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LOUIS BLANC

24 février 1887.

Aujourd'hui, à deux heures, place Monge, inauguration de la statue de Louis Blanc. Autour du petit homme en bronze, la foule contemplera groupés M. Lockro}'', ministre du commerce, M. Camille Pelletan, M. Madier-Montjau et quelques autres chefs politiques ; le ministre fera une harangue; trois ou quatre orateurs viendront à la file, et ce sera fini. On ne parlera plus du tout de Louis Blanc ; il aura eu dans les gazettes, pendant un jour ou deux, un retour de célébrité. Puis, bonsoir; on s'occuperade sujets plus actuels. Mais Louis Blanc aura du moins — lui dont le physique prêtait bien peu à la sculpture — sa statue sur une place publique de Paris; c'est la gloire, très peu de chose.

Sur l'omnibus BalignoUes-Odéon — je n'invente

pas ; je transcris fidèlement un propos entendu — un bourgeois, qui avait l'air de province, demande, rue Richelieu: ^Qui est là, sur cette fontaine ? » Le voisin répond :

— Molière.

Alors, le bourgeois, pas un paysan, je vous le

jure, interrogea :

— C'est un général ?

0 Poquelin ! 0 Louis Blanc, décidément petit

de toutes façons, au moins à côté de Molière, voilà la gloire! Cette question, au surplus — « Molière, un général ?» — trahit le sentiment populaire qui consacre, par-dessus tout, les tueurs d'hommes, ceux pour qui les foules sont régiments et cHair à mitraille, les êtres qui ont eu, en quelque sorte, droit de vie et de mort sur leurs contemporains. Napoléon a l'Arc-de-Triomphe ; et on regarde — tant le soldat dépasse l'écrivain dans l'esprit public — comme un honneur formidable pour le poète que ce monument, élevé à la gloire militaire, ait donné, une nuit, la veille des funérailles, l'hospilalité à Victor Hugo.

Louis Blanc, lui, ne fut ni un général ni un artiste ; il fut absurde, si on s'en tient au vers d'un sceptique :

L'homme absurde est celui qui ne change jamais.

Co'Vefs.îô^

BIBUOTHECA

En effet, à prendre ce vers au sérieux, Louis Blanc aurait droit à une place exceptionnelle dans unegalerie desinfirmités intellectuelleset morales. Il fut du petit nombre des hommes d'un temps si fertile en évolutions, variations, conversions dont l'existence rectiligne n'a pas dévié dans l'espace de plus d'un demi-siècle. On peut partager ourepousser les idées de cet ardent théoricien, on ne pourra s'empêcher de reconnaître que sa persistance dans ses convictions premières est un témoignage de leur consciencieuse sincérité. Louis Blanc fut absurde, et c'est sans doute pourquoi il a aujourd'hui une statue parisienne.

Né à Madrid, en 1813— fils d'un inspecteur des finances du roi Joseph — Louis Blanc, qui passa son enfance en Corse et fit ses études à Rodez, vint à Paris, en 1830, au lendemain des trois journées, avec son frère, M. Charles Blanc. Pour vivre, Louis, qui avait refusé un service humiliant de l'ambassadeur Pozzo di Borgo, son parent, donna des leçons de mathématiques ; ensuite il fut répétiteur à l'institution Jubé, puis précepteur pendant deux ans, à Arras, chez M. Hallette, constructeur de machines. Il causait souvent avec les ouvriers de M. Hallette, et c'est là sans doute, en voyant leur vie de près, qu'il

s'inspira pour les classes déshéritées des ardentes sympathies auxquelles il est resté fidèle.

Revenu à Paris en 1834, il essaye inutilement d'entrer au journal d'Armand Carrel : le National. Mais bientôt il est accueilli dans d'autres gazettes : le Bon Sens, laNovvelle Minerve, la Revue républicaine. Et il mit toute son activité à la tâche. Allant plus loin que Carrel et Godefroy Cavaignac, il défendit alors tout ce qu'il défendait à la fin de sa vie. Pour lui, la révolution politique, la République, n'était qu'un acheminement à la révolution sociale. Il fut, dès le début, de ces difficiles qui ne se contentent pas de l'étiquette de vin de Champagne ou d'Ay sur une carafe d'eau. Une différence encore avec Carrel : celui ci était voltairien, Louis Blanc fut l'admirateur enthousiaste de Jean- Jacques. Voltaire a préparé 89, Rousseau a inspiré la Convention. Voltaire a été un démolisseur, Rousseau un reconstructeur.

