UNE NUIT AU BOIS DE BOULOGNE
que... des pas précipités... une détonalion, une autre... une balle s'aplatit contre un arbre à deux pas de moi... des cris... des voix qui se rapprochent... près du buisson où je me tiens caché, deux escarpes s'arrêtent, font feu... on riposte, ils répondent, s'enfuient... je me dresse, je fais des signes... et je reçois un projectile dans la poitrine... jolies mœurs !... je m'abats... on ne s'en doute pas... les agents voyaient fuir les deux individus qu'ils poursuivaient... on m'abandonne... et le matin, deux braves ouvriers m'ont découvert... au commissariat de police, il a fallu expliquer ma présence au Bois, à ces heures... Quelle existence va être la mienne, si je ne meurs pas... un poumon traversé... la balle n'est pas extraite. Ce n'est pas gai...
Du sang monta à ses lèvres. Jacques l'étancha et Mancel se mit à grelotter, à claquer des dents. Il demanda à boire.
— Vous êtes un excellent garde-malade, Viguiers... Entendez-vous mes oiseaux chanteurs... entendez-vous aussi ce sifflement doux et plaintif comme un appel de blessé dans la nuit, c'est le paon des roses. Lorsque vous partirez allez donc lui rendre visite et effrayez-le en frappant dans vos mains. Ses ailes s'ouvriront et vous verrez le plus magnifique tissu oriental que vous puissiez imaginer. Au revoir, adieu peut-être, mon bon Viguiers, il n'y a que vous qui soyez venu... Je ne veux pas que les docteurs me trouvent trop agité... encore un mot
'2.H2 LE DÉFAUT DE l'aRMURE
au sujet de votre article. Je n'ai pas la force de l'écrire. Clodion m'a promis deux pages. Rappelez-le lui de ma part. Failes-le faire par qui TOUS voudrez... le petit Morgane ou un autre. Il paraîtra.
Et Jacques saisit la main inerte et sèche de Mancel qui s'était assoupi. De vraies larmes qu'une grande émotion puisa au fond de son cœur humectèrent ses yeux, il resta quelques instants au chevet du blessé, puis se retira.
Il conta à Alaud Dargeeling cette lamentable aventure et tout ce qu'il savait de la vie et de la -conduite de Mancel.
— Et voilà les êtres qui meurent et qui disparaissent, conclut-il. Brusquement il quitta Maud, tenaillé par le désir de voir Augeret : «un être fait pour vivre celui-là.
CHEZ DANIEL AUGERET
Il habitait, rue d'Obligado, un entresol richement meublé : beaucoup de tentures, d'armes, de japoneries, d'estampes et d'eaux-fortes. Depuis peu — depuis le succès des <( Goules )), il avait un groom qui introduisit Jacques dans le cabinet de travail, vaste pièce sombre encombrée de livres.
— Mon cher, dit Augeret, en se levant de sa table, je m'apprêtais à vous écrire, comme vous me l'avez demandé. Puis-je vous être utile ?
— Pas pour llnstant.
Au ton bref et mal assuré de cette réponse, Augeret comprit que Jacques ne savait comment am.ener entr'èux une explication.
(( Cette explication, je la lui dois, pensa-l-il, pendant le silence qui suivit. Il m'a envoyé, en ambassadeur, auprès d'une jeune fille, l'imbécile. Je ne l'ai pas tenu — et pour cause — au courant de ma mission. C'est naturel. Struggle for love... Par contre, Maud Dargeeling et Norbert de Faye ont dû lui exprimer toute l'antipathie que mes manières leur ont inspirée. »
Ces manières, il les avait voulues telles.
Au cours de ses confidences maladroites, Viguiers lui avait décrit la jeune fille comme un être rare et profondément honnête. Il lui avait parlé d'elle, comme d'une fiancée.
« Ce serait amusant de la rendre amoureuse ou de l'inquiéter, si elle me plaisait, toutefois...»
Elle lui avait plu. Et il avait senti, dès leur premier entretien, que ses façons, son langage, le dédain qu'il affectait, vis-à-vis de Jacques, embarrassaient Suzanne, la déconcertaient. Il avait intéressé Monsieur Veyrel en lui contant des anecdotes de chasses. Le bonhomme le déclarait charmant et très correct. Mais la soudaine présence de Norbert anéantit les plans d'Augeret qui trouva en lui un causeur d'une érudition, d'un bon sens et d'un esprit redoutables.
(( Mais, cher monsieur, pardon, je ne comprends pas bien... »
De Faye savait déplaire, interrompre avec une politesse insolente et pousser à bout son interlocuteur, à force de logique. On ne l'étonnait
CHEZ DANIEL ALGERET 285
pas et Augerei moins que tout autre. II avait vu clair dans son jeu, le battre ne fut qu'une plaisanterie. Il s'arrangea de telle sorte, que Suzanne ne se trouva jamais seule avec Augeret, si bien que de guerre lasse, ce dernier, un beau malin, partit pour San-Remo.
— C'est là que j'ai achevé de corriger les épreuves de mon nouveau roman « La Nuit ».
— Vous publiez un livre.
— Tout est prêt. Nous attendons, pour le lancer, que les p'Hx de poésie et autres balivernes soient oubliés... Voici les bonnes feuilles. Jettezy un coup d'œil... si vous le permettez je vais me raser...
— Faites donc.
Et pour la première fois, Jacques remarqua l'expression terne, équivoque et fuyante des yeux gris d'Augeret, des yeux aux prunelles immobiles où rien ne se lisait, des yeux d'homme parfaitement maître de lui et qui donnaient à sa physionomie un caractère d'insolence et d'autoritaire fatuité. Il portait haut la tête, ses narines battaient fréquemment, ses longues moustaches blondes ne cachaient pas ses lèvres très rouges et contrastaient avec ses cheveux bruns foncé : « le type du miroir à catins... » disait Gaffre. Ce n'était pas tout à fait exact. Augeret était un splendide animal vivant, un être de proie, sans scrupules, sans conscience, n'ayant d'autres lois que son plaisfr, sa fantaisie et ses caprices, sans cœur, ambitieux et ha-
bile, plein de talent, dur au travail, courtisan du succès, guidé par le public ; la littérature était un métier, il le savait et voulait qu'elle lui rapportât...
Ce physique de bellâtre, ces facultés comment n'avaient-ils pas été immédiatement antipathiques à \'iguiers ? Il se le demandait... mais l'important était de s'expliquer avec lui.
