CHAPITRE PREMIER
La guerre a profondément atteint Téconomie européenne. Pour imaginer ses effets désastreux et supputer leurs risques de durée, on est tenté de se reporter aux époques les plus douloureuses de rhistoire de l'humanité ; on évoque le souvenir de la guerre de Cent Ans pour la France et de la guerre de Trente Ans pour la France de l'Est et l'Allemagne de l'Ouest. Des documents certains nous apprennent combien il fallut de temps aux malheureuses régions ravagées par les bandes et par les troupes pour se relever de leurs ruines et de quelle lourde hypothèque ces dévastations y chargèrent le développement de la civilisation. Au xvii* siècle, notre province de Champagne souffrit tellement des ravages des Suédois et des Croates que
ao LB DÉCUH DK i'bUKOPE
l'ioduBtrie du fer, si prospère sous HeDri IV et! durant le début du règne de Louis XIII, fut presque réduite à la ruine ; la plupart des forges cessèrent de travailler ; plusieurs ne revinrent jamais à la vie ; on tie sentit qu'à la longue les effets de la paix, et, malgré les efforts de Col-, bert, il ne semblait pas à la fin du siècle que la métallurgie eût retrouvé toute sa prospérité d'autrefois. Plus près de nous, nous savons que les guerres de Napoléon ont laissé la Francs affaiblie alors que, de l'autre côté de la Manche, la révolution industrielle édifiait la fortune moderne de la Grande-Bretagne. Mais ces comparaisons ne suffisent pas à l'intelligence du présent parce que la grande guerre a été un fléau d'une grandeur jusqu'alors inconnue ;elle K prises des .armées .de plusieurs mil- )mmes représentant des pays de pluitatnes de millions d'habitants ; elle a livre des engins de destruction formiii ont fauché des millions de vies , annihilé des siècles de travail et ie, et même détruit la terre des ja guerre a porté le trouble dans une n savante et ponctuelle ; elle a désor-
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ganiséles merveilles d'agencement qui la supportaient ; elle a jeté bas les fondements même de son existence : production intensive des champs, travail compliqué et spécialisé des usines, transports réguliers, relations universelles. Aussi quand on essaie de voir où le mal a porté, on constate que la guerre ^ eu surtout trois effets directs sur Téconomie européenne; en arrêtant la production, elle a obligé l'Europe à faire à l'étranger des achats qui l'ont endettée et rendue débitrice de ses anciens créanciers ; en détruisant les biens, elle l'a obligée à se reconstituer perdant ainsi les moyeps de créer de nouvelles richesses à échanger ; enfin, en tuant des multitudes d'hommes^ elle a tari une source d'énergie et de vitalité.
i;»A CRISE nE PROnUCTION EN EUROPE
L'Europe, qui déjà bien avant la guerre ne pouvait se passer des envois de l'étranger en matières alimentaires, tombe de plus en plus
SOUS la dépendance des autres pays. Tandis que les rendements de son agriculture s'abaissaient l'obligeant à de coûteuses importations, la production s'accroissait ailleurs, en vue de suf&re aux demandes énormes des belligérants.
Nous pouvons prendre la France comme un exemple de ces pays agricoles dont la terre dut chômer faute de travailleurs. Si nous comparons en 1903-1912 et en igiSles récoltes et les surfaces cultivées, nous constatons que le blé est tombé de 65ooooo à 43ooooo hectares et de 89600000 à 63 600000 quintaux; l'avoine, de 3800000 à 2600000 hectares et de 484ooooo à 27400000 quintaux ; les pommes de terre, de iSooooo à I looooo hectares et de i320ooooo à 62 looooo quintaux. Pour le blé, la production française a donc baissé de près de 3opour 100 ; pour les pommes de terre, de plus de 100 pour 100.
En contraste avec ces productions réduites, nous voyons aux États-Unis, de 1900 à 1 918, la récolte de blé bondir de 190 à 334 millions d'hectolitres ; celle du maïs, de 766 à 940 ; celle de l'avoine de 294 à 56o ; celle de la pomme de
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terre, de 77 à i35. La moisson de blé de 1918 ne connaît de rivale dans Thistoire agri<îole des États-Unis que celle de igiB ; malgré Taccroissement continu de la population, elle a laissé libre pour l'exportation une masse de près de iio millions d'hectolitres. La récolte de igigne le cède guère en abondance. Tandis que l'Europe s'inquiète pour son pain quotidien, les Etats-Unis redoutent la pléthore, car leurs excédents de récolte rencontrent sur le marché le trop plein de l'Argentine et de l'Australie. Sans les grains du Nouveau-Monde, l'Europe ne mangerait pas à sa faim ; cette situation date d'avant la guerre ; mais la guerre a rendu critique la question des vivres ; pour la seule année de 1916, l'Europe reçut des États-Unis plus de deux milliards de francs de farine ; elle continuera à dépendre d'eux et des autres pays neufs pour une large portion de sa subsistance.
