‹ Le défiléChapitre 16 sur 41 · M. ALBERT BESNARD · texte numérisé non relu

M. ALBERT BESNARD

4 février 1887.

Parmi les peintres, tous de talent, qui prennent part à l'exposition des aquarellistes, ouvertes à partir du 3 février dans les galeries de M. Georges Petit, M. Albert Besnard, un très habile, très particulier artiste — quelquefois obscur, lorsqu'il veut trop ne pas être banal — aura, on peut le prédire, an véritable succès de curiosité. J'ai eu le plaisir de voir, d'avance, les toiles qu'il a envoyées ; c'est, quand il n'y a pas une volonté trop évidente de bizarrerie, un charme des yeux, une fête des couleurs, une évocation absolue de la nature.

Tel bout de tableautin évoque, à la ville, par un temps déneige, de bruine, de brouillard épais, un paysage ensoleillé, des heures délicieuses d'étés

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disparus. Ce n'est rien, un buisson, au flanc d'une montagne, dans la lumière pénultième du jour, ou bien encore, au bord d'une paisible rivière, des arbres couvrant d'ombre un pré, baignant au miroir de l'eau leur silhouette qui verdoie et frissonne ; c'est une maison blanche, irradiant la lumière, avec, sur la terrasse, des lauriers roses en fleurs et, dans le fond, les montagnes bleuissantes, dont les croupes sont comme pâmées dans la clarté.

On regarde ; aussitôt surgissent, en la pensée, des moments charmeurs d'autrefois ; l'idée vagabonde à travers les décors du souvenir. Vous ji'avez pas vu ce buisson sur une pente, vous ne vous êtes pas reposé à la fraîcheur de ces branches, vous n'avez pas aimé en cette gaie demeure dont la façade est éclatante comme une corolle de lis ; pourtant vous les connaissez ; ils sont familiers, ils vous sont familiers, ils vous sont chers, car s'ils n'ont pas, en leur magie, de notre passé, ils ont au moins de notre rêve.

Cet eff'et ne viendrait-il pas de ce que l'artiste semble chercher à donner plutôt la sensation des êtres et des choses, le sentiment produit en nous que leur forme ? Une note choisie, tout y concourt ; c'est un paysage, sans doute, mais c'est,

encore plus, une « impression », pour l'unité de laquelle toutes les notes furent rassemblées afin de la faire intense, prodigieusement, jusqu'à la vie. Peinture ou pastel, c'est mieux que la parfaite image d'une réalité ; M. Besnard met sur ses cartons, ses toiles, non seulement l'aspect, mais encore, par exemple, la douceur envahissante des beaux crépuscules, la gloire des éclatants midis ; dans ses paysages enfin, qui sont en même temps l'œuvre d'un poète, vague du bonheur, de la mélancolie, rôde un peu d^ l'âme confuse, indistincte de la terre.

Ces mérites, ces dessous — dits simplement à propos de certaines petites études — sont, avec plus de puissance, le prestige de quelques œuvres achevées ou en train chez M. Besnard, en sa coquette demeure, rue Guillaume Tell, au bout de l'avenue de Villiers, près des fortifîbations. L'alelier est réuni à !a maison par un long couloir, tendu d'étoffe bouton d'or, qui traverse un pittoresquejardinet.

Deux immenses toiles frappent d'abord les re-* gards, mais l'une surtout captive l'esprit, hante la pensée : le Soir de la vie. Deux vieillards,

l'homme et la femme, se reposent sur un banc, comme las de vivre, et derrière, à la cime du perron auquel s'adosse leur siège de pierre, sur le seuil de son logis, une mère, debout, tient dans ses bras un jeune enfant. Ces personnages, qui symbolisent les générations, la transmission des souffles, la vie indéfinie, se silhouettent en nobles et familières attitudes, dans une campagne d'une tendre émotion, sur un ciel crépusculaire, presque nocturne, où scintillent, déjà nombreuses, les premières étoiles.

En face, deux beaux adolescents parmi* des fleurs et des colombes : le Matin de la vie. Cette composition, d'ailleurs à l'état d'esquisse, est d'un style moins ample, d'une trouvaille plus banale. Je lui préfère les moissonneurs qui chargent une charrette, tandis qu'à côté d'eux une paysanne, assise sur le sol, allaite un nourrisson; et jepréfère à ce « midi » le merveilleux « soir » dont j'ai parlé tout de suite, où l'idée, heureusement simple, est rendue avec un art proche de la perfection, s'il n'est la perfection même.

Çà et là d'autres toiles considérables.

Ici : VHomme primitif. Au bord d'un fleuve, un homme accroupi, de membres grêles, à énorme

tête simiesque, suit d'un regard de brute sa femelle et son petit qui entrent, à pas rapides, dans l'eau ; sur la lointaine rive s'avance nn troupeau de mammouths qui viennent boire.

Au bord du même fleuve, sillonné en tous sens de bateaux à vapeur, un jeune couple de nos jours contemple, amoureusement enlacé, le mouvement prodigieux d'une capitale. C'est: VHomme moderne. L'antithèse est expressive, bien choisie, traduite avec un bonheur extrême.

Ces deux panneaux, destinés à l'Ecole de pharmacie, rappellent comme la plupart des tableaux décoratifs de M. Besnard, le génie d'une tendresse pénétrante de M. Puvis de Chavannes ; mais il n'y a point là une imitation habile des procédés, comme on la rencontre chez certains artistes qui travaillent à l'instar du Maître, sur les murs des monuments nationaux. M. Besnard a une compréhension à lui de la nature, et, si certainement plusieurs lui ont ouvert des horizons, il s'en va vers les nouveaux ciels, aux plaisantes clartés, bien armé de science, avec un tempérament original.

