‹ Le défiléChapitre 10 sur 41 · TRINQUET · texte numérisé non relu

TRINQUET

{Membre de la Coinmune)

La grande Révolution de 1793 a eu le cordonnier Simon, la petite Révolution de 187i a eu le cordonnier Trinquet, Cependant, lui prétend qu'il n'a jamais été cordonnier, mais « fabricant de cordonnerie. » La différence existe, bien que subtile. C'est un homme de taille moyenne, plutôt petite. La figure est énergique et vulgaire avec des cheveux châtain clair, rejetés, sans raie, en arrière et légèrement pommadés, la barbe en deux pointes, teintée de tons roux, presque marrons, la peau jaunie, deux yeux dissemblables et des lèvres épaisses sous les moustaches fauves.

M. Trinquet, au retour de la Nouvelle-Calédonie, après dix ans d'exil, s'est installé à Ménilmontant, rue du Liban, n°7. On toque, au quatrième étage, à la seconde porte à gauche, et

M"" Trinquet, une femme brune, assez belle, ouvre au visiteur. Elle est mise très convenablement, portant un costume qui n'est ni celui de la prolétaire ni celui de la bourgeoise. Entre le zist et le zest. La chambre est d'une propreté exquise. A droite est une commode toute luisante, sur laquelle sont de petits vases gagnés sans doute à la foire au pain d'épice. Tout est soigné, et, rangé méthodiquement, témoigne de l'ordre du ménage. Aux murailles, couvertes de papier peint, sont des lithographies encadrées avec simplicité et avec goût. Elles sont sous verre. La pièce sert sans doute à la fois de salle à manger et de cuisine. A gauche, devant la cheminée est un poêle, sur lequel on peut préparer les repas. En face de l'entrée est une fenêtre garnie do rideaux blancs. M. Trinquet travaille tout près de cette croisée, assis à une table ronde, de salie â manger, sur laquelle est étendue une toile cirée. Vêtu d'un veston gris, il a devant lui des paquets de journaux. Il les lit. C'est son occupation, car M. Trinquet a des loisirs que lui a faits, pendant l'exil, un héritage, à ce que d'aucuns disent. Lui croit que ses rentes lui viennent de ses bénéfices comme fabricant de cordonnerie — jadis.

De la place où le visiteur est assis près de M. Trinquet, on aperçoit, par la porte entr'ouverte,

une jolie armoire à glace. La seconde pièce est la chambre à coucher de l'ouvrier révolutionnaire. L'appartement est merveilleux de tenue et de soin. Mais M. Trinquet n'est plus un ouvrier et peut dorénavant vivre sans inquiétude du lendemain, à moins d'accidents. Il s'est acquis une situation d'une médiocrité dorée. Est-ce une raison pour qu'il vive tranquille ? Il a un fils qui est ouvrier typographe dans un journal peu révolutionnaire : le Temps. C'est, en 1881, un gros gaillard de vingt-deux à vingt-trois ans, aux cheveux blonds et hérissés.

M. Trinquet, le père, Alexis-Louis, est né à Valenciennes en 1835. Il est venu à Paris de bonne heure. Le 11 juin 1848, à l'âge de treize ans, il était à la barricade du boulevard Bonne-Nouvelle et, en décembre 1851, il combattait le coup d'État aux barricades de la rue Beaubourg et de la rue de Rambuteau. Il a fait contre l'empire une propagande très vive dans les ateliers et il a souvent péroré dans les réunions publiques. Il abandonna son métier lorsque M. Rochefort l'improvisa employé dans l'administration de son pamphlet : la Marseillaise. Le journal disparut. Paris fut envahi. M. Trinquet pérora de nouveau dans tous les clubs d'où partirent les mouvements des journées fa-

meuses : en 1870, le 30 octobre ; en 1871, le 22 janvier et le 18 mars.

L'influence de M. Trinquet dans l'insurrection communaliste fut peu importante jusqu'aux élections complémentaires, par lesquelles son nom sortit des urnes dans le vingtième arrondissement. Ses états de services nesont pas chargés. Il fut nommé membre de la commission de sûreté générale, et vota, le 1" mai, en faveur du comité de salut public. Le 12 mai, il déposa cette proposition mise à Tordre du jour :

« La Commune décrète qu'une contribution de guerre frappe les gardes nationaux qui, pour refus de service, ont quitté leur établissement; que cette contribution soit de dix francs par jour. Les municipalités sont chargées de l'application de ce décret qui servira au soulagement des veuves et des orphelins des citoyens tués ou blessés pour la défense de la Révolution. »

Le style, si déplorable qu'il soit, de ce décret est respecté. Le 14 mai, en collaboration avec ses collègues du vingtième arrondissement, celui-ci de Belleville, il rédigea encore la proclamation suivante :

« Citoyens, Vous vous rappelerez que, plus que jamais, nous

avons besoin de nous rallier au drapeau rouge pour conserver l'établissement de la République.

Les membres de la Commune du vingtième arrondissement.

\ RANVIËR, VIART, BERGEKET, TRINQUET.

C'est tout, jusqu'au moment où grandit le danger. Delescluze ayant été frappé auChâteau-d'Eau, le Comité central et la commune étant à leur dernière heure, M. Trinquet fut parmi les combattants suprêmes de l'insurrection et lutta, comme un héros, dans le cimetière du Père-Lachaise — sur les morts. Il sut battre en retraite et échapper de la sorte à une répression sommaire. Arrêté peu après, il eut une haute allure devant le conseil de guerre et dit ces paroles :

— Je regrette de n'être pas mort sur les barricades. Je n'assisterais pas au spectacle de collègues qui, après avoir eu leur part d'action, ne veulent plus avoir leur part de responsabilité.

Il fut condamné aux travaux forcés à perpétuité et, plus tard encore, en Nouvelle-Calédonie, à deux ans de double chaîne pour tentative d'évasion et pour vol. Il s'agit simplement du vol d'une chaloupe nécessaire à l'évasion — et ce vol n'est pas sérieux du tout. M, Trinquet déploya dans cette tentative d'évasion un vrai courage .

CeraembredelaCoramuneestamnistié. Il paraît avoir réfléchi loin de Paris et mis de l'eau dans son vin — car il a dit, après son retour dans Belle- Yille, à un visiteur que, pour faire la révolution, c'est-à-dire pour conquérir les trois libertés indispensables, liberté de la presse, liberté d'association , liberté de réunion, le bulletin de vote doit suffire. Voilà pour la politique. En philosophie, M. Trinquet professe la doctrine matérialiste.

Aux élections municipales du 16 janvier 1881, M. Trinquet n'a pas triomphé dans Belleville, où ses amis les intransigeants avaient pu lui faire penser qu'il était maître. — Ilestinteliigent comme un homme qui aurait été enfermé dix ans dans une cage. Son instruction était nulle, et elle l'est restée à peu près. Il a lu les journaux et il a répété dans les clubs ce qu'il avait lu. Maintenant il a, en plus des profits de ses lectures, étant cordonnier, l'acquit de dix ans de réflexions comme forçat — en face des flots tumultueux.

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