Le hasard le servit. En prenant les épreuves du roman d'Augeret, il vit sur un agenda maintenu ouvert par un coupe-papier, cette phrase :
(( Allé chez Mademoiselle Suzanne Veyrelr (( amie de Jacques Viguiers. Flirté avec elle. »
Au dessous :
« Passé la nuit avec Lucie Merveille. >>
Aux feuillets suivants Augeret avait simplement noté :
(( Passé deux heures avec Suzanne. — Pris <( le thé avec Suzanne. — Y retourner. — Su- « zanne : charmant après-midi : vêtu de gris (( argent... admirablenient coiffée... »
Et encore :
(( Maud Dargeeling... rien à faire avec elle, <( — Me méfier délie. — Elles sont am.ies. —
CHEZ DANIEL AUGERET
(( Passé une heure avec Maud, me Valtacher. « la llalter. — Exciter sa jalousie. — Le stra- (( tagème réussirait-il ? »
Et les noms des jeunes filles étaient mêlés à des noms et à des adresses de grues...
Sans hésiter, Jacques déchira ces pages, justeau moment où Augeret rentrait.
— Mon cher, ne vous étonnez pas, si vous vous apercevez que votre agenda n'est pas complet...
Il lui montra les feuilles qu'il venait de supprimer. Augeret s'avança vers lui, sans hâte :
— Vous me les rendrez et immédiatement, Viguiers.
— N'y comptez pas.
Il le gifla.
— C'est la guerre. Soit.
— Vous savez où je demeure, fit Jacques en» se retirant.
— Oui.
« Un duel, murmura Augeret... il faut mettre,, au plus tôt, mon livre en vente. »
UNE COxNTREFAÇON DE DON JUAN ET DE DON OUICHOTTE
Le duel, Tesclandre, le battage à outrance sont actuellement les seuls et les meilleurs moyens dont les auteurs disposent pour attirer l'attention du public sur leurs produits. Aussi, il faut soigner un duel, comme on soigne ses relations et sa publicité, l'exploiter comme une bonne fortune. On a défini le duel le moins dangereux des sports. Il convient de l'entourer de quelque cérémonial. Un duel bien présenté — bons témoins, bon docteur, — est un signe de
parfaite santé sociale. Les témoins, à eux seuls, indiquent qui on est et de quel monde on se réclame.
Viguiers, après avoir télégraphié à Norbert de Faye de lui envoyer dix louis — Un duel coûte cher, c'est le plus sensible de ses désagréments — écrivit à ]\Iercier et à Le Saulnier. Tous deux refusèrent. Le premier à cause de ses croyances religieuses, le second à cause de son amitié pour Augeret. Jacques s'adressa alors à Morgane et à Laugier-Varennes qui acceptèrent. Il leur raconta ce qui s'était passé et les mit en rapport avec les témoins d'Augeret : Paul-Emile Valcourt et Louis Darne, c'est-à-dire, le « journal » et la « critique ».
Il est rare que deux membres d'une même salle d'armes se battent. On soumet l'affaire au comité qui constitue un jury d'honneur. Mais Augeret qui tenait à son duel déclara que son différend avec Viguiers était d'ordre intime et que l'honneur lui faisait un devoir absolu de ne rien dévoiler, etc..
Viguiers tint le même langage. La rencontre fut déclarée inévitable et elle eut lieu aux établissements Mignon à Xeuilly. Les pourparlers avaient duré quelques jours. L'aventure s'était ébruitée et ce fut une petite fête littéraire et sportive des plus réussies qui la termina.
Dans l'assistance, Le Saulnier, Gaffre, Daugé, Lautier, Glorieux, \'erneuil le romancier, des reporters, des maîtres d'armes, des camarades
des adversaires et, dissimulées dans des coupés, quelcjucs femmes parmi lesquelles Jane Lormont, maîtresse de Paul-Emile Valcourt.
Viguiers et Augeret arrivèrent en automobile et simultanément. On devient plus grave, on parle presque à voix basse. Personne n'est ému, et pourquoi, Seigneur, le serait-on ? Des groupes errent... par endroits, on dirait un coin de pesage. Les arbres sont merveilleux, le ciel splendide. Une toilette claire s'est faufilée... tout près se trouve un restaurant, un bar américain.
Mais voici que les places sont tirées au sort, les épées flambées et mesurées (les adversaires combattront avec leurs armes). Leurs gants sont à crispin. Le gant à crispin est très à la mode. Grâce à lui, on court la chance d'éviter la piqûre, digne sœur des deux balles sans résultat.
Augeret s'avance, chemise bleue en tussor, pantalon de flanelle blanche, moustache au vent, la tête haute, il sourit. Il a l'air d'un mousquetaire antipathique.
Viguiers, tout en blanc, avec ses cheveux cendrés, mal peignés, ses joues imberbes, son teint d'enfant, ressemble, son arme à la main, à un archange ou à l'inévitable héros fils du jour et de l'enthousiasme, qui dans les romans romantiques terrasse le champion de la nuit et du mal.
Paul-Emile dirige le combat.
(( Allez, ]\Iessieurs ! »
La première reprise est sans grand intérêt. Augeret et Viguiers ont souvent tiré ensemble.
Leur jeu est mou, prudent, peu risqué... un duel de journalistes.
Seconde reprise : Viguiers s'impatiente. Il attaque. Augeret très en ligne rompt ; revient sur Viguiers violemment. En parant son épée frappe le sol. — Halte !
Troisième reprise : Rien...
Quatrième : Augeret fatigue Viguiers, ne donne pas le fer, tout à coup il charge, sa pointe se fausse sur la cocjuille de Jacques. Un temps d'arrêt : changement d'armes. Viguiers furieux attaque en marchant... corps à corps — Halte î
Cinquième reprise : Enfin l'action est chaude. Sur les traits des comhattants s'imprime de la haine. La lame d'x\ugeret est à hauteur des yeux de Jacques. Quelques battements. Halte ! On s'approche de Viguiers. H lève les bras : <( Rien Messieurs ! y> En garde : ils ne sont plus maîtres d'eux, cherchent un coup décisif. Augeret ne sourit plus... il est en mauvaise posture... Jacques, en désespéré, le charge, un cri sauvage «■( Hé là ! )) lui échappe. L'arme d'Augeret lui fombe des mains : il a deux centimètres d'acier dans l'avant-bras. H saigne abondamment,
H est 11 heures et demie. L'heure de déjeûner. Il y a tout ce qu'il faut au restaurant Mignon. On vide le pré. Les témoins se retirent pour rédiger le procès-verbal. On entoure le blesse. Debout, blême de colère, il tend son bras au docteur.
