I. /6td., mars 1919, p. IIA
LA PUISSANCE FINANCIERE bj
américains s'était essentiellement tourné vers les affaires intérieures. Sans doute, il exploitait déjà un vaste champ de placements dans l'Amérique britannique et dans l'Amérique latine.
Mais c'était surtout aux énergies nationales qu'il prêtait sa force*. Les grandes banques de l'Est avaient concentré leurs efforts sur la mise en valeur et la colonisation de l'Ouest ; c'est dans ces régions neuves que les capitaux de la Nouvelle-Angleterre, de New- York et de la Pennsylvanie ont longtemps cherché leur terrain d'expansion. L'Ouest s'est créé par l'effort de l'Est. Entre les vieux États de l'Est et les régions neuves de l'Ouest, il a toujours existé une étroite solidarité. Par exemple les mines de fer du Minnesota se sont ouvertes vers l'époque même où se fondaient dans l'Est d'énormes concentrations de capitaux issus de l'industrie ; toute compagnie fabriquant de l'acier dans l'Est possède des mines de fer dans le Minnesota ; plus des trois quarts des réserves de minerai appartiennent à une filiale de la puissante U. S. Steel Corporation. Ces grands groupements de capitaux sont au départ de l'essor des pays nouveaux ; compagnies industrielles et compa-
itrôlent toute la vie ganisent l'exploita-
des usines, ta mise tuplement du pays.
C'est à cette école
capitalisme amérii, il vise maintenant es du monde. Les larché international I Londres, le comdoUar remplacerait
ints se sont fondés a et pour fairei aux nce sur les marchés y* décrit fort bien de ces organes, et, 1 City Bank ofNew- )plication de la nouiques nationales de îr, la National City (ans l'Amérique du Buenos-Aires, Bio,
fioancière des Ë(Bto-XJnis- 18, p. 678-679.
LA PUISSANCE FINANCIERE 5q
Santos, San Paulo, Montevideo, Santiago,
Caracas, plus une agence à la Havane Une
autre banque des Etats-Unis vient également d'y créer une agence : la First National Bank, de Boston, représentant le groupe des grandes industries de la Nouvelle-Angleterre. Depuis la guerre, plus de 70 pour 100 des transactions commerciales de TAmérique latine se règlent en tirages sur New- York, c'est-à-dire en dollars, alors qu'auparavant c'était la livre sterling qui était presque exclusivement pratiquée pour les règlements internationaux. En d'autres parties du monde, la National City Bank s'établit. D'après des arrangements intervenus en 1916, elle s'est assuré le contrôle de l'International Banking Corporation qui possède des agences en Chine, au Japon, aux Indes, à' Manille, à Panama, au Mexique et, de plus, un siège à Londres. Des agences delà National City Bank sont également en voie d'organisation pour l'Europe ; celle de Gênes vient de commencer ses opérations et d'autres sont à l'étude en Suisse et en Espagne D'autres grandes banques se préparent à entrer dans le mouvement
A Paris vient d'être fondée la première agence
6o LE DÉCLIN DE L EUROPE
d'une des plus puissantes sociétés financières de New- York, la Guaranty Trust. La National City Bank s'oriente vers la Russie dans la pensée d'offrir la commandite des capitaux américains lorsque le pays sera sorti des convulsions révolutionnaires* ».,
L'exemple le plus significatif de la suprématie financière de l'Amérique se trouve dans les relations financières de l'Europe avec les Etats- Unis. Par suite de ses énormes achats aux Etats-Unis, l'Europe éprouve des difficultés de plus en plus grandes pour payer. Ni la France, ni l'Italie, ni l'Allemagne, ni même la Grande- Bretagne ne peuvent plus payer en or, ni en marchandises ; elles ne peuvent acheter qu'en obtenant du crédit. Le montant des prix d'achat se trouve augmenté de tout ce que le vendeur se croit en droit d'exiger en échange des risques
I. Au mois de septembre 19 19, la National City Baak possë* dait a6 succursales à Cuba. Elle en avait fondé d'autres à Port of Spain (Trinidad), importante place de commerce vers le Venezuela ; à Caracas et à Maracaïbo (Venezuela) ; à Porto* Alegre (Brésil), à Sanchez (Saint-Domingue), à Lyon (France), à Rangoun (Birmanie), à Kharbin (Mandchourie) ; elle en préparait une à Anvers et une à Bruxelles. Au total, le nombre de ses succursales étrangères à la fin de 1919 s'élevait \ 70.
