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SILHOUETTES IMPRESSIONNISTES

22 mai 1884.

Le succès est acquis à l'exposition que fait en ce moment M. Raffaëlli d un nombre considérable de ses œuvres. La foule des critiques rencontre parmi les peintres un artiste, oiseau rare ; les critiques saluent et la foule applaudit. Raffaëlli est non seulement un peintre et un sculpteur (voir cet étonnant plâtre métallisé qui représente un peliL vieux sur son banc), c'est encore un penseur, un philosophe, un poète. C'est le peintre de la misère parisienne. Son œuvre a une valeur artistique et documentaire.

Raffaëlli s'occupera-t-il toujours du menu peuple et des petits bourgeois ? Qui sait ? Cet artiste sincère ne se spécialisera pas, je pense, dans la reproduction d'un premier tableau bien accueilli. — Il a peint les gens de basse classe avec une certaine pitié narquoise, des bourgeois avec une ironie profonde, mais contenue, sans charge. Raffaëlli promènera- t-il un jour son observation dans une société élégante ?

Pourquoi pas?

Jusqu'à présent, il a étudié en des œuvres maîresses les paysages qu'il a vus, les êtres qu'il a fréquentés.

J'aime Raffaëlli pour ce souci de document et de modernité. Un peintre de l'Institut, lui montrait dernièrement une armure de gladiateur et lui disait : « Il faudrait ressusciter sur une toile un de ces hommes. N'est-ce pas, ce serait beau?»

Raffaëlli répliqua :

« —Oui... seulement, moi, je suis plus intéressé par un plongeur... Ainsi, l'autre soir, errant en bateau sur la Seine, j'aperçus tout à coup dans le crépuscule, une barque où étaient deux messieurs en habit noir et deux ouvriers occupés au fonctionnement d'une pompe à air, tandis qu'un cin* quième, recouvert d'un scaphandre, s'enfonçait dans la rivière, à la recherche d'un noyé. Sur la

rive, une femme regardait avec anxiété. Le soleil était disparu ; mais l'horizon semblait encore comme en flammes. Eh bien, je suis plus empoigné par le souvenir de ce drame et la vision de ce plongeur que par votre gladiateur. Il n'est pas de mon temps... »

Les personnages de Raflfaëlli nous émeuvent, car il a su leur donner la vie. Nous lisons dans leurs yeux leur pensée apitoyante ou mesquine. Ce sont des types. A force de les regarder, avec de l'imagination, (et je pourrais ainsi écrire l'histoire neutre du déclassé, au bord de la Seine, ou du petit bourgeois revenant du marché), on dirait leur existence comme si leurs bouches peintes la racontaient.

Il est bon, ce semble, de tracer, sans prétention les silhouettes de quelques peintres impressionnistes, du rang desquels M. Raffaëlli est sorti pour être mis par le public hors des fretins qui furent jusque-là ses pairs. Mais aujourd'hui, ne vont-ils pas le renier ? Ainsi, depuis deux ou trois ans, ils déclaraient que Manet avait passé à l'ennemi.

Un artiste, Manet. Je le vois encore, — la ièie b'onde, les cheveux rares, la raie au milieu de la

tête, sur l'occiput, — avec Degas et la bande. «Les impressionnistes ne doivent pas faire groupe à art, mais, au contraire, lutter sur le terrain des autres. Le bourgeois croit que vous n'exposez pas au Salon, parce que vous n'y seriez pas reçus. Il faut aller dans le monde, et, alors, endosser riiabitnoir... Pourquoi vousprésenteren savates]»

Quelqu'un murmura :

« — On voit bien que Manet est arrivé ! »

Du reste, dans le clan impressionniste, on s'accorde seulement pour « chiner » le camarade qui s'en va. Claude Monet, courageux, sortit le premier. Il avait à peine fermé la porte du café (place Pigalle), que Caillebotte disait à Pissaro :

« — Du talent, Monet ; mais il exploite trop les chemins de fer. Il nous ennuie, à la fin, avec ses locomotives monstrueuses, qui ont l'air de s'élancer hors du cadre et arrivent sur 1« spectateur, en trompe- l'œil, avec leurs feux rouges. Monet croit avoir inventé quelque chose... Tùrner, le grand artiste anglais, a torché des locomotives avant lui. D'une façon lâchée, mais rudement intéressante. Monet est très fort... C'est malheureux qu'il ne soit pas sincère ! »

