‹ Le défaut de l'armureChapitre 4 sur 10 · UN PEU DE L AME DE MARI ON · texte numérisé non relu

UN PEU DE L AME DE MARI ON

(( r Eldorado que vous décrivez existe. Jetez-lui (( le masque et V échelle de soie..,

(( Mais non, mais non, vous nêtes pas un piè- « ire chanteur. J'écoule... cest ù vous de ne pas (( faire de fausses notes et de trouver le chant (( qui plaira... [écoute, vous dis-le... mais fen- (( tends aussi que Von marche au-dessus de ma « tête. La Dame nest pas seule dans son manoir (( et il est imprudent de laisser trop longtemps « la lampe allumée... »

Jacques avait répondu :

(( Votre enfant dort. Un galop sonore, un « chant ne réveilleront pas Monsieur Loret. « Qui donc veille ? »

Un après-midi, Marion était arrivée tout en larmes. Sa petite fille était malade :

— Je l'ai laissée avec la fièvre... si elle mourait !

Jacques lui reprocha de l'avoir quittée.

— Vous m'auriez maltraitée, si je n'étais pas venue. Je me suis dit, balbutia-t-elle : <( J'ai là-bas, un autre grand enfant violent et sans pitié et, si je ne vais pas le trouver, il souffrira, se mettra en colère, ne me croira pas... » Oh î réconforte-moi...

Ils allèrent voir l'enfant malade, elle sommeillait doucement.

— Elle aura la même bouche que moi. Re»

garde, ses cheveux sont plantés de la même manière... Ses yeux sont plus sombres... elle a l'air (riste ainsi, si je la réveillais...

Il embrassa Marion qui posa ses mains jointes sur l'épaule de Jacques et contre ses mains jointes elle appuya sa joue. Son attitude était Identique à celle de l'enfant qui dormait et qui se mit à sourire.

Puis, pendant une semaine, les lettres de Jacques n'obtinrent plus de réponse. Il jugea bon de ne pas trop se désespérer et d'attendre. Il erra le long de l'avenue du Trocadéro, sans jamais la rencontrer. Il alla chez elle et ne fut pas reçu.

Il revit ses camarades et ce fut après une rupture d'un mois qu'Anne-Marie lui demanda de refaire la promenade qu'ils avaient faite au début de leur liaison, cette promenade qui ne devait être qu'un pèlerinage et qui s'était terminée par la rencontre de Monsieur Loret et par celle de ce vieillard devant qui Marion s'était presque évanouie.

Jacques avait suivi cet inconnu, l'avait dislancé et s'était retourné pour le dévisager. Il était grand, d'allure militaire, vêtu avec élégance. Il marchait, les paupières basses, les mains derrière le dos. Un gros œillet rouge ornait le revers de son manteau.

Qui était-il ?...

UN TEL' DE l'amE DE MARION 161

« A demain )>, avait dit Marion. Et le lendemain, elle annonça à Jacques, par télégramme, qu'elle allait passer quelque t^mps auprès de sa mère à Fontainebleau et qu'elle l'informerait de son retour.

(( Allons, se dit-il, c'est une jeune femme qui a un vieil amant ! Il lui donne le luxe, elle tient à le garder, elle le ménage. Il fait conduire ses chevaux par le mari... L'aventure est banale. Je me demande ce que je fais là au milieu.. Attendons, il y aura peut-être de l'inattendu, des surprises... »

Il se sentit en état d'accepter la chose avec bonne humeur. Il se remit au travail, recopia son volume de vers, résolut de le publier, de s'en occuper. Il passa une semaine de confiance en lui-même et de labeur. Il reprit cont-act avec ses camarades httéraires dont il ne s'était plus

inquiété depuis la mort de Wellseley. Laugier- Varennes travaillait avec acharnement. Cabriès annonçait, dans les tavernes, qu'un homme s'était enfin dressé en lui tendant la fortune. Son rêve se réalisait. Il créait un Bayreuth français, achevait un « Clovis )>, préparait un Louis XI, un François P*", un Louis XIV, en un mot, il comptait présenter au peuple tous les monuments glorieux de la France. Il se comparait à Wagner.

Vauthier de Bluze et Chermet étaient partis pour l'Argentine. Mancel toujours heureux parce que le printemps approchait, venait de recevoir une lettre des voyageurs.

La Société de géographie les avait chargés d'une mission intéressante.

C'est alors que <( VArt chez soi » institua un prix : trois mille francs, pour le meilleur recueil de poèmes. Et un grand vent d'enthousiasme se leva. Viguiers refusa de prendre part à la lutte. Elle fut épique entre Chateau-Payan. Glorieux, Mourailles et Moser. Ils se pourchassaient dans les salons, s'épiaient, se contrecarraient, se surveillaient. Quand l'un d'eux se présentait quelque part, il rencontrait ses émules. Ils se rencontraient aussi dans les antichambres des membres du jury, cliez Louis Darne, chez les journalistes. Ils déployaient un machiavélisme magnifique pour être invités à la même table. Ils se disputaient, se filoutaient leurs relations, se

les appropriaient. On les prenait pour des inséparables. Ils ne tarissaient pas d'éloges les uns pour les autres. Ils n'étaient seuls qu'au moment où ils entraient chez eux pour dormir. Mais chacun avait ses « moyens secrets ».

Rodolphe Glorieux, fier de son ruban violet et fort de sa jolie figure espérait en madame Sandermeyer, juive nouvellement convertie, toute puissante auprès de Louis Darne... Alourailles était protégé par un sous-secrétaire d'Etat qui avait épousé la belle sœur d'un des directeurs de « l'Art chez soi ».

Chateau-Payan descendait d'une vieille famille.

Moser était le mieux placé : Israélite, fils de banquier, auteur d'une pièce en répétition mais pas encore terminée.

Jean de Fiercœur était considéré comme (( fauché » malgré sa fortune et ses aboutissants On avait joué « La Révolte » au Théâtre Français. Trois réprésentations, salle vide, four noir, éreintement universel. Darne lui-même s'en était mêlé. Il avait tempêté contre les jeunes d'aujourd'hui, leur irrespect de l'art, leur sens de la réclame, leur habileté, leur manque absolu d'émotion, de sincérité et surtout contre leur manque de jeunesse ! Il leur en voulait, semblait-il, de ne pouvoir concourir, lui aussi, au prix de trois mille francs. Il avait fini son article, en donnant des conseils parternels. N'étaitil pas un vieux maître ? Travaillez, mes enfants,

inspirez-vous des ancêtres, ne les démarquez pas.

Le four de Fiercœur le rendit sympathique à ses camarades : « le pauvre garçon » s'écria Glorieux. Mais tout de même, en voilà un dont la concurrence, pour quelque temps, tout au moins, ne serait plus à craindre, et puis le train qu'il avait mené autour de son drame était indécent... Oh !... s'il pouvait avoir brûlé, d'un coup, toutes ses cartouches !

Un personnage redoutable entra un beau jour en lice, ]\Iarie Impéria ! Glorieux, Mourailles, Chateau-Payan, faisaient antichambre chez Paul-Emile Valcourt, lorsqu'elle apparut, fit passer sa carte et fut immédiatement reçue. Sa visite dura une heure. A travers la porte et la tenture on entendait sa voix perçante et assurée.

Elle courut Paris, donna des dîners, charma, étonna, racoUa des suffrages.

]\Iais une femme pouvait-elle être admise au nombre des concurrents ?

Plesbicite : oui — Pourquof pas.

Tête de Glorieux, de Mourailles et consorts l

Va pour une femme, mais un amateur riche.

Un amateur? Elle ne fut pas longue à prouver qu'elle n'était pas un amateur. Deux fois par semaine, elle publiait à la « Minerve » un conte en prose, et, miracle, elle y publia des vers, en première page, précédés d'une note, indiquant d'où le poème était extrait. On employa des caractères d'imprimerie spéciaux ! Darne, Paul-

Emile-Valcourt ne juraient que par elle. Et, dame ! Paul-Emile Valcourt, c'était un atout.

Viguiers, cependant, porta son manuscrit chez des éditeurs. On le lui refusa. Il s'y attendait. Ces messieurs, de môme qu'ils éditent aux approches de la Noël, des livres d'étrennes, éditaient tous un ou plusieurs livres de \^rs pour le prix. Livres qu'ils lanceraient, soutiendraient. Et eux aussi se battirent pour leur champion. Viguiers confia son volume à un libraire et accepta d'en payer tous les frais.

(( Voilà de quoi accréditer ma réputation d'amateur, pensa-t-il. C'est une faute, mais tant pis. C'est très élégant, par la littérature qui court. »

Il se consolait de son mieux et assista en spectateur à la « danse autour du laurier ».

Et cette lutte qui aurait pu être pleine de jeunesse, n'était qu'une suite de machinations sourdes, une mise en jeu de petites haines, de petits moyens.

Viguiers était tenu au courant de tout cela par Gaffre et Daugé qui avaient fort à faire. Ils s'étaient divisé la besogne. Le premier appartenait au clan de Mourailles, l'autre à celui de Glorieux. Et ils contaient de cinq à sept, les derniers bluffs des futurs lauréats au « Napolitain. »

Ce jour-là, l'événement est un interview de Glorieux par Daugé. La scène est dans la salle de rédaction du <( Courrier de Paris )), où il a entraîné- Viguiers. La pièce est petite, très enfu-

mée. Sur les murs, des dessins, des silhouettes de gens célèbres, des articles collés, des procèsverbaux de duels, des compte-rendus de dîners ; au milieu une grande table en bois blanc, encombrée de journaux, tout autour des rédacteurs sont assis et coupent des chroniques et des entrefilets.

— Chez Glorieux, commence Daugé. Intérieur de petit bourgeois aisé, une bonne ouvre, je me fais annoncer ainsi : un rédacteur du Courrier. On me fait attendre : le sanctuaire s'ouvre. Tête de Glorieux en me voyant. Je garde cependant ma dignité toute professionnelle. Je suis un simple journaliste chez un grand poète. Glorieux est installé à sa table où le désordre bien présenté est de circonstance. Rodolphe est vêtu d'une chemise molle et d'une sorte de gandourah pourpre. Devant lui, un vase et une fleur qu'il respire délicatement. Il est décoiffé, en plein travail, en pleine inspiration. Je lui parle de son livre, il me le tend après l'avoir orné d'une dédicace : « A mon ami D^ugé, etc.. » J'aborde la question du prix. Il lève les bras. On la obligé à concourir. C'est odieux. Mais on lui a prouvé que ce serait un crime envers luimême, envers son art, que dis-je, envers l'Art, que de ne pas mettre son talent en vue. D'ailleurs il a des occupations. Il ne fait pas de visites, comme certains — (à toi, Mourailles, à toi Chateau-Payan) — Si on le voit dans le monàe et qu'il est tenu d'être poh. Tandis que Cha-

leau-Payan !... J'emmène le confrère sur un terrain qui brûle : « Quel âge avez-vous cher ami ?... » Après la dédicace de son livre, le cher ami s'imposait, n'est-ce pas... <( Vingt-trois ans » me répondit-il. Il se rajeuneit et du môme coupvieillit ses adversaires. Je me récrie, il me montre un journal qui contient des détails sur Chateau-Payan. Tous ces détails sont erronés, jusqu'au litre de son livre qui est dénaturé... et c'est lui, Glorieux, qui a donné ces renseignements l'avant-veille, à Morgane. Il est heureux, Payan est dans une rage folle, il rend la pareille à Glorieux, et voilà comment ils s'amusent. J'ar voulu rapporter cette comédie dans mon articlesur Glorieux, mais le patron m'en a empêché. Vous lirez demain, deux colonnes qui ne renferment pas un mot de vrai.

Il était sept heures. Daugé sortit, Viguiers l'accompagna :

— Oh ! mon cher, comme vous avez raison de n'avoir rien de commun avec tous ces genslà.

— Ils sont jeunes, Daugé...

— Détrompez-vous, détrompez-vous. Leur roublardise m'épouvante, môme moi. D'ailleurs, aimez-vous ce qu'ils fabriquent? ^loi pas!... C'est assommant. C'est Marie Impéria qui aura? le prix... parce que il a été décidé que les femmes pouvaient être laurées, elles aussi... et pourquoi pas. El elle se donne un mal notre poé-

lesse ! Je dîne chez elle demain. Il y a banquet. Glorieux, Mourailies, etc.. en sont, ce sera ■drôle. Il y a aussi Alalatré, le patron de « VArt ^chez soi », Valcourt, Darne... on rigolera. Vien- <lrez-vous ?

— Non.

— Vous êtes... prié?

— Oui. J'ai refusé.

— Vous avez tort. On y mange bien. Entrons au Calisaya.

Assis sur le haut tabouret du bar, un coktail devant lui, le chapeau de côté, un œillet rouge à la boutonnière, élégant, l'air réjoui. Le Saulnier rédigeait une note. Plus loin Gaffre causait avec Fiercœur et Andry.

Jacques et Daugé allèrent dans le fond, commandèrent deux portos. Viguiers expliqua pourquoi il avait décliné l'invitation de Marie Impéria.

— Vous comprenez, je n'ai pas envie d'être -englobé dans la meute des concurrents. A~ssisler à ce banquet, c'est se poser comme tel. Merci. Ecouter les poèmes des uns et des autres, leurs discours. Merci. Entendre murmurer : « Tiens, Viguiers se met sur les rangs et fait sa cour à la Princesse » : Merci. Je me suis toujours tenu à l'écart de ces sortes d'histoires, je continue... Je n'ai pas l'échiné assez souple, pour cette danse autour du laurier.

— Evidemment. Mais alors ne publiez votre volume que plus tard. Il passera actuellement

inaperçu. Je suis au mieux avec Clodion, avec le patron du « Courrier » et d'autres canards. Je vous promets des entrefilets, des notes, mais pour des articles, impossible.

— Binons ensemble, voulez-vous?

Ils rejoignirent Gaffre et Fiercœur... Ce dernier offrait un triste spectacle. L'éreintement dont Louis Darne et les critiques l'avaient gratifié le laissaient encore stupide. Il n'osait plus se montrer. Les condoléances des camarades le désespéraient. Le malheureux garçon répétait :

— Que leur ai-je donc fait ?

Il s'était payé une réclame de dentiste, avait échoué, on ne le lui pardonnait pas.

A ce moment Morgane parut. Il tendit la main à Viguiers :

— Ça vous épate de me voir avec Gaffre et Daugé.

Et comme Jacques jouait l'étonnement, il reprit :

— C'était très gentil de la part de John-Arthur Wellseley de me laisser 100.000 francs, mais ses conditions étaient tout de même un peu insolentes. On ne lâche pas des copains avec qui on a été pauvre... avec qui on a crevé la faim, et lutté... je vivrai comme j'ai vécu, en bataillant. Je ne sais pas ce que l'argent ferait de moi. Si vous voyez le noble vénitien, dites-le lui... hein ? Je n'accepte pas ce marchandage... et n'en parlons plus. Pour ce soir j'ai passé à la caisse du père Paul-Emile Valcourt, j'ai touché

la forte somme, donc ban(|uet. Nous boirons à votre revanche, Fiercœur.

— Elle sera facile, répli(iua Gaffre, vous êtes maintenant entouré d'amis.

— Oui, murmura Fiercœur, tout ce qu'il faut pour n'en sortir jamais.