LA PUISSANCE FINANCIÈRE 6l
qu'il suppose que court sa créance. De là, la dépréciation des monnaies européennes et leur perte au change. Avant la guerre, 26 francs équivalaient à peu près à une livre sterling et cette livre valait 4,90 dollars américains. A la fin d'août 1919, il fallait 3i francs pour changer une livre, et cette livre n'équivalait à New- York qu'à 4,38 dollars. Au milieu de septembre 191g, après le départ d'une grande partie des troupes américaines, le change haussait toujours en France ; une livre anglaise s'achetait 38 fr. 5o ; un dollar américain, gfr. i3 ;le 6 décembre une livre, 4i fr. 57 ; un dollar, 10 fr. 78; si cette prime sur le dollar s'accroissait encore, les Anglais, les Français et les Italiens n'auraient plus le moyen de la payer ; leurs achats aux États-Unis devraient cesser.
Dans ces conditions, ce triomphe financier, qui fait des États-Unis les détenteurs du plus grand stock d'or et les bailleurs possibles de la plus grande somme de crédits, ne serait pas sans danger. Si le dollar américain se tient ferme ou monte encore, les Européens n'achèteront plus aux Américains que ce qui leur est absolument indispensable ; ils feront leurs autres achats en
6a LE DÉCLIN DE L*£UROPE
d€s pays où le change leur est plus favorable. Si l'Europe n'achète plus, les États-Unis ne vendront plus ; ils sont donc intéressés à ne pas laisser s'arrêter le courant d'échanges qui les a enrichis. De là, l'idée qu'il faut que les États- Unis, dans l'intérêt' même de leurs créances, soutiennent leurs débiteurs et qu'ils leur accordent des crédits à long terme jusqu'à ce que les pays d'Europe soient parvenus à reconstituer leur puissance de production et, par suite, leur capacité d'échanges. Il ne s'agit pas pour les États-Unis de savoir s'ils veulent ou non nous accorder des crédits, mais bien s'ils veulent continuer à vendre et à exporter. En attendant que les pays d'Europe puissent reprendre leurs exportations, l'Amérique doit leur ouvrir des crédits. Cette situation de l'Europe qui attend des États-Unis sa résurrection permet de comprendre la révolution économique issue de la guerre ; ils sont devenus la grande nation crédi- • trice ; l'Europe attend d'eux la prolongation des créances qu'elle ne peut rembourser ; elle leur demande le matériel nécessaire pour se refaire, pour remettre en marche ses usines, pour rendre à ses habitants une existence normale.
De tous les pays d'Europe, c'est la France que la guerre a le plus éprouvée ; elle a lutté longtemps seule avec toutes ses forces ; elle a souffert dans sa chair et dans sa terre ; elle a épuisé ses ressources financières et fortement entamé son capital. Elle avait beaucoup prêté au monde ; beaucoup de ses créances s'effondrent ; elle doit emprunter, elle, la grande prêteuse. Ce renversement de fortune définit, mieux qu'aucun autre exemple, la situation de l'Europe vis-à-vis des États-Unis ; nous avons, plus que d'autres, besoin de l'appui financier des Américains pour nous renouveler et pour remettre en état notre beau patrimoine.