Ce genre a été spirituellement plaisanté à l'exposition des Arts incohérents. On y voyait un facteur avec un soulier, un vrai, et M. deLapomme-

raye avec sa perruque, un ruban rouge et un verre plein d'eau raturelle. Ce n'était pas mal. On s'acclimate à l'extravagance. Les impressionnistes, au fond, sont des retardataires. — S'ils ne ne manquent pas de talent, ils ne manquent pas non plus de vanité. Paroles de Piss^ro (Épître aux Batignollais, chapitre m, verset 5) :

« — On se moque de nous, comme de tous les hommes d'un réel mérite. Peu importe, puisqu'on nous discute !... L'artiste doit sentir, pénétrer, deviner ; il doit peindre non seulement ce qu'il voit, mais encore l'âme des choses qui est au-dessus de la compréhension des esprits moyens et qui se révèle à lui. Une œuvre personnelle est mieux qu'une reproduction matérielle ; c'est le résultat des sensations chez l'artiste. Nous sommes les peintres auxquels est réservé l'avenir. »

L'homme ajouté à la nature ; ce n'est pas neuf. Pour le reste, M. Pissaro se trompe. Les peintres impressionnistes, en général sont des clowns. Ils habituent le public à des audaces, mais leur œuvre n'est pas toujours de bon aloi. Leur influence, néanmoins, aura été considérable. Défricheurs de certains points du domaine de l'art, ils ont ouvert des chemins et montré des horizons. Duez, Gervex, Bastien-Lepage leur doivent beaucoup et ne leur rendent rien. Mais le groupe d'artistes indé-

pendants ne fait, en guise de modernité, que du japonisrae. Le japonisme, avec ses silhouettes claires, leur a troublé le cerveau. Courbet cherchait à enlever par le relief, eux par la « tache. »

D'aucuns apprécient M«i'' Morisot dont les pastels ont une délicatesse exquise de tons, miss Cassatt, qui est une élève de Degas.

Manet mort, M. Degas avance en grade. Ses danseuses sont laides, car la beauté est une exception, comme le talent. — Degas a représenté souvent le corps de ballet. On reconnaît bien les filles de concierge avec leurs bras maigres et les muscles gros dans le coup de pied engorgé et déformé. On les a prises jeunes. .Les jambes se sont développées, le restant du corps pas du tout. La danseuse de Degas est vue de près, avec le prestige enlevé. Ce peintre la figure comme elle est et il lui donne son type généralement trivial. C'est la ballerine dans les coulisses, non la jeune fée lorgnée des fauteuils d'orchestre ou des loges dans un nimbe de lumière électrique. Degas est impito3'able quand il peint la fille au repos. Les têtes sont vulgaires, les poses éreintées, les bras osseux, les omoplates saillantes. Il ne sait plus voir les danseuses

lorsqu'elles dansent et qu'elles deviennent charmantes.

M. Degas sait dessiner. — Il y a deux choses dans le dessin : la construction et la forme, La première, qui est le moyen scolastique, consiste à indiquer les masses, ensuite à faire le détail* Grâce à la construction, nous avons une foule de peintres médiocres ou passables. Combien peu se vouent à la recherche de la forme, s'inquiétant plus de l'action et du jeu des lignes, que des li» gnes en elle-mêmes ? Dix photographies d'une personne : aucune ne ressemble à l'autre ; toutes reproduisent cependant un seul individu, — La physionomie humaine change suivant les préoccupations, les pensées intimes, les influences extérieures. Qu'est-ce qui amène ce changement perpétuel des ensembles ? C'est la vie. — La vie est l'achèvement de l'œuvre d'art. Elle est un peu, quelquefois, dans les tableaux de M. Degas.

