‹ Le défaut de l'armureChapitre 5 sur 10 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

« Maud Dargeeling à Suzanne Veyrel.

« Suzanne chère, je suis depuis dix {ours -!( dans le divin Paris et je trouve seulement, ce « soir, une heure pour tous écrire longuement^ « comnje je vous ai promis de le faire. Nous f( avons loué, rue Lesueur un charmant entre- <( sol meublé et pas très cher. Grand'mère et « grand'père sont parfaitement heureux dha- « biter aussi près du Bois de Boulogne. Ma <( chambre est fort confortable. J^y ai disposé « mes bibelots et mes photographies et je m'y « sens chez moi. Paris est plus délicieux que la-

<( mais. Dès mon arrivée^ fai envoyé une carte « pneumatique à Monsieur Jacques Viguiers « pour riniiter à diner. Il est venu nous (v pa- <( ijer » une visite. Comme nous étions tous sor- « lis, il a laissé des cartes.

« Enfin^ /e connais votre ami. Il est très sym- « pathique. Il a une douce ligure et Vair très <( léminin... un peu trop léminin. Ses yeux et « son sourire ont de la tristesse. Il a lait la con- « quête de mes parents. Au début, ic était timi- « c/e, mais vers la fin du repas il a été très amu- « sant et très gai. Il nous a révélé, sur la. vie des « littérateurs mille choses intéressantes et /e (( vous assure que ses manières ne ressemblent (( en rien à celles de son camarade Monsieur « Augeret.

(( Il a été très touché par laUection que nous i « avons pour sa mère. Il nous a parlé d'elle avec (( une secrète émotion qui nous a plu infiniment .

« J'en viens à ce qui vous intéresse. Mes i( chers vieux se sont retirés de bonne heure, <( selon leur habitude et nous sommes restés f a seuls. Il y eut un instant de gêne. Il na rien \ « faii pour amener Ventre tien sur vous, mais il <( le désirait. S'il ne lavait pas désiré, il nau~ « rait pas affecté autant d'indifférence. Et bra- « vement, fai entrepris votre éloge...

(( Alors, il a deviné que l'avais des ordres de (( votre part... et il a souri. Nous avons conti- « nué à nous jouer la comédie. Mais c'est tou- « fours ainsi dans le monde. Je lui ai raconté

« comment /e vous avais connue^ par hasard^

« chez des amis et comment nous étions deve-

« nues les deux meilleures amies de la terre. Je

« lui ai dit aussi que nous étions allées au bal.

« // a hoché la tète et a mur nuire palernelle-

« ment : « Vous la dévergondez, ce nesi pas

« bien... » et touiours le même sourire entendu

« relevait le coin de ses lèvres, tandis que le

« vantais vos mérites... J'avais une peur d'être

i< maladroite ! Suzanne, /e suis sûre que Mon-

« sieur Jacques a de la tendresse pour vous.

« Maintenant, vous aime-t-il comme une sœur

« ou comme une liancée ? Je Vignore. Il na pas

« voulu trahir son secret. Je l'approuve, il ne

« sait pas qui je suis. Jeunes gens français,

(( pourquoi nêtes-vous pas plus francs, les uns

<( envers les autres ? Pourquoi Monsieur Vi-

« guiers ne vous a-t-il pas avoué son amour ?

« Vous lui auriez répondu : a Je vous aime aus-

a si. » Vous vous seriez liancés, vous vous seriez

« attendus. Il aurait travaillé. Au lieu de cela,

<( dès que vous vous aimez, vous vous déclarez

<( la guerre, vous souffrez, les malentendus sac-

« cumulent... et le bonheur passe... et cest fini

<( pour toujours.

<( Je nai pas prononcé le nom de Monsieur

« Augeret ni celui de Monsieur de Faye. Il a

« senti que je le faisais exprès... et fai senti

<( aussi quil s'efforçait de ne rien me demander

« à leur sujet. Toujours la comédie ! Mais, elle

« ne durera pas longtemps. Je dois revoir Mon-

(( sieur Viguiers. Il me conduira demain au Sa^ « Ion el chez des gens que je désire connaître : « des peintres, des littérateurs...

