SALVATION ARMY
Figaro, 7 septembre I880.
Certes, elle a prospéré, cette Armée du Salut, depuis le jour, il n'y a pas plus de vingt ans, où, M. William Booth, pasteur de l'Église Wesléyenne, convaincu de l'entraînement de sa parole et mécontent de n'être point nommé évangéliste, se mit à prêcher au milieu d'un terrain vague donnant sur une des principales rues de la Cité. Bientôt, dans son auditoire de vagabonds, d'ivrognes, de fainéants, de voleurs et de filles, il choisit les convertis et les envoya pour enseigner à leur tour, pour chercher des âmes dans les bars, les prisons, les bouges, les maisons particulières et publiques. (Tous les systèmes de propagande sont bons, réunions dans les théâtres, les salles de concert, les casinos ; emploi du langage coutumier, même obscène, des auditeurs ; cantiques adaptés
sur les airs en vogue : le « Stabat mater » sur un refrain de Paulus).
Et aujourd'hui M. Booth est général d'une véritable armée comptant 3,000officiers payés, avec quartiers généraux à Londres, Paris, Stockholm, en Amérique, aux Indes, en Afrique et en Océanie, à Melbourne et à Christchurch ; il possède deux douzaines de journaux, dont l'un, War Cn/, tire à quatre cent mille. Les frais de M. Booth, en Europe seulement, dépassent par an un demi million. 11 est juste de dire que les recettes, quêtes, souscriptions, dépenses sont sous le contrôle de MM Josiah Beddows et fils, vérificateurs publics. Mais il n'est pas nouveau [U'il est avec le ciel des accommodements.
Le chef d'armée, M. William Booth, est-il rétribué?
Non, dès le début du mouvement, le Seigneur a pourvu à l'entretien de M. Booth.
{La vérité à l'égard de l'Armée du Salut, p. 10.)
C'est vague, comme explication. Il était pauvre, avant. En tout cas, il vient de soffrir récemment une garde royale : les soldats ont un casque blanc, une tunique écarlate, un pantalon bleu, un pardessus, un havresac, une lanterne à la ceinture et une bouteille d'eau en bandoulière. Près
de deux cents de ces reîtres de la foi, commandés par M. Herbert Booth, à cheval, sont partis, l'aulre semaine tambours en avant, musique en tête, pour conquérir York, Nottingham, Bradfort, Sheffield ; ils campent sous des tentes et mettent le siège s?pirituel devant la ville. Comme dirait Daubray, c'est immense !
A Jersey, le mois dernier, j'ai voulu connaître ces étranges salutistes. L'endroit était propice. A Londres, leur organisation est trop vaste pour être aisément saisie ; en France, elle est encore embryonnaire.Dansuneîle étroite, on voit mieux. Quoi de plus tentant que de les étudier sur cet archipel, où leur nombre progresse d'une façon si curieuse, où ils ont quatre locauxà Jersey et trois à Guernesey?
Je n'ai rien trouvé de plus simple que d'entrer dans leur esprit, de suivre leurs réunions.
Et c'est dur.
Le dimanche, de l'aurore à la nuit, est entièrement à la prière, à la sanctification; deux fois dans la journée, ils traversent la ville, en forcenés; lisse confessent eh public, sur les places, s'interrompant pour entonner des hurlements. Il
n'y a pas d'autre mot. Le soir, ils devraient avoir le gosier abîmé; non, ils sont contents de chanter, comme des méridionaux, aux fêtes de village, dans les farandoles. Et, la semaine, vendredi excepté, l'Arii.ée du « chahut » sort encore dans les rues de Saint-Hélier, avec drapeaux et grosses caisses ; d'une voix de stentor elle braille ses hymnes sur une cadence de goguette. (Mes serviteurs chanteront dans la joie de leur cœur, Ésaïe, chap. 65, vers. 14).
Dans Chevalier road, au quartier des offlcers (la capitaine et la lieutenante sont gentilles), j'ai rencontré un remarquable type, M.Guerrey. C'est un homme de biens — qui les consacre à l'armée. Grisonnant, les paupières baissées avec une humilité sournoise lèvres pendantes, presque toujours les mains jointes, de loin en loin le pied butant en avant, un peu ataxique, et, quand il desserre les doigts, ayant des gesies de maniaque, il entreprit de me convertir.
