LE CIRQUE MOLIER
23 mai 1886.
Tout le monde presque le connaît ; depuis plusieurs années on a beaucoup écrit sur ce coquet hippodrome ; les uns se sont contentés de publier des comptes rendus de chaque représentation ; d'autres ont voulu élargir le sujet, ils ont parlé des gentilshommes développant leurs muscles pour descendre dans la rue aux jours de révolution, et ils leur ont opposé les Sociétés populaires de gymnastique. Biceps contre biceps. Il ne s'agit point de tant que ça. M. Molier et sa troupe d'amateurs n'out aucune ambition, si ce n'est de se distraire ; ils ne prétendent pas, du moins par
ce moyen, reprendre les provinces perdues ni régénérer les hommes nouveaux.
Indépendant par sa fortune, M. Molier suit sa fantaisie et reçoit dans un cirque, voilà tout. Dans les châteaux où l'on s'ennuie, on imite les acteurs à la mode ; lui aime les chevaux, et il en a une dizaine, sans compter un âne et deux singes. Barres fixes, trapèzes, haltères sont à la disposition des visiteurs ; on échange les propos légers en même temps que les poids de vingt kilos. Molière, c'est féminin ; Molier, c'est plus mâle.
Le seigneur de Benouville offrira le 27 de ce mois, une représentation aux artistes (?) dramatiques et, le le' juin, aux femmes du monde. Enfin, la semaine suivante, toute la troupe donnera au Nouveau Cirque, dans une soirée sous le patronage de M""* la duchesse d'Uzès, au bénéfice des pauvres. Grandeur et décadence : les clowns de Passy semblent arrivés au plus haut point de succès. Ils seront jugés, pour la première fois, par un public payant. Le moment est opportun pour esquisser le tableau d'un lieu de réunion bien parisien et en tirer un brin de philosophie. Tout le monde, il s'en faut, n'est pas invité chez M. Molier, et parmi les privilégiés peu connaissent les coulisses de ce cirque mondain, où cabriolent
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des ducs et dos lords dans l'intimité des répétitions.
Encore assez loin de la quarantaine, de taille moyenne, bien rassemblé, les cheveux courts, de longues et fortes moustaches châtaines, M. Molier aune tournure parfaite de horseman. Là-bas, chez lui, à la porte du Bois, c'est confortable et charmant. Les amis y venaient faire assaut d'armes, s'exercer à la gymnastique; lui, dressait des chevaux. Un jour ils décidèrent de paraître devant un public d'intimes ; ce fut un triomphe et on a recommencé. M. Menier a imité (se défier des contrefaçons).
Miss Pâquerette, une svelte blonde ; M^es Violât, Mélie, de l'Opéra; Louise Lancast, sont les meilleures élèves de Molier. Chez lui, pas de professionnels. Levé à l'aube, coiffé d'une casquette de cocher, il travaille au manège jusqu'à midi ; à deux heures, les camarades arrivent et quelquefois de célèbres artistes, écuyers et clowns ; il les reçoit comme des confrères et cause du métier.
M. Molier est un horseman de premier ordre ; en selle ou debout, il fait corps avec son cheval.
Ses mouvements pour donner à la bête ses allures artificielles sont imperceptibles.
Le cirque est attenant à l'hôtel ; on traverse un hall, puis une galerie tapissée d'afïïches où sont peints, en couleurs criardes des phénoraënes du monde entier. Après la salle de billard, au bas d'un escalier qu'ont descendu et monté des milliers de gentilles femmes, on est sur la piste.
Si c'est en hiver, aux heures de répétition, il y a un immense brasero. Les décors espagnols sont un peu ternes sous la clarté blafarde des verrières ; en haut, à Torchestre, contre les pupitres, dont plusieurs sont renversés, une grosse caisse dort sur un piano. Des clowns en maillot, le comte Hubert de la Rochefoucauld-Doudeauville, le baron Rivet, M. Chary, se chauffent et font rire M"^ Violât, tout en noir, avec la frimousse rose, une voilette blanche. M. Vavasseur, incomparable en l'air, la seconde où il plane et se groupe avant la culbuta, exécute, sur le tremplin, des sauts périlleux. M"e Amélie Blanc, des bas de laine sur son maillot, s'écrase le nez contre une vitre pour mimer une conversation avec M. de la Gèterie costumé en vieille Anglaise : il relève gro-
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tesqiiement une robo jaune à fleurs rouges sur un iiiexpress;ible p:arance.
