I, 64). A ceci l’on répond tout naturellement que les épopées citées par le savant critique sont en fort petit nombre et de date relativement récente, alors que la coupe archaïque devrait se présenter dans les premières chansons de geste. De plus, elle apparaît surtout dans des poèmes se rattachant à d’autres genres littéraires, ce qui ne témoigne pas en faveur de son antiquité, et en Provence elle est formellement condamnée par les Levs del Gay Sabcr qui, semble-tril, ne s’opposeraient guère à une tradition consacrée par un long usage.

Reste le problème de l’origine de cette forme du décasyllabe. M. le professeur A. Tobler (i), s’appuyant sur les recherches de M. Wilh. Meyer, rapproche ce vers à terminaison féminine du vers phalécien transformé en vers accentué : « Inter innumeros | quos misit sanctos. » Nous avons exposé au chapitre I er les raisons qui font que pareilles dérivations semblent inadmissibles.

Un autre romaniste distingué, M. P. Meyer, a émis l’opinion, il y a fort longtemps (a), que cette césure plus rare aurait été découverte en Provence, d’où nous vient le Girart de Rossilho, mais il n'exprimait cet avis que d’une manière hésitante et ne l’a pas confirmé depuis. Le caractère presque français de la chanson de geste en question serait plutôt favorable à l'hypothèse contraire, et c’est certainement en langue d’oïl qu’il y a le plus d’exemples de la coupe 6 + 4- D’autre part, M. Gaston Paris est porté à y voir un phénomène purement accidentel et dit à ce sujet qu’il ne trouve nullement « nécessaire de tirer l’un de ces deux vers (6 + 4 et 4 + 6) de l’autre : étant donné un vers de dix syllabes, il fallait qu’il se divisAt en deux membres, et ces membres ne pouvaient être égaux, le rythme étant ïambique » (3). Sauf l’idée sous-entendue que la mesure décàsvllabique est ïambique par son essence même, cette explication nous parait très plausible et nous reprendrions volontiers la proposition de M. Stengel, dont nous renverserions les termes, quand il déclare le vers coupé en 4 + 6 dérivé du vers coupé en 6 + 4 par une scansion erronée qui rattacherait le

(1) A. Tobler, Le vers français ancien cl moderne, Paris, 1885, p. n8, n. (i).

(2) Voir ta Bibliothèque de l’Ecole des Chartes (1N61). p. (i.

( 3 ) Romania XIII, p. 622.

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