On a pu discuter, et l'on discutera certainement encore, sur la meilleure manière de « financer » l'Europe, sur la manière d'intéresser le peuple américain à ces placements étrangers nouveaux pour lui, sur la manière d'organiser cette vaste entreprise de crédits, (intervention de l'État ou simple initiative du capital privé), sur la nature des garanties que nous offrirons pour nos obligations. Mais un fait domine tout: l'ascension des États-Unis à l'hégémonie universelle. Lord Robert Cecil comparait la situa-
Lj
6j LE TlfcLIN DE l'eUROPE
tion des Etats-Unis après la grande guerre à la situation de la Grande-Bretagne après les guerres de Napoléon. Cette comparaison n'est exacte qli'eo partie; car l'hégémonie britannique d'alors était essentiellement européenne, tandis que l'hégémonie américaine d'aujourd'hui est unîverseUe, Grand réservoir de matières premières, de produits manufacturés et de capitaux, les États-Unis sont devenus un foyer économique et un centre financier sans lequel le monde ne peut ni travailler, ni échanger.
LA PtlISSANCB riKANCIÈRE DU JAPON
Avec beaucoup moins d'ampleur qu'aux États-Unis, c'est la même évolution qui s'accomplit au Japon, selon le même processus : intense accroissement des exportations, constitution d'un énorme stock d'or, développement de l'expansion capitaliste. Le Japon, éloigné du théâtre des opérations, a vu ses exportations s'accroitre plus vile même que celles des États-Unis.. Alors que, en igi^, comme presque chaque
année avant la guerre, les importations remportaient encore sur les exportations, on constate, à partir de 1916, des excédents considérables d'exportations: 226 millions de yen en 1916, 871 en 1916, 568 en 1917, 298 en 1918; depuis la fin de la guerre, on note une forte poussée d'importations qui semble marquer le retour à une situation plus normale. Du fait de la guerre qui occupait ses concurrents commerciaux, le Japon a pu conquérir de nouveaux marchés. De 1918 à 1915, ses exportations en Russie avaient augmenté de 870 pour 100. De 1918 à 1917, ses exportations vers le Royaume- Uni ont passé de 2 milliers de yen à 10977 pour le zinc, de 5207 à 80642 pour le cuivre, de i45 à 2 6o4 pour les conserves. Il y a dans cette progression une forte hausse qui résulte de Taugmentation des prix, de sorte que l'accroissement du trafic réel ne correspond pas à l'accroissement des valeurs ; mais, sauf pour quelques marchandises (en 1918, lahouille, lasoieécrue, le fil de coton), il y a eu réellement- augmentation des quantités de marchandises exportées. Ce développement du commerce extérieur, caractérisé par la supériorité des exportations,
Dfmangeox. 5
a fait affluer l'or au Japon. La réserve d^or du Japon montre la progression suivante :
fin igi3. . ,
millions de yen
5io
. . I lao
Le Japon, devenu riche, rembourse ses dettes . étrangères. A la fin de mars 19 18, sa dette extérieure n^était plus que de iSao millions de yen (le yen, à 2 fr. 58) au lieu de i5oo en 1915.
Mais surtout, ayant de fortes disponibilités d*or, le Japon devient un pays prêteur ; il prête à ses anciens créanciers, même à l'Angleterre. En juillet 1916, sa bonne situation sur le marché américain lui permet de prêter à l'Angleterre, laquelle doit payer des fournitures aux Etats- Unis, cinquante millions de dollars qu'il possède à New-York. En novembre 1916, nouvel emprunt britannique de cent millions de yen pour soutenir le change britannique à New- York ; en mars et juin 1917, émission de bons du Trésor français au Japon pour la valeur de 76 millions de
nwr
LA PUISSANCE FUfANGlèBE 67
yen; au début de 1918, nouvel emprunt britannique de 100 millions de yen; en outre, au cours de la guerre, émission de bons du Trésor russe. Au début de 1918, les avances du Japon aux Alliés s'élevaient à environ 5oo millions de yen. A ces sommes il faudrait ajouter de forts placements aux États-Unis et en Chine*. De débiteur le Japon est ainsi devenu créancier ; sa fortune a prodigieusement monté. Ceux qui ont voyagé au Japon depuis le début de la guerre ont pu constater les changements matériels que cet enrichissement a provoqués dans Taspect de la ville de Tokio et dans Texistence des Japonais: avant la guerre, sauf en de rares quartiers, la cité paraissait tranquille et endormie ; elle rappelle maintenant par l'intensité de son mouvement la fièvre des cités de l'Occident; les boutiques de luxe, les maisons de style américain se multiplient; dans les rues, les automobiles se pressent. « Les femmes de Tokio,
I. D'après V Annuaire financier et économique du Japon, année 1918, le montant total des capitaux placés à Pétrang^er par le Japon atteignait i 169 millions de yen (près de 3 milliards de francs), dont 53o de fonds anglais, a54 de fonds russes, i55 de fonds français, 220 d'emprunts extérieurs et d'obligations rachetés sur les marchés étrangers.
