‹ Le décasyllabe roman et sa fortune en EuropeChapitre 8 sur 36 · I.E DÉCASYLLABE FRANÇAIS KT PROVENÇAL · texte numérisé non relu

I.E DÉCASYLLABE FRANÇAIS KT PROVENÇAL

vers la même époque. Elle repliait encore à la fin du xv« siècle et Jean le Maire de Belges(i), pourtant puriste en matière de poésie, se la permit dans ses premières œuvres. Jean Marot semble l’éviter le plus possible et chez Clément Marot la faute ne se présente plus. Ce progrès se lit lentement du xiv e au xvi' siècle. Encore fréquente dans les ballades de Charles d'Orléans et de Villon, et chez leurs contemporains, cette licence est devenue une véritable exception chez Clément Marot et Mellin de St-Gelais. Le vers déeasyllabique (comme [dus tard celui de douze syllabes) évolue donc doublement. D'une part l’accent intérieur qui devait coïncider avec l’ictus métrique devant la césure reprend sa place traditionnelle, probablement en raison de la suppression du chant qui accompagnait et scandait autrefois les stances lyriques. D’autre part, l’accent tonique de la quatrième syllabe, peut-être à cause de la tendance à réduire la force métrique et syntactiquc de la coupe usuelle, n’est plus assez intense pour absorber entièrement l’atone suivante, si faible soit-elle, dont la présence choque l’oreille délicate des versificateurs. Nous constatons donc un double mouvement vers la régularité absolue motivée par la suppression de l’accompagnement musical et peut-être encore par une diminution de la valeur acccntuelle des toniques.

L'affaiblissement des pauses synlactiqucs se marque également à la (in du vers par la liberté croissante de l’enjambement. L’ancienne poésie épique n’en présente pas d’exemples, et nous avons vu que l'Aubéron constituait sous ce rapport une exception notable (a). Mais les autres genres littéraires n’étaient pas aussi exclusifs. La chanson populaire l'admet assez facilement et les trouvères étaient loin de le proscrire. En provençal, chez G. Riquier. dès le xni" s., un décasyllabe empiète assez souvent sur le

(1) Cependant dès le xm* siècle l’anglo. normand Gower se l’interdit complètement dans ses poésies françaises. M. Paul Meyer signale l'observation de la même régie dans les alexandrins de lirun de la Montagne au XIV* siècle. Cf. aussi M. K Langlois, Recueil d’Arts de seconde Rhétorique, 190a. p. LXXXV, etc.

(2) D’après M Paul Meyer (ltom. XXI II, p. i-35). Chrestien de Troyes fut le premier qui de parti pris rompit par l'enjambement le couplet rimé de 8 syllabes. Gautier d’Aircs, Raoul de Houdene, lluon de Méry et d’autres suivirent son exemple ainsi que les Mystères et Miracles français.

LE OÉCASYU.AHK «OMAN BT SA KOHTl'NE EN EUROPE

sdivant. Il en est de même. en vieux français, mais plus tard, chez Kustache Deschamps, p. ex. :

entendre

Puet un chascun la naissance et le bruit de Loys né, frère du roi Charlon (i)

«*t parfois chez Villon. Ici encore Clément Marot se signale par une particularité bien personnelle, le rejet de quatre syllabes lormant un hémistiche entier, p. ex. :

plusieurs maux Qui quelquefois gAtent les animaux De nos pAtis (a)

et Voltaire comme Gresset, au xviip siècle, a pris modèle sur lui. L’enjambement d’un hémistiche est d'ailleurs assez naturel et tout indiqué. Il rétablit l'équilibre des vers pour l'oreille en rompant cependant la monotonie d’une coupe trop uniforme à laquelle il semble substituer le mouvement 6 4- 4- Ln d’autres termes, il renforce la césure aux dépens du repos à la fin de la mesure et satisfait ainsi au double besoin de variété et de loi régulière qui domine la versification française.

Les modifications précédentes ne touchent qu’aux deux accents fixes du décasyllabe. Peut-on en indiquer d'autres se rapportant aux accents secondaires que l’ictus métrique ne vient point renforcer? Nous ne le croyons pas, puisque le pied, en tant qu’unité, a complètement disparu du système poétique roman. Seules, certaines indications plus ou moins précises permettent de poser quelques principes à ce sujet. M. Quicherat, entre autres, a noté avec raison que l'accumulation des syllabes toniques, et par conséquent la présence dans un même vers de substantifs ou de verbes nombreux, comme au cas d’une énumération, est évitée par les meilleurs écrivains (3). Il en est de même d’un accent fort sur la

(i) K. Biirtsch, Clirestomalhic de l’ancien français, 1895 , p. Çi3. Chez Froissart une strophe enjambe même quelquefois sur la strophe suivante.

( 3 ) Voir M. Quicherat, op. eit., p. l s i. — Au xn* s. Ronsard préconisait l'enjambement qu’interdirent Malherbe et Boileau mais que Voltaire et plus tard les romantiques lirent revivre.

(3) L. Quicherat, op. rit., pp. 183 et 5a8.

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troisième ou la neuvième syllabe, c’est-à-dire devant la syllabe accentuée qui marque la césure ou la lin du vers, p. ex. :

Et s’appelait par son propre nom Crainte. — Marot.

Mais un bouvier qui mène les bœufs paître. — Ronsard.