Viguiers est seul. Trois ou quatre camarades
UNE CONTREFAÇOxN DE DON JUAN ET DE DON QUICHOTTE 293
lui serrent la main. Il n'a pas la demi célébrité de Daniel Augeret. Il est mécontent. Il aurait voulu le tuer ou le clouer au lit pour plusieurs mois. Il songe à l'émotion de Suzanne et de sa mère quand elles apprendront son duel.
Il a peur qu'Augeret ne dévoile, pour se venger, les motifs réels de leur rencontre.
« Il le fera certainement, pense-t-il. Il en est capable ».
Il imagine la scène. C'est après le café... Augeret est avec ses témoins et avec Gaffre, D auge et d'autres reporters du « Nain Rouge » et du « Courrier ». On l'interroge :
— Au fait, pourquoi vous êtes-vous battus ?
— Mon Dieu !...
Un geste vague, un sourire, une bouffée de cigare...
On le presse, il refuse mollement, et murmure :
— Oui, c'est une stupide histoire... ce bon Vîguiers s'est couvert de ridicule. Tant pis pour lui...
— Mais encore...
— Voilà : j'ai rencontré une jeune fille qu'il aimait... une fort belle créature ma foi... en province... chez lui, à Runel, près de Nice...
— Charmante petite plage...
— Dame, que voulez-vous, la dulcinée m'a plu... Viguiers l'a appris... il m'a cherché querelle... c'est tout. D'ailleurs, je ne tiens pas à ce que cela reste secret... Ah! cette petite Suzanne Veyrel...
Viguiers voit nettement cette scène. Il expose ses craintes à Laugier-Varennes, après lui avoir montré les feuillets arrachés à l'agenda d'Augeret.
■ — C'est évidemment d'une jolie goujaterie. Il n'y a pas de raison pour qu'il s'arrête, rien ne peut l'empêcher de parler, de mentir...
— Et le nom de cette jeune filTe va circuler.
— Probable.
— Je n'y ai pas songé...
— Vous auriez dû déchirer ces pages sans rien dire.
— Il est entré juste à ce moment.
— Enfin, attendons. Si vous avez besoin de moi.'..
— Mon cher Varennes, merci...
— \'oyons...
— Oui, oui, je vous l'affirme, il y a longtemps déjà, que je voulais vous dire combien je vous ^ admirais... combien vous m'étiez sympathique... votre attitude dans la vie, votre labeur, tout cela me plaît, me réconforte... et beaucoup.
Et Laugier-Varennes devine qu'une tristesse et un découragement infinis avaient amené aux lèvres de Viguiers cette intempestive protestation d'amitié. Il eût pitié de ce pauvre être désemparé et mal à son aise parmi toutes les bêtes de proie qu'il se savait de taille lui, Laugier- Varennes, à affronter et à battre, sans reculer sur le choix des armes.
— Venez donc me voir à Meudon.
— Volontiers. Vous travaillez.
— Enormément.
— Avez-vous lu le livre d'Augeret ?
— Pas encore. Mais vous lui faites une rude réclame...
Et quand il fut seul, Viguiers pensa : « Il ne m'a pas dit un mot de mon livre ! et je le tiens pour un des meilleurs d'entre nous ! )>
Le lendemain, les journaux publièrent le compte-rendu du duel. « La Minerve » y joignit un portrait de Daniel Augeret. Darne consacra — ordre de Valcourt — une chronique gratuite à « La \'uit )). Le portrait fut reproduit. Les comptes-rendus furent dénaturés. La piqûre à l'avant-bras devint une blessure à Taisselle, puis au poumon. Des quotidiens de province redoutaient même une issue fatale.
N'était-ce pas terrible, qu'une aussi belle carrière fut brisée par une aussi stupide catastrophe.
Daugé, après avoir dévoilé les incorrections que renfermaient les volumes de vers de Gaston Comtois, Glorieux, Chateau-Payan. fit une enquête à propos du duel de Daniel Augeret. Le nom de Jacques ne fut pas seulement prononcé !
« La \uit )\ en piles majestueuses, montait aux étalages des librairies. Le succès était complet.
Jacques souffrait horriblement. Un silence
noir avait accueilli son recueil de poèmes. Un de ses camarades, un de ses confrères, plutôt, l'avait abordé en lui annonçant qu'Augeret s'était battu.
— Savez-vous avec qui ?
— Avec moi...
— Avec vous !
Voilà qui était significatif ! Il reçut cependant quelques cartes de félicitations.
— Vous auriez dû le tuer, s'était écriée Maud Dargeeling, à qui Jacques avait raconté la scène de la gifle, sans parler de l'agenda sur lequel elle figurait elle aussi.
Au (( Aain Rouge » parut une fantaisie intitulée le (( Dernier Don Ouiçolie » et « Le moderne Don Juan » où les événements qui avaient motivé le duel Augeret-Viguiers étaient exposés avec esprit et de telle sorte que Jacques apparaissait sous un jour assez ridicule...
L'article était de Gaffre. Aucun nom n'était cité. Sur les conseils de Varennes, Jacques ne broncha pas.
— Envoyer des témoins à Gaffre, quelle folie ! Fessez-le, tirez-lui les oreilles, à la bonne heure ! Un duel le réhabiliterait. Avec sa position de secrétaire particulier de Paul-Emile Valcourt il peut demander à qui il veut de lui servir de second... dans le monde du journalisme et de la littérature, j'entends... vous le sauveriez... et puis, il ne faut pas oublier la jeune fille dont vous m'avez entretenu. Il serait déplorable
qu'elle fut à la merci de Tindélicatesse de ces fripouilles...