On se sépara de bonne heure. Gaffre et D auge devaient être, dès l'aurore, à Neuilly pour assister au départ d'une course d'automobiles. Fiercœur désirait être seul. Pendant le repas avaient régné une sorte de gaieté sarcastique et un esprit qui avaient le don de jeter Viguiers dans le marasme. Son intelligence brusquement abattue demandait aide et refuge à son cœur \ abîmé qui n'avait à lui offrir que les doutes, le ^ malaise et l'incertitude qu'y avaient fait naître le silence de Suzanne et la lettre sèche de Norbert.

" Oui, pensa-t-il, des caprices pour des créatures comme Marion m'ont porté à sourire de l'amour d'une femme comme Suzanne. Aimer une petite provinciale qui croit en vous, être aimé par elle î Quel ridicule ! J'ai suivi une voie semblable dans ma vie intellectuelle. J'ai laissé de côté des œuvres austères et dignes pour donner tous mes soins à de la pacotille littéraire.

Tout de même, il serait grand temps de se reprendre ».

II corrigea les épreuves de son volume de vers.

« Evidemment, pense-l-ii, c'est bien, c'est sincère. Il n'y a pas un vers qui ne soit inspiré par un événement de ma vie... pas une émotion que je n'ai éprouvée. Pas de rliétorique, pas de clinquant, et surtout pas de poèmes mythologiques. »

Il parcourt les passages qu'il préfère et qui se rapprochent le plus de ce qu'il souhaiterait écrire. Ses vers sont essentiellement musicaux, classi(|ues. Leur coupe est variée pourtant. Certaines strophes sont heureusement combinées. Il n'en doute pas, il y a dans ces « Sonnets )>, dans ces <( noriiirnes », dans ces « Fantaisies lyriques », de l'atmosphère. Un tempérament se révèle. Jacques a tellement douté de lui qu'il peut presque juger de son œuvre. Elle se réclame de Verlaine, de Baudelaire, de Henri Heine. Yiguiers sent bien que son recueil n'est qu'un charmant recueil et qu'il devrait enfin donner un beau livre.

Un beau livre ? Et pour qui ? Il songe à Genlis... puis, il ouvre les journaux...

Oh ! pour le ^oup c'est trop fort. Il se voit, dans un article de la « Minerve » rangé parmi les concurrents du prix de « VAri chez soi ». On annonce que son volume n'est pas imprimé, et qu'il a envoyé un manuscrit aux membres du jury. On indique même le titre du volume « Les cordes d! airain ! ■» Viguiers n'a jamais songé à un tel titre. L'entrefilet n'est pas signé. Il soupçonne Gaffre, Daugé ou Morgane.

Il envoie d'abord une rectification, elle n'est pas insérée. Le lendemain, d'autres quotidiens répandent la nouvelle. Son nom est mêlé à des noms de poétraux inconnus, instituteurs de province, chefs de bureaux, vieilles filles, etc..

Marie Impéria lui adressa une nouvelle invitation. Ses dîners de futurs lauréats sont de plus en plus fréquents. Le Saulnier en donne des compte-rendus spirituels. Il les présente sous forme de dialogue, mordants, alertes ou comiques. Leur emploi est tout indiqué... Le Saulnier les réunira par une intrigue : ils composeront, pour riiiver prochain, une pièce. Jacques se met en campagne. Il écrit à Gaffre et à Daugé. Ils lui fixent un rendez-vous au journal. Gomme ils n'appartiennent pas à la littérature ils s'offrent le luxe d'être impartiaux. On ne peut les accuser de jalousie. Ils en profitent... Oh ! les livres de Glorieux, de Moser disséqués par ces journalistes ! Ils ont ajouté une spécialité à leur métier.

Ils collectionnent les fautes de grammaire et de français découvertes dans les « Meilleurs Ecrivains ». Ils les publient hebdomadairement au (( Nain Rouge », au (( Courrier de Paris ». Ils ont récolté une belle moisson de solécismes chez Moser et Chateau-Payan... gare « s'ils ont le prix ! »

Ils avouent à Viguiers qu'ils sont les auteurs de l'article. G'est Glorieux qui leur a fourni les renseignements et le titre de l'ouvrage. Ils ne

comprennent pas la fureur de Jacques. Il court chez Glorieux, ne le trouve pas. Il lui écrit pas de réponse. Seconde lettre recommandée Glorieux l'attend chez lui le lendemain de 2 à 2 heures et demie. Jacques est exact, réclame des explications. Glorieux n'a pas cru agir indiscrètement en répétant ce que Morgane lui avait affirmé être officiel. En tous cas, il ne voyait pas pourquoi Jacques prenait si mal la chose .

— Je la prends si mal, Monsieur, que si vous ne démentez pas ce bruit, je vous tirerai les oreilles. Voilà.

Glorieux fit mine de menacer, Viguiers lepoussa sur un divan, sortit en claquant des portes et conta l'anecdote à Daugé.

— Je vous demanderai un interview... ça vous va-t-il ?

Jacques accepta. Trois questions lui furenf posées par Gaffre et Daugé.

1° Ce qu'il pensait du prix? — La valeur du lauréat édifierait assez le public, selon lui, sur rintelligence de cette compétition.

2° Oui le méritait ? — Il ne pouvait répondre, vivant dans le plus parfait mépris de la littérature actuelle.

3"* Pouvait-on admettre les femmes? — l\Iais certainement.

— Nous allons terminer ce petit chef-d'œuvre par cette phrase : « Monsieur Viguiers est un des poètes dont le succès et la victoire nous pa~-

'176 LE DÉFAUT DC l'aRMLRK

raissent certains » dit Galfre. \^ous nous adresserez une lettre de protestations.

Ils la composèrent aussitôt. Elle parut deux jours après. Jacques certifiait qu'il n'avait jamais eu l'idée de se mettre sur les rangs, qu'il laissait à d'autres le soin d'intriguer et de vo- j guer le train commun et qu'il châtierait quicon- "' que soutiendrait sa candidature... etc.

Sa réponse était maladroite, acerbe et sans grand esprit.

Cabriès vint le féliciter. Il voulait savoir quand il toucherait l'héritage de Wellseley. Viguiers lui annonça qu'Aldramino était en Angleterre. Qu'un cousin du peintre intentait un procès. On transigerait. Ce serait long.

— En produisant ce testament, croyez-vous que je puisse emprunter une somme d'argent suffisante pour subvenir aux frais d'une représentation de mes « Barbares ».

\'iguiers n'en savait rien, il l'expédia chez !\Iercier.

— \'ous comprenez la gravité de mon cas, •ajouta Cabriès, si les « Barbares » ne sont pas joués, je vais passer pour un farceur !...

Et très digne, il se retira après avoir emprunté un louis à Jacques.

(( Ce serait amusant, s'il avait du génie, celui-là, pensa-t-il. Mais tout de même... »

Ayant envie de respirer un peu d'air frais, il se rendit chez Laugier-\^arennes. Il achevait de boucler ses malles. Il se réfugiait à Meudon.

Impossible de travailler, à Paris ! On avait essayé de l'interviewer. La poésie n'était pas sa partie. Il avait néanmoins feuilleté les volumes de Glorieux, de Moser et de Chateau-Payan.

— Il me semble, que lorsque la poésie en arrive à cette redondance, elle devient le dernier des arts... Qu'est-ce que c'est que tout cela?... Je m'interroge, je ne suis pas ému, je me trompe, peut-être.

Il ouvrit un volume, le referma.

— Non, je ne me trompe pas î Si les prosateurs, les romanciers, si vous aimez mieux, sont incapables de découvrir et d'estimer les qualités de métrique que peut avoir une œuvre, ils peuvent à coup sûr se rendre compte de la valeur du poète, de l'homme... et dire s'il y a quelque chose en lui... dans les recueils que j'ai là, certainement les alexandrins sont bien faits, les rimes sonnent, les strophes sont bien équilibrées, mais quoi... du métier... enfin... ces jeunes gens ont tort. Le petit Morgane vient me voir, souvent, après dîner. Je suis, grâce à lui, au courant de ce qui se publie, des potins, des manœuvres pour conquérir le laurier... c'est un mât de cocagne... ce laurier... ne trouvez-vous pas?... Je pars, je ressens ce malaise que vous éprouviez chez Wellseley... on étouffe... on respire mal. L'existence de certains individus, de certains ouvrages me gêne... Mais dites donc votre polémique avec vos confrères a dû vous faire des ennemis...

Des ennemis ?

— Mon cher Vigiiiers, hein, quelle réclame ? [C'est Gaffre qui parle]. Vous ne vous plaindrez plus... On s'occupe de vous...

La gueule en avant, les paupières mi-closes, il regarde Jacques qui l'invite à dîner.

— Volontiers.

— Allons chercher Mancel.

Le musicien séparait sa volière en compartiment et disposait des nids pour ses perruches et ses canaris hollandais.

— Clodion, le directeur de la « France Nouvelle » m'a promis deux pages dans sa revue^ dit-il, tout joyeux à Viguiers. Vous aurez un article de moi. Un vrai article... je ne peux pas dîner avec vous... c'est le Printemps. Un rossignol a chanté, hier au soir, sur les bords de la Seine, près de Billancourt... je vais l'entendre...

Le Printemps ! Comme il doit animer les berges de la Sarette... Quels parfums doivent circuler, au crépuscule, dans les grandes allées pleines d'air. Comme il ferait bon de s'entretenir d'art, avec de Faye, d'écouter de la belle musique, de travailler... de vivre au lieu de se dé- ï mener. I

Ces heures d'intimité ne seront plus. Il en a î le pressentiment. |

« Oh ! la jolie semaine que j'ai passée ! comme " mon cerveau me sert bien, comme mon cœur est comblé ! Que c'est beau la lutte ? »

Il ricana. (( C'est étonnant ce que je suis bâti pour le métier d'homme de lettres, moi ! »

Il s'arrête chez Augeret. On l'attendait incessamment.

« Quel mufle, celui-là ». Instinctivement ses poings se crispèrent et il s'achemina vers la salle d'armes. Avec la certitude que là, il ne perdait pas son temps.

Le lendemain, Viguiers reçut un billet de madame Anne-Marie Loret. Elle le priait à dîner pour le soir même (souligné). Cette lettre n'était pas de son encre habituelle, ni écrite sur le papier dont elle avait coutume de se servir.

L'invitation parut étrange à Jacques. Il était sûr de la devoir à la curiosité du vieil homme.

Il l'accepta néanmoins.

Dans le grand salon très éclairé, plein de plantes et de fleurs, Jacques trouva les Vernet,] les Isaure et madame Amélie Desclos, mère de Marion, vraiment jolie à regarder avec ses cheveux blancs, ses yeux bleus, son visage rose. Elle parlait, en zézayant, de sa campagne, de

ses rosiers et de ses bêtes. Alarion, décolletée comme une jeune fille l'écoutait en glissant à Jacques des regards furtifs.

L'inconnu entra, Jacques lui fut présenté comme un ami de la baronne d'Ivrargues. La figure de Monsieur de Lourques était noble et triste. Il y avait de l'inquiétude dans ses yeux un peu ronds, sa moustache blanche très fine suivait le contour d'une bouche un peu forte. Il était assis, les jambes croisées, la tête appuyée contre le dossier du fauteuil. Ses mains étaient belles. Il se penchait fréquemment vers Marion. Il la tutoyait. Elle lui répondait avec une expression soumise d'où n'était point absent le désir de charmer et de rassurer :

(( \'oilà le jeune homme que vous avez voulu connaître, semblait-elle dire au vieillard, vous ^vez eu tort de vous alarmer. »

On attendait Monsieur Loret, il arriva fort en retard. Une de ses pouliches, « Florise » s'était blessée, le vétérinaire ne pouvant venir que dans la soirée, il avertit, avec désinvolture, ses invités qu'il partirait après le repas et s'excusa de 'demeurer en veston. C'était un homme de taille moyenne, blond, l'air anglais. Sa voix était 'douce et têtue, il appelait sa femme « May ». Çuand elle lui présenta Jacques il lui tendit la main :

— Enchanté, Monsieur. Ce fut tout.

A table, ]\Ionsicur de Lourques écouta la conversation des Vernet et celle des Isaure et celle

de Georges Loret. Il prenait souvent Alarion à témoin, quand il affirmait quelque chose. Il y avait une grande autorité et de Fintelligence dans ses manières. A la rigueur, il pouvait être encore aimé. Marion paraissait contente de lui. Jacques le considérait et, sous la lumière crue tombant du lustre de la salle à manger, ses traits étaient empâtés, ses joues étaient couperosées. Jacques s'ennuyait, il lui fut pénible de ressentir pour cet homme de la pitié mauvaise, plutôt que de la jalousie.

On prit le café dans le boudoir. Le timbre du téléphone résonna. ^lonsieur Loret dont le mécontentement ne s'était pas amoindri, disparut. Marion et ses invités causèrent ensemble. Monsieur de Lourques accapara Jacques ; il n'était pas indifférent aux problèmes d'art qui préoccupaient le jeune homme, qui fut bientôt obsédé par l'esprit méticuleux de son interlocuteur. Marion riait tout à côté...

Le tête à tête devenait odieux. Monsieur de Lourques s'appliquait à le prolonger. Cette rencontre évidemment avait été préparée, l^rïarion s'applaudissait-elle de la voir aussi efficace ?

Enfin, comme on servait le thé, Jacques se leva, s'installa auprès de Marion qui leur reprocha à l'un et à l'autre de l'avoir délaissée.

Les Yernet, les Isaure et Madame Desclos se retirèrent, Jacques les suivit. Monsieur de Lourxjues demeura.

184 LE DÉFAUT DE l'aRMURB

Le boudoir n'est plus éclairé que par une seule lampe dont une tulipe de nacre tamise la lumière. Marion est gaie. Des fleurs envoyéea avant le dîner, par le vieil homme, sont encore sur une table. Marion fait apporter de l'eau et les dispose dans un vase de Chine, puis elle s'installe à Tangle d'un canapé. Monsieur de Lourques s'asseoit près d'elle, sur un fauteuil très bas.

— Je t'ai attendue tout l'après-midi.

— Je suis allée au Bois. Figurez-vous que je me suis égarée, répond-elle simplement.

— Tu aurais pu m'avertir.

— Un caprice... au moment de me rendre chez vous, j'ai eu envie de voir des arbres. Ne m'en veuillez pas...

— Tu n'as rencontré personne ?

— Non.

— Bien sûr?

— Vous auriez dû me faire suivre.

Il tressaille, Marion rit méchamment.

— Petite, tu ne m'as pas habitué à ces manières...

Il essaye de donner à sa voix un ton enjoué et tendre. Il reproche à Marion son manque d'égard. Elle écoute, les prunelles brillantes. Son pied va et vient, sous sa jupe.

— Cette intolérable attente m'a bien puni de ma mauvaise humeur de ces derniers jours, de mes doutes. Tu me pardonnes?

Elle cacha son front dans ses mains.

— Allons, montre la figure... la jolie... Elle le repousse.

— Tu boucles, voyons, voyons...

— Laissez-moi.

— Est-ce parce que j'ai été ridicule, dernièrement avec mes scènes. Tu me Tas fait sentir, en partant brusquement... C'est passé, c'est oublié. Serais-tu rancunière ? Je retire tout ce que j'ai pu te dire de déplaisant... J'ai en toi une confiance aveugle... Qui as-tu vu au Bois?