Le rapprochement des toniques, surtout en ces deux endroits, produit une impression de dureté. La justesse de cette remarque a du reste été contestée, il y a quelques années, par M. Ph. Aug. Becker (i). Répondant à ceux qui veulent partager en pieds l'alexandrin moderne, il cite deux vers d’Alfred de Vigny dans Eloa :

Qui réveille la terre et fait palpiter l’onde.

Les vierges s’enfuyaient et ne le nommaient pas.

où les accents semblent effectivement se presser et se heurter. Mais il faut observer que les exemples de M. Quieherat sont mieux choisis en ce sens que deux monosyllabes également importants dans la phrase ne peuvent pas, s’ils se suivent, ne pus porter l'un et l’autre l’accent. Dans la dernière citation par contre le mot final de chaque alexandrin est précédé d’un polysyllabe dont l’accent peut changer sous l’influence de la loi du débit oratoire qui impose volontiers l'alternance des toniques et des atones et l’on devra lire, sans du reste choquer le moins du monde l’oreille, pdlpiter et nommaient. Le même critique distingué s’oppose également à ceux «le ses compatriotes qui regardent le trochée aecentuel du début comme une exception dans la versification française en rappelant fort justement la longue tirade des imprécations de Camille dans les Horaces de P. Corneille :

Rome, l’unique objet de mon ressentiment, etc.

Il ressort de tous ces faits qu’en dehors des deux places lixes il n’y a pas en France de règle absolue concernant l’accentuation. C’est ce qui porte encore M. Ph. A. Becker à contester la nécessité du rythme ascendant dans les vers en question. Nous serons d’accord avec lui en refusant d’en faire une obligation aux poètes. Mais cela ne doit pas nous empêcher de constater, avec M. Motheré, l’existence, en fait, d’anapestes et surtout d’ïambes accentuels pro-

(1) Litteraturblatt für gerninn. und rom. Philologie, 1890, p. 877.

Unie, ite Lille. Tr. etMêm. Dr. -Lettres. TomkI. $.

voqués par la fixité des deux accents principaux et nous voyons la confirmation de cet état de choses dans la popularité dont jouissent en France, au détriment des autres, les mesures à nombre pair de syllabes, c’est-à-dire l'octosyllabe, le décasyllabe et l'alexandrin. La place des accents secondaires et leur chiflVe sont restés variables. Seul l'usage des grands auteurs permet de déterminer leurs préférences à eet égard et nous y discernons le double souci, déjà noté, d’allier la liberté d’allures à la régularité.

Quelque chose d'analogue se retrouve dans l'emploi des syllabes finales. Fn vieux français, nous le savons, les laisses assonnent très régulièrement et se composent au début d’un même nombre de vers. Si cette loi ne persiste pas dans l’épopée, c’est que la chanson de geste se conserve surtout par la tradition orale, et que les manuscrits rassemblent les variantes de plusieurs générations de jongleurs. La rime est un perfectionnement ultérieur, d'abord adopte par les hymnes liturgiques latines et pénétrant vers le xn c siècle dans la poésie écrite en langue vulgaire. Tandis que l’assonance ne demande que l'homophonie des deux voyelles finales accentuées, la rime y ajoute celle des consonnes qui l'accompagnent. C'était, du reste, un développement tout indiqué pour le vers français, car, ainsi que l'on peut s’en assurer par l’étude des premiers documents en laisses décasyllabiques, la Vie de Saint Alexis, par exemple, l’assonance se transforme souvent en rime d’elle-même. Mais cette pure coïncidence s'affermit en un système dans les compositions du siècle suivant (i) et prit corps avec l’emploi du couplet rimé. Pour le décasyllabe, associé de longue date à l’usage des tirades monorimes, l’accouplement des vers deux à deux eut lieu plus tardivement et resta assez rare. M. Paul Meyer (a) en signale les premiers exemples au xiir siècle dans un poème anglo-normand sur l'Ancien Testament (voir iloma nia, XVI, p. 18a) et dans deux ou trois petites pièces de la même époque. Ce furent les octosyllabes qui rendirent la rime populaire et bientôt la poésie lyrique s’en empara pour l'adapter à des stances variées et pour l'entrecroiser suivant des combinaisons plus ou moins heureuses. Vers la même époque apparaît un nou-

(i) Voyez p. ex. les octosyllabes du ltoman de Renart et du Cycle d’Arthur.

(a) Remania XXIII, p. 4.

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veau changement qui finit par s’imposer aux Français et aux Provençaux, c’est-à-dire à ceux dont la langue offrait en assez grande abondance des mots oxytons et paroxytons. Quelques auteurs épiques avaient déjà, peut-être par l’effet du hasard, placé une laisse à finales masculines après une autre à finales féminines et ainsi de suite. Mais cette alternance des rimes ne prend un caractère régulier qu'avec Adam de la Ilale qui l’applique avec précision dans les laisses de son lioi île Sicile à la fin du xnr siècle (i). L’usage qui s’établit ainsi graduellement serait dit, d’après M. Glédat, à une imitation de la rythmique latine et il l’explique en ces termes : « Un couplet de longs vers ayant une même rime à la fin et une autre, différente, à l'hémistiche, formera en se dédoublant une succession de vers sur deux rimes se croisant; et comme l’hémistiche dans la rythmique latine, avait une chute féminine et la fin du vers une chute masculine, on saisit l’origine de l’alternance des rimes masculines et des rimes féminines » (a). Quoi qu'il en soit de cette origine, la disposition nouvelle ne devint générale qu’au début du xvi e siècle et fut alors érigée en loi par les théoriciens. Il se passa une cinquantaine d’années. « Enfin Malherbe vint », et ce fut lui qui imposa d’autorité une règle déjà établie par la tradition (3).