A leur merci? Elle y était déjà. Jacques reçut cette lettre de Norbert :
(( Mon cher, tu as agi comme un fou, comme « un enfant ou comme un misérable ! Je serai « brel : fai appris ton duel avec Monsieur Aua geret. Tu aurais dû, puisque tu as jugé né- « cessaire de te battre avec lui, faire naître en- (( ire vous une querelle tout autre que celle qui « vous a divisés. As-tu pensé, quelle tournait « autour d'une réputation de [eune fille. Tu Vas « atteinte en la défendant, tu as fait plus, tu Vas (( salie. Je proteste au nom de V amitié que fé- (( prouve pour Mademoiselle Veijrel et de la « haute estime que [avais pour toi ! Mademoi- (( selle Veijrel a reçu Varticle du « Xain Rouge » (( sur Don Quichotte et Don Juan. Il était ac- « compagne cVune lettre sans signature, par la- « quelle on V informait de la manière dont il était « parlé d'elle dans vos milieux d'écriveurs et « dans les salons où Monsieur Augeret est cé- <( lèbre. Tu es, sans doute, plus au courant que « nous de ces choses. Quelle est cette histoire (( d'agenda ?... Je laisse à ce qui te reste de bon <( sens et de dignité le soin de Vimaginer Vétat « de Suzanne et de qualifier ta conduite. Je te <( le répète, tu as agi comme un fou, comme un « enfant, comme un misérable. Je prends « d^ ailleurs, cette affaire en main ».
Et cette lettre fut suivie par un billet pressant »de Maud Dargeeling :
« Immédiaiemeni venez. »
Elle Fattendait dans son boudoir, pièce assez •vaste « modern-style )>. Panneaux laqués blanc, tapisserie crème, meubles légers en bois de ci- Ironnier, beaucoup d'angles droits, de courbes. Sur la cheminée, des fleurs, des roses, des lilas, des jonquilles sur lesquelles passait un rayon j -de soleil.
— Qu'y a-t-il ? demanda Jacques.
Sans s'avancer vers lui, elle répondit :
— Je ne sais pas si je dois vous donner la -main. Ce que Suzanne m'apprend est une infamie. Seriez-vous capable de commettre l'infamie dont elle souffre? Tenez.
Elle lui tendit une lettre. Il la parcourut, 'haussa les épaules avec un geste accablé.
— Asseyez-vous... Jacques...
Il y eut un silence.
— Croyez-vous, maintenant qu'Augeret soit im cad, un goujat... C'est lui qui a envoyé ces lettres anonymes î Si ce n'est pas lui-même, il les a fait envoyer.
— Je le crains.
— Et répondez, parle-t-on de Suzanne ?
— Je l'ignore. Je vis en sauvage... Je ne vois *que vous...
— Il faut se renseigner. Jacques, avez-vous
été prudent? Un mot suffit, parfois... ce duel avec Au gère t.. .
Il lui fit lire les feuillets de l'agenda :
— Je l'ai giflé à cause de ces notes.
— Bien. — Oh ! je figure aussi...
Elle ricana et devint blême :
(( Passé une heure avec Maud. La llatter, me <( rattacher... si possible exciter sa ialousie. — <( Le stratagème réussirait-il ! »
Elle réfléchit un instant :
-— Confiez-moi ces pages.
— Si vous voulez.
— Merci. Moi, c'est sans importance. Je ne suis qu'une passante. Mais je me vengerai comme je lentends. C'est Suzanne qui m'intéresse, elle est une chère et douce créature qui vous aime, qui vous aimait, Jacques. Vous n'avez pas terminé la lettre.
« Vous lugez de Vépouvante dans laquelle m'a « plongée la lecture de cette affreuse lettre et de « cet article. Je me suis sentie perdue. Heureu- « sèment que fêtais seule... que faire... fai prié « Norbert de Faije de venir. Il m'a appris le « duel de Jacques et expliqué la signification de <( Varticle. La jeune fille pure, etc.. cest moi! <( Don Juan, cest Monsieur Augeret. Don Qui- <( chotte, cest Jacques ! Dieu, quelle honte ! « Norbert s'est montré d'une excessive sévérité
(( à regard de Jacques. Je suis sûre quil nesl u pour rien dans tout cela ! Xorberl ne lentends « pas ainsi. Enfin, il nïa réconloriée. Mais {e (( tremble quand le lacteur sonne. Je me préci- « plie pour recevoir le courrier. Je suis triste, (( cpouvaniablemeid triste, chère Maud et vous « comprenez les raisons de ma tristesse. La vie « devant moi est toute noire et fai peur ! Et puis « ce quil ij a de plus affreux, ce sont les dou- « tes... Les paroles restent... hélas ! Je suis sen- (( sible aux paroles. Elles travaillent, elles font n un mauvais travail dans mon esprit et dans (( mon cœur ! Il m'est impossible de ne pas ré- « fléchir. Vous navez pas oublié, quelle angois- « se me laissèrent les entretiens cVAugeret... et (( ce quil me révéla de Vexistence de Jacques ! « Ce qui m' arrive aujourcVliui me désespère ! (( Ne serait-il plus celui que f aimais ! Oui, que « f aimais... et malgré cela. Vainierais-je en- « core ?
— Et vous, Jacques, aimez-vous Suzanne ? Il répondit lentement :
— Non. Je ne l'aime pas.
— Vous... vous ne l'aimez pas. Oh !...
Ce fut une exclamation d'étonnement. Alors, pourquoi ce duel ? Pourquoi avoir pris soin de la défendre ? En agissant, comme il avait agi, n'était-ce pas indiquer qu'il la considérait comme une fiancée ?
— Ce n'est pas moi qui épouserai Suzanne... Je ne peux pas.
— Pourquoi ?
— Oh ! c'est toute ma vie, c'est toute l'histoire de mon intelhgence et de mon cœur que vous réclamez de moi î Elle serait trop longue et fastidieuse, croyez-le...
— Mais alors...
— Norbert épousera Suzanne. Il l'aime. Tout me le crie... Son départ pour l'Algérie, le silence qu'il a gardé pendant son voyage, les deux lettres qu'il m'a écrites depuis son retour et surtout sa présence chez Suzanne, l'indignation que lui firent ressentir les manières d'Augeret... et ma conduite qu'il juge d'un enfant, d'un misérable ou d'un fou. Ce sont là ses propres termes. Je me disculperai. Soyez sans crainte. Il épousera Suzanne.
— Non.
— Pourquoi ?...
— Elle vous aime, vous l'aimez. Il est votre ami et le sien.
