‹ Le défiléChapitre 17 sur 41 · EDOUARD DETAILLE · texte numérisé non relu

EDOUARD DETAILLE

14 mars 1887.

. Ceci n'est pas une étude complète sur le preniier peintre militaire — seulement une esquisse, comme une sorte de tableautin à l'aquarelle ou une silhouette, prestement mais exactement marquée, d'après le modèle, en une sincérité d'émotion artistique.

Demain, remise de plusieurs milliers de cadres, avec des rêves figés entre leurs bordures brillantes, au palais de l'Industrie, pour le Salon ; beaucoup, ce qui semble incroyable^ étant données les « croûtes » qu'on accepte, n'y seront pas admis. Dans les ateliers — parmi les visiteurs à l'enthousiasme artificiel, les camarades quilouangent éperdument et, derrière le maître de céans, échangent une blague déchirant la toile, rayant le marbre, — on donne la touche suprême au

tableau, le deruier coup de pouce ou de ciseau à la statue.

Tandis qu'on joue ce petit acte de la comédie parisienne, dans la rue, le broutiaha de la ville, les tramways cornent, les omnibus cahotent, les voitures filent, et dans les gares sifflent les trains en partance, des trains qui s'enfuient à travers des paysages, à la rencontre de l'Avril, car le voici : les graines gon fiées remuent et poi ntent dans la terre éveillée ; les sèves montent dans les veines des arbres, animent les branchettes des buissons, et, au loin, le père Océan — un vieux modèle — sous la brise printanière bruit plus doucement.

Les peintres s'en iront dans la nature, plus tard, à partir de juin. A présent, la campagne est avec eux, elle est là, dans leur atelier ; la nature est allée, sur un ordre, se tapir, au long d'un chevalet, entre quatre barreaux ; ils ont enfermé chez eux les plaines, les moissons, la mer séductrice, aussi les hommes, les femmes, l'amour. D'avoir emprisonné de la vie en leur filet de couleurs, dans les mailles serrées des tons ils ont quelque fierté, de la fièvre, si ce n'est une inquiétude que la vie ne se soit échappée et que l'insaisissable — sauf pour les véritables artistes — ne soit pas dessous.

Edouard Détaille, lui, n'a pas cette peine, d'abord parce qu'il n'expose pas cette année, étant tout entier à un travail de génie et de patience, à son album superbe et grandiose sur « l'Armée française depuis 1789. » Au surplus, il peut être assuré du succès, celui qui a dans son passé tant d'œuvres de premier ordre, qui est entré, avec une presque insolence de jeunesse, dans la célébrité, mieux encore, — car, si l'hôtel de Détaille est voisin de celui de Meissonier, les deux peintres voisinent aussi dans la même gloire,

Un bel hôtel coquet, boulevard Malesherbes, vis-à-vis de celui, plus monumental encore, d'une Altesse blonde, très parisienne. On traverse la cour, on ouvre une porte, au milieu d'une large baie vitrée ; on est dans l'atelier, spacieux, propre, ciré, luisant, comme sur un vaisseau de guerre le carré des officiers. Personnej lorsque j'entre, qu'un soldat du premier Empire, appuyé sur un fusil à pierre, immobile en sa pose ; ses yeux n'ont pas eu un remuement de côté pour le nouveau venu.

Edouard Détaille, caché par un paravent qui l'abrite contre l'air de la porte, travaille ; très correctement habillé, serré en un veston de coupe

milKaire, avec autour les plis gommeux d'un pardessus mastic, il lève de minute en minute ses yeux sur le grenadier à guêtres de coutil, placé à quatre pas devant lui, et, au crayon, il dessine, presque mécaniquement, sans un trait à côté, sans un trait cherché.

Un mondain, un gentleman, il n'abdique jamais — parce quMl l'est naturellement — même aux heures de labeur, dans son atelie^, pour lui un salon.