— Des arbres... des gens heureux qui passaient, répliqua-t-elle en toisant le vieillard qui sursauta, mais eut la force de se maîtriser.

— Il faut nous dépêcher, balbutia-t-il, l'exposition de Latouche sera fermée dans deux jours... Tu aimes ce peintre n'est-ce pas? J'ai des billets pour le concert de demain. Tu entendras des morceaux qui te plaisent... qui te plaisaient, jadis...

Brusquement Marion se leva, saisit une petite pendule qui tictaquait sur un guéridon et la jeta dans un tiroir de son secrétaire :

— Ce bruit est assommant î

— ^lais qu'as-tu ?

— Oh ! ne m'obsédez pas avec vos demandes. Je n'ai rien, absolument rien.

Il la considéra avec désespoir.

— Et surtout ne me regardez pas ainsi !

Il reprend sa place près de la cheminée, les jambes croisées, la tête appuyée contre le dossier du fauteuil. Il allume une cigarette qui

s'éteint aussilôt. Le silence est obsédant. Le halètement de r ascenseur le brise.

— On dirait qu'il s'est arrêté ici, fait Marion.

— Attendez-vous quelqu'un, à cette heure ?

— Penh !... qui voulez-vous que j'attende?

— Marion, supplia-t-il, que t'ai-je fait, tu me .navres.

• — Vous ne m'avez rien fait. Je n'ai pas envie <le parler. Voilà tout.

— A table, tu étais gaie.

— Maintenant je suis triste.

— Sans raison ?

— Sans raison.

— Tu as eu tort d'aller seule au Bois.

— Tiens, vraiment.

Elle rit d'un rire sec.

— Tu as vu des gens heureux !... Il répéta : « heureux » d'un ton accablé. De nouveau ils laissèrent un silence cruel s'établir entre eux.

— Heureux ! comme tu as prononcé cela ! On dirait que tu es malheureuse 1 Oh ! petite, je me souviens d'un temps, pas très éloigné, où, pour m'expliquer ce qui se passait en toi, tu te serais mise sur une chaise basse devant moi. Tu te rappelles, quand tu venais me surprendre. Tu arrivais chez moi, inquiète, perplexe... nous causions gentiment. Tu partais réconfortée.

Elle eut un mouvement d'impatience. Ils demeurèrent muets.

— Clarion, s'écria-t-il soudain. Tu n'as pa^ oublié ce que je t'ai dit autrefois : « Si tu

cesses jamais d'être une femme honnête !... »

— Non, non, je vous en supplie, vous êtes grotesque.

Pour rire, elle renversa sa tête en arrière. La lumière fit briller ses dents que découvrait ses lèvres. Elle se passa les mains sur le front, s'étira.

— J'ai horriblement sommeil, le grand air m'a fatiguée.

— Je ne te quitterai pas, tant que tu ne m'auras pas rassuré... tant que tu ne m'auras pas avoué... Assieds-toi... je le veux...

Elle s'allongea sur le divan, comme si elle s'apprêtait à dormir. Son souffle était court. Ses ongles égratignaient la soie d'un coussin.

— Enlevez ces fleurs, commanda-t-elle, leur parfum m'entête.

Il obéit, les porta dans le salon, quand il revint, Marion avait les paupières closes.

— Petite, tu ne veux pas pourtant me désespérer tout-à-fait... Quand te reverrai-je ?

— Quand vous voudrez.

— Tu n'as jamais été si cruelle envers moi...

— Et vous, mon cher, vous n'avez jamais été aussi maladroit.

Elle parut se réveiller, alluma deux lampes.

— Vous avez été parfait, pendant le repas, comme je vous aime. Vous gâchez tout, maintenant.

Elle lui tend sa main qu'il baise à plusieurs reprises. Elle murmure :

— Oui, parfait. — Elle change de pose, s'accoude, dissimule le bas de son visage et devient mutine, presque coquette.

— Avouez que vous avez eu bien tort de vous désespérer, de me reprocher...

— Oui, petite, j'ai peut-être été sévère, mais enfin, tu comprends, n'est-ce pas?...

— Je ne comprends pas que vous ayez échaffaudé toute une intrigue parce que vous m'avez rencontrée, un après-midi, en compagnie d'un jeune homme... d'un passant...

Il hésita :

— Mais tu m'as dit que c'était un ami de madame d'Ivrargues... et je ne souviens pas de l'avoir vu chez elle...

— Elle nous a présentés, l'un à l'autre, la veille de sa mort. Il revenait de voyage. Vous avez causé avec lui. Vous avez eu la preuve que je ne mentais pas...

Elle prononça distraitement la fin de cette phrase.

— Marion, tu n'as jamais été plus jolie que ce soir.

— Au lieu de vous inquiéter de ma beauté, expîiqua-t-elle, vous auriez dû songer que votre attitude, l'autre soir, a été grotesque... Je vous vois, je quitte cet indifférent en hâte... espérant que vous me rejoindriez... je me retourne^ vous fuyez... Vous apparaissez, un instant, vers dix heures... vous me parlez d'une façon odieuse.

Elle ricana :

— Passons... Ne vous excusez pas... Vous me faites une telle scène que je pars auprès de maman... je reviens, vous recommencez de plus belle, vous m'emprisonnez... vous... oh !

Brusquement, elle s'arrêta. Les traits de Monsieur de Lourques étaient contractés par la honte et par du vrai chagrin.

— Et ce jeune homme que vous m'avez obligé d'inviter à brûle-pourpoin^f ! Croyez-vous (ju'il ne vous ait pas reconnu ? C'est que vous étiez étonnant, sur le bord du trottoir ! Que vat-il penser? Répondez, dites quelque chose. Il va penser (jue vous êtes mon amant, mon vieil amant...

— Marion !

— Oh ! Marion, Marion...

Elle se leva, arrangea devant une glace ses cheveux qui n'en avaient nul besoin, puis elle se recoucha sur le divan, ôta ses bagues, les remit. Il y eut un long silence. Monsieur de Lourques s'était pris la tête dans les mains. Marion eut pitié de lui.

— Je vous pardonne, parce que vous avez été très maître de vous tantôt.

Il 1^ contempla avec une telle tristesse, qu'elle baissa les paupières, murmura :

— Etes-vous persuadé, maintenant ?

Il fit oui d'un geste lourd. Ses bras retombèrent sur les accoudoirs du fauteuil. Il chercha à faire naître un entretien semblable à ceux

qu'ils avaient depuis si longtemps. Aucun sujet n'intéressait Marion. Ils étaient assis l'un en face de l'autre. Ils s'épiaient. Leurs yeux se surprenaient et se détournaient aussitôt. Parfois cependant un mouvement machinal, sorte de grimace du sourire animait la bouche de ce vieil homme et de cette jeune femme.

— Pourquoi demeurez-vous taciturne ?

— Petite...

— Vous avez un air anéanti. Si vous avez encore des doutes...

Elle interrogeait avec franchise, songeant à V^iguiers qui, le lendemain, lui poserait des questions identiques à celle du vieillard. Il les lui poserait, lui, avec ironie, méchamment. Elle voyait sa bouche crispée par un rictus de mépris. Il la prendrait par les poignets ! Elle eut un imperceptible sourire. La colère et le dédain de son jeune amant lui paraissaient plus faciles à tolérer que le désespoir muet de Monsieur de Lourques dont elle entendait la respiration.

Elle alluma deux plafonnières. Leur subite clarté surprit le vieil homme. Marion, remarqua ses joues couperosées, ses regards dont la mélancolie était obsédante, ses mains belles, mais parcheminées. — Puis elle bailla, s'étira, l'âme heureuse, le corps dispos. Elle se répéta voluptueusement qu'elle avait fait ce qu'elle croyait ne jamais oser faire. Malgré la surveillance de Monsieur do Lourques, malgré Tatmosphère qu'il avait donnée à sa

vie, elle avait choisi un amant. Celui qui; s'était trouvé sur sa route, quand il le fallait. Elle l'avait choisi par bravade et pris parce qu'il lui plaisait et qu'elle s'était vue à ses côtés et que ce spectacle l'avait charmée. Elle redoutait presque la témérité avec laquelle, aujourd'hui, elle affrontait le jeune homme, ses violences. Elle le torturait savamment, lui donnait par sesallures et le mystère où elle s'était retirée, l'impression qu'il n'était pour elle qu'un passant.

Pour la première fois, Marion se demande si elle Taime. Elle ne le sait pas et pourtant elle se prend à désirer qu'il entre tout à coup. Ah ! s'il venait remplacer, dans le fauteuil, le triste personnage accablé qui la regarde, comme elle saurait dissiper sa peine par une parole et un peu d'abandon. Elle s'allonge tout-à-fait, une de ses joues creuse le coussin rose sous lequel est replié son bras, l'autre est touchée par la lumière, ses cils battent légèrement, ses lèvres désunies se ferment, par instant et sourient, puis s'écartent encore...

Monsieur de Lourques l'examine à la dérobée. Il revoit la grande allée crépusculaire, et le couple qui s'avance et passe devant lui est implacable comme la passion et la mort. Quelleforce à opposer à cette force obscure, souriante* et cruelle î

Il cria presque :

— Marion !

Elle ouvrit les yeux :

— Ou'avez-vous ?

Il hocha la tête, balbutia :

— Je t'ennuie...

Une pendule sonna. Marion Loret sursauta. Vêtue de bleu, légèrement décolletée, une joue à peine rose, l'autre rougie par le contact vivant et chaud du coussin, les cheveux en désordre, elle ressemblait à une très jeune fille.

•Monsieur de Lourques lui posa la main sur l'épaule :

— Petite... il y a longtemps que nous ne sommes plus sortis ensemble, veux-tu que nous allions quelque part.

— Volontiers, fit-elle.

Elle se laissa embrasser sur le front par son vieil ami qu'elle accompagna ensuite jusqu'à la porte et revint dans le boudoir. Elle prit au bord d'un cendrier, sur le guéridon, une cigarette que Jacques avait oubliée, elle la fuma... et ce fut ]\Ionsieur de Lourques qui s'empara de sa rêverie.

Elle resta quelques minutes, sa cigarette aux doigts, les yeux mi-clos, un pli d'attention entre les sourcils, la bouche entr'ouverte :

« Ce sera affreux et cruel, murmura-t-elle, mais, je veux vivre... Tant pis pour eux. »

Jacques? Cela n'avait aucune importance... Il était jeune, pouvait souffrir.

L'autre?... L'autre, Monsieur Richard de Lourques était un homme excellent. Quand son ami Ludovic Desclos, le père de Marion, eut

perdu sa fortune, il le prit comme fondé de pouvoir, puis comme associé. Ce dernier, grâce à ses dettes dont il s'acquittait scrupuleusement et grâce à la négligence de sa femme, sorte d'odalisque indolente et sans ordre, aimant les bijoux, les étoffes rares et les sucreries, ne put faire aucune économie. Sa mort laissa dans l'embarras, p-resque dans la misère, une famille habituée au luxe.

Anne-.Marie avait alors huit ans. Monsieur de Lourques Téleva. Comme elle n'avait pas d'amies, ne souhaitait pas en avoir, elle s'était prise, peu à peu, de tendresse pour cet ami attentionné qui déjà la flattait, obéissait à ses caprices, la comblait de cadeaux, savait lui plaire en ne la traitant pas comme une petite fille. Elle s'ennuyait sans lui.

Madame Desclos avait trop à faire avec sa cuisinière, ses visites dans les grands magasins, ses chats du Siam, pour s'occuper de son enfant silencieuse et réfléchie, soumise et volontaire qui lisait en attendant le retour de son vieil ami. Elle n'aimait être belle que pour sortir avec lui. Il s'habillait avec une élégance dont Marion était fière. Il lui apprit à découvrir la beauté que renferment les moindres choses de la vie, lui annonçait le résultat des spéculations où il engageait sa fortune, lui contait les péripéties de ses voyages au Maroc et au Soudan. Il en avait rapporté des photographies. Sur certaines, il apparaissait suivi de nègres ou d'arabes armés

et voilés. Ce fut la figure et l'attitude de cet homme jeune et fort qui hantèrent les rêves de Marion. Personne ne lui semblait aussi beau et aussi noble que Monsieur de Lourques. Ils allaient souvent au Bois.

Que d'heures perdues sur la terrasse des Tuileries, que de flâneries le long des quais, dans l'île Saint-Louis, que de visites chez les marchands d'estampes et de vieux meubles ! Elle connaissait l'histoire de toutes les pierres de Paris.

En remontant vers l'Arc-de-Triomphe, au crépuscule, en Avril, elle respirait un bonheur immense, prenait le bras de son vieil ami. S'il lui avait demandé de l'épouser, elle aurait dit oui. A seize ans, elle en était éprise, et quand elle le voyait pensif elle avait envie de s'approcher de lui et de lui avouer son amour.

Elle ne comprenait pas les raisons de son inquiétude. 11 avait remis ses intérêts, son industrie aux mains de ses neveux, et n'avait d'autres soins que ceux qu'il apportait à rendre Marion heureuse.

— Pourquoi êtes-vous de méchante humeur^ lui avait-elle demandé un jour.

— Petite, je vieillis.

— Je vous le défends.

Il avait souri. Elle l'avait regardé. Il fut gêné par le jeune regard qui s'était assombri tout à coup. C'était aux Champs-Elysées. Les marroniers étaient en fleurs. Anne-Marie avait dixhuit ans.

Il songea à la marier, lui fit une dot. Son choix s€ iixa sur le fils d'un de ses camarades mort en Afrique. Georges Loret ne déplut pas à Marion. Il était riche, élégant, sans grand esprit, de manières parfaites. 11 aimait les chevaux et les sports plus que les femmes, quoiqu'il fut très digne d'être distingué par elles. Elles n'avaient jamais eu dans sa vie qu'un rôle décoratif. Il fit à sa fiancée une cour charmante et discrète ety tout au fond d'elle-même, Marion souhaitait qu'une catastrophe empêchât ce mariage. Un soir, Monsieur de Lourques l'avait serrée contre lui.

— • Tu sais que je t'aime, petite, il ne faut pas me faire de la peine.

Marion était restée, tout d'abord, interdite.

— Puisque vous m'aimez...

Il l'avait interrompue :

— Jure-moi d'être une honnête femme.

Elle répéta, sans comprendre exactement ce qu'il voulait dire :

— Je vous jure de rester une honnête femme, et se jeta dans les bras de son vieil ami qui la repoussa presque durement.

L'existence de Marion devint vite monotone. Le théâtre et le monde l'obsédaient. Son mari aimait décidément trop les chevaux et les armes. Passer une semaine ou deux dans la villa que sa mère avait achetée, à Fontainebleau, était son plus réel plaisir. Elle attendait Monsieur de

Lourques qui parcourait l'Espagne. Quand il fut de retour, il prit l'habitude de dîner chez les Loret tous les jeudis. Il trouva le boudoir de la jeune femme tendu avec les étoffes qu'ils avaient dénichées ensemble. Marion devina qu'il n'était pas heureux, essaya souvent de le confesser sans y parvenir.

Un après-midi, elle alla le surprendre, lui reprocha l'abandon où il la reléguait.