Louis Blanc avait fondé : la Revue du Progrès. 11 y publia, le 15 août 1839, un article, qui retentit conme un coup de massue, contre une brochure de M. Louis Bonaparte, depuis empereur. La date était cruellement choisie. Au mois d'octobre, il rentrait chez lui, rue Louis- le-Grand, lorsqu'il fut assailli par un gaillard armé d'un gourdin, qui le laissa — le pauvre petit ! — à demi-mort

et noyé dans son sang. L'article du 15 août était vengé.

Cette «Revue du Progrès» était un factum socialiste. Louis Blanc y donna son fameux ouvrage : V Organisation du travail. Le livre eut un immense retentissement. Louis Blanc, qui a toujours été contre la doctrine du laisser-passer veut le remplacement graduel et sans secousses des ateliers individuels par des ateliers nationaux. L'Etat, dans sa théorie, ne doit intervenir qu'au point de vue de l'initiative. Ce système de l'égalité du bonheur est la conception d'une âme généreuse, la marque d'un cœur vraiment humain et passionné; mais, enfante par le rêve, il ne peut entrer dans la réalité, comme plus d'une grande chimère. La misère est un mal ; elle a été adoucie, et elle le sera encore sans doute, mais jamais on ne pourra la faire disparaître.

Louis Blanc a posé la formule : «De chacun selon ses facultés ; à chacun selon ses besoins », Ce n'est pas admissible. Celui qui a plus de facultés mérite davantage. Quant aux besoins, qui les fixera? Un tel se contente d'un morceau de pain; un autre veut le luxe, les jolies femmes. Et puis, rien de si variable que le bonheur, Ça a l'air effroyablement bête, mais le bonheur, c'est d'être

heureux. Ce qui su frit à l'un ne suffit pas à l'autre et rien ne serait pire que de plier tout le monde sous une règle commune. Il y a une loi sauvage, mais la seule vraie. Il faut se faire sa place dans le monde, sans aide, si le sort n'en donne pas, et lutter pour la vie. On ne peut réclamer que la liberté, c'est-à-dire le droit le plus étendu d'exercer ses facultés, honnêtement. Demander plus, c'est demander l'impossible et faire naître de chi mériques espérances.

Il en est de l'homme ce qu'il en fut des plantes et des animaux aux époques antédiluviennes. La nalure, alors en sa puissante fécondité, se produisit de toutes parts en végétaux gigantesques, en animaux de variétés innombrables, en êtres aux formes d'une infinie diversité. Mais ceux-là seuls ont fait des espèces ou des races qui ont pu résister aux milieux et triompher des fox-ces adverses.

Ainsi pour nous.

Il y a quelques années, comme j'exprimais déjà cette opinion, Louis Blanc m'écrivit : « Je regrette de n'avoir pas eu l'occasion de causer avec vous de la formule : « De chacun selon ses « facultés ; à chacun selon ses besoins. » Je vous aurais dit que j'avais été le premier à la trouver

absolument inapplicable dans l'organisation actuelle de la société et inconciliable avec nos habitudes et nos mœurs actuelles. Quant à ce qui touche l'avenir — un avenir éloigné, je le reconnais — je vous aurais fait remarquer que, lorsque, bien jeune encore, j'annonçais la République, on me traitait de rêveur. Ce qui était alors regardé comme impossible est pourtant devenu nécessaire. »

En prophétisant la République, Louis Blahc annonçait une forme de gouvernement qui a existé en France à la fin du dix-huitième siècle et qu'Athènes et Rome ont pratiquée dans l'antiquité. Mais en prédisant un temps de suprême justice où chacun fera travailler son intelligence pour le plus grand bien de tous et où chacun, même le plus borné, recevra selon ses besoins, le remarquable polémiste s'est trompé. L'homme, avec ses erreurs, ses ambitions, ses préjugés, ses faiblesses, ses défauts, ses caprices, ses folies, ses amours, ses haines, ses rêves, ses abjections, ses paresses, sa force restreinte, ses vœux infinis, est trop loin de la perfection .