Maud Dargeeling ! Rien à faire!... Voilà le jugement que des individus comme Gaffre, Daugé, auraient porté sur elle. Jacques s'aperçut vile qu'elle lui était acquise et pourrait le servir.. Il résolut de mettre fin à la comédie qu'ils s'étaient donné dès que l'occasion s'en présenterait.

Suzanne lui avait écrit : <( elle est coquette^ (( sans beaucoup de cœur, mais très honnête. » C'était sévère.

Coquette ? Maud ne l'avait pas été un seul instant avec lui.

Sans cœur? La façon dont elle avait parlé de Suzanne prouvait le contraire.

Honnête ? Elle l'était certainement, quoique très libre de langage et d'allures... Très américaine : élancée et bloncîe, mais d'un blond chaud nuancé de roux — pas le blond doré et suspect de Marion — les yeux gris et bien ouverts, regardant en face, le teint éclatant au soleil, comme aux lumières, elle avait peut-être plus de charme que Suzanne, plus d'assurance et d'autorité dans les manières, elle était cepen- i dant moins belle.

« Suzanne, pensa Jacques, est une femme pour poètes, pour rêveurs :

(( Reconnais dans leurs yeux que l'esprit pur éclaire (( L'amante du poète et du musicien.

Tandis que Maiid Dargeeling est une femme pour ambassadeurs... »

Les acacias embaument la terrasse du Pavillon bleu. Un orchestre de tziganes joue des valses. Maud prend le thé, Jacques une boisson glacée. Un bonheur facile envahit tout son être.

— Jeunes filles américaines, s'écrie-t-il, soudain, vous êtes exquises. Comme je vous remercie...

— Et je vous remercie aussi Monsieur Vigiers de n'être pas comme le plus grand nombre des jeunes gens français...

— Oui sont incorrects, acheva Jacques. Éternel reproche... éternelle légende !

— Ce n'est pas une légende ! — Ses sourcils se froncèrent. Elle réfléchit, hésita :

— Vous avez envoyé chez Suzanne, un de vos camarades. Monsieur Augeret...

— A propos. Oui. Eh bien?

— Je ne sortirai pas avec lui, comme je sors avec vous.

— Pourquoi ?

— Parce que c'est un cad.

— Autrement dit, un goujat. Puis-je fumer?

— Certainement.

— Ne craignez-vous pas l'odeur du caporal ?

— Non.

— Garçon, un portefeuille à 70 et des allumettes. Vous trouvez qu'Augeret est un cad ?

— Oui. Il est un cad.

— \'ous êtes sévère.

Il alluma une cigarette et s'approcha de Maud qui beurrait ses rôties avec le plus grand soin.

— Xe trouvez-vous pas que c'est être un cad, que de prendre avec des jeunes filles, quand on est le seul homme et qu'on ne court aucun danger d'être remis à sa place ou boxé, des manières odieuses et un langage choquant ? C'est ce que votre camarade a fait. Suzanne était désolée : « Pour qu'il ose me parler ainsi, il faut que Jacques lui ait donné une singulière idée de moi... »

— Elle est na'ïve, murmura Viguiers.

— Je n'aime pas votre remarque. Je n'aime pas votre ton sarcastique. Vous ne pouvez pas approuver la conduite de Monsieur Augeret. Vous l'avez envoyé chez Suzanne pour lui donner de vos nouvelles. C'est naturel. Et les nouvelles qu'il a données de vous, il aurait mieux agi en les gardant pour lui. Nous n'avons pas besoin de savoir comment vous occupez votre temps, avec des vilaines créatures... combien de Champagne vous buvez... puis il vous a traité avec de l'indulgence et du mépris...

— Cela n'a aucune importance !

— Je ne suis pas spirituelle. Je sais ce qui est bien et je sais ce qui est mal. Cela est mal et il ne faut pas plaisanter.

— i\ugeret n'est qu'un passant... Est-il allé souvent chez Suzanne.

— Oui, souvent.

— Tiens... tiens...