— Elle ne m'aimera pas longtemps. Elle ne m'estime plus. Dans une âme comme la sienne, l'amour ne va pas sans l'admiration et l'estime. J'achèverai de les détruire l'un et l'autre. Quant à être son ami, je ne le suis plus. C'est à Norbert qu'elle s'est adressée. C'est son appui qu'elle a imploré. Je n'aime pas Suzanne, parce que, entendez-vous, je n'ai pas le droit de l'aimer. Il faut qu'elle soit heureuse, qu'elle fasse sa vie et loin de moi... pour son bonheur... Maud, je deviens solennel, j'emploie de grands mots... je
suis à un moment où ma vie va s'orienter ou... enfin ! Je vous prie, ne parlez pas à Suzanne de l'entretien que nous avons ensemble aujourd'hui. Ne lui écrivez pas : « Il vous aime, mais estime qu'il n'a pas le droit de vous aimer ! >> — Je vous jure que je n'ai pas ce droit et pour des raisons bien simples... des raisons... tant pis, je l'avoue, des raisons d'argent. Je n'ai heu. Elle n'a rien. Je ne peux pas songer a gagner quoi que ce soit avec mon méfier... je ne peux pas y renoncer... Vous me trouvez lâche ? C'est ainsi I Allez... je ne m'estime guère, et nul ne me juge plus âprement que moi ! — Maud, jurez-moi de ne rien écrire à Suzanne qui puisse lui donner le moindre espoir. Vous feriez une mauvaise, une cruelle action ! et vous l'aimez... vous.
— Je vous le jure, Jacques...
— Promettez-moi aussi de me seconder... pour la rendre heureuse... je ne l'aime pas, mais j'ai pour elle une affection, une tendresse infinie de grand frère à peine plus âgé... et moins raisonnable... dans ma vie passée, il n'y a qu'elle et Norbert... tous deux, je les évoque avec un sentiment étrange très doux et déchirant... Alaud, promettez-moi de me seconder, de devenir mon amie....
— Je vous le promets, Jacques.
Elle lui tendit la main. Il la baisa et la garda quelque temps dans la sienne.
— Laissons faire la vie, Maud, la force des choses, la destinée... elles seules ont assez dé
logique et de justice pour dénouer les situations comme les miennes... et nos pauvres volontés, nos rêves et nos désirs épuisés ne pourraient rien...
— Vous croyez à la destinée...
— Oui... sans cela tout serait trop compliquéet les hommes inexcusables...
— Je songe à Suzanne... elle souffrira...
— Je vous le répète, ayez confiance en la. vie...
— En la destinée, en la force des choses.... voilà des mots que je n'avais jamais employés, moi. Et croyez vous, vraiment, que l'on ne fasse pas sa vie...
— Non... moi, du moins...
— Pauvre Suzanne.
— Ne la plaignez pas... pas trop... vous verrez...
— Et je vous aiderai aussi à venger Suzanne... puisque mon nom est écrit dans l'agenda de ce don Juan, c'est un peu pour moi que vous vous êtes baitu.
Il y avait dans sa voix de l'énergie et du contentement.
— Vous avez déjà l'air vengé.
— Oui, répliqua-t-elle, avec un fier mouvement de tête... vous savez, je suis petite fille et fille de combattants de grands fermiers qui ont eu à déjouer dans l'Ouest des ruses de Peaux- Rouges et à frapper des coups audacieux... j'ai du sang d'Amazone dans les veines... et tien&
peut-être de mes parents une sorte d'instinct qui me suggère ce (jue je dois accomplir, et je le fais... Je vous chasse, j'ai des lettres à écrire, je vous traite en camarade. N'oubliez pas que demain nous allons au garden-party de Marie împeria...
• — Est-ce que votre instinct vous indique...
— Peut-être. Au revoir.
GARDEN-PARÏY CHEZ AlARIE IMPERIA
Dans le parc qui entoure l'hùtel de Marie Impéria, se dressent des tables chargées de pâtisseries et de boissons. Dans un kiosque rustique des tziganes jouent des valses lentes et des airs hongrois brutaux et sensuels. La bâtisse est une ancienne folie. Une aile nouvellement construite la dépare. La façade est recouverte de vignes vierges, de lierres et de chèvrefeuilles encore fleuris et odorants : c'est le studio de la poétesse. Ses fenêtres donnent sur le jardin. Les arbres sont magnifiques, les gazons soignés, les plates-bandes combinées avec art. Des massifs
de rhododendrons, de pivoines roses s'épanouissent sous des acacias dont les pétales tombent. De grands lévriers méfiants et d'allures distinguées errent dans les allées et accostent les visiteurs.
C'est grande fête. Marie Imperia célèbre sa nomination dans l'ordre national de la Légion d'Honneur, son entrée dans la célébrité officielle... Le mot de Valcourt a fait fortune : « Le prix pour le poètereau, la croix pour le poète ! »
Un hall rempli de palmiers, de bananiers, de siccas et de roses fait communiquer les jardins avec les salons. Il y en a trois, somptueux, indescriptibles. Le plus riche est tendu de velours vénitien, rouge et or. Sur les murs, un tryplique attribué à Cimabûe, des portraits d'ancêtres, certains en armure, d'autres en habits de cour... puis un encombrement de fauteuils, de divans, recouverts de peaux de bêtes, d'ornements sacerdotaux; au plafond, dans les angles, des lampes d'église ; dans tous les coins, sur tous les meubles, des touffes de roses rouges, des tiges de lilas, des bouquets de jonquilles. La cheminée est monumentale. Le second est moins bricà-brac, plus féminin. Il conduit au cabinet de travail de Marie Impéria. On peut y pénétrer aujourd'hui. Demain, il sera décrit par tous les périodiques illustrés, et pour la millième fois, cet immense atelier éclairé par le plafond et par une large haïe. C'est un cabinet de travail d'homme. La table en chêne, massive, très simple, est
surclîargée de papiers, de livres brochés, de flacons d'encre, de porte-plumes, de cires et de crayons. Auprès, une bibliothèque tournante, renfermant des dictionnaires et des grammaires. Sur le plateau de la bibliothèque, une reproduction du <( Penseur )), de Rodin. Le fond est occupé par un divan que surmonte un baldaquin. Aux murs, un portrait en pied de Marie-Imperia par Sargent, un autre par La Gandara, sur la cheminée, son buste par Rodin, et entre des rayons de livres reliés, des confrères : Gœthe, Hugo, Shakespeare, le masque de Beethoven.
Dans l'avenue Marceau, automobiles, coupés, victorias, défilent sans discontinuer. Un service d'ordre est établi. Des domestiques, culottes courtes, bas de soie, habits bleus brodés d'or, reçoivent les invités. Ils prennent place sur la terrasse, devant une estrade et, tout à coup, Marie Imperia apparaît, triomphante et menue, vêtue de blanc, sans d'autres parures que son ruban rouge éclatant sur le sein gauche. On se lève, on se précipite vers elle... d'un geste d'éventail, elle refoule ses admirateurs, impose silence.