Pour combler le déficit des récoltes européennes, les pays qui travaillaient en paix ont développé leur production ; il en est même qui l'ont créée de toutes pièces. Nulle part cet essor ne fut plus rapide que dans l'Amérique du Sud ;
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able révolution économique s'y pré- Argentine, d'énormes achats de blé se
pour le compte de l'Angleterre et de ; partout on sème en- blé de grandes de terre qu'op avait jusqu'ici consaaaïs ; devant l'abondance des récoltes, mande avec inquiétude comment on } emmagasiner, puis les embarquer rope ; pour la seule année de 1917gentine disposait de quatre millions prêtes à l'exportation ; la vente du blé i s'élève aux proportions d'une affaire ; en 1919, on l'a réglée par une conntre le gouvernement argentin et les nents de Grande-Bretagne, de France
En 1918, l'Argentineexporta jSaSSSo I grains valant 535 millions de pesos 'ao9 tonnes; avoine, 6^6765 ; graine >4g58; maïs, 835g35); ce commerce ; la grande fortune du pays ; au début a grève des dockers de Buenos-Aires, fait de l'arrêter, apparaissait comme national. C'est aussi l'Europe qui presque toute la récolte de l'Uru-
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Mais les pays de la Plata avaient depuis longtemps de vastes champs de blé ; depuis longtemps ils étaient les fournisseurs de TEurope, Le fait vraiment caractéristique de toute cette évolution économique, c'est l'apparition du Brésil sur le marché Ju monde comme exportateur de blé. Avant la guerre, le Brésil produisait peu de blé ; il en in^portait même pour sa consommation; comme la rareté du fret, conséquence de la guerre, compromettait ses approvisionnements, il se mit à développer les champs de blé dans, les États du Sud de telle manière que la récolte non seulement suffit aux besoins du pays, mais encore permet des ventes à TEurope. En 191 7, on récolta 17,8 millions d'hectolitres de blé dans le Minas Geraes, 17,2 dans le Rio Grande do Sul, i3,2 dans 1^ Sab Paulo, 3,6 dans le Parana, 2,7 dans le Santa Catarina.
Tandis que le Brésil importait 24978 tonnes de blé en 1906, iln'en importait plus que 187 tonnes en 1917 et il en exportait 240^7, valant 4900000 francs. D'autres cultures, surexcitées par la demande extérieure, se développent à l'unisson : des chargements de riz, de manioc, de haricots quittent le Brésil à destination du vieux monde.
LE DÉCLEt DE l'eOHOPB
semble du continent américain coniic à l'alimentation de l'Europe. Comme ncapable de payer ces fournisseurs >ropres produits, elle doit leur donner bien leur demander crédit. L'Europe ettes sur toute la terre, en d'autres approvisionnements, l'Eue sous la dépendance des autres pays, ngtemps la Grande-Bretagne achetait nde en Argentine. La France, ayant e grosses pertes de bétail, doit mainre appel aux mêmes ressources ; de i8, le nombre des bêtes bovines est sznous de i4t7 ^ 1 3,3 millions; le nomoutons, de i6,4 à g,â millions ; le nomlorcs de 6,9 à 4 millions. Pour les et les porcs, ces chiffres révèlent un échet. Pour les bètea à cornes, la n parait moindre; mais l'âge moyen mx a baissé de telle sorte que leur !st-à-dire leur rendement en viande, fortement réduit; de plus, nous poseaucoup moins de vaches laitières, exportations de viande argentine ont 300 millions de pesos or en igi3 à
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376 millions en 1917; elles s'accroîtront tant que l'Europe n'aura pas reconstitué son cheptel; avec ses usines frigoriifiques équipées à la moderne, l'Argentine occupe, aux côtés de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande, une place de premier ordre sur le marché de la viande.
