‹ Le défaut de l'armureChapitre 8 sur 10 · SOIR D'ADIEU · texte numérisé non relu

SOIR D'ADIEU

Madame Viguiers à Jacques Viguiers.

« Mon cher Jacques,

(( Je t'aurais bien grondé à propos de ion duel, si {e n'avais eu, hélas, d'autres soucis dans la tête et d'autres inquiétudes dans le cœur. Il laut que /e te les dévoile aujourd'hui, mon garçon bien-aimé, c'est la nécessité qui m'y oblige, pardonne-moi. Je profite d'une heure de courage... et je vais être désespérée jusqu'au iour où je recevrai ta réponse... Les

(( Parlier ont suspendu, le nwis dernier, leurs « payements, et depuis lévrier delà, ils avaient « réduit la pension qui nie permettait de t'en- « voyer les quatre cents p'ancs qui te sont néces- « saires pour vivre à Paris. Je ne te lavais pas « écrit pour ne pas faHliger, pour ne pas « te troubler, je sais que ces misérables « et terribles questions d'argent te déplai- « sent. J'avais quelques économies, elles sont (( épuisées. De méchantes aventures commer- « ciales, des spéculations malheureuses ont rui- (( né les Parlier qui ont été si bons pour nous. « Tu sais, n est-ce pas, que rien ne les obli- « geait à nous donner ces six mille Irancs par « an qui pour nous deux étaient plus que Vali( sance... car tu as iouiours été raisonnable, (( mon pauvre garçon, très raisonnable et {e Ven (( remercie. Pardonne-moi d'être pauvre. Je nai « plus rien, saul les trois cents francs de rente (( provenant de Vassurance laissée par ton père, (( et cette somme est luste suHisante pour entre- (( tenir notre villa. Comme le souflre, mon en- (( lant adoré... comme ta vieille mère se mau- (( dit, mais ce n'est pas ma faute, Jacques aimé. « Cet aveu me coûte. J'ai presque honte ! Ré- (( ponds-moi, Iranchement, comme à une amie, « dois-le vendre mes dentelles, mes biloux, mes « souvenirs... f aurais dû le faire peut-être, sans (( l'avertir, mon cœur de mère luge sévèrement « ma frivolité de femme... mais toutes ces cho- (( ses sont des souvenirs de ton père, chacune

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(( me ramène à une époque de mon existence

(( heureuse... mes bagues, c'est ton premier pas,

(( ta première dent, le premier mot que tu as « prononcé ! Et puis, mon grand fils, tu aurais

<( bien vu mes mains nues, mes étagères vides,

« tu aurais exigé des explications... et je Vau-

« rais répondu ^^ tout est parti))... tu n\ aurais

« grondée. Réponds-moi, dois-je tout vendre ?

u As-tu immédiatement besoin d'argent. Avec

« ce que /e retirercd, nous pourrons vivre quel-

« ques années modestement, trois ou quatre

« ans... mcds après? Peut-être tes livres vont-ils

« te rapporter un peu d'argent. Réponds-moi,

« vite, par retour du courrier. Je ne vis plus que

« dans l'attente d'une bonne lettre affectueuse

« clans laquelle tu me diras bien, n est-ce pas,

(( que tu m'aimes, que tu ne m'en veux pas. Mon

(( Jacques, mon pauvre petit Jacques chéri... »

(f Allons se dit-il. la vie a grand hâte de se débarrasser de moi ! ^>

Il eut l'impression brève et forte que tout s'écroulait définitivement et que la destinée, en bon machiniste, venait de faire rentrer dans les coulisses le décor de son existence ! Ce furent quelques minutes de stupeur et d'effroi, puis il eut un vague sourire et il sentit naître, ces espoirs indéfinis qu'engendrent, dans les âmes faibles, les catastrophes irrémédiables.

« Ce qui m'arrive là est peut-être excellent... vais-je me reprendre ? Certes le moment me

semble venu et l'occasion, pour terrible qu'elle est, n'en reste pas moins bonne à saisir ! »

Oh ! mais non, sa mère ne vendrait ni ses bijoux, ni ses bibelots, ni ses dentelles qu'elle aimait comme une petite fille.