Très élégant de corps, intelligent de visage — le regard droit et sympathique, le cheveu dru et court sur un front haut, le nez fin, la moustache châtain blond, cavalière — il ne paraît pas avoir trente ans ; et, pour donner à l'étonnement la preuve que ce jeune homme approche de la quarantaine, il faut se rappeler que Détaille — on le sait décoré de la rosette de la Légion d'honneur, s'il ne la porte pas toujours, ce qui le rajeunit encore — débuta, en 1868, par un tableau, aujourd'hui dans la galerie de la princesse Mathilde, de gais tambours de la ligne, la capote bleue troussée, les uns assis au bord de leurs caisses, les autres tlànocheurs : la Halle.

Et, depuis, une série de triomphes, dont j'omets plus de la moitié : la Charge du 6' régiment de

cuirassiers, à Reischoffen en 1874 ; le Régiment qui passe, en 1875 ; de la porte Saint-Denis à la porte Saint-Martin, sous un ciel gris d'hiver, entre les arbres dénudés, les réverbères sans gaz, les trottoirs pleins de badauds, messieurs, ouvriers, ouvrières, petites dames, mitrons, les trottoirs égayés de la cohue mêlée, patriote, curieuse, admiratrice, des passants, nos petits soldats défilent. L'année suivante, c'est : En reconnaissance ; puis, en 1877, le Salui aux blessés. Ensuite, le panorama de Champigny, et celui de la bataille de Rezonville, en collaboration avec Neuville. Voilà un bagage qui met Détaille au premier rang de l'état-major des peintres militaires de ce siècle, avec la préséance sur Charlet, Horace Vernet, qui sut mettre de l'âme et de la vérité dans les rassemblements officiels qu'il fut obligé de peindre, et RafFet.

Avec Neuville, Détaille partage le mérite d'avoir enterré ces peintres de bataille qui portraicturaient seulement le groupe des rois, des empereurs, des maréchaux, des généraux, des chefs enfin. Dans ses tableaux où l'armée entre en scène — héroïque, sans gestes poncifs, avec la simplicité et le sourire parfois du « tous les jours » qui ne disparaissent jamais, pas même aux jours tragiques — on « voit » dans l'im-

prévu pittoresque des tueries humaines, un peuple en une palpitation de vie et un frisson de mort.

Fumant une cigarette, nous visitons l'atelier Tandis que le peintre (ynte des impressions typiques sur l'invasion ; attaché à la personne du général Appert, il put, en 1870 et 1871, aller en tous sens, juger la grande guerreet en surprendre l'anecdote ; — sur ses voyages en Angleterre et en Ecosse, d'où ilrapporta de merveilleux aspects de « vestes rouges », saisies de ci de là, dans les casernes, dans les sombres cours de la tour de Londres, dans les allées des parcs, et de splendides études de highlanders ; — sur son expédition en Tunisie, où, comme officier de chasseurs à pied, il suivit la campagne ; — • sur ses voyages encore et toujours, en Autriche, en Russie, où le czar Alexandre III, qui l'honore d'une haute estime pour son talent et de son amitié, l'autorisa à assister, avec lui, aux manœuvres du camp de Krasnoé-Sélo ; —je regarde, aux murs, un millier de photographies et de gravures, qui reproduisent une partie de l'œuvre d'Edouard Détaille, des photographies surtout ; au dire de l'artiste, elles le trahissent moins.

Le haut des murs est garni de trophées de dra-

peaux et d'armures, de fusils dont les canons reluisent, les baïonnettes scintillent, de casques, de cuirasses, dont les bombes de cuivre ou d'acier brillent, miroitent en un coup de lumière ; et, sous la galerie, c'est une suite intéressante de photographies et magnifique d'aquarelles, de petits panneaux, où des personnages sont peints, sans fond, avec une justesse inouïe, une exactitude parfaite, une synthèse prodigieuse de « rendu » qui ne note pas seulement des uniformes, mais des soldats, des hommes, de nations^ ou de provinces différentes.

Ce sont, ici, des commandants de corps d'armée ; là, des officiers de tous grades et de toute arme ; là, des turcos, des zouaves, des « pioupious », des chasseurs de Vincennes, les « petits vitriers »,tous dans leur allure familière, distinctive ; puis voici, sur leurs chevaux qui se cabrent, s'ébrouent, le mors fouetté d'écume, au trot, au galop, au pas, des cavaliers, hussards, dragons^ cuirassiers, canonniers. A côté, des horse^guards, absolument décoratifs, des uhlans, des cosaques énergiques, farouches, le regard bleu.