En tous cas, plusieurs méritent de rester comme document de modernité. Ce peintre, qui est suffisamment aisé, travaille avec la passion de la vérité. Sa conscience est scrupuleuse ; il semble produire pour sa satisfaction personnelle, non pour celle des amateurs qui agiotent sur ses toiles comme sur des obligations bizarres, turques ou lunaires,

Quand Degas sortit avec Rafîaëlli, un impressionniste n'y put tenir : « Ce sont s'écria-t-il, deux exploiteurs. Ils n'exposent plus avec nous. On abandonne les amis lorsqu'on s'est servi d'eux... Degas ferait mieux de n'être pas si poseur et de détester moins la publicité sous prétexte qu'il en a souffert. Laréclame, aufond, le dévore! »

Raffaélli est un artiste incomparablement sur périeur à une partie de l'entourage de ses débuta". — Il y a aussi Vidal qui a la spécialité des scènes modernes sur fond d'or. C'est de l'absolue fantaisie. M. Renoir, lui, a un talent original. Quelquesuns de ses tableaux, toiles ou pastels, sont étonnants.

Tous ces peintres voudraient rendre plus que la forme et la couleur. Dans le premier numéro d'un journal qui vécut peu, en 1877, Vlmpressionnisle, un vieil enfant de chœur du cénacle, dit d'une toile de Monet, représentant la gare Saint- Lazare : « On entend les cris des employés, les sifflets aigus des machines jetant au loin leur cri d'alarme, le bruit de ferraille incessant et la respiration formidable et haletante de la vapeur. On voit le mouvement grandiose et affolé {c'est pas drôle !) d'une gare dont le terrain tremble à chaque tour de roues. Les trottoirs sont humides

A TllAVERS LES ATELIERS lao

de suie, et l'atmosphère est chargée, de cette odeur acre qui émane de la houille en combustion. » Les impressionnistes sout crevants : ils mettent dans leurs tableaux les cris, les respirations, l'odeur acre, les coups de sifflets. El ce n'est pas si bêle.

En même temps que M. Caillebotte, qui a fait le boulevard Haussmann vu d'un quatrième étage, il faut esquisser M. Guillaumin, un convaincu. Ce paysagiste est, à ce qu'il paraît, employé dans la vidange ; à l'aube, après avoir, la nuit, gagné sa vie, il va, le pinceau à la main, surprendre l'auroj'e. — Je ne plaisante pas M. Guillaumin ; je souhaite, au contraire, à beaucoup un pareil amour de l'art. Les impressionnistes sont des prismatiques. Avec eux, les couleurs ne sont plus fondues, elles sont juxtaposées. M. Guillaumin est l'idéal du genre. — Quel amateur malade peut acheter ses tableaux exposés, rue Clausel, chez un marchand de couleurs qui est aussi un convaincu ?

Duranty^ dans une brochure très rare, la Nouvelle peinlure, a écrit, avec grande justesse : « Des mains qu'on tient dans les poches pourront être éloquentes. Le crayon sera trempé dans le

SUC de la vie. » Le malheur de cette école impressionniste, dont le chef mort, Manet, a eu son œuvre exposée à TÉcoIe des Beaux Art, est qu'elle est trop facile à suivre. L'intention suffit ; le novice se croit l'égal du maître et dit : « C'est ainsi que je vois ». Rien ne s'enseigne, rien ne s'apprend. De là, des milliers d'esquisses, rudiraentaires et prétentieuses, qui ont pour seule qualité un désir de modernité. — Les Hollandais ont peint des scènes familières. Pourquoi les impressionnistes ne prennent-ils pas exemple sur leur faire merveilleux ?

Manet lui-même est « intentionniste ; » sa facture est très loin d'être toujours convenable. Il nous a valu quelques originaux qui furent de sa suite et prétendent chacun à une royauté ; il nous a valu aussi de jeunes malins. — Raffaëlli lui non seulement conçoit, mais encore il exécute. Ce qu'il rêve, il l'accomplit. Jusqu'à ce jour, du moins.

Le plaisir d'un chroniqueur sincère est en parcourant du regard le troupeau des peintres, des sculpteurs, des écrivains, des comédiens, d'avoir de temps en temps, la bonne fortune de saluer « quelqu'un qui pense. » Le style, la langue, la couleur, le dessin, le métier, sont les serviteurs de la pensée. Les artistes seuls auxquels obéit la forme pour l'expression de l'idéç, sont des maîtres.

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