Comme un ami passait :
— Youlez-vous m'attendre? je vais quitter ces oripeaux de la vanité.
II no cro3'ait pas dire si juste, Auguste.
Aux répétitions générales, c'est encore pittoresque. Çà et là, dans les loges, des messieurs en tenue de jour, de gracieuses dames, une cinquantaine de favorisés. Les écuyers (plusieurs n'ayant revêtu qu'à moitié leur costume) en tunique écarlate, avec un nœud de ruban sur l'épaule, se rangent pour l'entrée de M. Molier. Au haut d'une échelle, où il fume sa pipe tranquillement, le régisseur fait une annonce :
— Mesdames et messieurs, vous voyez que M. B*** n'a pas de culotte ; il en a une pourtant ; il la mettra demain.
Et Molier, qui monte en haute école, conquiert déjà les bravos. Ensuite, c'est M"« Violât avec Mélie, sa camarade de chausson ; elles sont mignonnes toutes deux en maillot rouge sombre. Mélie lève la jambe à une hauteur extraordinaire et fait sauter un chapeau que tient à la main sa compagne, perchée sur une table. Ensuite elle s'enfonce dans un tonneau sur lequel monte
M"^ Violât, qui le fait rouler en dansant. Moulé dans un collant couleur de coquelicot, quel est ce beau garçon ?M. de la Rochefoucauld (les articulations des chevilles, des genoux, c'est fait comme chez une danseuse ou un cheval de pur sang). En compagnie de Wagner, le peintre « rieniste », il va, souple, alerte, harmonieux, de barre fixe en barre fixe, comme le duc son aïeul de maxime profonde en maxime sublime.
Après un petit nombre de ces répétitions fantaisistes, — parfois, les jours de chaud, la troupe s'en va, redingotes et mantelets sur les costumes éclatants, prendre des bocks dans un cabaret prochain — comment des amateurs peuvent-ils arriver à un pareil résultat devant les belles de théâtre et de boudoir, ensuite devant les autres ?
Cette salle originale est alors d'un aspect féerique ; autour de la piste se dressent des maisons bizarres, une arcade mauresque. Partout, aux balcons, aux fenêtres des divers étages, même dans des lucarnes, des têtes ravissantes, chapeaux fantasques, chevelures inouïes, lèvres rougies, des épaules nues, des toilettes exquises. Et, bordant l'arène, une double rangée d'habits noirs, où
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éclatent toujours, le soir des pêches à cent sous, en robes claires, deux ou trois jolies agenouillées. Dans les parfums intimes échappés des |;corsages, dans l'odeur de chevaux et de femmes se succèdent les trucs habiles, les sauts, les cascades, les cabrioles, les voiles, les pirouettes, les culbutes.
M. Molier fait éclater l'enthousiasme par son merveilleux travail debout, sur trois chevaux sans selle. M"e Violât, d'une énergie extraordinaire, dompte avec un toupet d'enfer un cheval sauvage; il a beau se défendre; elle le mate, elle le tient ; il obéit. On applaudit frénétiquement les sauts périlleux de M. Vavasseur, gymnasiarque hors ligne. Il est taillé en lévrier : pas de volume et une force énorme.
Une belle fille en maillot rose enjambe un vélocipède pour passer sur une corde raiJe, à une hauteur vertigineuse ; afin de maintenir l'équilibre, un trapèze, prodigieuse haltère, y est suspendu. A mesure qu'avance la jolie vélocipédiste, sur qui sont braquées toutes les lorgnettes, M. de Larochefoucauld exécute des tours avec une incomparable agilité.
Comme on descend l'échelle sur laquelle roulera le tonneau où va se nicher avec tant de gentillesse M"* Violât, une poulie grince ; alors une vieille garde qui, depuis le commencement, se
faisait remarquer delà façon la plus désagréable, la seule à sa disposition, s'écrie :
— Oh ! ça fait mal aux dents I
— Otez-les ! riposte un voisin dont la patience était lasse.