Les idées de Louis Blanc, quelles qu'elles soient, se répandirent en Europe et bouleverse-

rent tous les esprits. La « Revue » avait fait son œuvre. Elle cesse de paraître, et Louis Blanc commence, en 1840, le récit des premières années de Louis-Philippe : l'Histoire de dix ans. Cette histoire — peu impartiale, car l'indififérence dans la narration des turpitudes est la vertu des résignés — fut surtout une baliste dressée contre le gouvernement de Juillet. Et il en est tombé.

Ayant ainsi flagellé les bourgeois qui avaient arrêté la Révolution, ou plutôt, comme on ne l'arrête pas, qui Pavaient détournée de son cours, il entreprend de glorifier la Révolution elle-même et, dans la Révolution, Robespierre. Lo superbe ouvrage, Histoire de la Révolulion française, fut commencé en 1847. Il y pose, dès l'abord, ces trois principes : l'autorité, l'individualisme, la fraternité. D'après ces trois principes, dont il condamne les deux premiers, il juge tout. Rien à dire du style. C'est une langue claire, avec un mélange de sentiment et d'éloquence.

Cependant, remué par toutes ces histoires — de Louis Blanc, de Michelet, de Lamartine — le peuple s'agitait. La campagne des banquets réformistes s'ouvre, conduite à la fois par le parti républicain et le parti socialiste. Louis Blanc y prit part et prononça à Dijon, entre autres lieux,

en décembre 1847, de magnifiques discours. La corruption orléaniste était à son comble. Deux mois après, le 22 février, la Révolution éclate.

Les membres du gouvernement provisoire, nommés par la Chambre des députés, et les élus de l'acclamation populaire, Louis Blanc, Flocon, Marrast, l'ouvrier Albert, discutaient pour proclamer la République. La foule, autour de l'Hôtel de Ville, était impatiente. Des ouvriers, grimpés sur un balcon, y étendent une bande de toile et écrivent au charbon : « La République une et indivisible est proclamée. » Trois cent mille hommes acclament.

Louis Blanc, qui n'avait pu obtenir la création d'un ministère du progrès, est nommé président d'une commission : commission du gouvernement pour les travailleurs. Le 1" mars 1848, il tient la première des célèbres conférences du Luxembourg. Il cherche à opposer les associations productives aux stériles et turbulents ateliers nationaux, fondés non seulement en dehors de son influence, mais encore contre son influence. C'est prouvé. Louis Blanc, à qui, le 17 mars, deux cent mille hommes off"rent la dictature^ était le maître pourtant ; aussi, à l'Assemblée nationale, il était regardé comme un ennemi.

Soixante mille citoyens apportent, le 15 mai.

LES Dlîsl'AULS 107

une péiiiioîi eu faveur de la Pologne et veulent envahir la salle des séances. Louis Blanc, dont le nom était acclamé, va au-devant d'eux. Deux gaillards le saisissent, et il est emporté en triomphe. Quand il rentra à TAssemblée, il fut reçu par des cris d animosité. Dans la nuit du 25 au 26 août, des poursuites sont autorisées contre lui et contre Caussidière. Il était sorti pendant le scrutin de division. Il voulait se livrer. Un député de la droite, M. d'Aragon, s'approche, lui tend la main, et Louis Blanc se laisse sauver par cet inconnu, un homme loyal. 11 part avec Pyat et Duclerc pour le Havre, gagne Londres. L'Assemblée ne fut pas satisfaite. Mais le peuple n'est pas ingrat. La condamnation de Louis Blanc, comme contumace, entraînait la flétrissure de l'exposition. L'échafaud était à peine dressé et son nom attaché au poteau infamant que les ignobles planches disparaissaient sous des monceaux de fleurs, apportées malgré les menaces des soldats et les sanglants souvenirs de Juin. Ainsi le pilori se changea en apothéose.