Le moment paraît venu — et c'est toujours une joie pour un artiste de mettre un artiste hors du rang, par une publicité dont il dispose, en le por-

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traicturant, en recherchant, pour analyser l'œuvre, ses origines — de consacrer à M. Albert Besnard une rapide esquisse. Elle aura du moins le mérite d'être la première ; d'autres la reprendront, plus tard, etbieamieui, maintenant qu'il commence à sortir de la réputation étroite des cénacles pour entrer dans la notoriété.

Les notes suivantes serviront à expliquer la transformation de ce peintre qui fut « prix de Rome » — comme on dirait «bœuf gras » — de ce virtuose des couleurs, épris de l'harmonie éclatante des jaunes et des violets, aujourd'hui d'un talent très moderne, audacieux qui cherche et s'avance subtilement, dans l'inexploré, parfois un peu prismatique, un peu étrange, mais à sa marque.

Parisien de Paris, né quai Voltaire, il habita, dans son enfance, la maison voisine d'Alfred de Musset et, ensuite, rue Châteaubriant, sur le même palier que Béranger. Un matin, les domestiques, qui sans doute frayaient ensemble, se trompèrent de chaussures et laissèrent au chansonnier celles de M'"'' Besnard. Béranger les renvoya, disant :

« Il y a longtemps que je n'ai vu chez moi des bottines si petites. »

Le père était un peintre ignoré, mort de bonne heure: la maman, elle, faisait des miniatures- Blonde^ d'un type fin, distinguée, jolie comme le montre un buste remarquable de M. Alfred Lenoir — à soixante ans, d'ailleurs, elle fut épousée par amour— M™' Besnard mit son fils au collège. Externe, il rentrait chaque soir; autour de la même table, dans le cercle lumineux de la lampe, la mère travaillait à ses aquarelles, le gamin paresseux, mais très doué, à ses thèmes, à ses versions ; si elle ne les lui corrigeait f)as, elle lui apprenait à dessiner, puisoncausaitdelavieet, souvent, du rêve. — N'est-il pas permis de supposer que cette femme d'élite, fleur blonde de Paris, à la physionomie mobile et mutine, imitant avec grâce, les comédiennes en renom, ayant un attrait de Froufrou, de Desclée, a eu une influence sur M. Besnard, sur ses qualités, d'un charme féminin.

Élève de M. Cabanel, il montra de la fantaisie et de la facilité. Entré en loge, il obtint le prix de Rome. Quatre ans il vécut là-bas, sans meilleur souci que de jouir de sa jeunesse ; on le croyait riche, car la vie est toute d'apparence ; de toutes les fêtes, beau garçon, gentleman, il aurait été célèbre par ses costumes anglais à grands carreaux, sa voiture, son domestique nègre. Quel genre de

succès eut-il ? On disait à la villa Médicis, m'a conté un de ses camarades : « Qu'est-ce que c'est qu'un peintre comme ça ? »

Il retourne en France, et bientôt, sa mère morte, il se marie. Puis il part pour Londres, où il fait, entre autres, le portrait à cheval de lord Wolseley. Après un assez long séjour en Angleterre, il est revenu, il y a quelques années ; alors s'est dévoilé le « véritable » Besnard.

Dans le corridor qui du salon mène à l'atelier, sur le mur de gauche, le visiteur voit d'abord un panneau en longueur représentant l'entrée de François I" à Bologne ; les cardinaux en robe et chapeau pourpre s'en vont au-devant du cortège royal, où figure Léonard de Vinci ; le pape regarded'une fenêtre. Cette peinture n'est pas plus méchante que bien d'autres, certes, elle est même meilleure, mais sans caractère, sans personnalité.

Sur le même pan de mur, à la suite, est un tableau de M^^^ Besnard, sa femme, qui peint et sculpte de façon intéressante et curieuse. Le sujet n'a rien d'extraordinaire : c'est une femme couchée, à moitié nue, les jambes cachées par des draperies rouges. A côté d'incorrections de lignes, il y a des clartés de ton, des vivacités de chair.

Ainsi parfois certaines femmes, avec un moins lourd bagage de savoir, moins gâtées par les préceptes des écoles, ne sont pas détournées de la nature par les musées et la rendent, en des naïvetés heureuses, avec sincérité. M. Besnard dut trouver là sa voie, comme Paul sur la route de Damas, car cette œuvre de sa femme, un esprit très artiste, est la transition entre le «François 1" à Bologne», ouvrage quelconque, et les vastes compositions pleines d'art, de lumière, les peintures vibrantes de soleil, les aquarelles et pastels de visionnaire japonais qui encombrent l'atelier.

Je citerai seulement un pastel, une femme nue qui se chauffe. On ne voit pas la flamme, mais on la voit tout de même à ses reflets, on la sent. Ce nu devant la cheminée — M. Besnard a-t-il voulu faire Nana « se grillant comme une oie » ? — sera au prochain Salon, en même temps que la magnifique page du « Soir de la Vie », certainement, l'occasion d'un triomphe. Ce peintre de premier ordre, en travail d'une œuvre originale, qui consacre un métier prodigieux à la recherche des modernités, témoigne qu'un grand effort triomphe de la peine qu'a le cerveau pour se débarrasser des habitudes.

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