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UNE MAISON DE PEINTRES

Place Pigalie, 11.

Rien que des ateliers, avec, en retour sur les rues Pigalie et Duperré, de petits appartements d'élévation moindre. C'est une nichée d'artistes; sous les (oi(s, les jeunes peintres. Au-dessous, c'est M. James Bertrand, dont une femme couchée, Virginie, est au musée du Luxembourg. Il avait, ce printemps, à la foire du palais de l'Industrie deux figures, dans la manière deHenner : les Deux Orphelines. Sans compter encore une femme couchée, fort jolie dans sa robe rouge : Cendrillon. M. Bertrand, qui alTectionne pour ses modèles la pose horizontale, occupe Tatelier où le bon peintre alsacien Charles Marchai se suicida.

M. Deshayes, qui habite là depuis plus de trente ans, le patriarche de la maison, est oncle de mon confrère M. Gaston JoUivet. Ce paysagiste

est l'ami et le voisin dun très vieux locataire aussi, M. Bernard Lopez, auteur dramatique qui a collaboré avec Scribe, Rochefort père, Desnoyers, Théophile Gautier, Méry, Gérard de Nerval, Dumas. Même un de ses drames avec Dumas est enoore joué de temps en temps en province ou au théâtre des Batignolles : le Fils de la nuit. Ce survivant de la période romantique, qui tutoyait Gautier, Gérard de Nerval, Jules Janin, Méry, est un homme aimable et court, un peu chauve ; on croirait un épicier de rien du tout, retiré des affaires. Raffaëlli devrait mettre cet ancien porteur de gilet rouge, ce défenseur de « la croix de ma mère » dans sa galerie de petits bourgeois.

Au premier, sur le même palier, en vis-à-vis, sont M. Puvis de Chavannes et M. Henner. Au rez-de-chaussée, un peintre russe, M. Alexis Harlanoff, sorti de l'école de Pétersbourg, tx'availle dans la solide manière de Donnât et, n'exposant guère, expédie tout son ouvrage à un marchand de Londres. — M. Boldini a déménagé récemment dans un quartier plus élégant. Est-ce pour que d'aucuns ne disent plus, injustement, que l'art de ce peintre italien est de bas étage ?

Pour bien juger l'œuvre de M. Puvis de Cha-

A TllAVEHS LES ATELIERS 1 i3

vannes, il faut croire un moment qu'on est en face d'une découverte récemment faite, quelque fresque pâlie datant de cinq siècles; alors on procède pieusement à l'exhumation et l'on aspire longuement le léger parfum qui s'en exhale. Peu à peu, une sorte d'initiation se fait, on se pénètre de l'œuvre. L'harmonie tranquille des lignes vous captive, et les tous doux, clairs vous font rêver, avec une douce volupté, aux temps antérieurs. Cela vous reporte sous d'autres cieux, à d'autres époques, dans une nature toute spéciale et paradisiaque.

Cette impression, d'ailleurs, on la ressent dans l'atelier même de l'artiste, une vaste pièce aux murs couverts des toiles exposées chaque année. Parmi elles, sur un panneau de coin, le portrait du maître par Bonnat, d'une facture lourde, pâteuse, épaisse, qui jure d'autant plus en ce milieu. Puvis de Chavannes y est peu ressemblant. Dans cette attitude aftirmative — une main appuyée sur une table où est placé un verre d'eau (pourquoi ?), — on a peine à retrouver ce grand et robuste homme au visage bienveillant qui s'empourpre dans la barbe blanche.