Cet exil, commencé en mai 1848, devait durer jusqu'au 8 septembre 1871. Au moment du coup d'État, Louis Blanc essaya de rentrer en France ; il vint jusqu'à Courtrai, mais il reconnut bien vite que tout soulèvement était

impossible, le pays affaissé. Il reprit la route de Londres.

De l'exil, Louis Blanc collabora, en 1857, au Temps. Il a réuni en volume ces études curieuses des mœurs britanniques : Lettres sur la société anglaise. Enfin, en 1869, collaboration active au Rappel. L'Empire s'effondre dans la guerre étrangère, et l'exil finit. Louis Blanc, rentré à Paris, le 8 février 1871, est nommé député de Paris, le premier sur la liste. Siégeant à l'extrême gauche, il fut le chef du groupe intransigeant. Aux élections sénatoriales, il ne fut pas élu. Paris voulut faire un plébiscite sur sou nom ; Louis Blanc n'accepta pas; il est mort député du 5^ arrondissement, celui des Écoles.

Il habitait, rue Royale, un appartement très simple, quasi austère. Beaucoup de livres, pas de peinture. Je me rappelle seulement une grande gravure représentant le serment du Jeu de Paume, une reproduction du tableau de David. Il était petit, tout petit, frêle, presque toujours vêtu de noir et boutonné jusqu'au cou ; il avait l'air doux d'un pasteur anglican.

Est-ce que ce fut un écrivain artiste ? La pôs-

térifé Testiraera surtout comme un remarquable polémiste, car il l'est resté même lorsqu'il s'est fait historien. M. Edmond Magnier s'écriait hier : « Ah 1 citoyens, cette gloire littéraire qui vous paraît occuper si peu de place, qui vous dit qu'elle ne sera pas la meilleure, la plus incontestée, la plus durable partie de la mémoire de Louis Blanc? » Sans doute ; mais pourtant je veux dire une anecdote des plus typiques que, récemment, me contait M. Auguste Vacquerie.

En 1871, Théophile Gautier, qui toujours se désintéressa de la politique, crut, après les tragiques événements de l'Année Terrible, que plus personne n'avait le droit de se retirer en une tour d'ivoire et de se tenir k Técarfc des fluctuations populaires. Il alla trouver Vacquerie aux bureaux du Rappel. Gautier n'avait jamais voté, il ne savait qui choisir ; il voulait des conseils.

— Eh bien, dit Vacquerie, il y a d'abord la liste du journal.

— Oui, mais ce n'est pas ça, tu comprends.. < il me faudrait une liste... pour moi.

— Alors, nous allons passer les noms en revue, avant d'en chercher d'autres... D'abord, Victor Hugo.

— Certainement, Hugo en tête.

A tels et tels noms, Gautier fit des objections ; mais il se rendait à mesure aux arguments de Vacquerie. Arrivé à Félix Pyat, le grand Théo hésita, puis :

— Tout de même... lia un certain style, un peu Yoyou, mais de l'allure. Allons-y ! Félix Pyat.

— Et Louis Blanc ?

— Oh ! celui-là non, s'écrie Gautier. 11 écrit comme un cochon.,, jamais ! jamais !

Vacquerie eut beau plaider pour le style de Louis Blanc. ■« Un style neutre, protestant, » s'écriait Théo qui ne voulut pas entendre les justes raisons expliquées par l'autre maître poète.

Cette anecdote, bien nature, comme dit l'argot des peintres — si elle montre Gautier tellement artiste qu'il fait intervenir la littérature dans la politique et préfère à Louis Blanc le Félix Pyat, aux opinions diantrement plus avancées, mais à la rhétorique pittoresque — exprime aussi le reproche de plusieurs.

Quoi qu'il en soit, tel est, avec ses défauts et ses mérites, le petit homme — de très grand cœur, on n'en peut douter — à qui Paris élève aujourd'hui une statue.

SPECTACLES COPURCHIC

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