Comme Buenos- Aires en Argentine, Montevideo en Uruguay expédie des cargaisons de viande congelée vers le Havre, Bordeaux, Londres et Liverpool. Toute l'économie pastorale se trouve entraînée dans le même mouvement: poiir la première fois en 1917 l'Argentine exportait du fromage en Europe. Au Brésil, de gros établissements frigorifiques se sont fondés p];ès de Sao Paulo et dans le Minas Geraes : alors qu'en i g i4 le pays n'exportait pas de viande congelée, il en expédiait 85io tonnes en igiS, 6645a tonnes en 191 7. Ailleurs c^est la production de sucre qui monte ; on peut dire que l'Amérique latine a sauvé de la disette de sucre les États-Unis et les pays de l'Entente ; Porto-Rico, Saint-Domingue et surtout Cuba ont été les gros fournisseurs ; mais d'autres p^ys, comme le Honduras, le Nicaragua, le Costa-Rica, la Colombie, le Venezuela, le Chili, le Pérou et la Bolivie, ont
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apporté leur contingent sur le marché ; quant au Brésil, il a exporté en 19 17 plus de i3ooo tonnes de sucre, chiffre dix fois plus fort que celui de I g I a . Denrée précieuse et chère, le sucre , impose à TEurope une lourde dépense que, faute de produits d'échange, elle doit en partie solder avec de Tor. A ces vivres il faudrait ajouter des masses d'autres objets de première nécessité dont la guerre avait créé en Europe l'impérieux besoin : c'est ainsi que de grosses commandes de traverses de chemin de fer ont abouti à l'exploitation foi-estière de certaines parties de l'Amérique du Sud et à des expéditions énormes de bois.
Ces considérations ne nous donnent qu'une faible idée de ce que l'Europe a perdu par déficit de production. Il faut songer non seulement à ce qu'elle dut acheter pour vivre, mais encore à ce qu'elle dut acquérir pour combattre. Vaste machine industrielle avant la guerre, elle fut incapable de suf&reà ses fabrications de guerre J pendant. 1916, elle reçut des Etats-Unis en moyenne 3oo millions de francs d'armes et de munitions chaque mois ; les usines américaines faisaient des affaires d'or ; au bout
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des deux premières années de guerre^ elles avouaient des bénéfices de plus de 4 milliards de francs.
On comprend que ces achats de denrées de consommation et d^articles manufacturés représentent pour FEurope d'énormes dépenses qu'elle n'a pu solder comptant : de là les dettes formidables qui pèsent sur les nations belligérantes.
La nécessité d'acheter pour suffire à leur consommation et l'impossibilité de travailler assez pour créer des produits d'échange ont profondément déséquilibré la balance commerciale des pays en guerre ; cette situation économique se traduit par un excédent des importations sur les exportations qui atteint des proportions jusqu'alors inconnues.
L'exemple de la Grande-Bretagne est particulièrement suggestif. Avant la guerre, elle avait bien un excédent d'importations ; mais c'était
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ainsi que se traduisait dans la balance de son commerce la masse des marchandises qui entraient chez elle pour payer les intérêts de ses capitaux placés au dehors. Avec la guerre, l'excès des importations prend des proportions colossales et signifie appauvrissement. En igiS, les importations de la Grande-Bretagne ont dépassé de 55o millions délivres sterling celles de igiS; les exportations ont été inférieures de io5 millions de livres sterling aux exportations de igiS; pour cette année 1918, l'excès des importations s'élève à 790 millions de livres sterling, soit 6 fois plus qu'en 1918 et 5 fois plus que la moyenne des dix années d'avant guerre; pour le premier semestre de 1919, il atteignait encore près de 384 millions de livres sterling. Dans la baisse des exportations figure, pour une bonne partie, la diminution des réexportations, c'est-à-dire de l'élément le plus original et le plus productif du commerce britannique.
Pour la France, ce déséquilibre se marque, d'une manière plus brutale encore, dans les statistiques de notre commerce extérieur, ainsi que le montre le tableau suivant :
L^AFPAiBU^SEMSNt DE L*£UKOP£ 3l
Excédent Importation Exportation des importations
An^^ÉES (millions de francs.) (millions do francs.) (millions de francs.)
8 4ai
6 4oa
II o36
ao64o
6oia
-H ai 54i
-hi5 77i
Pour la France, comme pour les autres nations belligérantes, la guerre représente donc une perte énorme de richesse au profit des pays épargnés ou moins éprouvés par le fléau. On a calculé qu'une année de guerre avait à peu près détruit les économies de quatre années normaies. Dès lors le bilan de la guerre s'établit par des chiffres de dettes formidables.