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LE JOUR DE L AN A L ELYSEE

Entre la double haie de soldats en grande tenue, présentant de leurs mains mal gantées le chassepot merveilleusement astiqué, — malgré la foule compacte qui se tasse sur les trottoirs, cherchant à distinguer un uniforme ou une livrée, — par la porte de fer forgé, grille d'honneur du palais, presque en même temps, vers une heure et demie, les voitures de gala des ministres et des diplomates pénètrent en une file bigarrée, un peu théâtrale, dans la cour de TÉlysée.

Ce matin, M. le Président de la République a reçu le Sénat et la Chambre, simplement, familièrement. Le défilé avait quelque chose d'un laisser-aller patriarcal ; pères conscrits et députés ont, en un pareil signe de tête, présenté

leurs souhaits de bonne année au chef de l'État. M. Mollard est content : « Çaatiès bien marché... Pourvu que l'après-midi soit aussi réussi ! »

Et, tandis qu'il s'ingénie à grouper par ordre, dans le salon des Tapisseries, dans le salon des Aides de camp, dans la salle à manger, dans la salle des Fêtes, dans la serre, dans les vestibules, partout, les députations des corps de l'État, du clergé, des administrations publiques toujours plus nombreuses, M. Jules Grévy, entouré des ministres, des maréchaux, des sous-secrétaires, dès officiers de la maison militaire, reçoit, au rez-de-chaussée, dans le décor blanc et or du salon d'Hercule, le corps diplomatique. Sous la troisième République, plus de luxe ni de broderies ; sauf les soldats et les fonctionnaires inférieurs, pas de galons. Le gouvernement est en « sifflet d'ébène » ; M. Grévy porte sur l'habit noir le grand cordon de la Légion d'honneur. En revanche, les ambassadeurs étincellent : soutaches, pa-^sementeries, plumets, or sur or. épaulettes à graines d'épinards, pantalons à bandes surbrodées, hermine, velours, couleurs voyantes, armes superbes. L'Europe et l'Asie luttent de somptuosité. Les attachés militaires se carrent dans la tunique à brandebourgs ou le dolman

bordé de fourrures ; quelques-uns sont nu-tête, d'autres ont gardé le casque ou le chapska. Un grand silence, bercé par le vague froufrou des éperons, des sabres, des tissus riches.

M. di Rende, nonce apostolique, en tant que doyen du corps, félicite, au nom de ses collègues, M. le Président. Quelques phrases d'étiquette, diiment approfondies selon le protocole. M. Grévy remercie en quelques mots ; puis les ambassadeurs défilent et saluent, fort graves ; les ministres, groupés à droite et à gauche du chef de rÉtat, s'inclinent. M. le Président du conseil distribue des poignées de main plus ou moins cordiales, moins ou plus politiques. C'est sa partie, à lui ; quelques petits sourires, quelques bonnes paroles peuvent aplanir des difficultés survenues, adoucir la rudesse d'une note ou la rédaction d'un article de traité. Tout ce monde qui se croise et se salue, se complimente et se félicite est classé d^ns le cerveau du ministre sous une seule rubrique : Affaires étrangères.

Cependant, les diplomates regagnent leurs voitures. Il y a entr'acte. On cause dans le grand salon. M. Grévy et son chef de cabinet se sont approchés d'une des hautes fenêtres.

Dans le jardin, tout ensoleillé par un rayon qui se glisse entre des nuages blancs, mettant du vert aux pelouses et de la gaieté aux arbres défeuillés, les carrosses des ambassadeurs stationnent. Grands véhicules Louis XV, peinturlurés et dorés, ressorts rocaille, sièges rocaille, glaces rocaille, marchepieds rocaille, tout est de pur style. Les cochers sont splendides, ceux de l'ambassade d'Angleterre surtout, quelque peu bedonnants, mais bien bâtis, bien membres, consciencieusement moulés dans leurs livrées blanches. L'équipage d'Espagne est féerique. Gustave Doré en a rêvé quelques-uns de semblables pour Cendrillon, pour les noces de Peau d'Ane et la fée Carabosse, mais il n'a point eu l'idée de tels laquais. Ils sont jaune canari, empanachés et ornés : aiguillettes, chaînes, boucles, c'est un chatoiement de teintes dorées. Les simples landaus et les coupés vulgaires, noirs, sombres, paraissent misérables, lugubres à côté de ces monuments et de leurs gardiens ; ils se glissent entre les files, timides, honteux, à peine remarqués.

