I. Voir Journal of Royal Statistioal Society, igi8, p
l'affaibussement de l'europb 39
fonde et comment pourra se réparer cette perte de capital humain. 11 ne semble pas^ que cette dépopulation affecte également les capacités économiques de tous les pays de l'Europe. Elle sera particulièrement lourde pour les nations chez lesquelles le développement, du bien-être avait déjà tari les sources de la natalitécomme la France ou commençait à les tarir comme la Grande-Bretagne et l'Allemagne. En France, pour remplir les vides laissés par la mobilisation, on avait dû faire appel à des Kabyles, à des Annamites, à des Chinois, à des Grecs, à des Portugais, à des Espagnols. Mais, la guerre finie, tous les Français n'ont pas repris leur place au travail ; nos pertes ont creusé des brèches irréparables dans la masse laborieuse; la main-d'œuvre manque non seulement pour produire ce que nous consommons, mais encore pour fabriquer de quoi exporter largement.
Cette raréfaction de la main-d'œuvre, qui fait ' hausser les salaires, paralyse la production des articles d'échange dont la vente à l'étnii*.
nous assurerait une meilleure balance merciale. L'Amérique souffre, à l'état nique, de cette rareté de la main-d'œ
n'}ij
4o LE DÉCLCV DE l'EUROPE
mais ses moyens de travail sont intacts, et elle possède de si grandes richesses naturelles que sa force de production croît au lieu de baisser. Il existe un autre aspect du problème de la population vers lequel la guerre doit ramener l'attention. Au cours du dix-neuvième siècle, de vastes pays se sont peuplés d'Européens ; des émigrants britanniques, germaniques, slaves et latins sont venus donner la vie à de puissantes colonies. Ce trop plein d'hommes, qui a engendré le plus puissant mouvement de colonisation de l'histoire, va-t-il continuer à s'écouler de notre vieux continent ? Il est difficile de prédire l'aVenir au moment où l'équilibre de l'Europe demeure instable, où beaucoup de populations attendent encore de revenir à des conditions normales d'existence et où leur situation économique dépend de ce que sera leur statut politique et social. Certes, les conditions générales de l'émigration européenne ne peuvent pas se modifier de fond en comble tant qu'il subsistera en Europe des races prolifiques sur des terres pauvres et, hors d'Europe, des espaces fertiles à peupler. Il n'en est pas moins vrai que des tendances nouvelles se mani-
l'affaiblissement de l'europe 4i
Testent, parmi les cause& générales qui persistent.
Certains pays ont tellement souffert de la guerre que Ifi détresse économique ne peut qu'accroître, au moins momentanément, le désir d'émigrer. Les peuples de TOrient européen qui commençaient, déjà avant la guerre, à partir en masse, chercheront encore à émigrer ; à beaucoup la guerre n'aura laissé que des ruines et peu d'espérances. Des pays comme la Russie, l'Autriche, la Hongrie, l'Italie, la Grèce, la Roumanie, la Serbie, la Bulgarie, la Turquie forment un réservoir humain de près de 290 millions d'habitants, c'est-à-dire deux fois et demi plus abondant que les vieilles nations industrielles de l'Occident : Grande- Bretagne, Allemagne, Scandinavie, Hollande, Belgique et Suisse ; il faut s'attendre à ce qu'une poussée migratrice sorte encore de ces pays politiques. Même en Occident, dans les pays de vieille civilisation que la gij^^re a saignés, certains hommes cherchent à s'expatrier afin de trouver ailleurs un niveau de vie plus confortable ; le cas est fréquent en Allemagne parmi les classes cultivées, ingénieurs, agronomes,
officie]:s de terre et de mer, employés d'in- ^tti^rîe, costEemaîtres et même ouvriers spécialisés ; le mouvement se dirige vers T Amérique du Noçd et surtout vers l'Amérique du Sud ; il prend assez d'ampleur pour que le gouvernement allemand s'inquiète de l'organiser et de le régler. En Grande-Bretagne, on observe des faits analogues : beaucoup de soldats, ayant au cours de la guerre rencontré des Australiens et des Canadiens, savent qu'on accorde en Australie et au Canada des concessions de terre aux combattants libérés ; comme beaucoup de leurs compatriotes avant la guerre et avec plus de raisons qu'eux puisque le prix de la vie a doublé, ils se laissent tenter par l'espoir de fonder au delà des mers un foyer heureux et stable.