écrit-on dans l'Asie française d'avril tg déploient de magnifiques vêtements, des soieries de couleurs gaies, des ceintures rutilantes d'or, et l'on voit à leurs doigts des bagues qu'elles n'avaient jamais connues jusqu'ici ; il y a maintenant une classe de parvenus qui contraste avec l'ancien idéal de simplicité presque Spartiate de celui des meilleurs éléments du Japon. »
Partout, au Japon, les afTaires montent, les entreprises se fondent. De juillet 1914 à janvier 1918 le capital des banques de Tokio s'accroît de 30 pour 100; celui des banques d'Osaka, de 245 pour 100, s'élevant de 233 à 8o5 millions de yen. En quatre ans, les dépôts des Caisses d'Épargne se sont accrus de 1 10 pour 100. Les actions de la Banque du Japon, cotées 5o2 yen en janvier 1914, valaient77oyen en janvier 1918. Presque toutes les entreprises industrielles paient de gros dividendes: en 1917, les usines métallurgiques d'Osaka, 26 pour 100 ; les docks Kawasaki, 4o pour 100 ; la Compagnie orientale des lîlatures, 60 pour 100'.
I. L'Annuaire Jinaneier et éeonomiqae da Japon, année 1918, dunne pour juillet igi4 et Jaillet 1918 aa résumé nJe la situation
LA PUISSA?îCE FiNA>'ClÈRE 69
Ainsi, la guerre a accru la richesse du Japon; avec ces nouveaux capitaux, il étend son crédit et son commerce ; il vise la conquête financière des pays étrangers ; au début de 191 9, le ministère des Affaires étrangères de Tokio créait un bureau des placements et emprunts intéressant la Chine et la Sibérie. En Extrême-Orient, la puissance financière du Japon se consolide ; le yen japonais fait prime, comme le dollar américain ; de 2 fr. 58^ avant la guerre, il passe à 3fr. 09 en juin 1917, à 5 fr. 5o le 27 janvier 1920; cette hausse des changes, ruineuse pour le commerce européen, laisse le champ libre au commerce japonais.
En somme, c'est au détriment de l'Europe que, durant la guerre, les Etats-Unis et le Japon ont fondé leur suprématie financière. Mais cet enrichissement n'est que le signe d'un mouvement de croissance qui pousse ces pays, chaque
financière du Japon. Voici la situation comparée, h ces deux dates (en millions de yen) des banqnes de Tokio et d'Osaka. Banques tyndiquées de Tokio. Capital versé, i43 en 191 4 contre aoa en 1918; dépôts, 439 contre i663 ; fonds prêtés et eil'ets escomptés, 490 contre 1^07. — Banques syndiquées d'Osaka. Capital versé, 5o contre 94; dépôts, a33 contre 1081; fonds prêtés et effets escomptés, 3 19 contre 991.
LA PDISSAnCB FIHANCIËRE 7I
Le moment parait venu pour elle de faire une place aux autres ; sa fortune commence à passer entre leurs mains. Cette révolution économique s'annonce comme un événement géographique de portée universelle et de conséquence incalculable.