Tout à coup, la revue se change en inspection ; on pénètre dans la caserne, on vague dans la cour du quartier. Un fourrier s'en va au rapport, des

hommes de corvée passent ; on s'apitoie sur le peloton de chasse ; on assiste au pansage, on entre à la cantine. C'est l'existence militaire tranquille, peinte fidèlement, avec une minutie stricte, un art impeccable. — C'est aussi la guerre, avec les soldats courbés, mais allant de l'avant sous une grêle de balles, couchés sous un coup de mitrailleuse, blessés, vaincus, prisonniers, morts, avec les chevaux éventrés, les drapeaux déchirés; c'est la défaite, la déroute, la victoire des autres, la horde des brocanteurs qui suivent les régiments et trafiquent, sous les vols de corbeaux.

Le sculpteur Préault, qui eut tant de juste esprit qu'il fait tort à sa sculpture, disait :

— Je ne suis pas pour le fini ; je suis pour l'infini.

La critique a pu être faite, à propos d'Edouard Détaille comme de Meissonier. Pourtant, les troupes françaises et étrangères de ce jeune général en chef,de ce victorieux de nos désastres, qui sauva la bravoure, l'honneur, sont si expressives qu'un instant, dans le premier crépuscule — à la fumée d'une cigarette près de finir — on peut avoir le rêve qu'elles vivent, en efl'et, comme si on ne sait quel clairon mystérieux, divin, leur sonnait la diane.

FELICIEN ROPS

10 avril 1887.

« En vérité, je suis inquiet en commençant « cette étude, courte nécessairement, sur un ar- « tiste prodigieux, un des plus à la marque de « son époque, et pourtant ignoré de la foule, sur

« Ce tant bizarre monsieur Rops, « Qui n'est pas un grand prix de Rome, « Mais dont le talent est haut comme, « La pyramide de Chéops.

« Ces vers, à vol de plume, sont de Baudelaire « qui, certes, devait admirer déjà Félicien Rops, «bien qu'en 1865 le travail accompli fût bien « loin du bagage formidable et satanique d'au- « jourd'hui.

« A propos du catalogue de l'œuvre gravé de

« Rops, que vient de publier M. Rodrigues chez « Conquet, je voudrais parler de cet artiste sin- « gulier que d'aucuns, enthousiastes fervents, « estiment jusqu'à le placer parmi les plus origi- « nales entités de ce siècle et que le grand nombre " ne connaît pas. L'œuvre, en effet, dont il s'agit « — autant par son prix élevé que par la har- « diesse licencieuse des sujets, aussi par l'effroi a du nouveau éloignant toujours le vulgaire et « mo}'en peuple fidèle aux routines, — est en de- « hors de l'appréciation générale, supérieure à « tous plébiscites littéraires ou artistiques.

« Qu'est Félicien Rops ?

« Un savant, un vrai littérateur, un érudit, qui fî pratique en leur langue les écrivains anciens « et modernes de plusieurs pays, un fanatique de « voyages, un causeur universel, rairandolien, le « plus pittoresque et le plus imagé, le plus vice brant. C'est enfin et surtout un artiste hors do « pair qui, dans ses gravures^ d'une expression c( d'art si intense, à l'eau-forte, à la pointe sèche, « au vernis mou, dans ses dessins rehaussés de a couleur, ses aquarelles dont la vision est inouïe bliable, a saisi les attitudes féminines de son « temps.

f< Il a C\Tié les formes contemporaines et luxu-

« rieuses en une synthèse de l'attraction de la « peau et du Sexe, de la préoccupation troublant « les théories de Socrate, mêlant des rêves blonds « et bruns, châtains et rouges, bronzés ou noirs, « aux conquêtes de César, aux prières de saint « Antoine, aux batailles d'Henri IV, aux apothé- « oses de Napoléon sous la pourpre du plus ma- « gnifique trône impérial. Il a figuré, hardiment, « les réalités de l'amour frémissantes de vie avec « une modernité qui va au paroxysme en une « synthèse exaspérée, douloureuse, oh. la mort « transparaît.