11 eut un geste vague et demanda timidement à cette jeune femme, si elle avait encore un peu d'affection pour lui, dans son cœur. Elle lui prit la main et la baisa.

Elle vint le voir presque chaque jour, lui avoua que son mari ignorait ces visites. Peu à peu, elle se sentit dominée, puis séduite par la douce autorité et le charme du vieil homme. Elle était désœuvrée, sans relations, ces escapades l'amusaient, elle s'ennuyait moins.

Georges Loret était plein d'attentions et de déférences pour ]\Ionsieur de Lourques. La dot de Marion lui avait permis de s'acheter un nouveau cheval. Il avait su teinter d'un ridicule convenable l'amoureuse amitié du vieillard. Quand il en parlait à sa femme il l'appelait (( le bon chien de garde ». Elle finit par en sourire.

La naissance de sa fille modifia légèrement son existence. Elle se lia avec des jeunes femmes. Une d'elles Ta choisit pour confidente d'un caprice et lui avoua sa faiblesse. Anne-Marie eut peur. Il lui sembla, que le vieil ami à qui elle

avait juré de rester honnête, l'observait durement. Elle sermonna Lucette Lauzun, afin de ramener, dans les yeux du spectre qui se fixaient sur elle, une expression de joie. Elle découvrit du plaisir à vivre au milieu de personnes de son âge. Monsieur de Lourques désira les connaître. Il sut les flatter, les divertir ou les dérouter selon qu'elles étaient jolies, spirituelles ou coquettes. Ses façons changèrent lorsque des jeunes hommes se mêlèrent à leur groupe. Il se montra agressif et méfiant, reprocha à Marion sa gaieté, comme un crime. Cette jalousie ne lui était pa.-> tout à fait odieuse, puisqu'elle mettait quelque malice à l'entretenir. De brusques remords la rattachaient à Monsieur de Lourques dont la présence lui était encore nécessaire. Elle croyait l'oublier durant les jours qui précédaient un bal. Mais après elle se sentait lamentablement seule.

Un soir, après quelques semaines de vie soumise, secouée pourtant par de sourdes révoltes qui l'étonnaient. elle prêta une oreille émue aux paroles que murmura un passant, à ses oreilles. Ils se rencontrèrent au Bois, dans le monde. Monsieur de Lourques eut vent de ce début d'intrigue et Marion déplora sa légèreté non, pour ce qu'elle pouvait avoir de répréhensible, mais pour le chagrin exagéré qu'elle causait. Elle ne revit plus celui qu'elle aurait aimé, peut-être, qui l'aurait aimée sans doute... et cela avait été la seule aventure de Marion Loret.

La tyrannie de Monsieur de Lourques, sa ja-

19S LE DÉFAUT DE l'aRMURE

lousie se révélèrent effroyables, insultantes. Elles parurent criminelles à Marion le jour où il la fit suivre. La pitié qu'elle commençait à ressentir pour lui, se transforma en une haine qu'elle cachait sous une humilité parfaite. Elle devint sa prisonnière; il ne la quittait presque plus, lui parlait fréquemment de sa tristesse. Elle l'écoutait avec étonnement, puis avec colère, quand elle songeait qu'elle avait sacrifié à ce vieillard ses jeunes années. I\Iille fois, elle résolut de se libérer, mais la peur, la lâcheté, l'habitude, l'enchaînaient. La révolte cependant minait son âme, détruisait sa pitié, sa tendresse ; de moins en moins, elle maîtrisait sa méchante humeur. Non content de l'espionner, Monsieur de Lourques se plût à l'humilier. Il lui donna à entendre qu'elle lui devait sa fortune. Il ne lui disait plus « Je mourrais de chagrin si lu cessais d'être une honnête femme ». Il lui exposait en termes brutaux le mépris que lui inspirerait la moindre faute. Il croyait racheter ses audaces en ajoutant « Je te sais, d'ailleurs, profondément sérieuse, incapable de te mal conduire ». Cette assurance exaspéra Marion.

C'est alors qu'elle s'était enthousiasmée pour la baronne d'Ivrargues et au moment où elle aller lui avouer le secret de sa vie, la bonne dame mourut et sa dernière action en ce monde fut de présenter Jacques Viguiers à Anne-Marie Loret. Il lui avait plu. Il avait su revenir et lui plaire et la persuader. Elle lui était reconnaissante de

l'avoir rendue audacieuse. Elle fit de son mieux pour que Monsieur de Lourques devinât qu'elle lui échappait. Elle ignorait s'il était au courant de sa liaison et dissimulait son jeu, en ne modifiant pas ses manières dignes et tristes. Ce fut une joie cruelle qui la saisit le jour où, presqu'au bras de Jacques, elle s'était trouvée, face à face, avenue du Trocadéro, avec le vieil homme.

Il l'avait, le soir même, accablée de demandes.

— J'ai rencontré ce jeune homme chez la baronne d'Ivr argues, avait-elle répondu évasivement, comme si elle mentait. Il ne se déclara pas satisfait.

Le lendemain, Marion se réfugia à Fontainebleau, chez sa mère, pour ne pas avoir à fournir des explications à Monsieur de Lourques et à Jacques.

Elle l'avait prié à dîner, sur l'ordre du vieillard. C'est de chez lui qu'elle avait lancé son invitation.

Tout s'était passé pour le mieux.

Une porte s'ouvrit. C'était son mari qui rentrait.

— Pas encore couchée, May ?

— Pas encore.

— ■ Lourques vous a tenu compagnie ?

— Comme toujours.

— Ail right.

- — Et « Florise

— Ce ne sera rien. Bonsoir.

— Tant mieux. Bonsoir.

Il l'embrasse sur le front. Elle le regarde. Sa silhouette est élégante. Il siffle un air de chasse

Marion seule dans le boudoir songe à Jacques et à Monsieur de Lourques. Elle e.-t contente d'elle-même. Elle songe qu elle les a dupés, l'un et l'autre. Jacques était parti, croyait-elle, avec la certitude qu'il n'avait pas à être jaloux de Monsieur de Lourques et ce dernier n'était-il pas certain qu'une jeune femme, tout en étant fort honnête, peut éprouver du plaisir à revoir un simple passant ?

Un passant?... Non, elle réservait un autre rôle à Jacques. Elle fut attirée par les pensées qui s'étaient offertes à elle au début de sa rêverie.

(f Je veux vivre... tant pis pour eux ».

Les persiennes sont closes, les rideaux tirés. C'est rinstant du réveil, après l'insomnie, l'instant où nous sentons vaguement, mais avec intensité, qu'il y a des tristesses dans notre vie. La porte s'entrebâille. Viguiers n'y prête aucune attention. Il croit que c'est le concierge qui lui apporte, selon son habitude, le courrier et les journaux... Il ouvre les yeux, Anne-Marie Lorel est devant lui. Elle murmura :

— Je vous regarde dormir... paresseux, à dix heures... c'est une honte par un temps pareil... encore couché !...

— C'est gentil à vous de me surprendre ainsi, .répond-t-il.

Elle venait chez lui, rue Galilée, pour la première fois.

Elle s'avança, se reposa sur le bord du lit. La nuit était presque complète, dans la chambre.

— Je ne vous attendais pas. Qu'arrive-t-il ? — ■ Rien, je désirais vous voir.

Elle se recueillit. Il y eut un long silence.

— Ai-je tort d'être ici ? interrogea-t-elle. — - Non.

Paresseusement, elle se leva, écarta les tentures des fenêtres. L'ombre se dora.

— Pourquoi êtes-vous partie, Marion ? hasarda-t-il enfin, sans m'avertir, sans m'écrire une ligne.

Elle s'installa dans un fauteuil et reprit d'une voix naturelle :

— Je suis partie, parce qu'en rentrant chez moi, j'ai trouvé une lettre de ma mère. Elle me demandait de venir passer quelques jours avec •elle. J'étais triste. Ma petite fille insista. C'est ■elle qui m'a décidée. Vous la gronderez.

— Comment est-elle, votre petite fille ?

— Elle a eu, hier au soir, un mot ravissant. Je lui faisais réciter sa prière « Sainte Vierge Marie, je vous donne mon cœur ». Elle rectifia (( Je vous prête mon cœur ».

Marion se rapprocha. Jacques la tint éloignée.

— Que vous êtes jolie, Printemps.

Elle se tourna vers un miroir, esquissa une

moue désappointée. On eut dit qu'elle était lasse enfin de n'être que jolie. Debout, au milieu de la chambre, vêtue de linon bleu, coiffée d'un vaste chapeau, une main campée sur sa hanche, l'autre inerte le long de son corps, elle souriait à son ami.

— Vous n'aviez pas le droit de partir après ce qui s'était passé, s'écria-t-il.

Une lueur heureuse brilla dans les yeux de la jeune femme.

— Qui était-ce ? fit-il.

— Soyez donc moins vague.

— Ce vieillard.

— Monsieur de Lourques... Mais vous avez dîné avec lui hier au soir... ah !...

Son rire sonna faux.

— Marion, je ne puis oublier l'aplomb avec lequel vous avez salué votre mari et la terreur qui vous a saisie quand vous avez aperçu ce vieil homme mystérieux.

— Et vous établissez, interrompit-elle vivement, un rapport quelconque entre cette rencontre et ce que vous appelez ma fuite.

— L'existence de ce vieillard, charmant d'ailleurs, doit-elle me renseigner sur la nature de vos scrupules, de vos remords ?...

Ses yeux clairs se fixèrent sur Jacques.

— Que n'êtes-vous restée plus longtemps à Fontainebleau puisque vous étiez si heureuse auprès de votre mère. Rien ne vous rappelait ici?...

— Croyez-vous?... fit-elle avec fougue... Caressante et féline, elle toucha le front de

Jacques, réfléchit un instant.

— L'autre matin, commença-t-elle, j'avais à la campagne une robe de toile bleue pâle... un grand chapeau de paille. Je revenais de la forêt et je tenais dans ma ju{>e une gerbe de fleurs champêtres. « Que tu es donc jolie ! s'écria maman î Que tu es donc jeune. Tu es tout le Printemps ! » Ma jupe glissa de mes doigts et coquelicots, bleuets et boutons d'or jonchèrent le sol, à mes pieds, et tout à coup je te vis triste, avec ton lent regard qui interroge. J'eus une hallucination terrible. Tandis que je me trouvais jolie dans un miroir, tu m'apparus mort !...

Sa voix était tremblante et si douce !

— J'étais environnée de corolles, comme cela...

Elle se leva, chercha des fleurs pour les éparpiller autour d'elle. Mais les coupes et les vases étaient vides.

— C'est vrai que vous ne pouviez pas prévoir ma visite matinale.

Elle feuilleta quelques livres, sur une table.

— Vous aime-l-il ?... l'avez-vous aimé! hasarda Jacques.

— Qui?...

— Mais... votre vieillard, répondit-il, sans colère.

— Jacques, c'est un vieil ami de ma famille, de celle de mon mari... Il est un peu ennuyeux,

mais il nous aime tant... Dès ({ue j'ai été de retour je vous ai fait signe... vous voyez... je suis ici... que vous faut-il de plus...

Ces phrases étaient entrecoupées, timides.

— Vous avez vu ma vie intime... ma maison... ma mère...

— Est-ce Monsieur Loret ou .Monsieur de Lourques qui désirait me connaître ?

— Monsieur de Lourques, répli(]ua-t-elle simplement...

— Il vous aime ?

— Tant pis... — Ses sourcils s'abaissèrent.

— - Monsieur Loret n'a-t-il pas été surpris de vous retrouver en tête à tête avec lui...

— Non, je passe bien des soirées ainsi, depuis longtemps, depuis très longtemps.

— Ah ! les fameuses soirées dont vous me vantiez le charme...

— Oui, iit-elle obsédée.

— Marion, vous auriez du, hier au soir, prétexter une lassitude quelconque pour congédier Monsieur de Lourques.

— Et vous garder vous ! s'écria-t-elle. Et dire u Voilà mon amant !

Longuement, elle considéra ce jeune homme :

— J'en suis capable.

Son corps eut un souple mouvement de recul. Sa tête s'abaissa vers sa poitrine et Jacques ne vit plus, sous le vaste chapeau orné de fleurs, qu'un front barré par un pli dur. Puis, elle s'empara de la main de Viguiers, l'appuya contre

ses joues, contre ses yeux dont les cils serrés et fins battaient. Ses traits de femme perfide et qui se sait adorée étaient illuminés par une joie cruelle. Elle sourit, de ce sourire qui la transfigurait et faisait d'elle une incarnation de la jeunesse, du plaisir et du mystère.

— Séparons-nous, Printemps.

Elle haussa les épaules.

— ■ Pourquoi êtes-vous ici?...

— Parce que tu me plais, Jacques.

Sa voix était à peine perceptible :

— ■ J'ai rêvé des choses insensées... Je t'ai vu mort...

Sa tête tomba sur la poitrine de Jacques.

— Comme ton cœur bat... cette nuit... je l'entendais s'affaiblir... j'étais là... tout près... et je ne pouvais pas venir à ton secours !...

La pensée de la mort envahit le silence, le rendit solennel. C'était dans l'atmosphère de la mort que leur amour était né. L'impérissable parfum d'une rose morte en était l'emblème. Une brusque tristesse les courba. Ils se serrèrent l'un contre l'autre :

— Jacques, m'aimez-vous ? Est-ce bien vrai (]ue vous m'avez adorée...

— Oui... oui... Marion.

— Autant que vous me l'avez écrit ?

— Mais oui, Printemps.

Il accompagna ces mots d'un geste vague. Elle îe pria de lui en expliquer le sens.

— C'est par un geste pareil que je vous au-

rais conviée au bonheur, au voyage. Il aurait voulu dire, ce geste « Là-bas, dans ce pays qui doit bien exister quelque part. » Aujourd'hui, il fait signe à des ombres... leur dit-il adieu, le& chasse-t-il, les rappelle-t-il ? Je l'ignore... Il va vers le passé, Marion...

— • Le passé ! Des ombres... Elle se dressa à demi, interrogea : Quelles ombres ?

— Celles que votre imagination, vos caprices,, votre mystère ont projetées, hors de vous-même, en si grand nombre, que je ne veux plus vous reconnaître au milieu de leur foule agile...

— Je ne vous comprends pas...

— Des ombres qui toutes s'appellent Marion.... et qui sont fuyantes et que je ne parviens pas à saisir...

— Jacques, retiens celle qui est aujourd'hui près de toi. Ce sont des yeux sans aucun secret que tu interroges... Regarde bien ces prunelles... et sache lire... aie le courage de lire dans Tes yeux de Marion. Si tu m'aimes, ils ne doivent pas avoir de secrets pour toi, je te le répète...

— J'ai peur de tes yeux... de leur mystère, de leur sincérité...

— Jacques?

— Marion ?

— - Je te croyais malheureux !

— Ah ! Marion ! Perfide Marion Printemps. Dans votre petite tête, le malheur, l'amour et la mort ne font qu'"un. Soyez moins émue, soyez

moins palliélique. J'ai relu vos lettres. Elles m'ont converti. Pardonnez-moi, d'avoir voulu imposer quelque gravité à votre nature charmante. Je laisse, désormais ce soin à Monsieur de Lourques !