Le même théoricien inflexible proscrivit définitivement l’hiatus (4). la crase et l’élision de toute autre voyelle que l’e muet. On se rappelle la protestation indignée à l’adresse de ceux dont le talent se borne

A regratter' un qui douteux au jugement

que lança Régnier visant l’école de Malherbe. Mais le révolté luimême observa les «règles contre lesquelles il protestait et le

( 1 ) Cette alternance se retrouvait déjà, et non plus dans des laisses, chez les poètes lyriques provençaux et français des xn" etxm* sièeles. Le principe en est formulé strictement et pour tous les genres littéraires vers i5a4 par l’auteur anonyme de l’Art et Science de Rhétorique vulgaire. Voir M. E. Langlois, Recueil il’Arts de seconde Rhétorique, iqoa, p. LXXVI1, etc.

(a) L. Clédat, La Poésie au Moyen-Age, Paris, 189 ’}, p. ai.

(T) Les poètes de l’école parnassienne sont parfois revenus à l’ancien usage. Plusieurs d’entre eux ont écrit des poésies en vers n’ayant que des finales féminines.

(4) L’hiatus était permis dans l’ancienne vcrsilication . il était même de règle, dans les premiers temps, entre les hémistiches du décasyllabe et de l'alexandrin, quand deux voyelles se rencontraient.

xvii' siècle inaugure l’ère de la régularité parfaite dans le domaine de la versification. Les rimes plates alternativement masculines et féminines deviennent obligatoires, l'enjambement, très rare, passe pour une licence hasardeuse, et l'hiatus ne subsiste timidement qu’entre deux exclamations. Kn résumé, le grand siècle marque le point culminant atteint par le besoin de précision dans l’emploi des moyens poétiques. Boileau régente l'art d'écrire dans la langue des dieux et définit la théorie orthodoxe dans ses alexandrins bien connus :

Que toujours dans vos vers le sens coupant les mots

Suspende l’hémistiche, y marque le repos, etc.

Kn d’autres termes l’unif'ormité règne dans le domaine de la métrique française. La loi du syllabisme est appliquée dans toute sa rigueur, l’hiatus est interdit entre les mots sans être banni de l’intérieur dn vocable et l'accent ne se manifeste que par son retour invariable à la césure et à la rime. La rigidité de ces formules correspond plutôt à l’esprit autoritaire de l’époque qu'aux nécessités mêmes de la langue (i). comme le prouve l’usage plus libre et nullement choquant d’un grand poète tel que La Fontaine. Mais en admettant que la législation à outrance du Parnasse ait produit quelque exagération dans la sévérité, il convient pourtant de noter que l’extrême régularité se justilie. au moins partiellement. par la nécessité d'établir un rythme nettement distinct de la prose dans un idiome où, par suite de la faiblesse de l’accentuation, le vers entier, ou peut-être l'hémistiche, constituait seul l'unité métrique, (.'est à ce point de vue que le français parait, mieux que ses sœurs néo-latines, avoir conservé la tradition rythmique du bas-empire romain.

Cette moindre intensité de l'accent tonique dès l'apparition du décasyllabe explique aussi l’échec lamentable de l'essai fait à la Renaissance, et même plus tard, pour se passer de la rime. Ce n’est pas seulement parce qu'Antoinc du Baïf s’efforça d’introduire la métrique quantitative en français qu'il n’obtint aucun succès. Turgot, au xvm e siècle, ne fut pas plus heureux quand il écrivit

(i) Nous avons peine a croire que la loi d'alternance des rimes répondait au xvii - siècle à l'exigence réelle et non factice de l'oreille des contemporains de Boileau.

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des vers blancs sous forme d’alexandrins libres. Le rythme ne s’appuyant vraiment que sur un nombre invariable de syllabes et la présence de deux accents fixes, a besoin d'une homophonie finale pour bien détacher et faire sentir la période poétique. Gette même nécessité a contribué à l’usage de la rime riche lorsque la fréquence de l’enjambement au xtx" siècle parut devoir briser la mesure. Ici encore le syllabisme, renforcé par la rime, l'emporta sur le principe accentuel.

Il reste à noter les fluctuations dans l’emploi du décasyllabe et la raison de son déclin final dans la versification française. A ne considérer que les faits infimes de l’histoire littéraire, il semblerait que les poètes soient successivement passés du vers de huit syllabes à celui de dix. puis de douze. Les premières chansons populaires du x“ siècle conservées sont en octosyllabes etM. Léon Gautier, d’après certains fragments de l’Alexandre d'Alhéric de Briançon, incline à croire que les auteurs épiques ont un moment hésité entre l’octosyllabe et le décasyllabe (i). L'hypothèse ne parait pas très bien fondée et la plupart, en tout cas. des épopées du moyen-âge sont écrites dans le mètre du Uoland. Ce sont aussi les plus anciennes. Mais déjà à la fin du xi e siècle l’on rencontre le Voyage de Charlemagne à Jérusalem et à Constantinople composé en alexandrins, et cet usage s’étend davantage par la suite. Le vers de douze syllabes, bien que maladroitement manié et par suite monotone et fatigant au début, n’en restreignit pas moins le champ du décasyllabe et contribua à la décadence des chansons de geste. Mais la grande tradition du passé empêcha celui-ci de sombrer et la popularité lui revint à la Renaissance. C’est alors qu'il s'appela « vers commun » à cause de sa vogue et que J. du Bellay dans sa Deflènce et Illustration de la langue françoise lui donna, en raison de ses anciennes attaches, le nom de « vers héroïque ». La Pléiade s’en servit tout d’abord avec une faveur marquée. P. Ronsard écrivit en décasyllabes son épopée malheureuse, la Franeiade, et, peut-être sous l’influence de ses modèles italiens. Mellin de St Gelais (a) les employa quand il