« Une ode aux étoiles, à la lune, sauf à celle que « chacun porte avec soi, aux baisers faits de songe « et de nuées, aux caresses idéales qui n'étrei- « gnent pas, aux chairs calmes, sans mystérieux « et passionnels effluves, comme en ont les ange- « lots bouffis de' Fragonard, les Vénus et les tt Vierges de Bougereau, telle n'est point la chance son de mépris, profondément humaine, dessinée, « burinée par M. Rops. Elle évoque, sans hypo- « crisiej avec franchise, pour l'intelligence humil- « liée, le mystère de l'homme et de la femme, la « vie amoureuse, les corps torturés par un vice « plus puissant que la pensée, lestorsiongde dos, « les furies de membres, de bras enlacés, les poi-

« trines haletantes, les muscles roidis, les seins « turgides, le plaisir qui cerne les yeux, ride les « fronts, épuise les moelles, courbe les reins, « anémie artères et veines, vide les cerveaux, « dessèche le cœur, écrase et ratatine l'être ; elle « restitue, avec une intégrité brutale, lesembras- « sements parfois.

' « Voilà du moins le caractère des compositions, « des débauches de talent, si ce n'est de génie — « effarouchantes pour qui par une éducation ar- « tistique, un goût du beau d'à présent, par la re- « cherche de la vérité, d'une philosophie libre, « âpre et majeure, par un esprit de réflexion, ne « regarde pas, n'affronte pas sans émoi, sans péril « le vertige du péché, pour qui n'est point au- « dessus des perversités — le caractère, dis-je, « d'une certaine d'imaginations prodigieuses at- (i tribuées à M. Félicien Rops. Ce créateur fait « surgir par la magie de son crayon, de sa pointe, « de son pinceau, très personnels^ le nu d'au- « jourd'hui, le nu exact, admirablement incurvé, « modelé, en sa beauté décadente que relève « l'artifice de suggestifs ajustements : de bas de « soi pour l'éclat plus troublant « d'excelsoir », « de hautes jarretières, de gants longs à replis, « de coins montrés.

« Il fait naître — en une série d'images extra-

tt ordinaires, non pas frivoles, mais symboliques, « car la réalité s'y mélange de poésie, comme « d'une sorte de grandeur religieuse, païenne^ « qui lui vient de la fcitalité par la quelle nous « sommes en lutte autant que pour le reste de la « vie — rapparition de l'énigmatique et perfide « complément, la femme, disant, faisant les vari- « ations lascives et infinies des poèmes corporels, « Cet œuvre secret, avec tous les frissons.

a Où trouver les «pointes sèches », les «vernis « mous » de Rops? Nulle part. Il s'édite lui-même « et il ne vend pas ses dessins^ il ne les donne « pas ; pour en avoir, il faut être initié, posséder a les arcanes. Il met sa collection à l'abri du « public^ n'en faisant pas commerce, et ainsi a Faristocratise encore.

« De race hongroise, un descendant de ceux « qui moururent « pour le roi Marie-Thérèse », « M. Félicien Rops, qui depuis belle lurette est a Parisien parisiennant, naquit d'une famille de (( grande bourgeoisie, à Namur. Ses études terce minéeS;, son père mort, sa première occupation « fut de dissiper une fortune en voyages, sports (I de tous genres, fantaisies de magnat. Près d'un « million évanoui, il voulut le retrouver et fonda « à Bruxelles, en 1850, un journal illustré :

« Uylenspiegel. L'entreprise n'ayant pas réussi, il tt recommence sa vie aventureuse, avec cette fois (( le souci du lendemain, de ce lendemain dont il a a triomphé par un acharné labeur et qui, au- « jourd'hui, le nimbe de gloire méphisto phé- « lique.

