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BLANQUI

8 janvier 1881.

Blanqui est mort et enterré, Puisqu'il est mort, je fais comme tous mes confrères etje déclare que 'c'était un héros, et un martyr. Cependant jeveux être sincère. Blanqui fut un héros, mais un;héros parfois ridicule. Par ses actes, ses paroles ou ses écrits il ne laisse aucune œuvre. Il a passé dans le dix-neuvième siècle comme une ombre, — et son ombre, durant soixante-quinze ans d'âge, est restée trente-cinq à l'ombre. Que résulte-t-il de cette abnégation rare et de ce long sacrifice en faveur d'une croyance. Rien, car on ne connaît pas le programme politique de Blanqui. Il a tou-

jours protesté, mais on ne sait pas trop contre quoi et pourquoi il a protesté. Je mets en fait que sur un million de personnes, une seule est au courant des desideratas de Blanqui. Et encore je voudrais qu'on me montrât pour dix centimes cette millionième personne.

Le peuple retient de Blanqui ceci qu'il a été longtemps captif, et il suppose que c'est pour la cause du peuple. L'amour des souflreteux en effet a été la toquade de ce héros mince tourmenté par la nostalgie de la captivité. Aussi les délégués, envoyés par la ville de Pont-à-Mousson, pour la représenter aux funérailles de Blanqui, ont eu vraiment une idée touchante de porter sur leurs épaules, pendant tout le trajet, derrière le cercueil, des modèles en réduction de papier mâché, de toutes les maisons où il a été enfermé.

Quatre députés soutenaient la prison de Clairvaux, quatre autres celle du Mont-Saint-Michel, quatre autres la Conciergerie. Les quatre derniers députés dePont-à-Mousson portaient le fort du Taureau qui était en confiserie. — Derrière marchait le peuple qui ne portait rien.

Le peuple, éternellement berné, le peuple laborieux et tendre, le peuple de Paris, qui dans le cœur de ses enfants garde une inépuisable gêné-

rosité, le peuple fier suivait le corbillard de Blanqui pour remercier le mort d'avoir pâti pour lui. Blanqui est demeuré un sphinx, et, s'il avait un secret, remède aux inégalités sociales, ce secret est maintenant avec lui dans la terre, — sous la neige qui, la première nuH de son emprisonnement dernier, a chu du ciel sur Paris, allongeant sur la ville aimée les plis blancs du linceul où le trépassé est enveloppé. Mais Blanqui a chéri les pauvres. Lui-même a été pauvre. S'il n'a pas trouvé la formule du bonheur pour tout le monde, il l'a souhaitée au moins de toute son âme. Son ridicule est dans la vanité de son effort. Mais sa grandeur est, par un siècle de viveurs, presque tous meurtriers de mandarins, sa gloire est d'avoir été inébranlable dans son mécontentement des gouvernements et des hommes, d'avoir été désintéressé, de s'être toujours tourné stationnairement vers un idéal entrevu de lui seul.

Raspail, — un mort encore, — avait été invité à une soirée. Beaucoup de Parisiennes aristocratiques. Derrière les éventails, on chuchotait avec des peurs élégantes, le nom du célèbre révolutionnaire. Il venait d'entrer, vêtu de noir, la cravate blanche. Une des Parisiennes, fort auda-

cieuse, plus curieuse, flirte avec Raspail, le fait asseoir sur un divan à côté d'elle, tremblotte comme feuille, bavarde, sourit. Elle demande enfin :

— - Est-il vrai, monsieur Raspail que vous buvez un verre de sang... tous les matins?

La Parisienne voit Raspail s'incliner, sourire à son tour, en répondant :

— Je Tavoue, madame... Mais comme je suis assez délicat, j'y mets un morceau de sucre.

Blanqui non plus n'a jamais bu de sang humain. Il n'ajamais bu que du lait. Ce fut un bonhomme très défiant et très doux. La défiance était sans doute la conséquence de sa longue séquestration. Aucune communication ne pouvait exister de lui au dehors. Il écrivait à ses deux sœurs, mais dans ses lettres qui étaient lues aux bureaux du ministère, il ne pouvait dire mot de la politique. C'était des renseignements pour quelques envois, des détails inutiles, affaires de ménage. Blanqui, dans la chambre d'infirmerie qu'il occupait encore, en 1879, à Clairvaux, était visité, le matin, par le gardien, qui lui remettait deux journaux radicaux —- et du lait. Le soir, le même gardien revenait, donnait un coup de poing au lit pour arranger les draps, la couverture. C'était fini. La

solitude pendant des années et des jannées. Par lesbarreauxdesa cellule furent à peine sensibles à Blanqui, par la tiédeur ou le froid de l'air, les automnes, les hivers, les étés et les printemps. Il avait pris d'avance l'habitude du cercueil. — En 1871, lorsqu'il était au fort du Taureau, dans la rade de Morlaix, en prévention, une sentinelle fut condamnée à quinze jours de prison pour avoir adressé la parole au vieillard malade. Malgré cette réclusion énervante, il avait gardé dans son grand âge, entière son intelligence. Cette lucidité d'esprit dans la vieillesse est, du reste, habituelle à sa famille. La lecture était pour lui l'unique passe-temps. Son cerveau était une sorte d'encyclopédie — comme une boutique de marchand de bric à brac, où il y avait de tout. Mais cela ne fut jamais en ordre. Probablement, par principe.

Blanqui a eu pour le soutenir dans sa chimère entre autres dévouements, celui de M""* Antoine. Cette sœur de Blanqui, car il en avait une autre, est également un type. Je lui ai rendu visite autrefois, boulevard Montparnasse, où elle habite, au rez-de-chaussée, un appartement humble, mais presque coquet — de la coquetterie des pauvres gens qui mettent comme du luxe chez eux avec

unrien. Une cour peu large, très longue, où, plantés dans des caisses de bois, verdissaient des arbustes. C'était en avril.

Sur la cour, à un mètre cinquante du sol, une fenêtre. La croisée avait des rideaux de mousseline et, sur le rebord de la fenêtre, croissaient, dans des pots, des pensées jaunes' et bleues et de minuscules roses roses. A côté, en montant une marche, la porte. Je tirai un cordon vert eflfîloqué, et j'entrai chez la sœur de Blanqui.

C'est une petite femme maigre, Blanqui en femme. Les cheveux blancs, le nez coupant et droit, les traits anguleux, les lèvres fines, les yeux azurés et profonds. Lorsqu'elle s'assit, sa robe noire, se collant à son corps, fit un creux entre les jambes, comme les robes de Sarah Bernhardt, la libellule envolée, font un vallon entre deux cuisses minimes.

Quand je partis, tandis que je saluais la républicaine m'accompagnant sur le seuil, des parfums me vinrent échapppés des pensées bleues et des minuscules roses roses. — Alphonse Esquiros a raconté une visite à la sœurdeMarat. Il vit un intérieur pauvre et rencontra une femme remarquable. Mon impression a été pareille devant M"» Antoine. Il m'a paru seulement qu^elle n'avait pas abdiqué toute prétention vaine. Les compli-

ments lui sont agréables, ce qui est d'un sentiment humain, mais surtout féminin.

Aujourd'hui, la dévouée est, si l'expression est permise, « veuve » de son frère, et les pensées bleues et les minuscules roses roses sont on ne sait où. La cour est couverte par un tapis de flocons tombés et, sur le rebord de la fenêtre close, est étendu un coussinet de neige. M'"^ Antoine est en noir — ainsi que jadis. Elle s'habituait au deuil, comme son frère, malade et toujours prisonnier, au cercueil.

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