(i) !.. Gautier, Les Epopées françaises. iS;S. vol. I, p. 3o4. Notons toutefois que l’Alexandre ne se rattache pas à un cycle franchement ]>opulaire et que les œuvres du cycle carolingien reposent sur des cantilcnes bien plus anciennes.

(a) La première tragédie française (155a), celle de Jodellc intitulée Cléo-

patronna le sonnet importé de la péninsule. On est d’autant plus étonné de voir plus tard Ronsard et les sonnettistes. dont M. de St Gelais lui-même, revenir à l'alexandrin et de constater que ce dernier l’emporte décidément dès la seconde moitié du xvi" siècle. Cette substitution d’un vers plus long au vers épique traditionnel a été diversement expliquée. M. J. Motheré ne s’est guère trompé en attribuant le succès de l’alexandrin, jusque là passablement dédaigné, à la faculté d’enfermer plus d’idées dans la même mesure, à sa scansion plus nette quoique plus monotone et à la facilité avec laquelle il permet de multiplier et de varier les coupes. 11 nous semble d’ailleurs que l’époque où ce changement se produit en fournit jusqu’à un certain point l'explication. Avant la Renaissance l’orthographe reproduisait plus fidèlement la langue parlée et celle-ci usait de mots courts ou de mots qu’elle contractait assez volontiers. On en était même arrivé à fondre certaines enclitiques avec le x’ocable précédent, par exemple mettant pource à la place de pour ce (i). Mais avec le renouvellement des études classiques coïncida l’apparition d’une graphie savante hostile à toute espèce de crasc et cherchant à rétablir les formes grecques et latines. Me muet recouvra ses droits de syllabe indépendante et les nombreux néologismes introduits par les poètes enrichirent la langue d’expressions diverses mais toujours moins brèves que celles qui avaient cours autrefois. Cet allongement des mots dut rendre plus difficile l’emploi du décasyllabe et l’on comprend que les écrivains, devenus plus érudits, aient été tentés de l’abandonner. Il entrait maintenant dans ce vers moins de vocables et d’idées et si l’on tient compte seulement des accents principaux l’on peut admettre la remarque de M. B. Krause citée au chapitre précédent (a),

pâtre, a trois actes écrits en décasyllabes (ac II, III. V)et deux (ac.l et IV) en alexandrins Ronsard et du Bellay écrivent aussi des sonnets en vers alexandrins. Jacques de la Taille, dans sa tragédie de Darius (Daire), écrite vers 1558, sc sert également des deux sortes de vers. Voyez aussi M. Jasinski, Histoire du Sonnet en France, Douai, igo3, pp. $3 et ;>«).

(1) L. Quicherat, op. eit.. i85o, p. 4i4- L’auteur cite comme preuve ces vers de du Bellay :

Mes anneaux, mon argent, ma bourse,

Et pourquoi est-ce doneques? Pource

Que j’ai perdu depuis trois jours.

( 2 ) Voir ci dessus p. 84 .

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d'après lequel la Chanson de lloland comporte quatre toniques tandis que les mètres décasyllahiques récents ne lui senfblent souvent en comporter que trois. Cela sullit pour déclasser le décasyllabe par la suite des temps. Aujourd'hui il n'est plus qu’un alexandrin plus court et son rôle actuel a été résumé par M. Fagtiet, l’éminent critique, en ces termes : «Aussi ne convientil pas au lyrisme, mais aux récits légers et rapides, aux contes et aux nouvelles, aux discours familiers » (i).

A l’époque cependant où Unissait le moyen-Age, ce vers servait également à la poésie lyrique. D'après un des plus anciens traités de versification en langue française, le Grant et Vrai Art de pleine Rhétorique, de Fabri, non-seulement il l’emporte sur tous les autres mètres employés, mais il forme la strophe la plus répandue, à savoir le Champ (ou Chant) royal. Et cette strophe observe encore dans sa composition les vieilles règles du rythme décasyllabique : l’enjambement y est strictement interdit, la césure féminine en est exclue et, en tout cas, si le poète se voit oblige de la tolérer, il ne devra pas l’élider sur le premier mot de l’hémistiche suivant. Au reste, on découvre de la fin du xi“ au début du xvir siècle diverses combinaisons dont cette meme mesure fait partie. Telle est la strophe de cinq décasyllabes suivies d’un vers de quatre ou six syllabes, rarement de cinq, si fréquente au xii c siècle, ou bien encore la strophe de Froissart au xiv», de sept décasyllabes monorimes suivis d'un tétrasyllabe. On remarque à ce propos la justesse de l’observation faite par M. Quicherat et d’après laquelle une mesure paire ne s'allie pas bien avec une mesure impaire, surtout si cette dernière n’a qu’une syllabe de moins. L’on ne trouve pas non plus de stances où le décasyllabe se place à côté de l’alexandrin. Enfin, dans les temps modernes, l'ancien vers commun semble avoir perdu sa popularité auprès des poètes lyriques comme de leurs confrères, et d'après La Harpe il « n'est fait que pour aller seul » (a). Après avoir servi au lyrisme le plus élevé, il se voit relégué au genre tout secondaire du conte et de la nouvelle.