Marion sursauta. Il reprit, pour pousser à l'extrême l'exaspération de la jeune femme :

— Que ce matin soit un matin d'adieu et vous aurez réussi le souvenir que je garderai de vous. Ce souvenir ne sera qu'une suite de jours parfaits dont les mauvaises heures seront oubliées. Je n'invoquerai plus que votre sourire, la douceur de notre première rencontre. La chambre était parée de fleurs que vous chérissez entre ioutes. A la rose morte que vous m'avez envoyée, j'en ai joint bien d'autres encore. L'étrange parfum qu'auront vos lettres et vos billets quand je les relirai î

Marion ne se laissa pas abuser par ces phrases. Elle ne répondit rien et pour ne pas briser, par des sanglots, le silence qui se prolongeait, Jacques ajouta doucement :

— Pourtant, ne m'abandonnez pas trop.

■Quand votre fantaisie vous le conseillera, quand l'ennui l'exigera, venez me voir, arrivez à l'improviste et dites-moi : « Je ne suis pas heureuse. » Je vous réconforterai, je vous consolerai et lorsque vous aurez souri, vous repartirez...

— Vous vous vengez cruellement, s'écria-telle ; tout cela n'est que mensonges, n'est-ce pas?

Elle se leva :

— Répondez !...

— Alarion n'est-ce pas votre rêve : avoir l'un pour l'autre une tendresse...

Elle interrompit avec fureur :

■ — Non ! Jacques, Jacques, ce n'est pas un caprice, ce n'est pas la curiosité qui m'ont attirée vers vous, mais simplement l'amour — Oui... j'ai dû réfléchir, entendez-vous, avant de bouleverser mon existence. Mon courage a grandi lentement. Je veux tout faire pour n'aimer que toi... J'ai gâté ma vie en confondant l'amour et la pitié.

Jacques la laissa parler. Il ne savait pas exactement ce que signifiaient les paroles de Marion. Elle parlait avec volubilité. Il ne savait pas quel sentiment inspirait Marion. Des ombres animaient ses yeux clairs, ses lèvres s'effilaient ou se ramassaient en une moue inquiète. Tout n'était pas inconstance et perfidie chez cette créature délicieuse à chérir. Des sanglots secouaient sa gorge. Elle se blottit entre les bras de Viguiers et brisa une des grandes ailes grises qui ornaient son chapeau du matin. Il voulut le lui enlever, mais d'un geste bref, elle abaissa sa voilette blanche et saisit son ombrelle.

— Je vous attends cet ap-rès-midi, sans faute, s'écria Jacques.

— Non, je ne suis pas libre...

— Libérez-vous...

— Impossible.

— Si je vous suppliais de venir, Marion...

— J'ai plus que jamais besoin de la confiance de cet homme, répliqua-l-elle durement.

— ^Monsieur de Lourques, ricana Jacques. Vous refusez de venir parce que ce vieux vous attend ?

— Oui.

Et avec une colère mauvaise, il renvoya Marion à ses devoirs, à ses scrupules, à celui qui, pour la dominer ainsi devait avoir des droits qu'il jugeait inutile et grotesque de lui disputer.

Elle sortit, traversa le palier, puis la main sur la rampe, descendit la première marche, les yeux tournés vers la porte qui restait close. Elle imagina son ami pleurant, le visage enfoncé dans un coussin, comme un enfant, elle se demanda, un instant, si elle ne remonterait pas, mais elle haussa les épaules et murmura « l'Imbécile », dès qu'elle fut dans la lumière gaie.

L'après-midi, elle se fit conduire au Bois. Les parfums coulaient comme des ruisseaux de fraîcheur embaumée entre les berges de verdure que formaient déjà les arbres.

Un moment, elle songe que Monsieur de Lourques l'attend. Si un fiacre passait elle le prendrait peut-être. Elle revoit l'humble attitude du vieil homme, pendant leur entretien de la veille. Elle imagine sa reconnaissance, si elle est exacte au rendez-vous qu'ils ont pris.

Le spectacle de cette joie ne sera-t-il pas ennuyeux 1

Elle s'enfonce dans les sentiers. Elle marche lentement. Quelle promeneuse décorative !

Elle laisse traîner sa jupe sur le gravier et se sert de son ombrelle, comme d'une canne. Ceux qui la croisent se retournent. Elle a, dans ses yeux, un regard satisfait, triste pourtant. A mesure qu'elle avance, une voix la renseigne : « C'est là que nous nous sommes arrêtés en nous demandant quelle était notre route ? » C'est là qu'il m'a dit : « Jolie Alarion, vous me ravissez ». Et Marion se souvient aussi des paroles très tendres que lui avaient murmurées jadis un jeune homme qu'elle aurait aimé. Elle en est sûre. Elle pense à la jeune femme qu'elle a vue, un soir, avec Jacques, sortir furtivement d'une porte, disparaître dans un fiacre, elle pense à toutes les jeunes femmes, à tous les jeunes hommes amoureux, à Lucette Lauzun qui l'avait prise pour confidente, à qui elle avait donné de sages conseils et qui n'avait pas reculé devant un scandale pour se libérer et vivre avec celui qu'elle avait choisi.

Des anecdotes reviennent à sa mémoire, la hantent, comme des fragments de livres qui nous ont séduits et que nous croyons avoir oubliés. On s'interroge : <( Où donc ai-je lu cela ? et peu à peu tout réapparaît, le titre du livre, les événements du jour...

Marion se demande : <( Quand donc ai-je vécu de la sorte. Était-ce bien moi ? »

Elle évoque la figure enfantine et crispée de Jacques. Il ne saura jamais ce que lui ont coûté de ruses et de mensonges, les heures qu'elle lui a données. Il ignorera — puisqu'ils ne se reverront plus, peut-être — ce que signifaient les réticences qui la navraient, les actes, les paroles dont il lui était impossible de comprendre l'utilité. Oh ! s'il était auprès d'elle, elle lui dirait :

(( Ami, vous me jugez perfide ! Insensé ! quand après m'être arrachée de vos bras, parce qu'un fantôme m'épiait, je devenais déconcertante, au lieu de me questionner et d'essayer de me faire avouer le secret de ma vie, il fallait clore ma bouche avec votre bouche, il fallait obliger mes yeux à regarder vos yeux. Il fallait sentir que j'étais le jouet de mes rêves, de mes désirs, de mes emportements. Il fallait surtout faire battre mon cœur ! Il fallait savoir qu'il était, ce cœur, semblable à celui de bien des femmes, silencieux, pathétique et craintif, épris de jeunesse, de passion, de force, qu'il souhaitait souffrir, qu'il voulait un amant ! Ami, je vous imaginais sceptique, égoïste, cruel. Je vous avais paré de toutes les imperfections attachantes des jeunes hommes. J'espérais verser des larmes inconnues. Je vous en veux de ne m'avoir pas fait verser certaines larmes ! Je vous tenais pour frivole et volage, alors que vous étiez studieux et pensif. Vos yeux, je les croyais fatigués par le plaisir, alors qu'ils l'étaient par le travail et le songe... Mais vous

m'avez libérée... Adieu, Jacques... puisque vous m'avez chassée... mais je suis trop infortunée^ je profiterai de la permission que vous m'avez accordée, je vous écrirai : « Venez », et vous me réconforterez ! »

Elle regrette d'être seule. Elle aurait voulu entrer à Arménonville. L'idée que Monsieur de Lourques est malheureux ne l'épouvante pas. Il lui tarde d'être au soir pour se jouer de luL

Quant à Jacques, il a ses livres. Qu*il se console !

Elle se souvint qu'elle devait acheter des fleurs. Elle prit un tramway pour voir des gens humbles, en face d'elle. Il lui aurait été doux d'être à la veille de partir, dans l'agitation des derniers préparatifs.

Partir ! Bientôt Paris serait inhabitable. Elle n'avait pas encore songé à l'été. Elle eut, un instant, la tentation d'aller rejoindre Jacques, N'était-il pas le compagnon de ces heures qui sont comme le crépuscule de la tristesse, de ces heures où l'on puise dans son angoisse une sorte d'indulgence pour soi-même, une ironie aimable et tendre qui nous persuade que les troubles de nos cœurs sont bien peu de chose, et que vraiment il est aisé de s'accoutumer aux peines de chaque jour et d^en sourire.

Elle goûta dans un endroit tranquille, près du Louvre, choisit des fleurs, héla un fiacre. Elle était sans pensée, sans désir, avec un songe au bord de son imagination, un songe prêt à

l'envahir, tout entière, à la moindre défaillance de sa volonté. Elle s'appliquait à être distraite et charmée par le décor qu'elle préférait entre tous.

Aux Champs-Elysées, les marronniers portaient leurs blanches fleurs...

Oui, décidément, Marion restera à Paris, dans la banlieue. Elle se promènera sous les arbres. Elle ne s'ennuiera jamais. En quelques minutes, elle échafauda tout un plan d'existence : elle vivra à Viroflay, à Meudon, à Saint-Cloud, au plus loin, à Chantilly, à Fontainebleau, à Moret, à Barbizon... dans un chalet dont la façade serait drapée de lierres et de roses. Elle vagabondera avec sa petile fille... On ne la verra ni à Aix, ni en Suisse. Elle s'écria en elle-même, ravie :

<f Je veux me vêtir comme il me plaira, mi'asseoir dans Therbe, revenir les bras chargés de fleurs, les souliers blancs de poussière, chanter comme une grisette, les yeux fatigués de soleil, la tête étourdie de parfums, je lirai les vers et les contes de Musset... »

Il y avait longtemps qu'elle n'avait plus admiré les insectes d'or sur les fleurs libres, les rayons de soleil, les belles lumières errantes que l'on respire mêlées à l'air et qui chauffent les poumons, donnent envie de rire aux éclats, de chanter... Elle avait trop vu de roses se flétrir dans ses verreries de Venise... Elle pensa :

« Je reviendrai hâlée. avec des mains dorées.

Je vais faire une retraite en pleine nature, mais cet hiver je recevrai beaucoup. »

Elle sentit qu'une heureuse rêverie allait la prendre. Elle passa chez elle, déposa ses fleurs. On lui remit un mot bref de VIonsieur de Lourques. Il l\ii annonçait sa visite pour le soir

L'atmosphère dans laquelle s'étaient agitées les pensées de Marion s'enfuit. Elle se fit reconduire au Bois.

Entre les sapins, leau paraissait plus bleue, la rive opposée plus riante, les cygnes plus élégants. Alais elle aurait souhaité que quelqu'un fut là pour lui donner la main. Elle se découvrit sans ressource contre celte soudaine lassitude de son âme et de son désir.

Pourtant, elle murmura :

n Comme il fait beau ». Et c'était, comme si elle avait dit aux passants. « Je suis malheureuse ! »

Elle suivait le sentier qui longe le lac. Des jeunes gens la regardèrent. Un peu de confiance visita son âme et, d'ailleurs, une femme qui croit en sa beauté, qui connaît les pouvoirs de sa grâce peut-elle être triste longtemps, et puis, ce besoin de s'attrister à plaisir, quelle lamentable habitude !

Non, décidément, elle ne louera pas une villa rustique dans la banlieue. Elle suivra son mari à Ostende, à Trouville. Il a l'intention de faire courir. Elle s'amusera, elle jouera, comme les jeunes femmes de son âge qui ont sa fortune.

Et ell€ sera libre, absolument libre ! Elle ne reculera devant rien pour être libre.

Monsieur de Lourques?... oh ! qu'il ose seulement lui adresser un reproche !

Jacques Viguiers ? Elle réfléchit quelques instants, et écarta du bout de son ombrelle une brindille sèche qui s'était accrochée au bas de sa jupe traînante.

Anne-Marie Loret à Jacques Viguiers.

(( Ai-ie le droit de vous troubler encore, vous « qui m'avez chassée ? Soyez rue Godot de (( Mauroy, samedi à trois heures. Je veux^ avant « de partir, nï expliquer Iranchement avec vous.

<( Quil y ait des fleurs. Pas trop cependant. « Disposez-les la veille, afin que /e les trouve « épanouies et comme habituées à Vair de cette « chambre. Je ne veux pas avoir V impression « de revenir, de pardonner, ou d'être pardon- (( née. Imaginez-vous, si /e suis tremblante, que

« VOUS me recevez pour la première lois, et que (( le suis bouleversée par m.on audace. Faites « comme si [e ne vous avais pas écrit, laissez- (( moi entrer chez vous naturellement. Que votre (( surprise, votre {oie me témoignent que /e suis (( toujours votre Marion ou que {e vais l'être. (( Que votre courroux se manileste tendrement, (( si vous croyez ne pas devoir oublier notre der- « nière scène. Quel que soit votre cœur, accueil- « lez-moi. Ne vous vengez pas en haussant les (( épaules et en vous demandant quel caprice « ou quelle lantaisie m' égarent. Que ce ne soit « pas un visage douloureux, qui m' apparaisse . (( Que ce ne soit pas non plus un visage menait çant et sarcastique. Ma lettre est-elle incohé- ■<( rente ? Je ne sais. Elle renferme des souve- « nirs, des craintes, de V espoir. Ces derniers « lours ne lurent pour moi quune émotion gran- « dissante, éperdue. Il faut quelle éclate enfin, (( cette émotion quelle ni enlève ou nianéan- (( tisse...

Marion. »

Elle entra simplement, resta quelques instants devant la porte comme pour fermer la serrure sans bruit, puis, elle s'avança vers le divan d'où Jacques n'avait pas bougé. Des fleurs se défaisaient, comme elle l'avait souhaité.

Jacques ne lui adressa aucun reproche, ne la questionna point. Il la regardait aller et venir. Elle était vêtue de bleu, sa couleur préférée.

Elle parla de l'été qui venait, des plages, de la mer...

Les yeux de Marion méprisent le spectacle de la douleur et pour y échapper, ils se fixent sur les fleurs et les objets qui leur plaisent avec des regards d'une tendresse infinie... et ce jourlà, Marion contempla les touffes de roses pâles débordant des coupes et des vases.

Marion ne sait pas répondre à une prière, prévenir un chagrin, mais pour vanter les grâces d'une plante, la saveur d'un parfum, pour analyser une nuance, elle met dans sa voix une émotion qui déconcerte... et ce jour là elle découvrit mille beautés dans les teintes des corolles, les courbes des tiges, les formes des feuillages.

Jacques l'écoutait avec une angoisse qu'elle s'appliquait à ne pas remarquer. Quelle contrainte dans son émerveillement et, de temps à autre quels silences attentifs et opprimants ! Elle murmura que tout souriait dans Is nature.

— Croyez-vous, répondit-il.

Sa voix fut étrange, Marion tressaillit :

— Que voulez- vous dire ?

Il l'attira vers lui. Il avait besoin de la sentir vivre, respirer et frémir. Elle arracha une rose, l'effeuilla, en répandit les pétales sur sa tête ; elle dénoua ses cheveux, leur masse dorée s'élargit contre ses épaules. Elle but du porto et Jacques ne parvint pas à faire naître l'entretien qu'il désirait. Il lui fut impossible de savoir

pourquoi elle revenait. 11 Favaii chassée, elle semblait ne pas lui en vouloir. Il n'osait pas se montrer furieux. Elle lui rendait ses baisers machinalement. Elle demanda l'heure, soudain.

— Vous allez me quitter, Marion !