— Un jour votre mère était là. Elle a été très peinée en vous entendant appeler « ce bon Viguiers... » et Suzanne aussi a été peinée et moi aussi...

— Vous avez dû rencontrer Norbert de Paye ?

— Oui, et il me plaît beaucoup.

— Sortiriez-vous avec lui ?

— Certainement.

— Vous voyez donc que tous les jeunes gens français ne sont pas incorrects. Norbert...

— A une sainte aversion pour Monsieur Augeret.

— Se sont-ils rencontrés souvent ?

— Oui.

— Chez les Veyrel ?

— Oui.

— Ils ne faisaient pas bon ménage ?

— Non. Ils étaient, l'un vis-à-vis de l'autre, d'une politesse menaçante II y avait lutte entr'eux. Quand Monsieur Augeret hasardait un mot leste, Monsieur de Paye fixait sur lui ses regards froids... il y avait un silence...

— Est-il parti de Runel ?

— Oui. Il est parti une semaine avant moi. Est-il à Paris ?

— Je ne sais pas.

— Vous n'êtes pas en correspondance ?

— Non...

Brusquement elle se leva.

— Mes grands-parents passent là-bas, je vous quitte et ne vous propose pas de nous accompagner. Déambuler avec de bons vieillards n'est pas attrayant pour vous. Au revoir. A très bientôt...

Elle disparut, satisfaite d'elle-même et certaine d'avoir mis, dans l'esprit de Jacques, le trouble et l'inquiétude qui amèneraient le jeune homme à dévoiler ses sentiments véritables. Elle n'avait pas menti en écrivant a Suzanne qu'elle le trouvait charmant. Mais elle le jugeait sans caractère. L'attitude d'Augeret ne l'avait pas suffisamment indigne, croyait-elle. Et puis la perpétuelle ironie du sourire de Jacques, son Ion de plaisanterie l'exaspéraient un peu. Elle avait été au moment de lui dire : « Voyons, aimez-vous Suzanne? Elle souffre. Ne soyez pas, pour elle, une entière désillusion ! »

Pendant quelques minutes, Jacques regretta de ne pas avoir eu le courage de demander à Maud : (( De quelle mission Suzanne vous a-telle chargée ? M'aime-t-elle ? » La crainte de paraître ridicule l'avait retenu... et peu après il s'était félicité de sa réserve.

En tout cas, il était renseigné, x^ugeret avait essayé d'intimider Suzanne par ses allures et son parler de goujat qui poserait au libertin.

FL\ DE SAISOxN 26ii

« Dans la vie, une seule chose m'intéresse, avait-il avoué à Jacques, avoir les femmes qui me plaisent, et par n'importe quel moyen. )>

Suzanne lui avait plu. Jolie expérience à tenter. Elle aurait peut-être réussi, sans Norbert, Pour ce dernier, le doute n'était plus possible, il aimait Suzanne.

Mais elle ?

« Qu'elle soit heureuse, murmura Viguiers, et loin de moi. Je n'ai pas le droit d'assombrir, d'inquiéter sa vie, d'immobihser sa tendresse et son âme. Qu'elle soit heureuse avec Norbert. Et moi, que deviendrai-je ? »

Il n'en savait rien, mais le plus probable était qu'il s'habituerait au mariage de Suzanne, comme il s'était habitué à sa rupture avec Marion, comme il s'habituait à tout — avec la certitude que cela n'avait aucune espèce d'importance. —

« Je continuerai^ à moins que la douleur ne me doane du génie, de l'audace, de l'astuce et que le Dieu des forts m'accueille dans ses armées. »

— Bonjour, Viguiers.

Il se retourna, c'était Le Saulnier, souriant, heureux.