D'autre part, tous les pays neufs ont un pressant besoin de matériel humain pour hâter leur évolution économique; l'Amérique du Sud en manque tellement qu'elle fait appel à des colons japonais ; la main-d'œuvre européenne se fait rare sur les plantations de café du Brésil ; les campagnes argentines réclament des fermiers et des ouvriers agricoles ; tous les Dominions britanniques, soutenus par les compagnies de
l'affaibussèment de l'europe 43
navigation, sollicitent de nouveaux colons. H n'est donc pas probable que le flot d'hommes, déversé depuis plusieurs décades par l'Europe sur le monde, s'arrête de couler et meure de sitôt.
Mais on doit se demander si l'Europe pourra longtemps encore assumer cette fonction de semeuse d'hommes. Certains faits permettent de croire qu'elle se ralentira. Les Etats-Unis nous en fournissent la preuve. Le nombre des immigrants y a baissé de i4o368i en igiS-igi^ à 366748 en 1915-1916, 362748 en 1916-1917, 211853 en 1917-1918 ; ce dernier chiffre est, avec les chififres de 1861 et de 1862, le plus faible qu'on ait observé depuis i844. Cette diminution des arrivées ne doit pas continuer sur le même rythme, mais il y a des raisons pour qu'elle ne s'arrête pas. D'abord le niveau social des immigrants s'abaisse tellement que la nation américaine craint de ne plus pouvoir les assimiler ; de nombreuses voix s'élèvent aux Etats-Unis pour proclamer que l'afElux des travailleurs ignorants et incultes qui viennent de l'Est et du Sud de l'Europe menace de submerger la civi- ^ lisation américaine; on prépare des mesures
• - '""v.'ir»
44 LE DÉCLIN DE l'iTUROPE
pour limiter cette immigration orientale et pour la restreindre de telle manière que Tassimilation, ràméricanisation des nouveaux venus soit pratiquement possible. U^ autre fait semble annoncer que l'émigration de certains pays européens se restreindra d'elle-même : c'est que les émigrants quittent les États-Unis en grand ] nombre ; au début de la guerre, beaucoup d'Européens, laissant leur travail dans les usines d'Amérique, avaient regagné leur pays natal pour rejoindre l'armée ; mais ce mouvement de retour ne fait que s'accentuer depuis la fin de la guerre. On note 4ii3 départs de New- York en septembre 1918,5 o5o en octobre, 8 285 en novembre, loooo en décembre, 18278 en janvier 1919, 16854 en février, 51774 en mars, 28773 en avril, 26812 en mai, 285oo en juin. Le nombre des demandes de départs s'accroît ; à la fin de juin 1919, 60000 étrangers étaient inscrits pour le passage de l'Atlantique. On calculait que plus de la moitié des Roumains des États-Unis rentraient dans leur pays d'origine et que plus d'un tiers des Serbes, Russes et Slovaques désiraient partir ; beaucoup d'Italiens aussi s'en retournent avec leurs femmes et leurs enfants.
Les fonctionnaires des services de l'Immigration au port de New- York estiment que le mouvement doit s'amplifier et qu'il peut devenir un véritable exode.