— Pas encore.

Le ciel était bleu, le soleil magnifique. Les bouquets embaumaient. Tous deux, évoquèrent des souvenirs. Ce jeu obséda bien vite Marion, elle s'étendit sur un divan, fuma une cigarette.

Malgré l'inquiétude et la mélancolie qui serraient son cœur, Jacques résolut de laisser la jeune femme se taire ou parler à sa guise. Elle lui avait promis de s'expliquer franchement. Il attendait.

Elle se leva, s'étira et tout à coup, la porte s'ouvrit et Monsieur de Lourques apparut dans l'embrasure. Il s'avança de quelques pas, ses yeux dirigés vers Marion, qui essayait de se blottir derrière Jacques. Ce dernier balbutia quelques phrases, chercha une attitude, mais Monsieur de Lourques allongea son bras, comme pour imposer silence, puis il hocha la tête et sortit. Cette scène ne dura que quelques secondes. Un mélange de terreur et de contentement animait les traits de Marion. Elle était dans un fauteuil, lovée comme une panthère. Sa chevelure défaite, parsemée de pétales de roses, recouvrait ses bras et sa poitrine. Cette petite créature terrifia Jacques.

La silhouette accablée et digne du vieil homme, son geste, son regard le hantèrent, il s'enfuit, le rejoignit sur la chaussée.

— Retournez auprès d'elle, lui dit Monsieur de Lourques, sans lui donner le temps de placer un mol. Voilà qui vous renseignera. Lisez.

Il lança à Jacques une lettre et le quitta brusquement. C'était un billet anonyme et d'une écriture certainement empruntée.

« Epargnez-vous, Monsieur, un ridicule. Ma- <( dame Loret est un bel exemple de la lacilité « avec laquelle une ieune femme se joue d'un (( importun lastidieux et sénile.

(( Depuis longtemps elle aime, et soyez sûr « qu'elle est aimée. Pour vous en convaincre, si (( vous en avez le cœur, allez samedi, vers qua- « tre heures, rue Godot de Mauroy. Deman- « dez...

Les détails qui suivaient inquiétèrent Jacques. Il plia le papier, décidé à ne le montrer à Marion qu'après s'être expliqué avec elle.

Il la trouva comme il l'avait quittée, blottie dans un fauteuil, les deux mains accrochées au dossier. Une cruauté caressante faisait cligner ses paupières.

— Ou'a-t-il dit ?

— Impossible de n'en rien tirer.

Marion resta muette, tordit ses cheveux en examinant Jacques à la dérobée.

— \^ou3 ne vous connaissez pas d'ennemis^ fit-il enfin...

— Non.

— Lui en connaissez-vous, à lui.

— Pas davantage.

— Vous ne soupçonnez pas qui a pu lui écrire cette lettre ?

— Cette lettre !

Comme il la lui tendait, elle la lui arracha des

mains, ses beaux cheveux tombèrent sur ses épaules. Elle froissa l'enveloppe.

— C'est moi qui l'ai écrite.

— Vous !

— Oui moi !

Ses ongles égraligncrent le tapis de la table

sur laquelle elle s'était penchée, puis, belle, féline, indignée, elle parla sans lever les yeux, comme pour elle-même.

— J'ai fait cela parce que mon instinct a parlé plus haut que ma pitié !

Elle demeura silencieuse, les sourcils en barre, les lèvres agitées, on eut dit qu'elle résumait les motifs qui rendaient son acte nécessaire... |

— Oui... il me fallait chercher comment me ] délivrer... murmura-t-elle. Il ne me croyait pas 1 capable d'avoir cette force. Il eut été imprudent de laisser à un tiers ou au hasard le soin de lui prouver qu'elle était née, cette force. J'ai ar- ' rangé moi-même l'aventure avec une impitoyable résolution. J'ai écrit la lettre. J'ai dit au concierQ"e de laisser monter, si un monsieur.

dont je fis le porlrait, me demandait. J'ai teni* la porte ouverte pour qu'il put entrer... Advienneque pourra ! Ma vie est bien à moi, bien à moi, maintenant !

— Malheureuse s'il se tuait !

— Non, non... et puis, cela ne me regarde pas. Mais sois tranquille, tu n'as pas vu son mépris, son renoncement. Il a compris que c'était fatal, fatal comme la mort, comme la vieillesse... S'il avait dû se tuer, il se serait tué, là, à mes pieds... Ce billet qu'il vous a donné en sachant que c'était moi qui l'avait écrit, quelle abdication !

— S'il se vengeait !... Si Monsieur Loret apprenait, lui aussi... par le même moyen...

— Oh ! qu'importe !

Sa main tomba sur une botte de roses qu'elle écrasa avec colère et plaisir. Jacques la saisit aux coudes :

— ]\Iarion, tu m'épouvantes, s'écria-t-il, il me semble qu'un cadavre est entre nous. Prouvemoi que cet homme est vivant, sans cela je nepourrai plus t'aimer...

Elle le regarda avec des yeux cruels et étonnés.

— Pensez-vous que votre amour me soit indispensable !

Elle éclata d'un rire strident et mauvais, serecoiffa sans hâte, se ganta :

— ]\Iarion î

Elle se retourna vers Jacques, indolemment^

Sa figure avait repris son expression perfide. Ses yeux grand ouverts étaient presque enfantins et comme Viguiers la prenait dans ses bras, elle le repoussa :

— Ah ! Ah ! ricana-t-il, c'est votre amant, je m en doutais.

Elle se retourna de nouveau vers Jacques, resta, quelques instants, immobile, les doigts aux boutons de ses gants.

— Penh ! fit-elle, ce serait trop long à vous expliquer, si je vous disais qu'il n'est pas mon amant vous ne le croiriez pas, n'est-ce pas. Je voulais me débarrasser de lui, maintenant c'est fait. Merci.

Elle abaissa vivement sa voilette dont les extrémités flottaient sur ses épaules.

— Adieu...

Elle examina la chambre remplie d'une lumière dorée, jeta négligemment une clef sur un fauteuil, mit à sa taille une rose, passa du rouge à ses lèvres, se poudra... et elle profita d'un instant où, de brusques sanglots secouaient Jacques, pour sortir.

La morale que Jacques tira de cette histoire fut celle-ci :

« La valeur de l'amour que nous inspirons aux femmes devrait nous renseigner sur la qualité du rôle que nous sommes destinés à tenir dans la vie. »

Avec sa figure d'enfant, sa faiblesse, l'attitude qu'il avait affectée, Viguiers était certain d'avoir produit sur Marion une impression identique à celle qu'il avait produite — et qu'il produirait

toujours — sur ses confrères, sur ses camarades, sur les passants, sur Darne, sur Augeret et les autres.

(( Je suis ce qu'on appelle une nature exquise, c'est-à-dire, que Ton peut se servir de moi, me rejeter ensuite, sans remords, comme un citron pressé. Certes, ce n'est pas Augeret qui aurait accepté d'être le jouet d'une Marion ! A la première incartade, il l'aurait calmement avertie :... « Ma petite, si vous continuez, vous allez recevoir des coups )>. Il l'aurait battue. Marion aurait eu peur, se serait soumise. Tandis que moi... adieu paniers, vendanges sont faites! »

Pourtant, il s'étonna de ne pas souffrir davantage. Avait-il vraiment aimé ? Un grand élan porta toute son âme vers Suzanne Veyrel :

(( Vais-je la perdre, elle aussi, et du même coup, vais-je perdre Norbert ? Alors, que me restera-t-il ? »

L'existence qu'il s'était faite lui sembla le fruit d'une condamnation.

Il songea à tous ceux avec qui son métier l'obligerait à vivre. Il prononça leurs noms, évoqua leurs visages. De tout cela, se dégagea une atmosphère lourde dans laquelle il avait peur de ne pouvoir jamais respirer aisément.

Un soir, comme il travaillait aux dernières épreuves de son livre, il reçut un pneumatique :

« Conformément à vos désirs, je vous inlorme (( que Monsieur Emmanuel Genlis se meurt. Veu nez vite. »

Peu après, Jacques était boulevard Saint- Michel, et voici le spectacle ([ui s'offrit à lui :

Au milieu du cabinet de travail, illuminé par deux lampes et trois candélabres, Genlis était debout, enveloppé dans son manteau de bure brune. Dès qu'il aperçut Jacques il s'avança vers lui. Ses yeux bleus étaient hagards, visionnaires, un rictus abaissait les coins de sa bouche. Sa main eut un geste solennel. On eut dit qu'il souhaitait la bienvenue en remerciant d'un compliment qui lui aurait été adressé. Il se promena ensuite lentement, comme dans un salon. Il jouait avec son mouchoir, s'arrêtait, fronçait les sourcils, rejeîait ses cheveux en arrière, faisait avec sa tête des mouvement d'assentiment ou de dénégation. Il paraissait avoir un entretien avec un interlocuteur imaginaire. Jacques lui parla. Une expression orgueilleuse et satisfaite ennoblit ses traits. Il se recula et murmura :

— Ah ! Madame (sa voix était douce, timide, légèrement tremblante) je considère de telles œuvres... vous insistez ?... Mais oui, je vous affirme que de telles œuvres ne sont pas de nature à divertir de jeunes femmes. (Il promena un regard circulaire). Vous vous repentirez de me prier ainsi...

Il se pencha, comme si quelqu'un l'interrompait, puis avec la démarche d'un homme qui est entraîné, il se dirigea vers la table, s'assit, le buste droit, les bras appuyés aux accoudoirs de son fauteuil.

228 LE DEFALT DE l"aR.MLRE

— Puisque vous l'ordonnez !

Il ouvrit un manuscrit, se recueillit, ferma les paupières et, tout à coup, fixa ses regards sur son auditoire invisible II étendit la main, commença :

— C'est l'Espace !... (il répéta, l'Espace). Audessus des nuées que les rayons du soleil sillonnent comme des éclairs tranquilles, brillent les sommets du Caucase et plus haut qu'eux tous, le roc où est lié le Titan Prométhée ! (ses poings tombent sur le bureau. Des larmes rougissent ses paupières). Mais, reprend-il, je dois remonter plus haut. J'ai écrit, jadis un « Prométhée outragé ». C'est l'histoire du demi-dieu, du champion des hommes, de leur porte-flambeau, qui refuse l'alliance que lui propose Zeus, car il sent que l'usurpateur victorieux de Saturne, tremble dans son Olympe... lion nouveau drame en est la suite. Le jour se lève, une ombre passe sur les altitudes, c'est celle du vautour qui vient déchirer les entrailles du fier martyr. Dans le silence, un éclat de rire éclate soudain, c'est le Titan. Il brave Zeus, il le nargue. Il est fort.

Les alexandrins de Genlis sont abrupts, taillés comme des arêtes de pics. Ses rimes se heurtent comme des blocs de granit. Pas d'images.

Prométhée écoute alors les voix d'hommes qui s'élèvent des carrefours de la Terre. Ils prient. Ils n'osent pas maudire. La colère du Titan gronde.

L'hymne est maintenant plus rhytmé. Il s'y mêle un peu d'amour, de mépris et de compassion pour ces cœurs serviles, par lesquels le Titan veut être délivré. Le poème de Genlis a la majesté religieuse d'Eschyle. Une flamme brûle dans les yeux du poète. Il a le sentiment que son œuvre s'est imposée, que l'Univers l'écoute. Il ne voit pas les quatre murs de sa chambre étroite, le plafond bas, Viguiers attentif et Madame ^laloue qui, sans comprendre, tire sa montre, se morfond : le docteur devrait être là.

Soudain, désespéré et las de prêcher la révolte, le Titan bombe son torse, s'arc-boute, les coudes dans les anfractuosités des roches, les talons dans des crevasses. Un effort suprême fait craquer ses chaînes, il se libère, se dresse en pleine clarté et découvre, sous les nuages, les montagnes inférieures, les vallées, les champs, la mer et les cités. A sa voix, Atlas, Encelade, Typhon, tous ceux qui gémissent écrasés par les volcans, étouffés par les sables, sortent leur tête de leurs prisons et, se frottant leurs yeux habitués à l'ombre, respirent largement et entonnent un chant terrible.

Genlis est debout, il déclame ses strophes emportées par un mouvement magnifique, ailées par l'expansion d'une joie surhumaine. Les images et les métaphores s'entre-choquent, se suivent, s'interpellent, se répondent. Elles sont glo-

rieuses, vivantes comme les vagues, les arbres, les bêtes, mouvementées comme un ciel d'ouragan. Elles célèbrent les rêves des Titans, leurs souffrances, leur orgueil. Et c'est sa vie entière que Genlis fait magnifier ainsi, semble-t-il, par ces vaincus qui menacent enfin.

Il s'exalte, sa voix se précipite, ses gestes désignent les coins de sa chambre d'où sortent les cris d'Atlas, d'Encelade. Il est vraiment au centre de l'espace, au milieu des monts, dans un tourbillon de musique. \'oici qu'il ne récite plus son poème, il le psalmodie sur un mode monotone et grave comme une rumeur, elle se transforme, bientôt, en une mélodie farouche, scandée et, tout-à-coup, c'est le final de la neuvième symphonie de Beethoven qu'il chante î n le chante, comme s'il était l'expression de sa pensée, comme s'il faisait partie de son œuvre, comme s'il l'avait composé. Il dirige une masse orchestrale. De temps à autre, il clame une strophe, reprend la s5^mphonie :

— C'est la joie, toute la joie du monde ! comprenez-vous, le sublime délire. Oh ! oh !

n rit. La sueur couvre son front, coule le long de ses tempes, se mêle à ses larmes. Sa voix se casse, il râle :

— L'a joie !... le génie !...

Il marche à grands pas, chancelle :

— C'est moi... moi...

Il se remet devant son bureau, s'y cramponne, veut parler encore, cherche ses mots, crispe ses

doigts autour de sa gorge, s'asseoit d'un bloc, ses bras, sa tête frappent contre le bois de la table et il sanglotte, comme un enfant. Viguiers le redresse, lui parle, mais le vieillard ne parvient pas à articuler une pbrase, il balbutie. Comme s'il accusait d'un crime ou se repentait d'une offense, il soup-ire :

— J'ai du génie... du génie.

Son regard devient humble, triste, un regard de bête battue ou de mendiant :

— Dix-huit cents francs., dans ma vie... j'ai gagné... oh î oh !...

Le même rictus affreux tire sa bouche d'où toujours sortent les mômes mots :

— Génie... dix-huit cent francs...

Jacques l'installa confortablement dans son fauteuil, avec l'aide de ^ladame Maloue. Le docteur arriva. On lui décrivit la scène qui venait cle se dérouler. Il interrogea Genlis qui ne parut pas le reconnaître. Ils le transportèrent dans la chambre à coucher, le déshabillèrent. Son corps était inerte. Ils le couchèrent ; il promena ses yeux de droite à gauche et ferma les paupières.

— Eh bien, demanda Jacques.

— Je passerai la nuit ici, avec ]\Iadame Maloue... je reviens dans quelques instants...

Jacques resta seul, comme Genlis grelottait, il jeta des bûches dans l'âtre et examina la chambre. Elle renfermait une commode, une petite table sur laquelle étaient posés une lampe à esprit de vin et un pot de lait ; sur la

cheminée, un portrait de femme et une Victoire de Samotlirace ; aux murs, une étagère pleine de livres, des reproductions de tableaux italiens ; dans un angle, une toilette cachée par un paravent ; par terre, des revues, des souliers; sur une chaise, soigneusement plié et brossé, un complet noir ; à un râtelier, un manteau, un chapeau de feutre mou, une canne...