Mais, abstraction faite de la révolution littéraire qui porte l’alexandrin aux honneurs, nous avons constaté dans l'emploi du

(i) Voir la Revue des Cours et Conférences ( I ( mai iyo3), p. -

(a) L. Quicherat, op. rit., ]8âo, p. aïo et id., note a.

décasyllabe français, en tant que mesure poétique, une tendance de plus en plus grande à la régularité. Dès son origine, la coupe et les deux accents de l’intérieur et de la fin du mètre sont fixes. Avec la suite des temps l’on élimine progressivement la césure épique et la césure lyrique, l’on remplace l’assonance par la rime, qui marque plus fortement le retour de la dixième syllabe, et l’on proscrit l’hiatus et, par là même, la possibilité des crases et des élisions autres que celle, presque imperceptible pour l’oreille, de l'e muet. Toutes ces modifications renforcent le principe fondamental du syllabisme (i) et réduisent quelque peu l'importance de l’accentuation. Tel est aussi l'efièt de l'affaiblissement graduel de la coupe intérieure qui. de syntaetique au début, devient presque purement rythmique. Il s’ensuit que le vers décasyllabique tend à fondre ses deux hémistiches et à former par lui-même une unité métrique. Les lois qui le régissent sont strictes parce qu’il risque, par la faiblesse d’accentuation du français, de se confondre avec la prose, mais l’alternance des finales, tantôt masculines, tantôt féminines, et l’emploi croissant de l’enjambement, y ajoutent, ainsique la disposition changeante des accents demeurés libres, un élément notable de variété.

La littérature provençale qui présente les premiers exemples connus de décasyllabes dans le domaine des langues néo-latines, fournira-t-elle au critique une évolution aussi nette de ce mètre que le français ? Nous ne le pensons pas. D’après les raisons énumérées en tête de ce chapitre, il y a de fortes présomptions pour que la mesure décasyllabique ne soit pas née en Provence où elle porte les marques d’une innovation étrangère. De plus, à cause du caractère plutôt lyrique des poèmes du Sud de la France, ce vers, rattaché chez les voisins du Nord à l’épopée populaire, est ici d’un usage plus rare. Knfin la coïncidence de date presque complète entre les deux civilisations de langue d'oïl et de langue d’oc fait que le développement de la versification est sensiblement parallèle dans les deux pays. Et comme, ainsi que nous l’avons déjà vu, le décasyllabe, à sa première apparition dans l’un et dans l’autre, ofTre une identité parfaite de facture intime,

(i) Notons d’ailleurs que tous les théoriciens dès le moycn-Afje définissent les différentes espèces de vers d’après le nombre de syllabes qu’ils comportent.

LE DÉCASYLLABE KHANÇAIS ET PROVENÇAL ."j

nous ne pouvons pas nous attendre à lui trouver une évolution très divergente, dans le Midi, de celle qu’il a eue dans le reste de la France.

Une chose nous frappe dans le document provençal qui nous l’a conservé pour la première fois, c’est sa régularité parfaite témoignant d'un usage oral assez prolongé pour établir une tradition poétique déjà (ixée et son caractère si semblable à celui du vers de l’épopée française. Lu chute exclusivement masculine des assonances et l'emploi fréquent de la césure épique donnent au poème du Boèce un aspect tout particulier qui tranche sur le reste de la littérature provençale. Plus tard, sauf dans le genre épique directement placé sous l’influence des œuvres septentrionales, on ne retrouvera plus les finales exclusivement masculines ni la syllabe surnuméraire à la césure. Et sauf dans ces mêmes cas, ou dans quelques pièces fort courtes, l’on ne voit pas en Provence ce vers dominer tout un ouvrage à l'exclusion des autres mesures. L'on peut, au contraire, poser en principe que le provençal arrive à mélanger les mètres par un go ht naturel pour la variété et que le lyrisme est ce qui a le plus d'attrait pour lui.

De cette préférence nationale pour la poésie scandée par un accompagnement mélodique, suivent deux conséquences intéressantes. D'abord la césure épique disparaît ici bien plus tôt que dans la France du Nord. Elle figure encore dans le roman de Girart de Rossilho. p. ex. :

Aqui fo la comtessa | puis corduriera (i)

mais ne se rencontre plus guère après le xn e siècle. Par contre, la césure lyrique, soutenue parle chant des troubadours, se présente de bonne heure dans le Midi et abonde dans les œuvres du moyenâge. Bien que souvent proscrite par les théoriciens du gai savoir, elle sc retrouve chez les meilleurs écrivains de langue d'oc. Et comme le décasyllabe ici, non moins qu’en Ile-de-France, commence volontiers par une syllabe tonique, il n'est pas rare de noter, au point de vue accentue!, des vers débutant par deux trochées. p. ex. :

(i) K. Rarlseli, Chrestomathie Provençale, Klherleld, 1880, p.

Qu’ânc en cambra no A’ist tan plazentier

Ni ab armas tan fer ni tan sobrier — Peire Vidal (i).