Chut !... Une femme est sur l'estrade : c'est Jeanne Lormont. Elle va déclamer des vers de Marie Imperia : (( L'hymne à la Chair, la Prière à r Amour »...
L'ex-divetle... (elle a signé hier au soir un engagement au Gymnase) ne s'en tire pas trop mal. Sur elle, sont fixés les regards de Paul-Emile Valcourt, son amant, assis à la droite de Marie
ïmperia. A sa gauche, un minisire et Louis Darne — Applaudissements, murmures approbateurs, petits soupirs satisfaits — Les poèmes sont inédits et atteignent à une frénésie, à un.^ rage dont le poète ne s'était pas encore approché.
Le marquis de Maubrun, a l'air assez emprunté. Il assiste à la fantasmagorie qui est le génie de son épouse avec étonnement et bonne humeur. Cependant, il se tient un peu à l'écart. Ce doit être gênant pour un homme, que d'entendre hurler à tue-tête, devant un auditoire enoHn à la moquerie, les supplications que sa femme adresse aux arbres. Virgile ne leur démanchait que de beaux ombrages frais. Marie ïmperia est plus exigeante ! Enfoncez vos racines dans ma peau, leur ordonne-t-elle, entourez mon cœur comme une motte de terre fécondée par la pluie, sucez mon jeune sang rouge, il remplacera la sève, il colorera, animera vos feuilles et vos fleurs, je respirerai son parfum dans vos parfums. Je m'enivrerai et je mourrai de moimême...
Et cela dura longtemps. Jeanne Lormont se tordait les bras, tordait son corps, agitait sa tête comme une folle, une bacchante ! Ses cheveux se défont et couvrent ses épaules, sur leurs boucles se posent des pétales d'acacias, portées par la brise, invoquée elle aussi...
Jeanne Lormont est possédée par l'esprit du dieu. On apprécie diversement ce délire : « Su-
blime, ravissant, grotesque, inconvenant, oh
zut... ))
Le marquis est exaspéré <( Assez ! )>
Encore quelques secondes de patience et voilà qui est l'ini...
On attaque le buffet où il y a d'excellentes choses à manger et à boire. L'assemblée s'organise, se disperse, les groupes se forment.
Le faubourg est représenté. Les de Maubrun sont de (( bonne noblesse et alliés à tout ce qu'il y a de mieux ». Marie Impéria, née Lucienne Maupert, Maupert-Valençais, depuis son mariage avec le marquis (trois millions de dot que doubleront les héritages) scandalise par son originalité, son talent et ses manières, cette aristocratie qu'elle méprise, qui Tennuie et par laquelle elle n'a été reconnue que grâce à son mari S: à s-es beaux-parents.
Donc, dans le jardin le quartier Saint-Germain, les Alaupert-Valençais, qui le harcèlent, Madame Paul-Emile Valcourt, une fort belle créature, trop jolie, trop aimable, trop affable. Tout en elle signifie « Mon mari et son journal sont à vendre ». Plus loin, Lucien Le Saulnier et les jeunes filles avec lesquelles il a dansé et flirté tout l'hiver.
Somptueux, pleins de morgue, passent des métèques. Des politiciens et des financiers les accompagnent, des juifs aussi. Leurs femmes sont merveilleusement habillées et parlent anglais.
LE DEFAUT DE L ARxMLRE
Dans le grand salon, un académicien et deux membres de Tlnslitut entourés de <( leurs ferventes » pérorent et sont pris à partie par Louis Darne...
Ce fut dans le studio de Marie Imperia que Jacques et Maud trouvèrent la jeune littérature, le journalisme, les dames à salons, les protectrices d'auteurs, les entremetteuses de la gloire. Etalée dans un fauteuil, voici Sarah Sandermeyer, grosse blonde dont les chairs sont assez bien entretenues encore et dont le teint couperosé, couleur de jambon, à l'ombre, fait illusion, comme ses cheveux d'un blond filasse et ses bras ronds et gras cerclés de bracelets. Charmée, elle écoute Glorieux qui, appuyé à la cheminée, greluchonne à ravir. Il est gentil en redingote. Il fait rire Sarah en lui contant la légende de Gaston Comtois, il l'émeut, il l'enthousiasme en lui annonçant qu'il a terminé son poème sur une coupe découverte intacte, dans les fondations du Campanile. Ce qu'il a écrit de mieux... Sarah parle de Venise et lâche la meute de ses souvenirs...
Leur faisant face, Alourailles et Chateau-Payan entretiennent aussi deux matrones respectables... Les poètes, faiseurs d'hymnes et de grandes œuvres terribles redoutent la société des femmes, quand elles ont assez de jeunesse, de charme et d'esprit pour ne point tolérer d'être trop longtemps ennuyées.
Dans un coin, de jolies personnes causent avec
GARDEiN-PARTY CHEZ MARIE IMPERIA 311
Fiercœur et Aloser (sa pièce a été remise à la saison prochaine). Elles parlent d'acteurs, d'actrices, et semblent très au courant de leurs faits et gestes. Qui sont-elles ? Jacques ne les connaît pas. Elles intriguent Maud qui désire savoir leur nom. Morgane renseigne : une est divorcée, la plus méchante langue de Paris, une amie d'x\ugeret ; l'autre est veuve, un demi-castor (il faut expliquer ce mot à Maud. Elle est choquée), la troisième est mariée et libre...
D'autres femmes se joignirent à ce groupe, puis Gaffre et Daugé — on rit entre soi, on rit beaucoup, on potine a voix basses — On entend l'orchestre des tziganes et Darne qui pérore dans la salle à côté... Jacques et Maud se penchent à la fenêtre. Le spectacle qu'offrent les toilettes claires évoluant autour des massifs est gracieux.
Dans le groupe on murmure :
« C'est Jacques Viguiers.
— Est-ce la jeune fille en question ?
— Crois pas.
— Et Augeret ?
— Il va venir.
— Sa blessure ?
— Guérie...
— Son livre?...
— Gros succès...
— Un veinard...
— Et du talent. »
Marie Imperia entre au bras de Lucien Le Saulnier. Elle est à son aise parmi ses confrè-
res. Elle n'a rien à craindre d'eux. Ils ont tout à espérer de sa puissance. Des lévriers la suivent, se couchent à ses pieds, et leur fin museau allongé entre leurs pattes, s'endorment. La présence de Marie Imperia attire dans le studio Clodion, Vergennes...
Maud et Jacques se retirent. On le remarque :
— Ils parlent de nous, sans doute... Attendons.