Genlis était immobile, les mains à plat sur les couvertures, il avait l'air mort. Jacques s'approcha, le souffle était régulier mais faible.

Viguiers se prit à songer à la destinée de Genils et à celle de Darne. Ils avaient débuté et publié leurs premiers livres ensemble. L'un était aujourd'hui, un homme illustre, un grand littérateur ; l'autre mourait seul, inconnu, pauvre. Pourquoi ?

(( Dans chaque génération des phénomènes et des individus identiques se présentent. Darne a dû avoir une jeunesse et des aptitudes semblables à celles de Glorieux, Chateau-Payan, Morer. Quant à Genlis, sa jeunesse fut sans doute voisine de la mienne.

Il se défendit de penser davantage.

La porte s'ouvrit. C'était le docteur :

— Eh bien...

— Il dort. Ce ne sera qu'une crise. Ne croyezvous pas ?

— Hélas ! — Ils causèrent quelques instants à voix basse. Le malade parlait de Titans, de génie, et gémissait :

— Dix-huit cents francs, dix-huit cents francs...

Jacques retourna dans le cabinet de travail, rassembla les feuillets du manuscrit. <( Le Prométhée » était achevé, nettement recopié. Aucune interruption ne coupait le lexte, à l'endroit où Genlis s'était arrêté pour chanter.

« Oh ! certes, s'écria-t-il quand il eut terminé la lecture du poème, voilà l'art que j'aime, que je rêve : l'œuvre en dehors du temps, et qui exprime les sentiments éternels et simples qui seront toujours ceux de l'humanité ! Une œuvre qui aurait pu être pensée et écrite deux siècles auparavant et qui sera toujours belle, vivante, jeune, défendue par un style où rien ne vieillira !»

Une fois encore il se demanda :

(( Pourquoi, pourquoi ne s'est-elle pas épanouie, superbement, cette œuvre ? A la veille de publier, Genlis étaît-il affolé par la certitude que le silence tomberait sur elle et l'étoufferait, n'avait-il pas des armes pour la défendre ? »

Viguiers sentait bien que de tels poèmes étaient destinés a passer inaperçus. Et pourtant ce sont eux qui forment l'histoire d'une littérature. S^il n'en était pas ainsi, des individus comme Darne auraient raison contre Leconte de Lisle, Baudelaire et Yic^nv.

Et il ajouta :

f( Glorieux. Chateau-Payan, Fiercœur. auraient raison contre moi... »

Sur les conseils du docteur, il se retira, sa présence étant inutile. Le sommeil de Genlis était calme, mais entrecoupé par les mêmes phrases : « le génie... et les dix-huit cents francs.... »

Jacques descendit à pied le boulevard Saint- Michel, incapable de réunir ses idées. Elles se fondaient en un sentiment vague et désespéré.

Suzanne, Marion, Norbert, Augeret, ses libres, toutes ses occupations se levaient, une à une, accompagnées par les pensées qui leur étaient propres et qui se disputaient son cerv^eau et son cœur.

Il entra chez Maxim, but un grog chaud et s'enfuit, chassé par les rires, les voix et la musique canaille.

Il retourna le lendemain chez Genlis. Il y rencontre Louis Darne qui prononça des paroles •émues sur la catastrophe épouvantable dans laquelle sombrait ce pur génie ! Il s'épongeait le front, allait et venait, tout d'un bloc. Genlis les regardait et balbutiait <( dix-huit cents francs, dans ma carrière... Oh ! le silence !... )>

Darne hochait la tête. Il s'était entendu, avec le docteur et avec un cousin de Genlis (arrivé le matin de Nancy), pour faire transporter son ancien camarade dans une maison de santé, près d'Auteuil.

Et c^est là que Jacques le vit pour la dernière fois.

La clinique du docteur Ourquelet était située au milieu d'un vaste jardin que coupaient des allées de tilleuls et de marronniers et que des parterres de fleurs égayaient çà et là. Le bâtiment avait l'aspect d'un chalet, des lierres, des roses grimpantes en tapissaient la façade principale.

L'interne qui s'occupait de Genlis affirma à Jacques que le poète ne souffrait pas. Il était doucement fou, mais de temps à autre, la raison envahissait son cerveau. Il racontait alors ses douleurs aux religieuses et aux infirmiers.

— Il nous entretient de ses livres, il nous expose avec fougue ses théories d'art, et toujours il termine sa confession par cette phrase « dans toute ma carrière, j'ai gagné dix-huit cents francs... » il la répète plusieurs fois... et ne pense plus. Le voici.

Il était installé sous un arbre. Avec sa barbe qu'il avait laissé croître, ses longs cheveux blancs, il ressemblait aux vieillards que peignirent les artistes florentins.

Viguiers s'approcha, Genlis le reconnut, lui tendit la main.

— C'est charmant ici, n'est-ce pas?

Au même instant, s'éleva le prélude de la sonate pathétique.

— Ecoutez, fit Genlis, écoutez. Voilà les vers que j'aurais voulu écrire..., le ton que j'aurais voulu donner à mon « Chant d' Outre-tombe », à tous mes poèmes mineurs qui encadrent mes grandes symphonies ! — Oh ! cette phrase...

De sa main, il en dessina la ligne mélodique, puis il se recueillit, ses yeux brillèrent...

— Celui qui exécute si magistralement cette belle page, murmura-t-il confidentiellement, est fou. L'inspiration le saisit tous les jours, à la même heure... le reste du temps, il marche dans les allées, fait des signes avec son mouchoir, regarde de droite à gauche, se hausse sur la pointe des pieds, monte sur les bancs, reprend ses signaux... il est fou !... moi, vous savez, mon ami, je ne suis pas fou. Vous ne m'avez jamais cru fou, n'est-ce pas ? Je suis las, horriblement las, et rien de plus... cette lassitude est venue trop tôt... je souhaiterais terminer... Avez-vous lu Benvenuto Cellini ? Non... Eh bien écoutez... voici le début de ses mémoires : « Quelle que soit la condition des hommes, lorsqu'ils ont produit un ouvrage assez beau pour être comparé à la vertu, ils devraient tous, pourvu qu'ils fussent véridiques et gens de bien, écrire leur vie de leur propre main. Mais il ne faudrait commencer une si belle entreprise qu'après quarante ans révolus... » voilà ce que dit Benvenuto. Un fier artiste, et quel homme ! CTest par la dague et l'épée qu'il défendait ses sculptures et les œuvres de ses amis... Par la dague et l'épée ! Quelle leçon pour nous !... je voulais terminer l'histoire de ma vie. l'écrire comme une confession, comme une plaidoirie, comme un réquisitoire... Comme une confession, parce que je yeux que les hommes apprennent qui je fus ; comme une

plaidoirie, parce que j'ai besoin de me justifier vis-à-vis de moi-même, de me répéter que nul cœur ne fut déchiré comme mon cœur ; comme un réquisitoire, parce que j'ai la certitude que ma vie ne fut pas ce quelle aurait dû être, que mon altitude fut une faute. — Je n'ai laissé pénétrer personne dans l'intimité de mon intelligence et de mon âme ! Je redoute ceux qui parleront de moi ! ceux qui auront l'outrecuidance d'affirmer : « Genlis, je l'ai connu. » — Ecoutez cet andante... Il me rappelle ma maison, ma mère... »

Il apprit à Jacques qu'il était né en 1840, à Brest, et que ses parents et grands-parents paternels et maternels étaient des commerçants.

— Je ne fus pas un enfant de génie. Voyezvous, j'aurais voulu composer ma vie à la troisième personne : « Emmanuel Genlis naquit... etc.... » je n'en ai pas eu le temps ni la force... je raconte... mes souvenirs... Ils ne sont pas nombreux, mais terribles... Oh !... — Figurezvous, un soir, en revenant du collège, j'entre chez moi... je trouve les appartements vides... plus de meubles... sauf les lits, les chaises, le piano. Ma mère pleurait, mon père marchait de long en large... je compris plus tard. A la suite d'une faillite, on nous avait tout vendu, tout impitoyablement. Des gens, sur lesquels nous aurions dû compter, s'étaient montrés intraitables. Un homme dont mon père avait fait la situation, un grec, l'avait ruiné sournoisement. Je voulus

le tuer. Mon père sortait souvent à la nuit tombante. Je l'accompagnai. Il avait, sous le bras, un gros paquet. Nous nous dirigions vers des quartiers de la ville qui m'étaient inconnus. Nous pénétrions dans une maison, j'attendais dans une antichambre... Une fois mon père trébucha, le balot qu'il portait tomba et s'ouvrit. Il contenait du linge, des dentelles... qui se répandirent sur le sol. Je me demandai ce que nous allions faire si tard (( chez la blanchisseuse ». Je compris peu après... quand je lus sur une plaque « Mont de Piété ». Voici mes souvenirs.

Mais non j'oublie... j'oublie le plus grand souvenir de ma vie, mais voulez-vous, faisons quelques pas... le ciel est si bleu. Merci, je peux marcher seul. Je vous disais?... Ma vie, je vous racontais ma vie... Le Mont-de-Piété ! — Ce n'est pas tout. On me renvoya du collège. Nous q ne pouvions plus payer. Un brave prêtre se chargea de mon éducation... mauvais cela... très mauvais î Je pris le goût de la solitude et du songe. Ma mère donnait des leçons de piano... elle jouait merveilleusement. Quelle musicienne ! Nous ne mangions pas tous les jours. — Concevez-vous quelle haine m'armait contre le monde ! Quel spectacle m'offrirent les hommes f

Sur quels sujets déplorables médita mon intelligence qui s'ouvrait, qui raisonnait ! Elle se replia sur elle-même, se recroquevilla comme des ailes d'oiseau mort ! Ma haine me fut arrachée du cœur.

Voici comment. J'avais une petite sœur... plus jeune que moi... j'avais 12 ans, elle en avait ({uatre... c'était une enfant, silencieuse, réfléchie. Mon ami intime était un garçon délicieux, Raoul... je ne me souviens plus de son autre nom... nous ne nous quittions guère. Il peignait et dessinait joliment... le malheureux était bossu... javais donné à ma sœur un livre d'images... Un jour, je la trouve accoudée... je remarque ses petites épaules qui s'élèvent et s'abaissent, j'entends sa respiration haletante. Je l'épie, elle pleure lentement et tout à coup elle déchire un feuillet du livre et le jette au feu. — « Pourquoi as-tu fait cela ?» — Elle me répond : « Regarde, c'est l'histoire d'un bossu, on se moque de lui, et si Raoul l'avait lue, il aurait eu de la peine, et il ne faut pas... »

Apprenez maintenant de quelle manière j'ai traité cette nature divine, et que Dieu m'en tienne rigueur ! Je travaillais : elle entra, se mit à mon côté, me parla de sa petite voix très douce... je travaillais... une colère me monta au cerveau. Pensez donc, être interrompu ! Je la saisis par le bras brutalement et je la poussai, oui, je la poussai dehors !... Une sueur froide coula le long de mes membres. Un doigt toucha mon cœur, je le sentis î j'eus l'impression que je venais de tuer quelqu'un et j'eus tellement honte^ que je n'ai pas osé la rappeler... je restai stupide, tremblant, déconcerté, comme par un miracle. J'aurais voulu me rouler aux pieds de ma

petite sœur ! Implorer ma grâce. Je n'osais pas. Je fuyais ses regards pleins de reproches, de désespoir, d'ctonnement, ces regards qui me fuyaient. — Oh ! souvenir terrible ! — Instants décisifs de ma vie, vous voilà .... et vous aussi, mon châtiment. Elle mourut, une fièvre typhoïde remporta... et, je le jure, c'est sur moi que ses yeux se fixèrent pendant son agonie. Elle ne pouvait pas parler... elle ne pouvait plus sourire... et, voyez-vous, mon ami, j'ai le sentiment qu'elle est partie, ma petite sœur adorée, sans m'avoir pleinement pardonné !... Mais ils firent de moi un autre homme ces regards d'enfant qui sont toujours la, devant moi, comme des lumières... Je levai la main sur le petit cadavre ■«touché parmi des roses et des lilas blancs, et je jurai de ne jamais faire de mal à qui que ce soit dans le cours de mon existence... je jurai solennellement. Il me semblait que je n'aurais jamais le courage de voir apparaître, par ma faute, dans des regards humains, une telle expression de désespoir et d'anéantissement, et j'ai lenu ma parole... il y a plus de cinquante ans, oui cinquante ans... et cette scène est vivan- !c... Parfois, dans la vie, n'est-ce pas, on <}<[ obligé de sévir... Eh bien, je n'ai jamais pu... à cause de ces regards... et je f ne me croirai pardonné que si les perles de l'éternité bienheureuse me sont ouvertes, au jour de ma mort, par les mains de cette enfant... et j'étais, à treize ans, l'homme

que je suis aujourd'hui... Dès que mon âme a pensé, elle a été partagée par ma haine pour mes semblables et par l'impossible... Fimpossibilité, entendez-vous, où je me trouvais de les faire souffrir, d'être dur ou simplement juste. Je revoyais la maison vide, les meubles vendus, mes courses au ^lont de Piété, mais je revoyais aussi la petite morte, je réentendais sa voix : (( Il ne faut pas faire de la peine... » Je me souvenais de mon malaise le jour où, interrompu dans mon travail, je poussai dehors ma petite sœur î Je vécus en sauvage. Je n'avais point d'amis, je me défiais de quiconque m'approchait... je ne voulais pas savoir s'il y avait sur terre des êtres bons ou méchants, heureux ou infortunés... Je disais « les autres » et au fond de moi-même il se formait une atmosphère où mes facultés d'émotion et de raisonnement s'anéantissaient. L'aisance était revenue. Mon père était allé fonder des comptoirs aux Indes et en Indo-Chine. D'autres meubles, neufs, trop neufs, sans intimité avaient remplacé peu à peu, les anciens. Je subis alors une crise religieuse épouvantable. Lorsque j'avais conscience de ma faiblesse, j'en venais à maudire mon catholicisme, mais souvent aussi sa grandeur m'apparaissait. Il y a dans l'indulgence et dans la bonté un fond de mépris. Cela vous console d'être dupe... Mais ce mépris n'humilie pas ceux qui rinspirent. Au contraire, on profite de vous, on vous exploite... Eh ! naturellement, ils ne savent

pas les autres... On éprouve à ce jeu d'étranges voluptés... des faits par trop indignes, des vilainies dont je fus victime, m'ont procuré des joies... des joies de collectionneur... oh oh... cette attitude est mauvaise, elle n'est pas virile ; soyez hon, soyez généreux, soyez grand, mais soyez armé et servez-vous de vos armes î Sans cela !... A quinze ans, j'avais la certitude de souffrir, et de ne m'adapter jamais aux exigences de la vie que je souhaitais mener... Je me répétais : « Tu n'as rien à attendre ni de ton prochain ni de toi-même. Le silence et la pauvreté sont le domaine des hommes tels que loi. )) Je n'avais pas peur. On acquiert un funeste orgeuil dans la solitude... j'avais, dès cette époque, échal'audé toute mon œuvre... Sa place était marquée auprès des grands poèmes de l'humanité qui l'inspirèrent : les Tragiques Grecs, Eschyle, Shakespeare, Goêfhe, voilà mes lectures. Seuls, les artistes qui entreprirent de grandes choses me semblaient dignes. Mais tous ces génies, je les voyais prosternés aux pieds de Beethoven. Celui-là est mon maître... vous souriez !... Souvent cet aveu fit sourire... et cependant Beethoven est mon maître. Son art influença le mien. J'ai rêvé de composer mes poèmes comme il composa ses symphonies... elles m'ont donné le sens du rythme, et révélé le pouvoir de l'harmonie, la vie. l'âme des sonorités... c'est à ses modulations, à ses phrases que je dois mon style... sa vie a soutenu la mienne...