« Un beau-fils, noir de poil », un satyre mon- « dain, cheveux et barbe en broussailles, mais « avec élégance, le front large, le teint cuit par a les soleils et les bises, une fine tête aux traits tt mobiles, expressifs, ajoutant à son verbe coloré, « des yeux gais et subtils, lèvres souriantes, de ci « de làrailleuses, — Rops, dans son ateher, à Paris, « ou bien dans son castel de Moulin-Galant, va- « gabonde, en sa' conversation alerte, du racon- « tar boulevardier, des histoires de femme, des « anecdotes sur tel ou tel, aux esthétiques les plus « étranges, les plus hautaines, d'une légende de « la Piista, à des aventures chez les Magyares, à « des impressions de voyage, à une description a d'une plage de la Baltique, des mers grises sepu tentrionales et de leurs côtes à l'herbe maigre, « d'un crépuscule au cap Nord. Sur son bateau, a il parcourut tous les fleuves, toutes les rivières « de Belgique, de Hollande, de Suède, de Norvège, « en compagnie d'un géant, son ami, qui lui obéit « comme à un dieu. « Tu es la tète, Rops ; moi,

ni LE DEFILE

«je suis la brute. » Et le brave géant, un bon peintre de paysages, lève ses poings terribles.

M. Félicien Rops aurait pu prendre pour son album le titre d'un livre dont il a fait le frontisp^ice et que vient de publier Téditeur Kistemaeckers : Notes d'un vagabond. Parfois, une nostalgie Tenvahit, comme assis devant sa table de travail, il s'acharne sur une plaque de cuivre pour la perfection ; et, le soir même, il part; on le revoit au bout d'un mois, de retour, comme dit dont César, de pays « extravagants. »

La conversation de Rops si vivante, si curieuse, si pleine de faits rares, d'idées priraesautières, nul ne peut se la figurer qui ne l'a entendue. Le mieux est encore de le citer, de reproduire un fragment d'une lettre qu'il m'adressa et qui fut le début d'une amitié :

13 juillet 1883.

.-.. Je ne lis guère les journaux, non pas par le mépris affecté que beaucoup de gens professent pour cette forme de littérature, la plus vivante de notre temps, mais pour ne pas nuire à mes énormes Repos et à des Rêvasseries qui me sont chères. Et puis, je ne vous remercierais que des lèvreS; et par courtoisie rudimentaire. J'ai en

horreur toute popularité, et les baisers de la grande « Fama », si doux aux lèvres des « Ohnètes Gens » ne m'inspirent que du dégoût, et le hautde-cœur.

Mon art n'est pas, n'existe pas. Je ne vois là que de l'esprit facile, et cette forme d'art m'est en répugnance. Il n'y a donc pas à en parler, je crois. Je le disais à Gaston Bérardi, il y a quelques jours: Je chéris mon obscurité, j'en ai fait un 'dilettantisme et, par ce temps, où tous les peinti es triquent à la toile comme queues rouges en foire, n être pas su y constitue une enviable distinction. — Je n'expose pas, pour ne pas m'exposer à recevoir une mention honorable décernée par des messieurs qui n^ont souvent pas trop d'honneur pour leurs besoins personnels ; puis je ne reconnais à personne le droit de m' « honorer », cette reconnaissance me paraissant être le comble de l'humilité.

Je ne sais si je ferai quelque chose qui me plaise; quanta plaire aux autres, je m'en moque comme de mes gants de l'an dernier. Je suis, ce me semble, dans la position de ces femmes qui sont grosses d'êtres singuliers, procréés par Démonialité, peut-être étonnants, peut-être simplement hydrocéphales, mais qui ne peuvent sortir par des normaux. Dussé-je m'ouvrir le ventre

comme un Japonais, il faudra bien que cette pensée isse à la vie et que ce monde que je sens s'agiter en moi, livré aux colères des iiationalités opposées qui m'ont passé leur sang, vienne en bonne lumière. Et si tout cela n'est qu'une souris, ■ce ne sera pas la souris de tout le monde : Non hic nuis omnium, comme nous disions au temps où, épris de langues, non pas mortes mais mourantes, je traduisais pour ma seule joie l'aimable évêque Sidoine Apollinaire. Je n'ai qu'une qualité • un idéal mépris du public et certains de mes dessins n'ont été qu'une façon d'cibaisser ma fesse au niveau de sa face. — Si le reste, le haut de mon moi, produit qui vaille cela no le regarde pas! — « Et comme on lui demandait a quoy faire il se « peinait en un art qui n'estait à la cognoissance « de guère de gens : J'en ai besoin de peu, dit- « il, j'en ai besoin d'un, j'en ai besoin de pas « un! » — Ça c'est du Montaigne.

