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CHEZ THÉRÉSA

Le tableau a été fait par un maître, il y a plus de vingt ans, dans une autre note, sous le titre : An café dia7i;a7it. Louis Veuiliot, analysant le talent de la « forte en gueule » qu'il ne nomme point, écrivait : « Gela se ramasse dans le ruisseau ; mais il }'' a le goût du ruisseau. » Et le pamphlétaire sacré, un sacré pamphlétaire, ajoutait : « Elle joue sa chanson autant qu'elle la chante. Elle joue des yeux, des bras, des épaules, lies hanches, hardiment. Rien de gra<;leux ; elle s'exerce plutôt à perdre la grâce féminine ; mais c'est là le piquant, la pointe suprême du ragoût. Des frémissements couraient l'auditoire, des murmures d'admiration crépitaient dans la famée des pipes. » Pouah !

Comme la description est vieillie ! Quel malotru oserait aujourd'hui fumer sa pipe chez Thé-

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résa ? quel sacrilège oserait encore élever cet encens digne du lieu ? Thérêsa, depuis qu'elle est réapparue sur la scène de l'Alcazar d'hiver, dont elle est reine, est considérée par la tribu boulevardière, avec raison, comme une<>rande article, d'une originalité absolue, à tort comme une des dernières distinctions qui restent en France, comme une muse de la patrie, une force gauloise, l'incarnation de l'espérance.

Qui sait ? Tout arrive, même le Désossé, q^ui fait vis-à-vis à M"* la Goulue sur la scène de cet Alcazar où, chaque soir, depuis la réouverture, Thérésa, pour ses chansons patriotiques, fait évoquer à l'orchestre, par la grosse caisse, les coups de canon qui peuvent tonner à la frontière demain. Qui sait ? Peut-être avant peu, au train des décadences, M''*^ la Goulue etGiille-d'Égout, étoiles d'un ballet monté à TOpéra par le Désossé, directeur du premier théâtre national de musique, en une danse ordurière, mais pontifiante, à cause de l'endroit, en un chahut solennel, un cancan prétentieux, divas épiques du grand écart, représenteront ce qu'il nous restera d'idéal.

« Tout cela sent la vieille pipe, la fuite de gaz,

la vapeur de boisson fermentée, » disait encore Veuillot. A présent, certains soirs, cela sent plutôt l'héliotrope blanc, la bergamote, le moss rose, tous les parfums, tous les bouquets.

L'Alcazar d'hiver a été adopté par la gomme ; dans les loges, les baignoires, en un décor vaguement mauresque, ce ne sont qu'horizontales, boulevardiers en habit, cravate blanche, fleur à la boutonnière ; une fois par semaine, il tient là ses assises, le chic, le copurchic, le pschutt, le v'ian, le flan. Ils se rendent chez Thérésa, comme au spectacle le plus intéressant, le plus curieux, le plus suggestif du moment ; et, tant les pièces sont neutres ou ineptes sur la plupart des théâtres, il a presque raison, le chic, le copurchic, le flan.

D'abord, un défilé de femmes. Il y a des grasses et des maigres^ des brunes et des blondes, des châtaines et des rousses ; elles égrènent un chapelet de naïvetés lamentables ou de turpitudes sanieuses. L'une d'elles, un gracieux type algérien, M''« Poliy, est coiffée de sequins d'or, qui tintinnabulent. M'^' PoUy veut-elle ainsi se costumer en « polissonnerie >> ? Ces plus ou moins belles personnes alternent avec des pitres qui apportent à la succession de bêtises, sans le moin-

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dre saupiquet, de ces histrionnes leur contingent de stupide, de niais ou d'ignoble, à part un assez bon comique appelé Clovis, comme le vainqueur de Soissons. S'il parle de « soissons », ce Clovis, c'est dans un autre sens. Le champ de bataille où Syagrius fut vaincu devient le piano du pauvre.

Une princesse, une vraie, une altesse, parente du czar par alliance, la princesse Dolgorouki, figure parmi cette théorie de bouffons mâles et femelles. Son petit crâne couvert d'une longue perruque frisotante, couleur d'avoine mûre — comme celle que prenait Messalina lorsqu'elle allait s'éreinter, non s'assouvir, dans les maisons publiques de Rome, — la princesse Dolgorouki, une violoniste très habile, prostitue un nom slave très connu ; mai*:, du moins, c'est avec une grâce farouchp dt charmante.

Elle a fait sourire, U, premier soir, quand elle s'est approchée de la rampe. Tel un poney rétif qui se cabre. Oui, elle est bien plaisante, son allure hautaine.

On a conté que cette nerveuse musicienne, aux airs offensés de czarine, est tille d'une seiîora Cazuas, de profession baladine ; qu'elle fut remarquée à Moscou, âgée de quatorze ans, par un

prince Dolgorouki, puis épousée presque aussitôt, car la race slave ne fait pas les choses à demi. Est-ce quelque aventure secrète qui l'a fait déchoir du rang où le hasard l'avait élevée ?

Ou bien est-ce tout simplement la nostalgie des planches, des succès anciens ?