— Ne trouvez-vous pas, que par cette fin de printemps, la vie court, comme une petite folle. On dirait qu'elle a hâte de bâcler les affaires mises en tram pendant l'hiver, et qu'elle nettoie les tréteaux pour de nouveaux acteurs. C'est l'époque des ruptures. On part pour la campagne,

pour l'océan et les villes d'eau. On ne peut pas se suivre... on se quitte plus aisément, par des jours pareils. Quelle persuasion, dans ces parfums ! Prenez garde, je vais dire des choses profondes... c'est l'époque où se nouent les intrigués qui se corseront à Dinard, à Aix, à Trouville, et dont Paris verra le dénouement... On sent tout cela dans l'air... un peu d'insouciance, un peu de tristesse et d'aimable philosophie. Je suis parfaitement heureux, et vous aussi, sans doute... mais au revoir, j'aperçois les deux jeunes personnes qui me font l'honneur de me distinguer, comme disaient nos aïeules... »

Il s esquiva. Viguiers était toujours ahuri par la perpétuelle gaieté de son camarade.

(( Un homme heureux, pensa-t-il, vraiment heureux : le rare spectacle ».

Il paya et sortit. Sur la passerelle à parapet rustique qui sépare la terrasse du restaurant, de la grande allée des lacs, il croisa une jeune femme. Elle le salua le plus joliment du monde. C'était Anne-Marie Loret. Monsieur de Lourques la suivait. Elle lui fit un signe et le vieillard élégant et résigné s^en fut chercher, dans une Victoria neuve et parfaitement attelée, un manteau d^étoffe claire et une ombrelle blanche.

Viguiers l'évita.

(( Marion ne s'est pas trompée, il ne s'est pas tué... et elle peut fort bien vivre sans mon amour... »

Chez le concierge d'Augeret, rue d'Obligado : — Monsieur ne rentrera que dans une semaine...

— Est-il encore à Nice ?

— Non, à Bordighera.

— Avez-vous son adresse ?

— Hôtel des Palmes.

— Voici ma carte. Vous le prierez de m'averlir dès son retour.

— Parfait.

(( Il fait chaud. Où aller ? Chez moi. Deux heures me séparent de mon rendez-vous avec Maud. Je suis en retard avec Suzanne... Quelques lignes s'imposent. »

Il y a trop de fleurs dans son cabinet de travail. Trop de narcisses et de jonquilles délicates comme des étoiles retenues brillent dans -l'ombre, la rendent amoureuse, évocatrice... c'est Tatmosphère des après-midi où il aimait Marion.

Il revoit son corps nu, enchâssé comme un joyau par l'or de sa chevelure... il la revoit traversant la passerelle du Pavillon bleu... des intonations, des attitudes, des gestes hantent sa mémoire.

(( A-t-elle un autre amant?... »

Machinalement il s'installe devant son bureau, prend du papier, sa plume :

(( Ma chère Suzanne,

(( J'aurais pu vous écrire plus tôt. Mais la

<( vie... la vie ! Que voulez-vous, il faut me par-

<( donner. La vie, dans ces cas-là, c'est la force

« mystérieuse qui nous défend impérieusement

« de faire ce que nous devrions, le bien, notre

(( correspondance, mille choses très importantes

<( qui, dans ces mois bénis ne viennent qu'en

(( dernier lieu, f aurais pu, par exemple, vous

<( accuser... réception — ce serait grossier —

« connaissance — ne serait pas français — de

« votre amie Maud Dargeeling. Charmant envoi « a adresser à un {eune homme désabusé que (( cette américaine ! Elle est tout simplement dé- « licieuse, cette miss Maud Dargeeling... puis « son nom, Dargeeling... cest une ville des In- « des, le crois, bâtie sur un récif de corail rose, <( à moins que ce ne soit une cité commerciale et « fort laide. N'importe, se promener au Bois de <( Boulogne, avec miss Maud Dargeeling est « presque du bonheur. Son grand-père est un <( peu solennel, sa grand'mère est une fort agréa- « ble vieille dame au sourire indulgent et qui me « rappelle ma bonne grancVmère, avec ses lunet- « tes d'argent, mais vous ne lavez pas connue. « Je vous répéterai donc que voire amie m'a sé- <( duit. Elle s habille à ravir. Elle vous a sans « doute raconté comment nous sommes devenus « d'excellents camarades. Nous sommes souvent « ensemble. Plus moyen de travailler. (Vous « voyez que {e suis toujours aussi sérieux). Nous « avons visité des ateliers de sculpteurs et de <( peintres, nous sommes allés au théâtre...