Elle revint quelques instants après, seule, se dirigea vers la table, sur raqueUe avaient été oubliés son éventail et ses gants et elle entendit Gaffre affirmer ceci :
— Non. Je suis bien renseigné. Voilà exactement ce qui s'est passé. Augeret a rencontré, sur la Riviera, une jeune fille que Viguiers aimait... sa fiancée... je crois... je vous dirai même son nom. C'est une certaine Suzanne Dayrel... Magret, je ne sais pas au juste. Elle habite Runel. Il lui a fait la cour. L'histoire ne dit pas s'ils se plurent complètement... Viguiers eut vent de l'histoire et il chercha querellé â Augeret.
Alors, délibérément, Maud s'avança et s'adressant à Gaffre :
— Vos renseignements sont faux, Monsieur^ absolument faux.
Elle le regarda en face et reprit :
— Je suis Maud Dargeeling et je suis Américaine et c'est pour moi, entendez-vous, que Monsieur Viguiers s'est battu.
Les femmes l'examinèrent avec stupéfaction.
— Mais, Alademoiselle, objecta Gaffre.
— Pardon et pas un mot ! Je vous Je répète^ c'est à cause de moi que Monsieur Jacques Viguiers s'est battu avec Monsieur Daniel Augeret et non à cause de la jeune fille dont vous avez prononcé le nom et qui est mon amie. Monsieur Augeret s'est servi d'elle pour donner une allure quelconque à sa lâcheté. Car il est un lâche. Jacques m'aime et Monsieur Augeret s'est permis d'affecter avec moi des manières et une conversation qui me déplurent. J'ai tout raconté à Jacques et je lui ai dit (( Tuez-le ! )> car il faut que vous sachiez que j'aime aussi Jacques Viguiers,.
L'admiration transporta Marie Imperia. Voilà une conduite peu commune. Bravo ! Llîe trépignait. Ses lévriers levèrent leur tête. Gaffre protesta, il tenait d'Augeret lui-même le nom de la jeune fille.
— Une jeune fille qui n'est jamais à Paris.., qui ne peut pas se défendre... et vous appelez: cela un don Juan !...
— Chistoire de l'agenda...
— On écrit ce qu'on veut, Monsieur, sur un agenda.
— On peut dire aussi ce que l'on veut. Mademoiselle.
— Sans doute. Mais Monsieur Augeret avait de l'intérêt à écrire ce qu'il a écrit. Il est très flatteur, pour un jeune homme, d'enregistrer sur un livret des noms de femmes, de jeunes filles et de courtisanes et de telle façon qu'il soi^
Jmpossible de distinguer celles que Ton a simplement saluées ou entrevues de celles que l'on a possédées... Tandis que moi, j'ai tout à perdre
-en vous avouant, à vous, et devant tant de monde, ce que je viens de vous avouer, c'est-à-dire que j'aime Jacques et que je l'ai prié de châtier Monsieur Augeret. Et je vous le dis moi-même, parce que Jacques ne peut pas le dire et parce que j'ai tout à craincîre d'un individu comme Augeret dont l'infamie va jusqu'à écrire des lettres anonymes... ou à les faire écrire...
A cet instant, il y eut une minute d'angoisse, on s€ tourna vers la porte : c'était Daniel Augeret.
— Monsieur Augeret, continua Maud du même ton plein d'assurance, de dignité, sans colère, je suis vraiment bien aise de vous revoir. Je parlais de vous, justement, et je vais répéter ce que je disais, car j'ai peur que des racontars ou des lettres anonymes ne dénaturent, quelque jour, mes paroles.
Augeret souriant et fat, très maître de lui, s'inclina.
— Par hasard, j'ai entendu Monsieur, — elle désigna Gaffre ravi de surprendre Augeret en mauvaise posture — exposer les motifs de votre rencontre avec Jacques Viguiers. Il prétendait que vous vous étiez fait aimer par une jeune fille que vous avez aperçue cet hiver, Suzanne Veyrel... et que Jacques a exigé de vous des expli- «cations qui amenèrent votre duel...
— Parfaitement. C'est à cause de cette jeune lille que je me suis battu, répliqua Augeret.
— Vous mentez, Alonsieur !
Il eut un haut-Ie-corps. Sa face s'empourpra, puis pâlit. .Maud s'avança, Téventail haut, prête à frapper.
Un silence tomba.
— Vous mentez — elle sourit de plaisir. J'ai dévoilé les vrais motifs de votre dispute. Vous vous êtes conduit avec moi comme un manant, et j'ai prié Jacques de vous châtier parce que je l'aime et qu'il m'aime. Je vous défends de me contredire... quoique vous soyez brave.
— Ce que vous faites là, Mademoiselle Maud Dargeeling est fort beau ! Vous vous offrez en holocauste pour sauver vos amis du ridicule. Je vous admire.
— Vous vous doutiez — puisque rien ne s'ignore... les lettres anonymes informent à merveille — que nous aurions un jour ou l'autre cette explication. Votre réponse fait honneur à votre habileté, mais j'espère qu'elle aura peu de poids auprès de mon courroux de femme outragée... Au revoir, n'oubliez pas qui je suis... et que vous me retrouverez, s'il le faut, encore plus intrépide.
Et avec une aisance et une grâce délicieuse, elle s'excusa auprès de Marie Imperia, prit congé d'elle et sortit après avoir lancé un dernier regard à Augeret qui murmura en prenant place, comme si de rien n'était, au milieu du groupe ébahi :
— C'est très beau, ce qu'elle fait là... il m'est défendu de dévoiler quoi que ce soit, déclara-til avec autorité. Chouetle femme, cette Alaud Dargeeling...
Il le pensait. Etrange individu que cet Augeret, qui, pour vérifier Texactitude des suppositions qu'il faisait sur le caractère des gens d'après leurs manières et leur apparence physique, était capable de vilainies (mensonges, faux rapports, lettres anonymes), comme de bonnes actions. Il s'avouait à lui-même que sa conduite avec Suzanne Veyrel avait été odieuse et il reconnaissait qu'il avait en Maud Dargeeling une rude adversaire dont l'offensive lui plaisait.
— Femme remarquable, répéta-t-il, comme on le pressait de demandes qu'il n'entendit pas. Elle m'est sympathique.
Quant à Jacques, il était dans une posture où fl lui était impossible d'agir.
