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INDIAN AND COLONIAL EXHIBITION

21 octobre 1886.

Londres. Deux heures du soir.

A travers une capitale gigantesque, — en un brouillard tenace, ayant parfois de pâles tons vieil or, qui voilait à demi un peuple de maisons noirâtres, çà et là une populace, d'un flottement de brtime, coiffait les dômes, les clochers, les tours, cravatait les réverbères, mettait un caleçon aux colonnes commémoratives, — je vagabondais depuis le matin, les yeux un tantinet las d'ujie nuit sans sommeil passée en chemin de fer et en bateau, au plein d'une tempête, — ainsi qu'en un rêve.

Un mouvement inouï ; — pour le promeneur,

le sentiment, la sensation presque de gens autour de lui, tons très affairés ; — une activité étrange, régulière, placide, sans fièvre ; — des cabs filant à une vitesse ignorée des fiacres parisiens; — des silhouettes comiques de po'icemen ; — des types extraordinaires de cochers, de pauvresses, de commissionnaires, d'ivrognes; — par ci par là, la tache gaie des petits cireurs de bottes en veste et casquette rouge ; — les traversées subites de trains à côté de vous ou sur votre tête ; — et toujours le brouillard. A la longue, rien de pesant sur l'esprit comme ce spectacle, pourtant d'une suprême modernité, d'une action tumultueuse, en ce décorde vapeurs, de quasi-ténèbres. Le ciel semble aplati sur les toits, crevé par les cheminées, ciel épais, jaunâtre, grisâtre où, quand il s'éclaire un peu, plane le croisement de nombreux fils de télégraphe et de téléphone. Une cité d'ombre sous une toile d'araignée ; mais, en ce jour maladeetcrassisnant, dès l'aube pareil au crépuscule d'un automne triste et boueux, se manifeste formidablement — incessante, infatigable — la vie commerciale.

Londres. Trois heures du soir.

La pluie continue, tantôt pluie, tantôt bruine, pour varier. « Si nous allions sous Londres ? il

y aura plus d'air », propose un ami. A la station de Gaver street, en face, nous prenons nos billets pour l'exposition indienne et coloniale. Je ne respire guère pins dans les tunnels du Métropolitain ; une atmosphère charbonneuse, ardente, surchauffée, suffoquante; on aperçoit, d'intervalle en intervalle, en refjardaut à travers la vitre levée des portières, briller, en un panache noir qui se disperse, des escarbilles embrasées.

Gomme sir *** célèbre la beauté des admirables choses entassées dans les galeries que nous allons visiter, je songe à ces contes orientaux où des génies vous emmènent par des souterrains en des palais merveilleux. Ici, le fantastique n'est pas rococo, certes ; pour talisman un ticket de chemin de fer, aller et retour. Plus de jets de flamme, comme au Lyceum-Theatre. lorsque Méphisiophélès, M. Henry Irving, entraîne Faust sur la cime du Brocken. Dans le bruit des sitîiets de locomotives, parmi l'éparpillement de fumée, une foule, sans que personne s'en occupe, aux différents arrêts monte ou descend. Sortis enfin du compartiment où nous étouffions, nous nous engageons — coudoyés par une multitude qui vous donne l'impression d'être un flot dans l'onde d'un fleuve rapide — dans un dernier souterrain, aux murs de briques blanches vernies où s'irradie la

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lumière électrique ; nous marchons assez longtemps, et nous arrivons à trois tourniquets.

Quelques pas encore, et les tableaux successifs tiennent de la féerie. Oui, sir John Bull.

Derrière des portes grandioses, des arcs de triomphe pittoresques, très caractéristiques de chaque race ; c'est l'Inde, c'est l'Océanie ; ce sont des contrées, des civilisations évoquées. Corat ment décrire tout cela ? Le catalogue lui seul esun fort volume; et je griffonne à la hâte, au crayon, un simple croquis.

On est transporté tout à coup par delà les mers, les océans, — et, pour le cerveau un peu Imaginatif, surgissent, en la splendeur de lourds soleils, les pagodes, les maharajahs, un grouillement de bronze humain sur une terre primitive, féconde jusquà la monstruosité, — les chasses au tigre, à l'éléphant, les jungles, — les bayadères, au ventre caressant, en des demeures « soie etor», — les édifices bizarres, imposants à la fois par leur grandeur brutale et par la plénitude, en chaque partie d'un travail de fini excessif. Pour les étoffes riches et fines, pour les cachemires comme pour les monuments, c'est la même patience indoue d'ornementation.