« Nous irons chez Marie Impéria, le grand « poète... Ces promenades, ma salle d'armes me « prennent tout mon temps. Comment écrire ?...

Jacques relut sa lettre.

« Voilà le genre d'esprit que Suzanne ne peut souffrir, pensa-t-il, et elle a bien raison. Pas un mot sur elle, ni sur le travail d'acide que les conversations de Maud ont accompli en moi, depuis

une semaine. Je n'enverrai pas celte lettre. Il vaut mieux attendre. »

Et il attendit. Le prix de Y Art chez soi fut décerné à un outsider, Gaston Comtois, poèTe parfaitement inconnu et qui n'avait jamais rien publié dans aucune revue. Son livre « La poésie du jour » était une merveille, une œuvre éclatante de jeunesse et d'ardeur. Les roses, les animaux, la mer. les plantes y étaient dignement célébrés. Il y avait plus que du style et de fortes images dans ce recueil imprimé à Tours. Une grande émotion le soulevait, en faisait une belle œuvre et certifiait qu'un cœur d'homme animait ce vrai talent d'artiste, dont le nom. tout à coup s'imposa.

Alors. Glorieux. Mourailles, Aiglain, Chateau-Payan dressèrent leur tête. Un prix de poésie, comme au collège ? — Por.ah ! Pour qui les tenait-on ?

(( La poésie du jour ! )> — De jolies pièces d'anlhologie. sans plus, et encore...

D'ailleurs, on avait été obligé de donner le prix à Comtois ! La raison ?... Silence !

Ils étaient victimes d'une vilaine machination. On les avait joués. Ils rappelèrent la lamentable aventure de Fiercœur... tout le monde avait cru, et avec quelle na'iveté, que le poète avait laissé son drame au concierge du théâtre... et, depuis, n'a-t-on pas su que la « Révolte » avait été imposée par le Ministre au directeur !

Gaston Comtois !... Une légende s'établit. C'était, d'après les uns, — ils l'avaient rencontré, — un paysan madré, sournois, habile et non dépourvu d'un certain talent. C'était, d'après les autres, le pseudonyme de Mourailles ou de Rodolphe Glorieux, celui même de Marie Impérial... C'était, en tout cas, un intrus^ tous étaient d'accord. On attendait, cependant, que la personnalité du poète se révélât, et en attendant, un grand éditeur reprit le volume, le présenta de nouveau au public, augmenté de poèmes plus important-s. « La Minerve » publia deux contes du mystérieux écrivain, à qui Darne consacra une chronique paternelle et fielleuse.

Gaston Comtois parut enfin sur le pavé de Paris. Il fit des visites aux membres du jury. On l'invita. Sa modestie, son insignifiance, enchantèrent ses hôtes, ses futurs confrères et les critiques. Il avait vingt-trois ans, peu d'allure, un beau resrard et un front « à la Huco ». — Il ne donna aucun détail sur ses projets et sur sa vie.

Glorieux et Mourailles le félicitèrent de son succès. Ils le traitèrent comme un petit garçon qui a travaillé soigneusement. Car. leur échec n'en était pas un. Ils avaient concouru pour passer le temps, mais avec la certitude que des volumes comme les leurs ne pouvaient obtenir aucun suffrage. Ils s'auréolaient de leur défaite. (Une des rares choses qu'ils n'aient pas mendiée, affirmait Gaffre). — Cette distinction, que signifiait-elle ? En outre, on avait agi honnête-

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ment, en aidant un poète besogneux. Comtoisétait pauvre. (Ses manières, ses vêtements ne le prouvaient-ils pas assez ?)

— C'est à cause de sa pauvreté qu'il a eu le prix, racontait Alourailles.

— Sans aucun doute, appuyait Chateau-Payan. Evidemment son bouquin n'est pas au-dessous de tout... mais quoi, il n'y a là c{ue roses, vagues, arbres, etc..

— Qu'en reslera-t-il, dans dix ans, concluait Rodolphe Glorieux !