Il attendait Alaud au buffet. Il causait avec Cabriès invité lui aussi et qui, assez proprement vêtu, engloutissait des sandwichs et buvait du Champagne. Il venait de terminer le second livre de ses (( Chants héroïques », qu'il publierait plus tard, quand il'faudrait... Jacques le quitta dès qu'il aperçut Maud. Ils se promenèrent tranquillement en suivant les allées, et quand Maud l'eut mis au courant de ce qu'elle avait fait, il s'écria :
— Ma chère amie, c'est insensé !
— Non.
— Connaissez-vous bien le monde auquel vous vous êles livrée ?
— Vous m'avez suffisamment renseignée sur lui, j'imagine.
— Partons, voulez-vous ?
— Fuir ! jamais. Au contraire, restons ensemble. Passons devant le pavillon.
— Vous n'avez pas songé à la situation dans laquelle je suis...
— J'y ai songé. Vous avez cbâtié Augeret, comme vous deviez le faire. Je l'ai châtié à mon tour... Venez.
Une lumière égale et douce errait sous les arbres, flattait les chairs et les toilettes des femmes. D'entre les branches, des rayons sortaient en éventail et s'éploy aient sur les plates-bandes. Les parfums plus lourds semblaient rappelés par leurs fleurs.
Maud indiqua à Jacques ceux qui avaient assisté à son dialogue avec Augeret : c'était des confrères qui le haïssaient et que sa mésaventure enchantait.
« Un bon auditoire, pensa Jacques, des gens dont l'indiscrétion ne laissa jamais rien à désirer ».
Augeret, un verre de citronnade à la main, riait, en compagnie de Daugé et de quelques amies. L'absence de sens moral le plus élémentaire, une pointe de crapulerie attirent certaines femmes. Il est des tares qu'elles seraient désolées de ne point découvrir chez leur amant. Qu'il
soit joueur, bluffeur, perfide et cruel, qu'importe, pourvu qu'il séduise...
— Maintenant, partons.
Ils remontèrent vers l'Etoile, prirent l'avenue du Bois.
— Vous croyez donc, interrogea Maud, que la petite comédie de tantôt ne sera pas inutile.
— Non... vous aviez une salle excellente... Le Saulnier, Gaffre, Daugé, Clodion, Glorieux, etc.
— Mais vous... 1
— Moi ! je ne suis pas d'ici... Nous avons fait un pacte, pour sauver, pour tranquilliser Suzanne. Nous sommes deux amis, deux frères d'armes. Ecoutez : je suis à l'abri de toutes les médisances. Je suis fiancée, en Amérique, à un homme que j'admire et qui a en moi une confiance absolue. Ces mœurs vous étonnent, n'estce pas ! Ce soir, j'écrirai à mon fiancé, je lui raconterai toute l'histoire et je lui annoncerai ma ; prochaine arrivée, car je dois me marier, main- 1 tenant... et Charley me répondra « Maud, vous | avez été très courageuse et très noble et je suis f fier d'être à vous ». Quand nous retournerons à Paris, au printemps prochain, si Monsieur Augeret ne s'est pas tenu parfaitement tranquille, ; je dirai à Charley <( Voilà l'homme... » et Charley a des poings terribles et il infligera à Monsieur Augeret une correction à la mode de chez nous... le seul genre de correction qui convienne à des Augeret. Il n'a pas l'élégance de vos
duels... Recevoir un coup d'épée n'est pas ridicule... avofr les dents et le nez cassés est plus risible ; ne trouvez-vous pas ?
Jacques réfléchit :
— Maud, Suzanne sait-elle que vous allez, vous marier ?
— Non.
— Ne le lui écrivez pas. Annoncez-lui simplement votre départ. Dites-lui que des affaires d'intérêt vous rappeÏÏent en Amérique. Dites-lui aussi qu^elle n'a plus à s'inquiéter, qu'elle ne recevra plus de lettres anonymes, qu'on ne parleraplus d'elle. Ecrivez-lui, dès ce soir, pour l'informer de mon prochain retour à Runel, dès cesoir, entendez-vous. iVjoutez que vous m'avez chargé de tout lui expliquer. Je vous promets, Maud, de ne rien dénaturer... ou du moins, j'agirai pour sauver Suzanne...
— Jacques, j'écrirai dès ce soir, comme vousle désirez... je n'ai pas peur, je sais que vousagirez comme un gentleman...
— Quand vous repasserez à Runel, mariée... vous trouverez votre amie heureuse.
— Et vous?
— Moi !... eh bien... Je serai heureux aussi. Quand ces angoisses se seront dissipées.
— Suzanne épousera-t-elle Norbert ?
• — Oui, affirma-t-il.
— Jacques... Jacques...
- — Maud...
Ils se regardèrent longuement.
— Vos yeux sont si tristes, Jacques !
— Ils ne le sont pas... c'est un peu de gravité, un peu de conscience...
— Votre voix tremble aussi... Qu'avez-vous i'intention de faire ?
— Rien de mal... Promettez-moi de ne pas annoncer votre mariage à Suzanne.
— C'est promis. Mais pourquoi ?
— Xe me le demandez pas... et surtout, petite ^aniie, n'échafaudez pas dans votre cervelle des intrigues et des drames... Laissez faire la destinez et la vie : elles m'ont pris en main... je le ■s^ns...
— Jacques, fl ne faut pas donner trop de latitude à la vie. Elle en abuse.
— A qui le dites-vous !
Ils échangèrent quelques paroles vagues sur le garden-party, sur Marie Impéria, son livre, «on talent. Toutes ces choses n'intéressaient plus Jacques et quand Maud le quitta au coin de la rue Lesueur, il redescendit vers le Bois.
L'avenue était déserte et semblait aboutir à un de ces parcs royaux dont les grilles se ferment à la nuit tombante.
Un grand sentiment de bien-être envahit Vi- •guiers. Il voyait la possibilité de se réhabiliter auprès de Norbert et de Suzanne.
(( Tu as agi, comme un enfant, comme un fou. ou comme un misérable. »
(( Comme un enfant ou comme un fou, peutêtre, mon cher Norbert, mais comme un misérable, non, non ! » murmura Viguiers et il revécut tous les événements qui avaient troublé sa vie, depuis le départ d'Augeret pour Nice. Il parlait à mi-voix et si quelqu'un avait marché près de lui, voici les quelques phrases qu'il aurait entendues :
« C'est ce que je dois faire... je le ferai... Le plan est simple... Le mariage de Maud me facilite la tâche... ils ne reculeront ni l'un ni l'autre... parfait... ils seront heureux... avant peu je serai à Runel... »