c'est mon maître, vous dis-je, et en écrivant, plus tard..., dans les heures de vraie inspiration, je sentais que les mots ne traduisaient plus l'émotion de ma pensée... et je restais à ma table, la tête envahie par la musique... elle seule aurait pu m'exprimer entièrement... Phénomène étrange, qui m'a fait douter de l'excellence de mon art... et me demander si je n'exigeais pas de la poésie des vertus qui ne lui appartenaient pas, un langage qu elle ne pouvait point parler... L'attaque de la cinquième symphonie... le final de la neuvième, voilà les hymnes qui accompagnaient mes appels de Titans, mes levers de Soleil dans l'espace... mes dialogues de dieux... — Oh! tenez... je me souviens du jour où j'ai lu, à Paris, le début de mon Prométhée outragé !... J'arrivais à peine de province... la mort de mon père — une splendide figure qui s'effaçait dans l'ombre — un petit héritage qui me laissa 200 francs par mois, me permirent de quitter Brest. J'ai lu... on se regarda. J'étais classé : un raseur... Une expérience que j'avais tentée ! Vous pensez, n'est-ce pas, que je ne suis pas homme à déclamer des poèmes dans un cénacle de publicistes et de confrères ! Je n'entreprendrai pas leur procès... Dieu m'en garde ! S'ils apparfiennent à l'histoire de la littérature, mes jugements sont superflus ! S'ils n'en font pas partie, ils sont inutiles. Au bout de deux ans, les événements et la manière dont je les supportai me prouvèrent que ma destinée serait telle que je l'avais

prévue. Nous étions quelques jeunes gens, nous ne formions pas d'école. Nous étions tous inconnus, nous travaillions. Hugo, Lamartine, Vigny étaient nos maîtres... il y avait des idées, dans l'air que nous respirions, de l'enthousiasme, de la foi. A en juger par nos entretiens, nous étions unis... Mais la vanité, l'ambition, l'amour de l'argent, les rivalités eurent vite fait de nous révéler, les uns aux autres, nos natures véritables. Elles n'étaient point belles... Que voulezvous : on se rencontre, on est du même âge, on a les mêmes haines, les mêmes appétits... On se retrouve, on se confie ses rêves, ses désirs... est-on amis pour cela? Non... non!... on est des (( hommes » qui se duperont... se trahiront... Les succès arrivent, les groupes se désagrègent. Ceux qui restent en arrière, ce sont les ratés, les fruits secs, les citrons pressés... ceux qui parlent encore d'art !... oui, il arrive un moment où on ne parle plus d'art. On parle édifions et argent et on dresse des plans pour réussir... et alors se dévoilent d'étranges fripouilles... Avez-vous lu Balzac? Il en fait grouiller quelques-unes dans ses « Illusions perdues... » Finot, et combien d'autres... ce sont des types... des types éternels. Ce sont les maladies secrètes de notre état... ils ont dû exister ces gens-là, de tout temps... Ronsard les a vu rôder autour de lui, sans doute, et Racine et Corneille et Hugo. Parmi nous se faufilait un certain Gavert... une sorte d'espion, de cafard, un individu équivo-

que, intelligent comme un diable, rapace comme un juif, fomenteur de discordes, vivant du produit de ses diffamations, de ses mensonges... vous devez voir de ces êtres là autour de vous. Votre génération ne serait pas complète sans eux... Ils se croient d'intrépides, de redoutables lutteurs, alors qu'ils ne sont que de petites canailles... Ce Gavert, s'imaginait avoir la ligne d'un héros de Balzac... Je fus un des rares à ne pas employer Gavert. Ce misérable me faisait pitié... et même parfois, je dînais avec lui, je l'écoutais, je discutais ses idées, j'admirais ses actes, je vantais ses tactiques... je voulais lui donner l'impression que je ne le méprisais pas... que sa vie, son âme vilaine m'étaient inconnues... je lui parus être un somptueux imbécile... je me laissais abuser par lui... des faits, je ne saurais vous en citer... ils me procuraient, je vous l'ai dit une joie, une joie de collectionneur ! Pouah !... Pour bien voir, pour bien jouir du spectacle, je me livrais au courant, comme une épave... je n'opposais aucune résistance. Littérairement parlant, je n'existais pas. J'en veux à tous mes contemporains, de m'avoir fail douter de l'utilité de mon œuvre. Je me reproche de n'avoir pas lutté pour elle, d'avoir, en quelque sorte, abdiqué ma personnalité, de m'être amoindri... mais vous le savez... des regards me surveillaient. Je les apercevais dans l'ombre et je fuyais la lutte... et tout au fond de moi, j'admirais l'intelligence et le sang-froid,

avec lequel un de mes camarades aujourd'hui, homme illustre... conduisait sa barque. Je vous en parle avec amertume, parce que je vais mourir... et parce que tout autre ({ue vous ne me croirait pas... — Évidemment il n'a rien fait qui soit passible des tribunaux... mais j'aurais eu l'impression de déchoir, en accomplissant une seule des petites actions qui lui ont rapporté la gloire ! — C'est un tort... Je publiais un livre : le silence, le silence complet, insultant. Je me serais jugé déshonoré, en réclamant des articles... puisqu'il y a une critique. C'est un tort... mon ami, un grand tort. L'œuvre publiée, on devient son valet. Elle est en droit d'exiger tous nos soins. Il y a, à demander, le prix de son travail, une noblesse que je ne comprenais pas. Uabandonner est une lâcheté. Elle se paye... et c'est par le plus désaslreux des supplices. — Si vous laissez voir le défaut de votre armmre, s'imaginer que les autres n'y planteront pas leur glaive, est une folie. Ce fut la mienne. Etre un artiste ne suffit pas, il faut être un combattant, un homme ! Je n'étais qu'un artiste. Cela n'était pas suffisant. Les affaires de mon pays ne m'intéressaient pas. Je ne pris aucune part aux événements politiques qui passionnèrent Dame, activèrent la marche de sa renommée ! Je me détachai de mon époque... elle se détacha de moi. Et quelle admirabe époque ! Quels grands noms ! J'ai vu Barbey le magnifique, et Banville et Flaubert... et Hugo... et Le-

RÊVERIE AU JARDIX BOEOLI 247

conte de Lisle... j'ai vu des œuvres prendre leur place éternelle. — Oui, mon ami, c'était splendide, mais je n'en étais pas ! Par ma faute... Je ne pouvais pas en être. Il semblait, cependant, qu'un immense étendard flottait au-dessus de la terre, pour annoncer aux mondes de l'espace que des hôtes de choix s'y étaient arrêtés î J'avais une attitude... je devais la garder. J'eus peur de devenir envieux... de jalouser... Mais non... j'étais trop orgueilleux... Je publiai mon « Prométhée » : nouveau silence I J'avais des camarades en demeure de me soutenir : Darne, je vous le cite parce qu'il fut inique. — Le goût du jour était ailleurs, j'allais y sacrifier. Je me repris. Je me cloîtrai davantage. Je fis le vide autour de moi. Avec les mœurs que j'adoptai alors, on peut acquérir du génie, mais il faut renoncer à la notoriété. Je vais vous raconter une anecdote... elle vous édifiera sur mon caractère. J'avais une maîtresse... je l'aimais. C'était une jeune femme blonde que j'avais rencontrée dans le monde... car je suis allé dans le monde. Oh ! peu de temps, six mois, à l'époque où, après la chute de mon second livre, je m'étais mis en tête de faire du journalisme... Dix-huit cents francs... J'ai gagné dixhuit cents francs à cet ignoble métier... Bref, j'avais une maîtresse... sa vie m'était inconnue. Elle était mariée, avait un enfant... Je fis un voyage. « Où pourrai-je vous écrire? )> lui demandai-je. — « Chez moi. )> — « Chez vous ! )>

Elle m'apprit alors que son mari était un homme admirable, qu'il avait en elle une confiance absolue, que nous ne risquions rien... Je n'ai plus revu cette femme. Je l'aimais pourtant... mais clans les yeux de l'autre, je crus distinguer une expression de désespoir, de reproche... et depuis ce jour, mon cœur n'eut plus d'histoire ! Je fus ridicule, n'est-ce pas, mais que voulez-vous!... j'ai reporté dans tous les actes de ma vie cet esprit que je déclare déplorable, mortel ! Je ne travaillais plus... j'avais peur de ne pouvoir réaliser mon œuvre. J'en avais la vision, pourtant à certaines heures lucides... je sortais, je marchais... je composais... je rentrais chez mol... et j'étais incapable d'écrire une ligne. J\Ies idées, que valaient-elles ? Lamentable extrémité ! Le malheur n'est pas un piédestal. Mon rêve eut été d'être vénéré comme un maître, vers la fin de mes jours. Dérision! Je partis pour l'Italie. Là, je me mis au travail, comme un écolier, pendant une année... j'habitai Florence. Ce fut au jardin Boboli, en face de Fiesole, que j'eus une révélation... Oui, une révélation... Vous comprendrez sans doute : écoutez. Souvent, vous fermez les yeux, aux heures de crises, quand vous avez besoin de savoir ce que vous êtes en mesure d'attendre de vous... vous dites : <( Ma vie, que fut-elle ? » Tout entière, elle repasse devant votre esprit... vous la jugez... vous affirmez : « Cet acte est bon, cet acte est mauvais... » Est-ce exact?... On a de ces mo-

ments de sincérité... on est aux pieds de Dieu... Eh bien, j'étais intellectuellement parlant, dans une crise... « L'art ! » Et ce fut un cortège sacré qui se déroula devant moi et répondit aux interrogations que je me posais depuis une année. Cette réponse, je ne la divulguais pas. L'homme que j'ai le plus aimé, Charles Baudelaire, a reculé, lui aussi, devant l'inutilité d'expliquer quoi que ce soit à qui que ce soit. Mais j'ai appris que le grand courant poétique du monde, flotte comme une guirlande autour d'une même statue. J'ai senti ce que doivent être nos prières, pour que la déesse les agrée, pour qu'elles puissent monter jusqu'au seuil du Temple ! Entre deux colonnes se tiennent les archanges furieux, ils prêtent l'oreille... ils discernent les voix des mauvais servants... ils s'écrient : « Qu'est-ce donc tout cela qui n'est pas immortel ! » et détournent leurs regards pour admirer la lumière... la lumière qui est pure ! — En vérité, je vous le dis, j'ai senti... ce que devaient être la poésie, la musique, la sculpture pour exister vraiment... pour être... pour... Ah ! Dieu ! — Mais répondez-moi, avez-vous entendu prononcer, autour de vous, à propos d'une œuvre d'art, ce mot « beauté... » non, n'est-ce pas... « c'est curieux intéressant, c'est bizarre... » tout cela, croyezmoi (les exceptions sont rares), n'a aucune place dans le grand cortège qui s'est déroulé devant moi, à Florence, au jardin Boboli... — Écout'ïz ces derniers accords de la « Sonate pathétî-

que... » Ah!... comme vous avez la certitude «qu'un point suprême est atteint... cette certitude vous laisse silencieux et satisfait et lorsque vous lisez un drame d'Eschyle ou de Shakespeare, lorsque vous regardez une sculpture grecque, un tableau italien... votre émotion est identique... aussi grandiose, aussi religieuse, aussi sereine, aussi émouvante ; vous sentez que vous ne monterez pas bien haut si vous ne suivez pas les lumières que les purs génies ont choisis... mais, ces lumières, les fous seuls les distinguent aujourd'hui... et c'est pour les avoir distinguées... que je me suis résolu au silence... il aurait fallu l'épée de l'archange, pour dissiper les brouillards qui cachent ces lumières... ces lumières auxquelles se mêlaient d'autres clartés : les yeux d'une enfant morte... »

Tout à coup, Genlis se tut et courut vers son infirmier qui passait. Il le prit par le bras et désignant Jacques, il s'écria :

— Je viens de lui expliquer que j'avais du génie... et que je n'avais gagné que dix-huit <;ents francs.

Il balbutia quelques phrases, ses yeux perdirent leur flamme ; il examina le jardin, le chalet dont la façade enguirlandée de plantes en fleurs, était rosée par le soleil couchant.

Viguiers eut l'impression qu'une main rigoureuse s'abattait sur ses épaules, qu'une voix lui criait : « Regarde », et que le voile de sa destinée se déchirait. Certes, il ne s'était pas trompé, l'âme de Genlis était sœur de la sienne.

(( Ma vie elle-même, est calquée sur sa vie, se dit-il ; l'art qu'il rêve et qu'il n'a pas su défendre, n'est-il pas frère du mien ? Et comme lui, ne suis-je pas incapable de l'imposer, de le servir ? Les gens dont il eut à souffrir, Gavert, Darne, sa maîtresse, ne se sont-ils pas incarnés, de nouveau, en Gaffre, Daugé, Glorieux, Moser, Marion!... Ma sensibilité n'est-elle pas ensanglantée par les mêmes blessures ? Et comme lui, ne me suis-je pas livré au courant de la vie ? Dans quel marais va-t-il me pousser ? Au milieu de quelles herbes malsaines me décomposer aije? »

La voix lui répétait : (( Regarde ». Genlis marchait lentement aux bras de l'interne qui écoulait avec indulgence ce pauvre fou tranquille...

La voix lui répétait : u Regarde. » Les bras levés, Genlis montrait la fenêtre de l'appartement dans lequel un autre pauvre fou jouait ses sonates préférées...

<( Regarde !... »

Une pensée soudaine glaça Jacques de stupeur. Son destin pourrait être plus lamentable encore que celui de Genlis. Le poêle n'avait jamais eu à se débattre contre les difficultés matérielles, tandis que lui, du jour au lendem.ain, si la pension qui le faisait vivre, lui était supprimée, se trouverait sans ressources.

Une cloche sonna. Les pensionnaires attardés rentrèrent, un à un.

Le musicien jouait toujours. C'était maintenant la (( sonate au clair de lune. »

Jacques revint chez lui. Sur sa table : une lettre de Suzanne. Deux mots :

(( Mon cher ami, a Rien de nouveau à vous ap])rendre, si ce « n'est que Maud Dargeeling, Vaméricaine dont « /e vous ai parlé, est partie pour Paris. Elle « compte vous présenter à ses grands parents <( et mettre votre amabilité à Vépreuve. (( Recevez mes souvenirs.

Suzanne ».

(( Voilà qui est parfait, se dit Jacques, Augeret a bien travaillé... et Norbert... enfin ! »

Et devant sa cervelle et son cœur, un abîme noir s'ouvrit.

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