Avec mille précautions, craignant d'être pris en flagrant délit de puérile curiosité, les deux présidents regardent ce va-et-vient en écartant le rideau de guipure. Le président du conseil admire l'ambassade anglaise ; M. Grévy ne ca-

che point une prédilection pour l'espagnole ; c'est plus cossu et ça doit peser lourd. Un des ministres cause avec un journaliste :

— Ce salon, à droite, vous voyez ?... C'est l'usine .. c'est là que nous « turbinons. »

Il désigne la table de réunion du conseil.

Cependant M. Mollard est revenu. Tout doucement, avec son plus joyeux sourire, il prévient M. le Président et MM. les Ministres que « cela va recommencer. » Et il s'exprime avec des façons de ménagement comme s'il savait fort bien ne réjouir personne. « Quand vous voudrez... » On dirait un maître des cérémonies des Pompes funèbres annonçant le « départ » aux membres de la famille.

Drapés dans leurs robes rouges bordées d'hermine, la toque héraldique aux trois galons d'or posée sur leurs respectables chefs^ les délégués du Conseil d'État ouvrent lasériedes corps constitués, Les révérences répondent aux révérences, les courbettes aux courbettes ; quelques mots à peine, quelques sourires, quelques poignées de main qui veulent être émues.

Maintenant les députations se suivent sans interruption. M. Mollard surveille l'ordre du défilé :

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grand'croix et grands-officiers de la Légion d'hon- 'neur, la Cour de cassation, la cour des comptes, le conseil supérieur de l'instruction publique, l'Institut. Ah ! ces braves académiciens, sont-ils heureux de revêtir les palmes v'ertes ! Les occasions sont rares où semblable exhibition est de rigueur. Les musiciens et les peintres jubilent, ils s'épanouissent en grâces, ils ont des bonjours, de familiers signes de tête ; pour un peu, ils embrasseraient M. Grévy. Plus graves et plus dignes, les immortels de la compagnie des inscriptions, des sciences, etc., etc., ont tout à fait l'apparence de savants recommandables ayant suivi Bonaparte en Egypte. Aussi, les saluts sont plus froids ; ces messieurs ont conscience de leur immortalité.

Le clergé.

Robes cardinales et épiscopales, taches rouges et violettes. Archevêques, cardinaux, évêques, abbés mitres, chanoines de Saint-Denis glissent plutôt qu'ils ne marchent sur les parquets cirés. Ils sont tous aimables, d'une urbanité spirituelle, d'une bonhomie patriarcale. C'est de l'excellente politique. La République a rogné les immunités et les bénéfices ; ils doivent lui en vouloir, ces prélats ; mais ils n'oublient pas qu'une fan-

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taisieou une mauvaise humeur du ministre pourrait diminuer encore les revenus. Alors, bonne mine à mauvais jeu.

Les députés des religions d'État se suivent et ne se ressemblent guère. M. le chef du consistoire de l'Église do la confession d'Augsbourg de Paris éprouve le besoin de faire un court speech. C'est un pur. La face de M. de Pressensé, en plus jeune, et la même ardeur évangélisatrice. Miss Kate Booth en raffolerait. Il tenait à dire ses convictions à « ce gouvernement d'athées. » On le pressent vaguement lorsqu'il s'arrête à deux pas de M. Grévy. Un frisson d'appréhension court dans l'assemblée. Pourvu que ce ne soit pas iong 1

— Monsieur le président, je suis heureux de pouvoir vous présenter les vœux sincères que forment pour vous et les vôtres les membres de notre Ég'.ise. Nous continuerons a appeler, par nos prières, la bénédiction de Dieu sur votre maison et à demander au Très-Haut qu'il vous favorise d'un agrandissement de lumières... Vous mènerez à hien, avec son aide, la tâche difficile que la Providence s'est plue à vous confier.

L' « agrandissement de lumière » a causé une certaine émotion. Le monsieur du consistoire le prend un peu avec désinvolture. On chuchote

dans le ministère. C'est dur, tout de même.