Et quand, d'aventure, j'arrive à me « gober, » pour parler comme M. Droz, quasi de l'Académie française, j'ouvre un vieux portefeuille, je regarde la Mélancolia et le chevalier de la mort de Diirer, l'esiampe aux cent florins de Rembrandt, ou le vieux Breughel d'Enfer, et je sens immédiatement descendre en moi le juste sentiment de l'art macairesque, macaronique et simiesque

qui est nôtre à nous to'.is ! Au fond, tout cela ne vaut pas le chant glorieux de l'alouette au premier matin ou le bouquet de fleurs blanches que la viorne amoureuse jette au rebord de ma fenêtre...

Rops est un écrivain pittoresque ; je pourrais ciler encore telle page de lui sur la musique hongroise, note en marge de l'épreuve d'une eau forte : Dans la Pùsta, M. Rodrigues l'a détaillée en son catalogue, page 98, et il aurait bien dû faire cette citation : « Tout le long, le long de la venelle, derrière les haies d'acacias en fleur, foU' lant les gentianes et les coquelicots, vaguant, héroïques, à travers les grands paysages, leurs instruments accrochés aux boutonnières béantes, ne portant rien que les choses futures comme les gueux, de Callot : voici passer les Tziganes. Eux savent tout. Ils ont les chants qui font monter le cœur aux lèvres et se courber les rebelles pour baiser les mains de l'Homme triomphant. » Rien que dans cette lettre, dans ce croquis de Tziganes, ne devine-ton pas un artiste qui est soi ?

Mais ceci est la petite part de mérite de ce dessinateur irréprochable, de ce peintre dont certaines œuvres sont pour moi plus vivantes, plus

précises dans le souvenir que telles jolies réalités qui pourtant furent miennes, de ce poète de l'irrésistible démone, de la femme de ce siècle et aussi de tous les siècles, — la volupté originelle étant toujours pareille, le baiser infatigué, toujours infini et semblable en tous les temps.

Messaline, — Théodora, — Datiut, la fille du roi Grallon, — Marguerite de Bourgogne, — la grande Catherine, — M""® d'Orléans, abbesse de Chelles, qui, à ce que raconte M. Lucien Perey {Histoire d'une grande dame au dix- huitième siècle), avec le Régent, son père, « passait la nuit à rire, à se divertir, à manger et à faire cent sortes de folies devant les jeunes religieuses qu'elle s'était choisies, » c'est parfois la grande dame du dixneuvième siècle, la petite bourgeoise dépravée, c'est l'horizontale dans son alcôve ou chez elle, partout, au hasard des renversements, ce sont nos vices.

C'est notre misère.

2j novembre 1886.

« Au fond du cœur de tous ces misérables soldats, dont les feux sinistres du camp éclairaient les faces amaigries et les dos avachis, une même espérance régnait, l'espérance de la bataille prochaine, c'est-à-dire la fuite, la crosse en l'air et la forteresse allemande. »

J'extrais ces lignes d'un roman qui a paru hier, chez l'éditeur OUendorfT et qui s'appelle : le Calvaire.

L'auteur est M. Octave Mirbeau, dont le public connaît sans doute le nom — si ce n'est pour des études fort curieuses sur des artistes remarquables, mais pas encore acceptés par le « panurgisme moutonnier » des foules — du moins pour un pamphlet qu'il publia, il y a quelques années^

contre les comédiens, dans un journal assez répandu. M. Coquelin aîné, qui se croit volontiers Figaro, et, en ce moment, sort du théâtre de ses anciens succès au milieu de l'indifférence publique, — s'improvisa gazetier pour répondre à l'autre, à celui qui taille sa plume rue Drouot. L'escarmouche fit du bruit, comme tout ce qui touche aux coulisses, aux comédiens, aux comédiennes. La feuille où écrivit en passant M. Mirbeau est des plus lues, M. Coquelin était alors très en vedette. Ce vacarme d'une semaine à propos de personnages rendus sacrés par nos admirations valut mieux, pour celui qui osa leur manquer de respect dans la maison même où ils sont chaque jour glorifiés, qu'un bon livre, non comme mérite, — car l'article était remarquable plutôt par sa violence, — mais comme réputation. D'aucuns vont reprocher à ce chroniqueur, devenu romancier, d'avoir montré notre armée sans apothéose chauvine, en toute sincérité, — en toute humilité, je pense, il y a de quoi. M. Mirbeau fait défiler devant nous, en une trentaine de pages navrantes, un régiment composé de tous les débris de corps, une bande de zouaves, de moblots, de francs- tireurs errant du Mans à Chartres, parmi le désarroi, la débâcle d'une guerre à l'aventure. Cette histoire a Pair d'une