Un original, M. Puvis de Chavannes, dans la causerie, quand les propos sortent de la banalité

courante des faits pour s'élever jusqu'aux questions générales. Le matin, par exemple, avant neuf heures; alors, ses amis et ses admirateurs viennent le visiter ; (parmi eux se trouve souvent M. Ary Renan, le fils de l'autre, un jeune, un fervent, un spirituel. Au dernier Salon, il avait deux toiles remarquables, mais où apparaissait un peu trop peut-être l'inspiration de son maître : la Fille de Jephté ; la Côte de Tyr.) A neuf heures, M. Puvis de Chavannes part, à pied très souvent, pour son atelier de Neuilly, au bout du boulevard Bineau. Là, dans le mystère, car la concierge a les ordres les plus sévères pour ne recevoir personne, il parfait son œuvre superbe. — Prévoyait-il l'art sévère, noble, chaste de Puvis de Chavannes, l'aubergiste de Mortefontaine qui, autrefois, marquait sur la note du peintre, qu'accompagnait un gentil modèle, une « chambre à deux lys » ?

Le peintre et le poète de la fresque, M. Puvis. de Chavannes. Ses larges compositions sont de celles qui vivent par la pensée contenue en elles comme aussi par la science qui s'y trouve. Telle que la comprend le maître, la fresque met les personnages non pas en saillie, mais en profondeur, pour ainsi dire, la peinture — où toute là

coloration générale procède d'une base unique, un bleu pâle qu'affectionne l'artiste — faisant comme une fenêtre sur l'horizon, recuUint les murailles, la vue se prolongeant dans les perspectives lumineuses.

Si, par l'extrême simplicité de ses lignes, par l'atténuation de ses teintes et l'apaisement de ses paysages merveilleusement synthétisés, M. de Chavannes représente aujourd'iiui la période primitive de l'art, où l'exaltation de l'âme s'était substituée insensiblement à la préoccupation de la beauté extérieure des corps qui a fait toute la gloire des Grecs, — M. Henner par la recherche du moelleux des chairs, par la phosphorescence et l'éclat de ses figures qu'il place dans des fonds de bois mystérieusement sombres, évoque le souvenir des maîtres de la Renaissance.

Une douce sensualité s'infiltre dans son oeuvre aristocratisée par un souci constant de l'art. Ici les figures sont exemptes de toute espèce de sentiment. On ne sait jamais ce qu'elles pensent; c'est tout au plus si l'on sait ce qu'elles font. Mais, en tout cas, si la psychologie y manque totalement, elles sont attirantes dans leurs pénombres et leurs solitudes.

Lui, qu'est-il?

On se figurerait volontiers M. Henner avec le toquet de François V ; et c'est un bon gros paysan, songeur, silencieux, avec, de temps à autre, dans cette torpeur apparente, des réveils malins. Il a la réplique vive etle mot prompt; malgré ces sorties de son caractère, il reste un tendre. S'il avait toujours demeuré dans son pays, en Alsace, il eût été un de ces paysans de Millet qui, pour entendre sonner l'angelus, s'arrêtent émus, dans la campagne, à l'heure d'entre chien et loup.

Un dévot de son art, M. Henner, un convaincu. Tous les dimanches il va, comme un écolier, au musée du Louvre pour voir les chefs-d'œuvre des maîtres d'autrefois et les étudier.

C'est sa messe.

La semaine, dès le jour, il s'enferme en son atelier jusqu'au crépuscule. Alors seulement il reçoit ses amis. Mais tant qu'il y voit il travaille, avant midi à ses tableaux, ensuite à des portraits. Il faut sonner au moins trois fois ; c'est le mot d'ordre pour les familiers ; et encore l'artiste n'ouvre pas toujours. Alors, surtout le dimanche, d'aucuns se rabattent en face, chez M. Puvis de Chavannes, qui se repose le septième jour, — comme Dieu.

Peintre des chairs féminines, que son pinceau.

sur la toile, caresse avec amour, M. Henner est un adorateur de cet être, ange ou sphinx. — Une femme aux longs cheveux blonds épars sur les seins et les épaules posait devant lui sur l'estrade tendue de rouge qui se dresse au milieu de l'atelier. Tout à coup il se lève, quitte son chevalet, s'approche du modèle et, sans un mot, prend dans ses mains la chevelure dorée, l'embrasse religieusement, puis vient se rasseoir et reprend son travail.