Cette infraction au rythme ïambique, traditionnel sinon obligatoire, jointe à un syllabisme de plus en plus strict, tend à détruire la division des hémistiches et à rendre le décasyllabe plus souple sous le rapport de l’accentuation.

Cependant la versification provençale, à ses débuts, traite aussi rigoureusement que l'a fait le français, le mètre en question. Dans les premiers monuments de la littérature du Midi, la césure est toujours à la môme place et les arts poétiques prescrivent la coupe 4+6 de préférence à toute autre (a). La coupe 6 + 4 parait bien dès le xii» siècle avec le Girart de Hossilho, sous l’inlluence apparemment de chansons de geste en langue d’oïl, mais elle est d'un emploi rare sauf en vers isolés et les théoriciens la condamnent. La césure médiane, après la cinquième accentuée, n’est pas plus fréquente, bien qu’on puisse en citer des exemples dans l’œuvre du moine de Montaudon (3). On A'oit donc que le décasyllabe ne s’est guère implanté en Provence que sous sa forme originelle et ce fait, ainsi que la pauvreté du genre épique dans la même région, explique peut-être qu’il y oit été relativement moins populaire qu’au Nord.

Mais les Provençaux se sont montrés amis de la variété rythmique dans les formes qu’ils ont adoptées. Nous ne reconnaîtrons pas comme rentrant dans notre domaine l’hendécasyllabe. régulier dont la onzième syllabe était tonique et que coupait une césure après la septième syllabe accentuée. C’est là, en effet, un type métrique tout dill’érent de celui qui nous occupe. Au contraire, l’imitation de la strophe saphique dont nous avons parlé dans notre dernier chapitre (p. 36)n’est autre chose que l’emploi, comme mesura indépendante, et avec des rimes séparées, des deux hémis-

(!) K Bartseli, op.cit., p. 112. Voir aussi l'exemple cité par M. G. Paris, Ktude sur le rôle de raeeenl latin dans la lungue française, 1862, p. 110 : « Quân la fuélha sobre l’arbre s’espan. »

(a) Voir Lcy 1 , 114 : « E devetz saber que en aytals bordos de X siltnbas es la pauza en la quarta sillaba; e ges no deu boni transmudar lo compas del bordo, so es que la pauza sia de VI sillabas, cl rcmaneii de quatre; quar non lia bêla ea/ensa., . »

( 3 ) Voir aussi dans K. Bartseb, op. cit., p. 2^3, la ballade 1.

LF. DECASYLLABE FRANÇAIS ET PROVENÇAL

tiches du décasyllabe à césure épique. Le même procédé appliqué au décasyllabe à premier hémistiche masculin semble avoir plu aux versificateurs des xm" et xiv' siècles, p. ex. :

Ceptre d’honor, corona de nobleza.

Castel segur, columpna de fermeza ,

Font de dossor, et (luvi de franqneza,

Cintel d’amor et anel de proeza (i).

Ce sont là des jeux de rimes assez naturels chez un peuple amateur de musique et de chant. Peut-être est-il permis d'y voir encore l'influence, quant à la forme, des hymnes liturgiques qui. selon M. Fauriel, fournirent à lu Provence les premières dénominations données à ses poèmes (a). Il y a là, en tout cas, un traitement dit au lyrisme et original du vers décasyllabique qui méritait bien d'être signalé.

Mais au point de vue des changements futurs, il est plus important de noter les modifications suivantes accomplies en terre provençale. C'est d'abord le fait, si fatal à la théorie accentuelle du vers roman, que Lo Breviari d’Amor de Matfre Ermengau au xm' siècle (3) mélange dans le même poème des octosyllabes à finales masculines et des heptasyllabes à finales féminines, comme équivalents, par exemple :

Mas en so qu’es plazent al cors Meton nueg e jorn lor esfors :

Don volon aver palufres,

Bêlas rauhas e bels arnes (j)...

C’est la meilleure démonstration de lu nécessité en versification romane d'un syllabisme rigoureux et de l'indifl'érence relative du nombre et de la position des accents. La seconde constatation

(1) K. Barlsch, op. cit.. p. 36 ?. Voir aussi p. 271.

(2) M. Fauriel, Hist. «le la littérature provençale, Paris, i 84 <>, vol. III, pp. 362 et 264.

( 3 ) D’après une indication au commencement du poème, il fjt entrepris en 1288.

( 4 ) K. Bartsch., op. cit., p, 320 . Il y a peut-être ici influence de la poésie rythmique latine. Au reste les arts poétiques provençaux, comme ceux delà langue d’oïl, définissent chaque sorte de vers uniquement par le nombre des syllabes.

6o LE DÉCASYLLABE ROMAN ET SA FORTUNE EN EUROPE

touche de plus près encore à notre sujet. M. G. Paris affirmait autrefois que « la loi de la fixité de la césure est propre au français et au provençal, langues qui ont toutes deux la même uniformité d'accentuation (ï) ». Sans vouloir contester ce jugement sous sa forme générale, nous dirons qu’il rencontre en Provence bien des exceptions à mesure que l'on descend le cours de l'histoire littéraire. Vraie du Boècr, cette assertion ne l'est plus au même degré après 1e xir siècle. Un critique contemporain, M. A. Thomas, analysant un poème didactique de Raimon d’Avignon (a), examine un [tassage en décasyllabes qui s'y trouve inséré. Ces derniers sont, dit-il. « absolument identiques aux endecasillabi italiens, sauf qu’ils n'ont jamais d’atones après la dixième syllabe ». La coupe normale est 4 4- C>, mais n'exclut pas la coupe ti 4- 4- Bans quelques-uns il reconnaît la césure enjambante, c'est-à-dire un empiètement du premier hémistiche sur le second (3) et même pour un petit nombre il déclare qu'il faut admettre des proparoxytons à la césure, par exemple au vers 5iq :

A prin aquesta pôlvera — servar.

