IV. MODIFICATIONS DU CORPS VITRÉ
Quand l'oculiste est consulté dans les premiers jours qui suivent l'accident, il note généralement que le corps vitré n'est guère modifié dans son ensemble, à l'exception des quelques troubles ponctués ou filiformes qui sont si fréquents, surtout dans les yeux myopiques. Toutefois, par un examen plus attentif, on observe que dans la région axile les détails ophtahnoscopiques du fond, de la papille entre autres, sont quelque peu déformés par des brisures variant avec l'incidence ou les mouvements de l'œil comme par l'effet d'un déplacement parallactique irrégulier. Ce phénomène révèle des inégalités dans la consistance et la réfraction du corps vitré, et coïncide vraisemblablement avec un état de décollement postérieur et de rétraction de sa masse conformément à ce que nous ont fait connaître les examens anatomiques. Il y a d'autres signes qui font conclure à ce même décollement hyaloïdien : ce sont des opacités assez concrètes, constituées par des filaments noirâtres ramifiés ou contournés en anneaux irréguliers et que le déplacement parallactique trahit comme siégeant fort en avant du pôle postérieur de l'œil (Tab. XI, fig. 2). Ces opacités spéciales, qui s'observent aussi dans des yeux fortement myopiques sans décollement rétinien, sont partiellement mobiles lors des mouvements oculaires et paraissant solidaires du balancement imprimé au corps ft vitré lui-même : ils ne peuvent correspondre qu'à l'artère hyaloïdienne arrachée de son insertion sur la papille et qui, recroquevillée sur elle-même, marque la limite postérieure du corps vitré décollé (xii, discussion).
Plus exceptionnel est un anneau grisâtre comparable à un anneau de /i caoutchouc, que l'on remarque aussi en avant du plan rétinien, dans la région maculaire, et qui paraît répondre à l'ouverture du canal de Cloquet (voyez Tab. XX) ; il présente moins de mobilité que les opacités précédentes et ne donne pas l'impression de flotter plus ou moins librement dans un miheu liquide. Dans l'une de mes observations, je l'ai retrouvé sans aucun changement après deux ans.
Ces opacités postérieures ont été également observées parB.^NZiGER (cité par VoGT, XII, dise), puis signalées par Kraupa (54), Pillât (46), Amsler (91 bis), comme indiquant un décollement du corps vitré, mais de leurs descriptions il n'appert pas nettement s'ils ont différencié les deux types ci-dessus, pourtant bien dissemblables par leur aspect ophtaJmoscopique. Je tiens au reste pour peu vraisemblable l'idée de Anderson (253, p. 415) qu'il s'agirait là de deux stades différents d'une même altération vitréenne.
Dans les cas de décollement hyaloïdien, l'espace formé en arrière de la masse rétractée est occupé par un liquide le plus souvent limpide, mais où l'on voit flotter fréquemment de petites opacités grisâtres ou pigmentaires. C'est cette accumulation de liquide qui fait parler couramment de « liquéfaction du corps vitré » ; elle joue un rôle important dans la genèse du décollement rétinien, ainsi que nous aurons l'occasion de le voir.
Dans la masse vitréenne qui occupe les parties antérieures de la cavité oculaire, un examen attentif fait remarquer diverses modifications. Ce sont d'abord des opacités d'un gris blanchâtre, sous forme d'amas ou de traînées parallèles à l'ora serrata, occupant essentiellement les régions périphériques de l'œil, et qui ne se voient souvent qu'à la faveur d'une dilatation maximale de la pupille (Tab. XIV, fig. |t) ; ces opacités, révélant une densification du tissu hyaloïdien, renferment parfois des éléments pigmentaires en groupes ou en traînées, ce qui paraît indiquer qu'elles sont dues au moins en partie à une immigration des éléments épithéliaux de la région ciUaire : parfois on y reconnaît des reliquats hémorragiques. Elles ne font presque jamais défaut en présence d'un décollement rétinien spontané et se différencient très nettement des cordons cicatriciels beaucoup plus concrets et généralement rectihgnes qui s'observent à la suite de certaines plaies perforantes par instruments pointus ou par corps étrangers. Quand elles sont voisines de l'ora serrata, elles doivent échapper facilement à l'investigation par des instruments quelque peu malaisés à manier comme le grand ophtalmoscope de GuUstrand ou la lampe à fente, mais leur constance affirme leur impor- 0
tance pathogéniqiie. Dans un œil sans décollement rétinien, elles sont d'un pronostic assez fâcheux ; j'en ai eu la preuve par le fait d'une jeune fille que j'avais traitée pour un décollement gauche ; son œil droit montrait d'assez nombreuses traînées grisâtres au-devant de la périphérie rétinienne : elle revint deux ans plus tard avec décollement et petite perforation de cette rétine droite dans la région occupée par les troubles vitréens. /<,k^
Des opacités moins diffuses, pareilles à des flocons d'ouate, mais parfois pigmentées, flottant au-devant des déchirures de la rétine, notamment de celles qui ont le caractère de perforation, donnent l'impression de renfermer le fragment de rétine arraché à ces perforations (Tab. XVII, fig. 1) ; d'autres, plus concrètes et d'un blanc plus pur, sont suspendues dans le corps vitré par groupes plus ou moins nombreux, surtout en des cas de décollement datant de quelques semaines ou de quelques mois ; il s'agit probablement / de nodules fibrineux (Tab. XX), résidus d'anciennes hémorragies, car je les ai retrouvées en plusieurs yeux sans décollement rétinien mais qui avaient été atteints précédemment d'hémorragies rétiniennes.
Il importe enfin de mentionner un trouble diffus du corps vitré, pareil à celui qui accompagne certaines choroïdites et qui se voit plus prononcé dans la région centrale qu'à la périphérie. Ce trouble diffus est d'un assez
mauvais pronostic pour le décollement rétinien qu'il complique ; il paraît trahir un état de rétraction hyaloïdienne généralisé, car il coïncide avec une tendance marquée à l'hypotonie.
L'étude ophtalmoscopique du corps vitré peut être utilement complétée, mais non point remplacée, par l'examen à la lampe à fente qui ne permet pas d'explorer aussi bien les régions tout à fait périphériques. Dans l'œil fortement myopique comme dans l'œil sénile, qu'ils soient ou non atteints de décollement rétinien, la masse du vitré se présente en état de désagrégation, fragmentée et comme réduite en « haillons » (VoGT, Schtv. M. W., No 19, p. 7, 1924). S'il y a coexistence d'un décollement rétinien, cette trame en désagrégation se trouve au surplus opacifiée par de petits amas blanchâtres ou pigmentaires (VoGT, 39, et Atlas der Spaltlampenmikroscopie, fig. 353, 1921 ; Koby, 1932, Biomicroscopie du corps vitré. Soc. fr. (TopJit, p. 97 et pi. XX ; Caramazza, 265). La présence de pigment est intéressante à noter parce qu'elle confirme l'apport d'éléments étrangers, hématies et surtout cellules dérivées de j'épithélium ciliaire conformément à ce que les examens anatomiques nous ont montré. Cattaneo (93) a trouvé ce pigment 28 fois sur 167 cas de myopie examinés à la lampe à fente. Des 28 yeux dont le vitré montrait une infiltration de pigment, 20 étaient ou furent dans la suite atteints de décollement rétinien, et le pigment existait d'ailleurs dans le vitré de tous les cas de décollement que Cattaneo eut l'occasion d'étudier, ce qui accentue sa signification au point de vue pathogénique.