Religieusement, c'est le mot. Plenner a un véritable culte de la beauté. — Ainsi Falguière désespère toujours de parvenir à égaler son modèle.

M. Carolus Duran, lui, au contraire, quand il daigne faire poser une jeunesse dit parfois, négligemment : « Viens ici, petite... » Et. tandis que la jolie enfant jette un coup d'œil au tableau, Carolus, satisfait, prononce :

— Cela te ferait plaisir d'être aussi gentille que ça, aussi gracieuse, aussi admirable ? Dis, petite...

Après l'ascétisme du moyen âge, incarné dans M. Puvis de Chavannes, pour lequel la fresque devait seule figurer ses magistrales conceptions ; r— après la réhabilitation éclatante de la forme et

la sévérité des beaux contours délivrés enfin des draperies rigides que leur avait imposées pendant plusieurs siècles le christianisme, période représentée aujourd'hui par le peintre des nymphes, nous arrivons — en descendant — à un peintre dont le métier est au service des modernités, chercheur de l'actualité jusqu'aux plus puériles manifestations de la vie quotidienne, M. Boldini, un virtuose sans émotion.

Femmes dans l'intimité, dans le déshabillé galant des peignoirs, dans les retroussis fripons des jupes rebelles, dans les hasards libertins des toilettes matinales, dans les attitudes familières, elles passent toutes — nos contemporaines, brunes, blondes et rousses, grandes dames, horizontales et grisettes, troltins — avec l'éclat des yeux rieurs où brille encore un reste de larmes, avec les bouches rouges et meurtries où se perçoit encore l'impression humilie du dernier baiser. — « D'après la femme » ; oh ! l'étude ravissante 1

M. Boldini s'essaye, avec sécheresse, mais avec habileté, à rendre les grâces de la femme ; il la « croque » à Timproviste, comme il la rencontre ; et, quand il réussit, c'est quelque peu consolant de voir l'instantanéité, la joliesse, la grâce de la vie fixées définitivement. De l'habileté toujours,

rien de plus. — Fils d'un peintre de Ferrare, d'un peintre de madones, M. Boklini a vécu longtemps à Florence ; en 1871, il était à Londres où il fit le portrait de la duchesse de Westminster ; ensuite il vint regarder Paris incendié.

Son atelier est encombré de pochades, de pastels, d'esquisses ; un gai panorama de la vie parisienne. « Les peintres qui racontent leur temps deviennent des historiens, » a dit M. Alfred Stevens dans sa jolie plaquette : Impressions sur la peinture. La définition peut s'appliquer à M. Boldini et à quelques autres.

Dans cette maison de peintres, — deux, M. Puvis de Chavannes, M. Henner, sont des poètes. Chez M. Puvis de Chavannes, la femme est immatérielle ; nos contemplations vont sans désir à ses formes calmes et adoucies ; dans son œuvre, de 1 ame et du rêve. Dans celle de M. Henner, de la couleur. Ses nymphes ont l'attirance de l'insaisissable ; la chair appelle le baiser, et pourtant elle reste mystérieuse, toujours inapprochée. Elles nous sollicitent et nous fuient. N'est-ce pas tout le secret des éternellement captivantes ?

Quel est-il le peintre troublant de l'amour et

de la caresse ? Ce serait pourtant une ambition, ô contemporains, pasticheurs des maîtres anciens gens de procédé que l'originalité ne hante guère, de représenter, avec toutes ses élégances, ses coquetteries, ses gentillesses friponnes, ses chastetés perverses, la femme d'aujourd'hui, à son apogée, d'avoir pour idéal à enfermer dans son œuvre cette Souveraine, cette Énigme, — de Taimer jusqu'à être un grand artiste ou à mourir.

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