Une grande dame, comme dit Buridan, devint amoureuse d'un impressario forain et, pour le suivre, pour lui plaire, consentit à faire le métier de « femme sauvage ». Barbouillée de bistre, la peau huileuse, bronzée, vêtue d'une peau de léopard, d'éiiormes anneaux suspendus à ses oreilles mignonnes, une flèche en travers du nez, elle s'agitait devant le public, en charabiant des mots incompréhensibles, en hurlant parfois des sons inarticulés. On lui jetait un lapin vivant ; sa passion triomphant de tous les dégoûts, elle le suçait au bon endroit. Et, naturellement, sa famille était désolée.

Enfin, la grande dame n'eut plus qu'indifférence pour son impressario. Le prince, prévenu aussitôt, vint la supplier de retourner au palais des aïeux, ses aïeux à lui. Pourquoi ne reviendrait-elle pas à lui, puisqu'elle n'aimait plus l'autre. La princesse eut cette réponse sublime (je ne me l'envoie pas dire) :

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— Et la prloire ?

Oui, applaudie, admirée lorsqu'elle grimaçait, qu'elle poussait le cri de réléphant, qu'elle se démenait furieuse, cramponnée aux barreaux de sa cage, elle ne pouvait plus se passer de ces bravos, de ces enthousiasmes, de ces rires, des exclamations de terreur qu'elle suscitait. « Et la gloire ? » L'apologue est plus profond qu'il ne paraît.

La gloire, est-ce donc ce que regrettait la princesse Dolgorouki, la fille de la senora Cazuas ?

Mais Thérésa ?

Elle est pour la fin du spectacle. Veuillot l'a observé autrefois : « Ces représentations sont bien organisées... La grande chanteuse est entourée de satellites très inférieurs. Son morceau est précédé de romances nigaudes... Et, après ce fromage blanc, tout de suite, l'ail et l'eau-de-vie surpoivrée, le tord-boyaux tout pur de la demoiselle. » Vingt ans après, la demoiselle est une tragédienne émouvante ; aussi, le programme cherche un effet contraire. On sert des piments, on montre de la fange ambulante, chahutante ; et ensuite apparaît Thérésa, la déesse, qui, de

son geste large et magistral, dissipe les ombres obscènes, emplit lesyeux boulevardiers,de larmes, relève les cœurs ; c'est le sapeur qui s'avance, « bu, qui s'avance, » emblème et promesse de la résurrection prochaine.

Le quadrille épileptique sursaute, bondit, se déhanche en des poses d'hystérie. Deux artistes mâles, en chapeau de paille à large ruban, complet à grands carreaux, font la partie de M"^* la Goulue et Grille-d'Égout. Soulevant leurs jupes à poignées, les femelles lèvent le pied à la hauteur du chef; une minute, on entrevoit un coin de peau ; et, ainsi campée, la Goulue promène, en jouant, ses doigts sur sa croupe grasse et ronde, dans rébouriffement des dessous fripons, comme sur un bendjo.

C'est pis que le nu.

Puis, tout à coup, tandis que les deux acolytes cabriolent éperdument, elles tombent, toutes deux, les jambes écartées ; et, quand elles se redressent, les spectateurs des loges voisines de la scène aperçoivent sur la toile plaquée contre les planches pour cette danse sadique deux taches humides. M"^« la Goulue et Grille-d'Égout gagnent leur vie, — mais on ne peut pas dire que c'est à la sueur de leur front.

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« Un tonnerre d'applaudissements l'annonça. » Ceci est toujours exact. Les hommes qui avaient gardé leur chapeau sur la tête se découvrent ; toutes les mains battent pour elle et la saluent. C'est Thérésa, qui fait pleurer les sceptiques, qui remue jusqu'au tréfonds du sentiment les moins chauvins. En vérité, presque toutes les poitrines sont étreintes par l'émotion lorsqu'elle lit, avec une diction merveilleuse de brutalité sincère, avec une âme de peuple, la lettre d'un petit soldat à sa grand'mère :

Quand celte lettre arriva, Pierre se battait là-bas, Tout là-bas...

C'est à ce moment que la grosse caisse imite le canon lointain et donne l'écho de la bataille. Thérésa, — sainte Thérèse, disent déjà ceux qui parlent de canoniser Jeanne d'Arc — la face inspirée, prophétique, le bras sublime, est comme transfigurée. Alors, triples et quadruples rappels de bravos. C'est du délire. Dans une loge, bien en vue, M"' *** casse son éventail à force d'applaudir; une larme brille dans les yeux de Boule-de-Suif. Le bataillon de Cythère et la gomme sont emballés, oublieux de cette impassibilité morne, caractéristique du chic, du copurchic, du flan.

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Puis aussitôt, sans attendre une pantomime anglaise qui termine la soirée, tout le monde se retire, content de soi. Le plaisir satisfait autant que le devoir, des images de provinces reconquises, de drapeaux troués de balles flottent, confusément, dans ces esprits qui s'en vont; et les trois couleurs françaises diminuées, troublées, en cette mêlée des impressions du spectacle, se composent du rose d'un peu de chair publique entre le galbe de bas de soie et les dentelles de pantalons transparents.

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