Le Canada, avec ses fourrures. — l'Australie

avec ses mines d'or, — Ceylan, l'île paradisiaque, aux végétations colossales, d'après certaines légendes hiératiques, berceau du monde, — le Cap, toutes les possessions anglaises défilent à mesure devant les yeui intéressés; puis, soudain, on pénètre dans un coin reconstruit du vieux Londres, avec ses rues étroites, ses maisons de bois comme encore à l'époque de la reine Elisabeth ; ses enseignes avançantes— et, dans un post-office, l'anachronisme de petites lampes Edison. C'est au milieu de cette « exhibition », à laquelle ont participé tant de nations lointaines et tributaires, un signe orgueilleux de la puissance britannique travers les siècles, d'accaparement continu. Ce quartier ressuscité, au cœur de cette exposition indienne et coloniale, sir John Bull, prouve — et le compliment ne te fasse faire la grimace ! — ce que peuvent l'initiative et la persévérance d'un peuple appuyées sur un régime régulier, une bonne constitution : roastbee-f and beefsteack.

Un peu de fraîcheur. Nous sommes arrivés sur une terrasse d'où on descend, par quelques marches, en un jardin plein de nuit. Éreintés par notre course à travers les cinq parties du globe, nous nous accoudons à la balustrade de pierre; c'est aussi pour nous reposer de la lumière élec-

triqne, ici familière, qui partout a remplacé le gaz. Dix secondes, pas plus. Le jardin s'est étoile de milliers de clartés blaiches ou rouges. Dans le feuillage sombre, à présent visible, des grands arbres que l'hiver commence à dénuder, c'est une palpitation étincelante, subite et infinie, de lueurs. Jusqu'aux plus hautes cimes, le long des branches, elles scintillent, fleurs magiques écloses encore, tout près de nous, parmi les bouquets de pourpre des géraniums.

Et, à deux endroits du ciel, dans le brouillard, le « fog » un peu diminué, sans qu'on puis^^e distinguer ce qui les supporte, d'autres lumières électriques Les gerbes éployées, retombantes, de très hautes fusées, dans les feux d'artifice, c'est presque l'effet ; un rêve suspendu, l'immobilité de l'éblouissement.

Une miss, élancée et grassouillette, d'un charme de délicate élégance, s'est accoudée non loin. Elle est seule, et, en une expression de doux visage qui marque autant de lassitude que de songe, elle regarde ce jardin d'étoiles. Blonde, d'un blond pâle, les cheveux frisotants, retroussés et noués sur la nuque, le regard qui paraît d'un corps ignorant, elle sourit à on ne sait quoi, quelque pensée errante de jeune fille ; mais, surtout,

la bouche est adorable, rose, lilliputienne, de chair neuve, miniature savoureuse.

Savoureuse! Pour quel inconnu?

. Parfois un plissement de dédain aux commissures, elle a, cette bouche exquise, une dualité d'expression, caractéristique de la jolie femme ancïlaise : la lèvre inférieure,— sans être lourde, aux promesses sensuelles, — est attirante, semble même s'ofTrir ; la lèvre supérieure, au contraire, gentiment arquée, surélevée, d'une fierté, d'une dignité de lignes qui marque la race, — commande le respect à l'amour.

Ah ! les plus grands philosophes sont certainement de cet avis, à leur tête l'aiibé de Jouarre, M Ernest Renan (qui, entre parenthèses, à son âge, devrait songer seulement à l'érection de sa statue).

Une bouche mignonne, délicieuse antithèse. en même temps grisante et altière, — c'est suffisant pour faire oublier à un flâneur le brouillard qui, six mois de l'année, à Londres, une cité d'ombre, sous une toile d'araignée, voile à demi un peuple de maisonsnoirâtres,çà et là une populace, d'un flottement de brume, coiffe les dômes, les clochers, les tours, cravate les réverbères, met une capote aux colonnes commémoratives.

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