C;8 retours en masse signifient que. malgré les désastres de la guerre, les émigrants n'ont pas peur de retrouver en Europe les conditions économiques qui les en avaient chassés. Ils reviennent en effet le plus souvent dans un pays où les révolutions politiques et sociales leur assurent dorénavant de la terre libre, plus de liberté personnelle, moins de charges militaires ; quant au prix de la viev ils en souffrent aux Etats-Unis et ils n'ont pas à le redouter davantage chez eux. C'est que, parmi les émigrants qui Venaient d'Autriche-Hongrie et de Russie et qui formaient déjà la majorité de l'immigration, la plupart n'appartenaient pas à la race qui dominait politiquement ou socialement : 97 pour loo de l'immigration russe aux Etats-Unis se composait de Juifs, de Polonais, de Lithuaniens, de Finnois, de Lettons ; parmi la population étrangère des États-Unis ceux qui parlaient russe ne représentaient que 3 pour lOO de ceux qui étaient nés en Russie. De même,
^6 LE DÉCLIN DE l'eUBOPE
d'Aiitriche-Hongrie venaient surtout non pas des Allemands ou des Magyars, mais des Slaves. Or, dans TEurore Orientale, la guerre a mis fin à l'oppression des « races sujettes » par les « races dominantes » ; ceux que la misère et la persécution avaient chassés de chez eux y reviennent, maintenant qu'un ordre nouveau s'est établi : la maison est meilleure à habiter ; avec plus d'égalité et de liberté, il y fera meilleur vivre. C'est là certainement le grand fait nouveau qui ralentira l'émigration européenne.
Les industriels américains envisagent avec assez d'inquiétude ces tendances nouvelles ; la main-d'œuvre se "recrutera difficilement; les travailleurs manqueront aux usines. Les économistes considèrent ces départs comme un appauvrissement ; car ces ouvriers, qui ont gagné de gros salaires dans les fabriques de munitions, dans les chantiers navals et dans les autres usines, emportent avec eux, dans leur pays natal, de belles économies en dollars. Mais le phénomène dépasse l'économie américaine ; sa portée est universelle ; il nous révèle que le rôle de l'Europe comme productrice d'hommes
décline et que la grande migration des Européens d'Est en Ouest tend à faiblir. Bien plus, le mouvement de retour d'Ouest en Est nous donne l'image concrète du renversement d'influence qui se prépare : c'est l'Amérique qui vient vers l'Europe ; la marche de la civilisation change de sens. Ces hommes, qui reviennent en Europe, ont vécu parfois de longues années aux Etats- Unis ; ils portent en eux-mêmes les goûts, les habitudes, les idées de l'Amérique ; ils vont les
répandre autour d'eux ; ils deviendront pour ainsi dire les représentants de l'Amérique, ses missionnaires,. ses commissionnaires; en créant des relations étroites entre leur pays d'adoption et leur pays natal, ils contribueront à élargir le cercle de l'influence américaine.
besoin de leur collaboration pour reconstituer sa force productive : déjà les États-Unis mobilisent leurs . capitaïux pour la restauration de l'Europe. Nous assistons à Tun des plus rapides déplacements de fortune que l'histoire du monde ait enregistrés.
La puissance financière des Etats-Unis était en germe dans la richesse de leur sol qui est vraiment, comme les Américains l'appellent, la « terre de Dieu ». Presque aussi. étendue que l'Europe mais avec une population beaucoup moins nombreuse, ils produisent 64 pour loo du pétrole du monde, Sg pour loo de la houille, 36 pour loo du minerai de fer, les deux tiers du cuivre, plus des deux tiers du coton. Ils ne sont pas tributaires de l'étranger pour ces produits, et ils ne le sont ni en blé, ni en viande. N'ayant pas connu chez eiix les horreurs de la guerre, ils ont conservé întacts leurs moyens de production ; ils les ont même
5o LB DÉCLO DE l'eCBOPB
■ accrus sous la pression du marché extérieur ; ils ont pu fournir à l'Europe les approvisionnements de toutes sortes dont elle manquait et qui n'étaient que le trop plein de leurs ressources. Cette situation s'est révélée en très peu de temps par l'énorme disproportion entre leurs importations et leurs exportations qui caractérise leur commerce extérieur.
Formation de la puissance capitaliste des États- Unis. — Durant la guerre, les États-Unis ont fait aux pays de l'Entente d'énormes fournitures. Il en est résulté, dans leur balance commerciale, une extraordinaire supériorité des exportations, que le tableau suivant permet de mesurer.