Le monsieur au sarcasme à bout portant, au retour de chez Alolier, nous disait : « C'est bien plus gai que d'aller au théâtre ! » On se récria : « Mais nous n'y mettons guère les pieds, mon cher ; on n'y va plus à présent, c'est provincial. » Très exact; et non seulement ce n'est pas parisien, mais encore ce n'est pas artistique.
Parfaitement.
Quelles pièces à voir ? Deux ou trois par an. {La Comédie-Française, l'Opéra, ces deux établissements ne comptent point. Certains soirs, il est de bonne société de s'y rencontrer comme dans un salon; mais le chanteur ou le comédien importe peu.) Dans les petits théâtres, une baignoire parfois a bien de l'agrément pour les couples mystérieux.
Aller au théâtre, pourquoi ?
Les divas, les magiciennes, les enchanteresses, les consolatrices tour à tour disparaissent delà
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scène, i'as de grands acteurs, pas de grands auteurs ; rien ; c'est le néant ou à peu près ; les anciens, les forts ne travaillent plus ; Emile Augier, Alexandre Dumas, Ludovic Halévy se reposent, satisfaits avec raison. Labiche cultive ses vignes. Sardou, de tous les maîtres, demeure seul sur la brèche.
■ On ne trouve donc que la farce, les quiproquos grossiers. Les gens de métier n'ont même plus de ficelles; elles sont énormes comme des câbles. Dans chacune do leurs pièces l'art est martyrisé, quand il n'est pas absent. Les lettrés souflïent de cette punérie et la tribu du boulevard, sans analyser de façon bien nette et claire son sentiment, éprouve quelque chose de ce malaise devant le défilé de pauvretés montées par les directeurs : ce n'est même pas remarquable comme nullité, c'est moyen.
La^beauté souriante, la grâce infinie d'une danseuse ou d'une funambule, l'adresse et la force de l'homme, le beau plastique, n'est-ce point, à une époque énervée et décadente, complexe et corronipue, tout ce qui reste à admirer pour les gens d'éducation et les artistes forcenés ?
On ne va plus au théâtre.
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Pourtant, il faut bien aller quelque part; et on applaudit les danseuses, les célébrités de cirque, même, ce qui est pis, les gloires de beuglant. M. Paulus est en train de devenir le grand homme de cette fin de siècle ; on se plaît à voir ses amusantes silhouettes. Quant à ce qu'il chante, ou ce qui sort de la bouche de ses camarades, il y a certaine satisfaction pour des décadents à juger à quel point d'ineptie peut tomber le peuple réputé le plus spirituel.
M. Molier, les Hanlon, ces clowns fantastiques, Marseille, le tombeau des lutteurs, sont plus artistes, certes, que les auteurs de la plupart « des machines » jouées depuis une dizaine d'années.
Un mime anglais, M. Lauri jeune, gentleman des plus distingués et singe extraordinairement adroit, veut bien m'honorer de son amitié. Il eut la gracieuseté de désirer une dédicace sur un de mes romans : Miss America. J'appelai Lauri jeune « une gloire de l'art dramatique décadent ». Le dernier mot fit faire la grimace à mon éminent ami.
Nous différons, en ef et, un peu d'opinion.
Je préfère Shakspeare, Racine, Coriieille, Molière, Hugo ; lui, au contraire, pense que le théâ-
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tre est arrivé à son apogée avec les féeries idiotes où cabriolent des clowns supérieurs jusqu'au p/odige. — Mais, il faut le reconnaître, il y a bien plus de goût à être un fanatique des ballets, des hippodromes, à admirer les écuyères, les gymnastes, les clowns, les funambules qu'à se pâraer aux flonflons ineptes d'une opérette ou aux pitreries stupides des comédies d'aujourd'hui.
Louis XV disait : « Après moi le déluge. » Et le déluge est venu, de 1789 à 1800. Quels événements amèneront les années expirantes de cette nouvelle période ? Qu'est-ce qui se prépare dans l'avenir ?
La bourgeoisie est montée.
A présent, est-ce que va venir le peuple dominateur? Est-ce qu'approche un tribun inconnu, pénétré des modernités ?
Est-ce quelqu'un, ou bien est-ce la foule ?
Quoi qu'il en soit, mon cher Molier, pour ce siècle de savoir, de découvertes, de poésie splendide, ce sera encore un prestige s'il périt avec grâce, après une exquise décadence, agonie charmante, presque voluptueuse.