« Mes bagues, cesi ta première déni, ion premier pas. le premier mot que iu as pronon- (( ce... »

Et Jacques Viguiers, se prit la tête à deux mains et s'écria :

(( Maman ! ma pauvre, ma chère vieille maman ! Dire que j'ai affecté avec elle la même désinvolture, la même tournure d'esprit qu'avec tous ces gens-là... que mon cœur lui a élé fermé, que jamais, je n'ai eu avec elle un instant d'abandon, une heure de tendresse et d'amitié ! Je l'ai tenue loin de ma vie, loin de mes travaux. ]\Iais, c'est par pudeur, oui, par pudeur... N'auraitelle pas été effrayée du vide de mon âme ? Le néant de mon cerveau lui aurait apparu, et je le sentais... »

Il lui sembla que sa mère était là, lui reprochant d'hêtre si sévère vis-à-vis de lui même : « Mon garçon je lisais dans tes yeux, tu ne me trompais pas... »

Des larmes lentes montèrent aux paupières de Jacques.

« Ma pauvre maman ! )>

Et cette simple phrase ranima en lui, des

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émotions passées, des souvenirs très doux qui s'emparèrent de ses pensées et les déposèrent entre les bras des rêves. Rêves réconfortants, rêves réalisables ! Il partirait, il quitterait Paris, -S'installerait à Runel, travaillerait, écrirait des romans, des articles. Inconnu ? il ne l'était pas autant qu'il se l'imaginait. Ce n'était, somme toute, qu'une retraite de quelques années qu'il allait entreprendre. Cette sensibilité qu'il avait essayé de détruire, ce cœur qui l'encombrait et qui avait battu devant toutes les détresses, toutes les misères, il les laisserait se développer librement dans une atmosphère qui leur était sympathique et familière ! Non, tout n'était pas désespéré, mais un drame l'attendait peut-être, là-bas, un drame silencieux et intense ! Un bon agent que cette ruine, pour dénouer le drame. Soudain, il s'installa devant sa table de travail et écrivit, lui-même, un article sur son livre dont personne n'avait voulu parler ! Il le jugea impartialement, en bon critique avisé, définit la place qu'il occupait dans son œuvre qu'il annonçait, il signa l'article : Lucien Reuze, s'habilla et sortit pour le porter à Clodion.

— Mon cher, cela tombe à merveille. Nous avions trop de poèmes dans le numéro... Quel est ce Lucien Reuze !

— Un de mes camarades.

— Parfait... on va composer tout de suite...: vous aurez demain les épreuves...

— Faites-les corriger... je pars...

— Pour le Midi ?

— Oui... un livre à terminer...

— Bonnes vacances... donnez-moi votre adresse pour vous envoyer la revue.

— Au revoir...

— A cet automne...

Quitter Paris, l'abandonner ! Urve tristesse affreuse le saisit, découragea son cœur et toutes ses forlcs résolutions, filles du désespoir, tombèrent comme des morles, une à une, tuées par la torture de quitter Paris ! Il marcha lentement dans les rues. Jamais leur animation ne lui sembla plus colorée, plus aimable. C'était d'un être vivant, cju'il prenait congé. Ne plus respirer cet air, ne plus voir ces perspectives F Paris, tout cela, c'est Paris et ces syllabes éveillèrent en sa cervelle un mirage de jeunesse, de séduction, d'élégance, identique à celui qui l'avait attiré sept ans auparavant. Paris, malgré tout ce qu'il croyait avoir souffert, n'avait rien perdu de son charme. Paris lui avait donné ce qu'il avait demandé: ceux qui sont plus exigeants obtiennent davantage.

Il entra dans le jardin entourant le musée de Cluny. O les lierres abondants drapant les vieux murs noirâtres et les colonnes couchées dans l'herbe et les chapiteaux et les statues ! Comme le boulevard qui s'agite tout autour est loin, comme on peut rêver sous ces arbres ! et il rêva... sa rêverie ne fut qu'une

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