PROPRIETE LITTERAIRE AU XIII SIECLE
Figaro, 4 janvier 1882.
Que devient l'affaire d'Odette et Fiaramina ? Qui a raison des deux écrivains? Est-ce Mario Uchard ? Est-ce Victorien Sardou?
Ni l'un, ni l'autre, peut-être.
Les tribunaux, devant lesquels le diflférend est porté, jugeront-ils, aux applaudissements de tous, le cas de M. Sardou et de M. Uchard, qui ont échangé les vérités les plus malicieuses, sous le couvert d'une politesse vraiment adorable ? Les tribunaux parisiens trancheront-ils le litige avec autant de bon sens qu'en eurent, au temps jadis, les belles dames d'une cour d'amour ?
M. Sardou, l'autre soir, assistait, dans une baignoire de face, à la trentième représentation de sa dernière œuvre : Odette. Il y accompagnait une femme charmante et spirituelle ; c'est le signalement de M""" Sardou. L'académicien boulevardier voulait-il se rendre compte, par lui-même, de TefFet produit par sa pièce sur le public ordinaire, qui ressemble peu à celui des premières ?
Dans un entr'acte, je rencontrai l'auteur au foyer des artistes. Il y avait Parade en général de Ciermont-Latour, Riquier, le contrôleur du théâtre, Dieudonné en Béchamel, Castel, le régisseur, en sir Pocock, sans sa perruque, absolu» ment drôle avec ses sourcilset ses favoris rouges. A propos d'un spectateur qui était venu, pendant le premier acte, occuper son fauteuil, en faisant grand bruit et gardant son chapeau sur la tête, M. Sardou s'irrita de cette mode de ne jamais arriver au commencement d'une pièce. C'est certainement chic, mais c'est idiot.
« — On m'accuse de répéter, au second, et parfois au troisième acte, l'exposition de mes comédies. Je n'ai pas toujours fait comme ça. Seulement, le public, qui tient à venir en retard, se plaint parfois de ne pas comprendre. Aussi bien, je rappelle maintenant en quelques mots ce qui
s'est passé... Le public d'aujourd'hui est excellent. 11 ne ressemble en rien à celui des premières qui ne s'inquiète que de l'intrigue, comme une chambrée de concierges. La tuera-t-il, ne la tuera-t-il pas? voilà toute la question. Et chacun regarde l'heure pour savoir si on peut filer... D'aucuns encore me reprochent de prendre une intrigue banale à un confrère. Et puis?... Un mari trouve sa femme en train de le tromper ; il lui fiche son pied quelque part et la met à la porte du domicile conjugal. Je n'emprunte à personne cette aventure de tous les jours. L'intéressant est le détail, le développement des caractères, le parti tiré d'une situation. Si le chef-d'œuvre de Molière était une nouveauté, que dirait-on de ce Tartufe dont on prépare l'entrée pendant deux actes et qu'on ne voit qu'au troisième. On éreinterait Molière de belle façon !... Les critiques réclament une action rapide, mais avec ce système télégraphique qui a cours à présent, les lettres de M"><' de Sévigné à sa fille se réduiraient toutes à cette dépêche :
« Madame de Grignan,
« Suis bien portante. T'aime toujours bien. M. de Laiizun épouse M"* de Montpensier.
« Marie. »
« ... Je revendique ma manière et mon stylo. Le reste est de médiocre importance. »
Sardou s'emballait, ainsi que de coutume. Nul n'est plus pétillant et plus nerveux que cet académicien qui ne peut se résoudre à être grave et momifié, comme doit l'être un immortel, et dont le langage s'émalUe de locutions naturalistes.
Survint alors M^'o Alice Lody, suivie de sa camériste, portant la traîne de la robe. Sardou s'enquit de la santé de sa gracieuse interprète. La conversation changea, soudain, autour du joli sourire de la petite comédienne.
Retourné dans la salle, pendant la superbe scène finale du troisième acte, je me rappelai, je ne sais pourquoi, comment, à Tépoque où Philippe le Bel céda Avignon à Charles II, comte de Provence et roi de Sicile, Fabre d'Uzès, poète I3'rique, fut puni pour s'être approprié les vers d'Albertet, de Sisteron.
Nostradamus raconte le châtiment du plagiaire dans ce livre : Les vies des plus célèbres et anciens poêles provensavs qui ont flovry du temps des comtes de Provence. Voici le portrait que Jehan de Nostre-Darae, procureur au Parlement, fait du troubadour :
« Albertet de Sisteron (aucuns ont mys de Tharascon), estoit genlil-hôme île Sisteron, poëte comicque, bien estimé en sa poésie : fut home doux, et modéré, s'adonnant aux estudes, bien veu entre les dames à l'honneur desquelles ne cessa d'escrire leurs louangas, fut amoureux de la marquise de Mallr^spine, qu'estoit l'vne des plvs belles dames de Prouence, quelques excellentes et belles qu'elles fussent, surmôtant en l'honneur ethonesteté toutes les autres dames de sou tems. A la louange de laquelle feist plusieurs belles chansons, et l'vn et l'aultre estoyent telment surpris qu'ils ne s'en pouvoient eslogner. La marquise luy enuoya secrètement de draps, de chevaulx et d argent (car c'estoit le plus honeste présent qu'on pouvoit faire de ce temps aux personnes de vertu) avec lettre le priant qu'il se voulust déporter de ceste amour jusques à quelque temps. Ce qu'il feist. »
Avant de se séparer de sa dame. Albertet lui adressa une dernière chanson, élégie dont je traduis, presque mot à mot, un passage :
Kais dites comment fuir, ô mes amours très chères ? Me pourrai-je guérir de mon atTection, car, certes, moi, j'endure, en cette passion, pour vous, ingratcmcnt, maintes douleurs amores,
« Ingrateraent ! »
Et les aunes de drap ? Et les chevaux ? Et l'argent ?
Il mourut de douleur, à Tarascon, — vingt ans après, — comme on mourait alors. Ainsi en témoigne Monge des Isles-d'Or. Albertet, avant d'expirer de chagrin, chargea son ami Pierre de Valieras de remettre son livre, à sa cruelle blenaimée : Lou Perlrach de Venus. Valieras vendit, simplement, le manuscrit du « portrait de Vénus » à Fabre d'Uzès, poète lyrique, qui donna comme siennes les poésies d'Albertet deSisteron. La supercherie fut dévoilée, Fabre dut comparaître devant un tribunal qui le condamna à être fustigé sur la place de Tarascon, pour avoir injustement usurpé le labeur de ce poète renommé. Albertet fut aimé de la marquise de Mallespine, de la comtesse de Provence et de la marquise de Saluées.
Est-ce que ces dames auraient, elles-mêmes, exécuté la sentence ?
Dans les couloirsje revis M. Sardou. Certainement nulle comparaison ne saurait être établie entre ce maître de la scène et Fabre d'Uzès. Gelui-ci n'est qu'un pillard vulgaire. M. Sardou est un enchanteur qui donne à tout ce qu'il touche un charme nouveau.