‹ Le défiléChapitre 18 sur 41 · LE CALVAIRE LE CALVAIRE LE CALVAIRE · texte numérisé non relu

LE CALVAIRE LE CALVAIRE LE CALVAIRE

En dehors de toute réclame — et je ne la lui ménage pas en sa forme fantaisiste — M. Mirbeau a une originalité : il bondit tout le temps ; et ça rend bien en littérature. Il bondit comme un tigre qu'il est, au physique et au moral; il suffit, pour s'en convaincre, de lire un article de lui et de voir sa chevelure et sa moustache fauves, ses yeux clairs pailletés d'or, ses allures souples, paresseuses et lentes de grand félin, après des instants de pas!=;ion, — pendant une causerie artistique, — où les traits, oïdinairement doux, se contractent en des colères, des enthousiasmes séduisants, oîi le poil se hérisse et l'œil brille.

On a dit, surtout du chroniqueur : « Même les gens du métier se laissent empoigner par la puissance superbe de ce style qui s'enfle comme une tempête autour des plus frêles objets. C'est une rare jouissance de contempler la succession majestueuse do ces phrases qui déferlent ainsi que des vagues à la marée montante, chacune heurtant plus loin que celle qui a précédé, et roulant sans effort des pensées hautes et larges. »

Il y a un peu d'amitié dans les ôpithètes qui achèvent la période ; mais ceci est indéniable, qu'elles vous soient agréables ou non, les chroniques de M. Mirbeau ont un brio particulier, aussi un amour des lettres, des arts, du beau idéal qui

— à cette époque de platitude politique où les plus forts sont « médiocres avec éclat » — est la passion d'un bien petit nombre.

Quant à ses contes — publiés sous ce titre : Lettres de ma chaumière — plusieurs pourraient être signés, c'est leur valeur et leur défaut, Guy de Maupassant. Ainsi une histoire, qui d'ailleurs lui est dédiée : /a Justice de paix. Ce n'est pas pour cela, je pense, que M. Mirbeau écrivait, il y a quelques mois : « M. Maupassant est un maître dans ce genre délicat et difficile : le conte. Il n'est pas le seul maître. »

Il y a cependant, même dans ces contes où Ton sent l'impression des lectures, un certain au delà qui est bien particulier à l'auteur, une sorte de poésie étrange et sauvage, miaulement mystérieux, sensuel. Il se retrouve dans ce roman : le Calvaire. Pas une des petites épopées de l'année terrible, comme on pourrait le croire d'après ce tableautin de régiment en marche dont j'ai parlé au commencement, mais le récit d'un amour — d'un « collage » plutôt — pour employer le mot d'argot qui est un tantinet grossier, mais le plus clair.

Jean Mintié, le héros, dit d'un de ses livres : <( ...une déclamation violente, une phraséologie

M. OCTAVE MIHDKAU 189

absurde y remplace l'idée. Parfois j'en relis des passages applaudis par la critique, et j'y retrouve de tout, de l'Herbert Spencer et du Scribe, du Jean-Jacques Rousseau... du Victor Hugo, du Poé... » Est-ce son propre roman que M. Mirbeau, dans une heure de doute artistique, a ainsi jugé ? — Si parfois on y retrouve l'écho des rhétoriques d'autrui, il y a une sorte de flamme qui lui est personnelle^ un effort pour exprimer la vie, l'attraction d'un beau ventre de femme, plus fort que la volonté de l'homme.

• Enfin, ce n'est pas un « bouquin » comme il en raît tant, c'est un livre, — si longtemps qu'on le puisse discuter, et peut-être pour cela — que les lettrés peuvent lire avec curiosité. On me dit que M. Mirbeau est à Noirmoutiers depuis plusieurs mois, qu'il est misanthrope, qu'il se figure « que tout le monde lui en veut ». Je connais pour ma part ces inimitiés ces rancunes que soulèvei'it, autour de quelqu'un, le franc dire et la foi artistique. Quoi qu'il en soit de telles craintes, je suis heureux de lui envoyer, le premier, en fermant son livre, ce témoignage d'estime.

Page 1