Au reste, des licences identiques, ou tout au plus un peu moins prononcées, se retrouvent chez d'autres écrivains de cette époque. Le déplacement de la césure au cours d'un poème s’observe au xin* siècle chez Aimeric de Pegulhan. par exemple :

Ainors, en lot quan faitz | vos vei faillir.

Amies, a gran tort | me voletz laidir.

A mors, e donc» | j*er quens voletz partir?

Amies, car greu m’es | quan vos vei morir (4),

comme aussi chez Poire de Barjac et Bonifaci Calvo. Et chez ceux même qui observent le repos après la quatrième syllabe on remarque qu’il tend à devenir une simple pause métrique, sou-

(1) <». Paris, Etude sur U* rôle de l'accent latin, etc., p. 108.

(2) Romania XI, p. au3. etc. L’auteur est du xm* siècle-

(3) On en trouve aussi, comme le remarqu * M. Edm. Stcngel(op. cil., p. 5a) dans Pons de Capdoill p. ex. Gui lauza pûbles lauza dominutt [K. Barlsch, op. cit., p. 1245. v. 4].

(4) K. Barlsch, op. cit., p. 161. Notons aussi la fréquence croissante de l’enjambement dans le décasyllabe dès le xm* siècle où on le remarque chèz Guiraut Riquier.

LE DÉCASYLLABE FRANÇAIS ET PROVENÇAL Gl

vent moins fortement marquée par la syntaxe que telle coupe variable introduite dans le vers par le sens de la phrase.

A côté de cette liberté d'allure dans la coupe, il convient de noter encore certaines particularités de la lin (lu mètre. Par suite de la rareté de l'épopée en provençal le système de l'assonance cède bientôt le pas à la rime. Celle-ci s’allirine dès le xit' siècle, gagne du terrain au xm* (où la rime multiple rappelle encore la laisse) et triomphe au XIV e . Mais soutenue par la musique, elle se plaît aux entrelacements fantasques et se montre capricieuse. Tantôt elle porte sur la finale seulement, tantôt sur les deux dernières syllabes. Tantôt elle est plate et se présente, quoique assez rarement, en couplets, tantôt elle s’entrecroise pour former des strophes et parfois même, se faisant léonine, elle détache l'un de l'autre deux hémistiches et les rend en quelque sorte indépendants. L’alternance des finales masculines et féminines que nous avons remarquée au moyeu-àge en français dans quelques cas isolés, se retrouve également et peut-être avec plus de fréquence, à cette époque du moins, chez les Provençaux. Ici, sous l'influence sans doute des rythmes liturgiques, on la constate entre autres chez Berna rt de Ventadorn ( 1 ). chez Guiraut de Uorncil (a) au xii' siècle, chez Bertran Carbonel (3) au xm‘, chez Pons de Prinhac et Marti de .Mous (4) au xiv e . Mais elle n’est guère astreinte au retour monotone des couplets (5), dont la régularité n’a pu s'imposer qu'au provençal moderne. Enfin le décasyllabe entre comme partie composante dans un grand nombre de stances. Même dans un poème de caractère assez peu lyrique il s'allie volontiers à l’octosyllabe, à l'hexasyllabe ou au tétrasyllabe à finale masculine ou féminine (G). Par contre, et probablement en raison du déclin de la littérature en langue d'oc avant la Renaissance, il ne semble pas avoir jamais rejeté le joug de la rime.

(>) K. Bartscti, op. rit., p. og-fia.

( 2 ) Id., p. lOl-lOÎ.

(3) Id., p. 371 .

(4) Id., pp. 373-4 et 3gy-4uo.

(5) Voir Remania XXIII, p. 4- 31. P. Meyer y cite, à propos de couplets dérasyllabiques, une partie des poésies du Ms. de Wolfenbüllel, composées avant 1254 par un italien du Nord, quelques morceaux du mystère de S" Agnès, la lettre de Matfre Ermengaiit à sa sa ur et la Vie de S' Trophime (au xlv' s.).

(li) ld., pp. 71 - 74 , IOI-3, 153, 282 , 383-86.

()Q I.E DÉCAS Y LL A H K ROMAN ET SA KORTl'NK EX EI'ROPK

N’oublions pas qu'en Provence la souplesse de la langue poétique correspond à la souplesse du vers. Tandis qu'en ancien français l'hiatus est la règle et l'élision l'exception, surtout à la césure fixe, ici les voyelles finales s'effacent sans peine ou se fondent avec celles qui ouvrent le mot suivant, p. ex. :

l)e vostr’ afar, qu'aisso'ii volh retener (i)

Comme en français l'élision ou la contraction ont souvent lieu quand deux mots ou deux syllabes non accentuées précèdent l’accent rythmique, p. ex. :

Que us non o prcza. sis traita son parent. — Boèce, v. 8.