Pourtant, ils s'inquiétèrent. Comtois avait un roman entièrement écrit. Son éditeur le lui demanda. Il achevait un drame pastoral... Oui^ mais quel directeur aurait le front de le lui monter, après le four de Fiercœur. On se mit, néanmoins, à la recherche de Comtois, pour le faire parler, mais harassé d'invitations, de compliments. Comtois s'était enfui, un beau matin, sans avoir renseigné qui que ce soit sur lui-même...

u Un sournois, un madré ; on aurait à compter avec lui ; il n'avait vu, pendant son séjour, que des gens utiles ; il les avait flattés; les journaux, les revues, (les grandes revues, celles qui i payent, pas les revues de jeunes qu'il méprisait); étaient inondés par sa copie, etc.. etc.. »

La légende de Comtois s'établit. Glorieux, Alourailles, prirent l'attitude de grands artistes méconnus.

— Des gens comme nous, dirent-ils à Viguiers...

La plus frappée, fut Marie Impéria. Mais elle se réveilla, peu après, chevalier de la Légion d'honneur.

— Le prix pour le poétereau, s'était écrié Paul-Emile Valcourt, la croix pour le poète !

Les volumes qui avaient obtenu un nombre honorable de voix encombrèrent les étalages. On lut un peu de poésie dans le beau royaume de France.

Le livre de Jacques parut. Sa lettre, son interview avaient indisposé ses confrères.

« J'aurai toujours l'article de Mancel. »

— Un livre de vous, s'écria Maud, allons l'acheter, je veux acheter votre livre, je ne veux pas que vous me le donniez !

Ils revenaient d'une exposition, rue Laffitte, Ils allèrent chez un libraire du boulevard. Il n'avait pas le recueil de Jacques qui protesta :

— Vous l'avez reçu cependant. L'employé fouilla dans l'arrière-boutique. Le ballot renfermant ses « Emotions chantées » s'y trouvait, en effet, mais encore intact et ficelé — que voulezvous, plus une place aux devantures ! — Viguiers obtint que son livre ne restât pas éternellement au fond du magasin.

Ces mœurs indignèrent Maud. Elle quitta Jacques qui, quelques instants après, fut abordé par Gaffre... un Luc Gaffre élégant, bien rasé, portant monocle, triomphant !

Paul-Emile Valcourt qui savait choisir ses

hommes, l'avait pris comme secrétaire particulier...

— Euh... dites donc, mon cher... j'ai lâché le journal... j'ai un traité avec Paul-Emile, pour six ans... 25 louis par mois... de fixe... j'en gagnerai 35 ou 40... comprenez, je suis arrivé...

— Oui vous remplace...

— Je n'ai pas osé penser à vous... un métier de chien... vous ne l'ignorez pas... Mon remplaçant, c'est Lautier, un ami de Darne, un raté, un fruit sec, il a puhlié des romans illisibles, de la criticiue, que sais-je ? et à propos, une nouvelle qui vous fera plaisir.

— Laquelle ?

— Darne va publier les œuvres inédites de Genlis avec une préface... un malin ce Darne... et voulez-vous encore une nouvelle... eh bien, la croix de Marie Impéria a fait crier... les articles signés par trois Z, dans la Minerve sont de moi, e'est bien, hein, c'est tapé... on s'est aperçu que Louis Darne n'était pas décoré, qu'il ne faisait partie d'aucune académie, qu'il avait publié plus de soixante-dix volumes... on parle de lui pour le prix Nobel, oui mon cher... qu'en dites-vous, euh... euh... il ne se serait pas consolé de mourir sans un prix...

— Et Daugé ?

— Daugé, il est dans les honneurs. Valcourt ^ eu l'idée de fonder une maison d'éditions, avec l'imprimerie du journal. Nous allons publier des <ruvres de jeunes à d'excellentes conditions...

Augeret nous a promis un roman... nous sommes en correspondance avec Laugier-Varennes et d'autres... ils me publient mes articles en volumes, sous forme d'enquête. Si vous avez de la copie... profitez... un bon tuyau que je vous donne en échange des articles que je ne puis écrire sur vos vers. C'est Daugé qui vous lira. Il est lecteur, c'est lui qui a mis la boîte en train... quant à vos vers... je suis au plus mal avec mes anciens journaux, à la << Minerve », rien à faire...