autobiographie : « Nous obligions les habitants, baïonnettes aux reins, à nous aider dans la dévastation de leurs biens. Puis nous repartions, ne laissant derrière nous que des ruines et que des haines. » Ici, au milieu de ces soldats en maraude, un général imbécile, toujours colère — ah! bougre! — le général RamoUot. Là, un chirurgien-major pousse dehors, d'un geste brutal, une vieille femme qui vient d'apprendre la mort do son fils. « Allons, cria-t-il, allons, pas de scène ici, hein !... Il est mort, eh bien, voilà tout ! » Est-ce que ces bêtises, ces ignominies, ces cruautés sont la nécessité de la guerre ? Était-il aussi bien utile de les raconter ?

Pourquoi pas ?

On n'a point attaqué M. Ludovic Halévy pour ses admirables souvenirs et récits : l'Invasion. Et, 'pourtant, j'y trouve ces lignes : « Le 13 février 1871, à midi, nous quittons Goderville. A une heure de là, sur la route de Fauville, nous rencontrons notre premier Prussien... C'était un dragon de la garde royale qui, seul, à pied, casquo en tête, avec son grand manteau bleu et ses grosses bottes, s'en allait d'un pas lourd du côté de Goderville. » M. Halévy, il est vrai, n'insiste pas; il ne tire de là aucune considération, aucune tristesse ; et, dans la citation de lui que je viens

de faire, c'est moi qui ai souligné trois mots. Ce dragon, qui se promène sent, à pied, en pays ennemi me semble pourtant significatif. Nous étions prêts pour la défaite, car l'envahisseur — que la terre française aurait dû engloutir à mesure — fut chez nous profondément respecté ; le paysan avait peur qu'on ne brûlât son village, qu'on ne l'imposât un peu plus. Beaucoup trop furent prudents.

Qui peut dire comment se serait terminée l'invasion si nous avions fait aux Prussiens, comme les Espagnols aux armées de Napoléon I", une chasse incessante de guérillas, si chacun s'était montré patriote, soucieux de l'intégrité du sol national, — non pas, égoïstement de sa peau ou de son bien ?

M. Mirbeau, dans ce deuxième chapitre quô j'aime moins que les autres, mais qui a chance de servir son succès mieux que les qualités de tout le reste du livre, a accompli une triste besogne. Toutefois, est-ce qu'un enseignement ne sort pas de là pour l'avenir, le jour prochain où va s'éteindre (alors se lèvera dans l'ignoré un immense rideau noir sur une scène pleine d'ombre et de sang) le roi de Prusse, proclamé empereur d'Allemagne au palais de Versailles.

Quelques détails :

Normand — il est né, en 1850, à Trévières, en Calvados — M. Mirbeau, ses classes terminées chez les jésuites de Vannes, vint à Paris étudier le droit, dont il s'occupa moins que de littérature. Hanté par Edgard Poë et Baudelaire, il connut les paradis artificiels, les engourdissements voluptueux des fumeries d'opium; six mois durant, il se livra à cette griserie quotidienne. Sa première occupation sérieuse fut de tenir la rubrique des « échos de théâtres » à l'Ordre. Il ne la conserva pas longtemps d'ailleurs ; c'était une série d'éreintements, de pointes acerbes ; Mirbeau dut se soumettre ou se démettre. Il partit, et 1' « ordre » régna de nouveau sur cette rubrique en révolution.