mais tandis qu'en français l'élision se fait principalement entre deux atones, elle peut avoir lieu en provençal, et cela dans des cas nombreux, quand l'une des syllabes est tonique (a). D'autres langues préféreraient alors reculer l'accent pour rendre la crase moins choquante, mais ce procédé ne parait pas être en faveur dans la France du Midi. Une iruvrc précédemment citée, Lo Breviari d'amor (3). présente même une atone rimant avec une tonique. pai- exemple quand autrés au vers iai3 rime avec al rés ei auriôn au vers 4227 avec mon, mais ceci ne se retrouve pus dans la mesure déeasyllabique, non plus que l'emploi d’une atone pour la dernière syllabe comptée, et ces deux particularités, d’ailleui's connexes, de la versification de Matfre Ermengau se rencontrent dans le seul octosyllabe. Il nous semble toutefois, quant au vers qui nous occupe spécialement, qu'il offre plus de cas d’hiatus au commencement du moyen-âge et une plus forte proportion de eruses et d’élisions aux xin* et xiv® siècles.

Si nous résumons cette étude sommaire du décasyllabe provençal, nous y découvrons une évolution lente assez semblable à celle du décasyllabe français, mais la dépassant quelque peu. Le

(1) ld., p. 198, v. 11, dans Paire de Bnrjac.

(2) l,e vieux provençal admettait l’hiatus même entre deux voyelles iden* tiques quand la première portait l'aecent : par ex. « Quan sera au mostier. auat/. en lai ». (Jirnrt de Rosilhu. — Voir K. llartsch, op. cit., p. 45 , v. i 5 .

( 3 ) Voir la Zeitschrift fur romunisehe Philologie, VII, p. 391. D'après M. Kdm. Stengel, op. cit., p. i 3 , ce phénomène ne se voit qu'en provençal. Mais même dans cette langue nous n’en n’avons pus trouvé d’exemple à la rime de vers dccasyllubiques.

LE DÉCASYLLABE FRANÇAIS ET PROVENÇAL

vers du Boèce présente tous les caractères du vers de la Chanson de Roland et même exclut les laisses féminines. Mais bientôt, et plus rapidement cpie dans le Nord de la France, la césure épique tombe en désuélude(i). D'autre part la césure lyrique prend une grande extension et favorise l’emploi de deux trochées accentuels au début du vers. Sans doute l'on ne voit plus guère isolément les coupes 6 4- 4 et 5 4- 5 usitées dans la France du Nord, mais par contre la coupe traditionnelle est moins rigou reusement observée. Ce qui n’est qu’une licence rare et individuelle en langue d'oïl, le mélange de coupes diverses dans un seul poème, devient fréquent, sinon commun, dans le Sud. L’influence prédominante du lyrisme se remarque encore à l’effacement rapide du système des assonances qui cède le pas à la rime. C’est le principe du croisement capricieux des homophonies finales qui prévaut et la stance, avec sa diversité de rythme et de chant, conquiert les suffrages du public. Le besoin de variété devient tel qu’aucune pièce de vers ne se borne à l’emploi exelusifd'un mètre donné, mais que la mesure y change trois et quatre fois selon la fantaisie de l'auteur. A la liberté du vers, rie la coupe et de la rime s'allie la liberté plus grande des crases et des élisions: Ce qui n'était qu'exception en vieux français se présente ici comme une licence tolérée et mieux encore, louable. L'hiatus, si habituel dans la première période de la littérature provençale, se restreint de plus en plus en faveur de la fusion ou de la suppression des syllabes.

Ainsi, toutes les tendances à peine indiquées en vieux français s'accentuent dans la langue sœur. La versification du décasyllabe, également rigide au début dans l'une et dans l'autre, s’assouplit avec l'idiome méridional. 11 reste un élément invariable, le nombre fixe des syllabes comptées, renforcé peut-être par la suppression presque totale de la césure épique, et un accent rigoureux, celui de la dixième syllabe. Mais ici encore, et plus complètement qu’au Nord de la Loire, se poursuit l'évolution qui réduit l’indépendance de l'hémistiche pour faire du vers entier la seule unité métrique. Le tonique intérieure, autrefois immuable et nettement marquée par un repos syntactique, devient mobile au point de changer d’un

(i) Ceci tient sans doute pour une bonne part à la prompte disparition des laisses monorinies dans la poésie provençale

décasyllabe au suivant et de ne plus toujours précéder immédiatement la césure. Celle-ci perd aussi son caractère grammatical (i) pour se réduire le plus souvent à une simple pause, moins forte parfois que l’arrêt du sens à d’autres places du vers, et cette interruption purement rythmique, qui revient à intervalles irréguliers, ’ sans briser l'harmonie poétique dans une langue aussi chantante que celle des troubadours, ajoute un nouveau charme d'imprévu et de liberté à la mesure. Il y a eu en quelque sorte compensation au cours des siècles. Le syllabisme s’est fait plus strict par la suppression de l’atone surnuméraire, et la substitution de la rime à l’assonance l’a plus nettement mis en relief. Par contre, la coupe et l’accent médial ont perdu de leur rigueur, le mouvement ascendant, favorisé parle retour des toniques à places paires, a quelque peu tléclii, et l’aflrancliisseinenL de la petite contrainte acccntuclle à l’intérieur du mètre, rend le décasyllabe plus ondoyant et divers, partant plus apte à suivre tous les caprices de la pensée.

(1) De là vient qu’avec le temps l'enjambement se montre assez fréquent en provençal, p. ex. au xiv* s. dans Pons de Prinhac.

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