— Et Morgane ?

— Il va bien, merci.

Et Gaffre héla un fiacre.

— Au revoir.

Il adressa à Viguiers un salut prolecteur.

« Il n'y a pas à le nier, c'est presque un monsieur important. Mais qu'ont-ils fait de Morgane ? ))

Louis Morgane, ils l'avaient tout simplement lâché. Jacques le rencontra dans les bureaux de la « Nouvelle France » et l'interrogea amicalement, car le garçon lui plaisait.

— Oui, ils se sont conduits avec moi, d'une manière écœurante...

— Cela vous étonne !

— Mieux, cela m'attriste...

— Vraiment ?

— Oui, mon cher et beaucoup ! Vous savez ce qu'ils sont devenus l'un et l'autre. J'ai porté à Daugé un livre auquel je travaille depuis trois

ans... il me l'a refusé... en me disant : « C'est très beau, mais ce n'est pas un livre de vente... je ne peux pas faire prendre un bouillon à Valcourt. Si la camaraderie se mêle à ces histoires, c'est fichu ! » Il m'a renvoyé mon manuscrit... et je vous affirme que mon livre est intéressant et bon... j'en suis sûr.

— Prêtez-le moi, demanda Jacques.

— Il est chez Gaffre... il n'a pas encore trouvé trois heures pour le lire et le recommander ensuite à Valcourt. Je les ai priés de m'aider ! Ils me laissent à mon métier de chien ! Se lever tôt, passer ses nuits au journal, courir Paris, avec ma santé ! Une nouvelle crise m'emportera. Je n'aurai pas toujours un Laugier-Varennes pour me tirer de l'hôpital... huit jours sans travailler, pour moi, c'est la misère noire ! On peut supporter cet esclavage et envisager cette existence, quand on est des amis qui se soutiennent, qui s'égayent. Mais quand on est seul ! Vous ne savez pas ce que c'est que d'être seul, comme je le suis !

— Mon pauvre M organe...

Et il allait lui dire que lui aussi était effroyablement seul et qu'il souffrait. Mais son malheur lui parut bien littéraire à côté de celui de Morgane.

— C'est affreux ! et je ne veux pas m'encanailler et cependant... Il faut que je devienne l'égal de ces gens-là ! Je me suis mis en état d'infériorité en les sollicitant... Ils me le feront sentir... Mais, je me vengerai.

— Comment ?

— Vous vous souvenez du testament de John Arlhur Wellseley ?

— 11 vous laissait une somme importante à la condition expresse que vous ne verriez plus Gaffre et Daugé.

— Oui. Je vous ai dit d'avertir le Vénitien que je n'abandonnerai jamais des amis avec qui j'avais souffert et que je refusais cet héritage.

— Je n'ai pas suivi vos conseils. Aldramino est en Angleterre. Vous toucherez cette somme.

— Je l'accepte aujourd'hui, sur l'ordre de Laugier-Varcnnes. Je serai libre et je travaillerai !... On m'attend au journal... au revoir. C'est égal, je ne les aurais pas cru capables d'une telle vilainie.

— ]\léprisez-les, Morgane, vous serez bientôt en demeure de les mépriser.

— Ce sera justice !

Viguiers sourit. La tristesse de Morgane et ail sincère. Mais dans la partie engagée avec Gaffre et Daugé, il serait vainqueur, grâce à John- Arthur.

Et c'était aussi grâce à la magnificence du peintre que Cabriès avait distribué les rôles de ses « Barbares » à une troupe de tragédiens sans emploi, qu'il avait prié ses amis de louer le théâtre antique d'Arles où se déroulait l'action de son drame, en attendant qu'il eût son théâtre ; construit selon ses plans. Mais l'argent n'arri-

vait pas. Il avait remis ses représentations à l'année prochaine...

Personne n'avait voulu lui avancer les fonds nécessaires. Il ne désespérait pas. Sa foi en son génie et en son succès était intraitable et à l'abri du désenchantement.