16 mai 1877. M. de Saint-Paul, député de l'arrondissement de Saint-Girons, obtient Mirbeau pour sous-préfet. — A ce qu'on m'a conté, ce fut une parfaite tyrannie. Les procès-verbaux, les contraventions tombaient en ribambelle sur le dos des malheureux Ariégeois qui avaient l'impardonnable tort d'être républicains. Un camarade de M. Mirbeau, sous le pseudonyme d'Eliacin — qui m'a tout l'air de cacher un très fin observateur, styliste ironique, M. Paul Hervieu — a

noté : « On rencontrait le sous-préfet partout, au pèlerinage de Notre-Dame-des-Neiges, à Lescure, sur les ruines d'un temple de Jupiter, au seuil du donjon d'Encourtiech. Çà et là, il haranguait la foule. » M. Mirbeau semble avoir fait alors — et je n'en doute guère, avec son tempérament — ce qu'il y a de mieux en candidature officielle. Le monsieur, au reste, fut élu à une forte majorité, invalidé ensuite, et jamais réélu.

Le maréchal de Mac-Mahon disparu, c'est l'avènement de M. Arthur Meyer, qui achète le Gaulois à M. Tarbé. M. Mirbeau fut un des collaborateurs ; c'est à ce journal qu'il me souvient, moi, presque au sortir du collège, de l'avoir vu pour la première fois. — Puis la Bourse Tattira ; c'était le temps féerique de l'Union, de M. Bontoux, le temps où toutes les tables étaient retenues chez Champeaux, où sur la place de la Bourse et dans les rues avoisinantes attendaient les superbes équipages, piaffaient des chevaux do dix mille, où, chez le pâtissier en face du péristyle, les remisiers, une fleur à la boutonnière, le sourire aux lèvres, un carnet à la main, prenaient les ordres de femmes élégantes grignotant un sandwich ou croquant un éclair ; le temps joyeux où, de trois à quatre heures, la rue du Quatre-

Septembre avait l'aspect animé, brillant d'un retour de courses, où, le soir, au Crédit lyonnais, les plus distingués gentlemen de BYance se faufilaient parmi les groupes, cherchant leurs remisiers ; le temps des millions. — Vint le krach ; elle n'a pas recommencé, la chanson d'or et d'azur des rouleaux de louis d'or qu'on brise, des billets de banque vite gagnés^ vite envolés.

Il dut retourner au journalisme, l'autocrate de Saint-Girons, à M. Meyer et à ses pompes mondaines. Car c'est M.Arthur Meyer qui a découvert M. Mirbeau, Ta poussé, encouragé. Juvénal, élève d'Arthur Meyer et ami d'une jolie, charmeresse actrice, la \ie offre de ces plaisantes antithèses.

11 lâcha cependant son directeur, Juvénal,

pour entreprendre la courte campagne figaresque terminée par le fameux article contre les comédiens. Alors, sur ce coup de grosse caisse et de célébrité, il fonda une gazette hebdomadaire : les Grimaces. Elles avaient une flamboyante couverture rouge, imitée de la couverture des pamphlets du lanternier Rochefort (ainsi on monte une boutique de province, à l'instar de Paris). Au bout de six mois, la « grimace » suprême.

M. Mirbeau fonda aussi — 15 janvier 1883 —

un journal qui n'eut que quelques numéros : Paris-midi, Paris-minuit. Il devait paraître deux fois par jour, à midi et à dix heures du soir; midi, « l'heure où les activités se mettent en branle » ; dix heures, « celles où elles se reposent ». La pensée était bonne de ce journal d'informations, de nouvelles de toute sorte, ne donnant rien que le fait brutal, renseignant sur l'extérieur, Tintérieur, la Bourse, le monde et le demi, les lettres, le théâtre, sans jamais une « tartine ». Un autre, qui a pleinement réussi — le Malin, premier numéro, 26 février 1884 — semble, avec de très importantes, de très habiles améliorations, avoir cueilli l'idée du journal de nouvelles.

M. Mirbeau est mieux qu'un administrateur à poigne, qu'un remisier, qu'un homme d'afïaires, qu'un chercheur de fortune, même qu'un chroniqueur vibrant ; c'est un artiste ; voilà pourquoi je trace de lui cette rapide esquisse. Il a pris soin d'en fournir l'occasion en composant ce livre qui en promet de nouveaux encore plus talenteux et plus solides, ce livre où déjà nombre de pages superbes, émeuvent, étreignent :

Page 1