M. Grévy réplique :

— Je vous remercie sincèrement, monsieur, pour les souhaits formés à mon intention. J'espère porter dignement, avec laide de mes collaborateurs, la charge que nous tenons de la confiance du peuple.

Très mécontent, le pasteur s'enfuit. Il a dû secouer dehors la poussière mondaine de ses orthodoxes sandales. M. le Président de la République a presque souri ; son visage, dordinaire placide, calme, froid, à peine rosé à fleur de peau, s'est éclairé d'une flamme malicieuse ; il a regardé ses ministres, qui ont fait risette ; au second rang, on a approuvé, mezza voce ; derrière, il y a eu quelques éclats bruyants. Le rire est ainsi monté, crescendo, comme l'applaudissement discret d'une cour polie. Pour être républicain, on n'est pas moins « talon rouge », messeigneurs !

Pendant ces minutes d'émotion familière, quelques délégués ont passé inaperçus ; l'attention n'est éveillée qu'à l'annonce du conseil municipal. Brrrr !... Les premiers marchent la tête haute, regardant, suivant l'ancienne théorie du soldat, à quinze pas devant eux. Ils vont très vite ; une

charge ou un assaut. C'est l'extrême gauche. Ah ! si ce n'était qu'ils y sont obligés, ils ne seraient certes pas venus ; et ils jettent des regards ternes sur le président du conseil, qui les considère gracieusement. Il y a un peu du chat et de la souris dans ce jeu de chassé croist^. L'un d'eux, un irréconciliable, socialiste, positiviste, etc., a l'air de chercher dans quel coin le feu prendra le plus facilement « à la prochaine. » Los opportunistes sont câlins, les droitiers sont très sévères- Ça devient monotone. — Des habits verts ou noirs brodés d'argent ou d'or, desépéesà poignée de nacre ou de cuivre doré, des képis galonnés ou des tricornes velus, des robes, des rabats, des toques, la justice policière et la police judiciaire, magistrats 'de tout acabit, défilent sans grande variété d'allures ou de tons. — Au nom du Collège de France, le vénérable M. Chevreul complimente le président de la République; celui-ci le félicite à cause de son grand âge. Toujours la même chose Mais pourquoi ce centenaire rappelle-t-il qu'il a vécu sous un assez grand nombre de régimes?

M. Grévy, suffisamment édifié, lui serre la main « cordialement ». La petite allusion du professeur

a jeté un froid. Malgré eux, les ministres songent au peu de stabilité des choses humaines en général et des cabinets en particulier.

L'Académie de médecine, les conservatoires, les Sociétés d'études, les conseils d'ordre, les chambres syndicales à la queue leu leu, se suivent un peu gênés, comme dos gens trop pressés qui craignent d'être impolis.

Enfin, l'armée.

C'e«t la dernière partie, la plus gaie à cause des costumes et de l'espérance de s'en aller bientôt. Les chefs d'état-major, les commissions, les directeurs, les commandants d'école, les conseils, le général gouverneur, les officiers généraux en garnison dans le gouvernement de Paris, tous en grand uniforme, bottés et éperonnés, saluent du tricorne ou portent la main à la visière du casque, militairement. Le président et les ministres» amusés un peu par ce rayonnement de rouge, d'or, d'argent, d'épaulettes, de panaches sur lequel s'épand la lumière pâle d'un soleil d'hiver s'inclinent gentiment.

Il est troisheures ; les derniers officiers défilent s ur les dalles. M. Grévy serre la main à quelques familiers et se retire dans ses appartements.

C'est fini.

Dans la rue, les curieux sont plus rares. A peine vingt badauds devant la porte de Marigny. Il fait frisquet. Un petit vieux, enveloppé dans une antique houppelande, trottine, de gros paquets blancs sous les bras. Des étrennes, sans doute. Il s'arrête, car au fond de la cour, sur le perron, M. le président du conseil descend en boutonnant encore son gant ; par ci par là, deux ou trois pantalons rouges, quelques habits noirs, des valets, etc.

Le petit vieux s'informe :

— Qu'y a-t-il ?

-' Oh ! rien !... Ce sont les ministres.

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