Il était heureux. Moins que Genlis, cependant. Sa raison l'avait complètement et pour toujours abandonné. Il vivait dans un perpétuel triomphe. Il restait des heures entières dans sa, chambre, les bras croisés sur la poitrine, la tête haute, l'œil farouche, dans une attitude de statue. Parfois, il se promenait, comme au milieu d'acclamations et de louanges.

— Je suis à la fin de ma carrière, disait-il. Je n'écris plus. Je m'éteins dans ma gloire royale. Mon œuvre fait son chemin dans le monde. Les peuples la chantent... Écoutez...

C'était le musicien fou qui jouait une sonate ou une symphonie.

Souvent, il déclamait des vers d'Eschyle, de Shakespeare, de Dante. Il était l'auteur des œuvres qu'il avait admirées et dont il se souvenait.

Il ne parlait plus de sa vie, de ses malheurs, des dix-huit cents francs qu'il avait gagnés. Non ! Un rayonnement l'entourait : il s'appelait Ronsard, Hugo, Lamartine, Byron. Parfois aussi il croyait être le Dante ou Beethoven...

Il revivait l'existence de ces artistes, prononçait les paroles sublimes que le désespoir et la

foi leur avait arrachées. Parfois, aussi, après avoir longuement médité, il criait les pages que Beethoven écrivit à Heiligenstadt : « Oh vous qui me croyez plein de fiel et de haine, vous qui me faites passer pour misanthrope, combien vous m'accusez injustement... » Ou bien, hochant la tête il ricanait comme Villiers de risle-Adam : (( Oh î je m'en souviendrai de la planète la Terre ! »

Il avait été surpris, arpentant sa chambre et déclamant comme Léar, dans la tempête :

— Cataractes et trombes, vomîssez vos flots, jusqu'à ce que vous ayez submergé nos clochers et les coqs de leurs cimes... Alais auparavant, approchez ici, je veux les juger. Homme de justice en robe, va-t-en, et toi mon fou, mon compagnon assieds-toi à mon côté. Introduisez les. Darne et Gavert... et laissez-moi vous contempler vous qui avez été créés avec des éléments dont la courageuse nature n'a pas voulu pour former le cœur de ses plus vils animaux. Regardez ma face, mes cheveux et ma barbe blanche et lisez vos crimes inscrits dans ma vie, disculpez-vous ! — Vous restez muets ! ]\Iuette est aussi l'assistance ! Vos actes ne peuvent pas, ii est vrai, vous conduire devant les tribunaux des hommes ; mais, dites-moi, si les nobles consciences qui ont visité la Terre installaient id leurs solennelles assises, dans quels cachots finiriez-vous, vos jours lamentables 1 »

Parfois encore, il s'adossait au mur, croisait ses mains sur sa poitrine et ricanait :

— Vous êtes les bienvenus, dans Elseneur. Je suis Hamlet. Paris et Elseneur ne font qu'un et il n'est pas nécessaire que des étoiles étranges armées de longues queues qui balayeront la terre, viennent mettre leurs signes sur la page des îTuits, pour affirmer qu'il se passe des choses inusitées... Voyez ces gens qui passent làbas, ils ont des têtes de serpents, n'est-ce pas. Ne trouvez-vous pas plutôt que ce sont des vautours ? Evidemment. Découvrez leurs âmes ! Ce sont des repaires!... Je ne pense pas. — Des cloaques ? Croyez-vous ? — Non ce sont des boutiques dans lesquelles tout est à vendre... achetez... achetez... oh oh... et soyez heureux dans Elseneur !... Mais moi je ne chanterai pas pour de tels pourceaux!... »

L'univers le regardait, semblait-il, l'accablait d'opprobre ou l'honorait comme un héros ou un prophète... et cela durerait deux ans, trois ans au plus. Son œuvre allait enfin paraître avec une préface de Darne, qui enterrait en Emmanuel Genlis, le dernier témoin de ses vilainies, de ses compromissions et cette préface ajouterait à ses titres de grand poète, romancier, critique, penseur et dramaturge, celui d'honnête homme, de camarade loyal et d'irréprochable ami.

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