Souvent, le matin, il venait me lire la Bible et m'exhorter : < Mon cher ami, celui qui confesse ses fautes et les délaisse en obtient miséricorde...» J'essayais de tirer de lui quelques détails, par exemple sur le traitement des officiers. Il répondais, les yeux à demi clos : « Je ne m'occupe pas
de ces choses... L'impie n'obtiendra pas la vie éternelle, mais il verra la colère de Dieu. » Je continuais ma toilette ; et lui, sans doute pour prévenir une impatience, répétait de temps en temps :
— Jésus a dit : « Je ne mettrai point dehors, en aucun cas, celui qui vient k moi. »
Des affiches avaient été placées sur tous les murs :
SOUTH SUNNY SINGERS Are Corning
« Les chanteurs ensoleillés du Sud sont arrivés. » M. Guerrey m'apprit que l'amiral Foster les avait amenés sur un yacht de la marine du Salut, pour une assemblée solennelle, le lendemain. Et j'allai avec lui, à cinq heures, visiter le navire ; sur la cheminée de la machine, dans une étoile, éclatait le devise de la secte nouvelle : Blood + fire,
L^amiral, un brave homme, très jovial, vieux marin de grade inférieur, fier de ses galons d'or, était assis devant un lunch, du thé, des sandwiches, des raisins, en face d'une exquise jeune fille brune, les cheveux en bandeaux, à la vierge. Il
nous reçut, la joie épanouie sur le visage; on échangea d'énergiques et banales poignées de mains. « En voilà un qui est bien sauvé ! » s'exclamait M. Guerrey, désignant l'amiral, l'ancien matelot. Après ces démonstrations, je demandai à la jeune fille depuis combien de temps elle était convertie. Elle, d'une voix très douce :
— Depuis vingt mois.
— Que faisiez-vous auparavant ?
Comme elle hésitait, M. Poster me dit :
— Elle était dans la prostitution.
Ensuite, on monta, pour la prière, sur le pont où se trouvaient, avec l'équipage, des salutistes jersiais. Debout au bord du quai, une centaine de flâneurs, ouvriers, femmes, enfants, nous regardaient en riant. L'amiral, agenouillé sur la dunette, la capitaine, la lieutenante alternaient leurs oraisons et leurs prêches. Dans l'intervalle, les pistons faisaient rage.
Un personnage à peindre, c'était l'homme à la grosse caisse, avec sa face sauvage, son chapeau de feutre bleu et rouge, le torse dans un maillot violet sombre où était brodé en jaune :
Saloalion navy.
Love one another.
Prosterné sur son instrument, il poussait des
soupirs des plaintes que, de temps en temps, il ponctuait d'un « zim boum boum!» La petite capitaine termina ainsi son sermon : « Christ est mort sur la croix pour nous racheter, et vous devez lui dire merci... C'est si simple, qu'un im • bécile comprendrait... » Alors, l'homme à la grosse caisse se mit à pleurer.
Des « zim boum! ^) accompagnaient ses sanglots.
L'assemblée solennelle eut lieu, Belmond street, dans le grand local. L'admission coûtait six pence. A la porte, je les payai au concierge, sorte d'halluciné à barbe hirsute, au teint de bistre aux yeux luisants, tel qu'on imagine un martyr ou un nihiliste. La salle était pleine de monde ; rien sur les murs, si ce n'est quelques inscriptions; au fond, des bancs en gradins. L'amiral, au premier rang y trônait entouré de la capitaine, de la lieutenante, vêtues de noir, de sergents et de soldats en jerseys rouges. M. Guerrey m'invita à m'asseoir près de lui ; des pistons et deux grosses caisses jouaient une musique d'enfer.
— A quoi sert donc cela? et j'indiquais une double ficelle traversant l'église d'un bout à l'autre.
— A expliquer, mon cher ami, comment vous serez sauvé.
Après un cantique à se bouclier les oreilles, M. Poster se lève et raconte comment jadis un vaisseau, sur lequel il était, échoua près des côtes, au milieu des rochers. Tous auraient péri certainement ; mais du rivage on put, avec un arc, envoyer une corde, puis établir un va-et-vient auquel on suspendit un seau en toile goudronnée où, tour à tour, chaque naufragé se jucha pour être emmené à terre. L'amiral s'exprimait sans art, en mauvais anglais, en patois du Devonshire. C'était bien un simple d'esprit, ce qui n'est point blâmable. (Pierre et Jean étaient des hommes sans lettres et du commun peuple. Actes des Apôtres, 14, 13.)
Au courant du récit, il sort de sa poche une poupée habillée en matelot et un seau minuscule; il met cela dans ceci, et le sauvetage commence. Tous les regards sont fixés ardemment sur ce frêle appareil, comme s'il y avait danger de mort. Enfin, la poupée arrive à l'extrémité de l'église ; des « alléluia ! » joyeux s'échappent de^ poitrines oppressées ; on chante en signe d'allégresse en frappant des mains. Et dix matelots sont sauvés de la même façon ; en dernier lieu le capitaine.
Chaque fois, l'amiral, la face haute en couleur, respirant le bonheur de vivre, répétait :
— Comme Jésus m'a fait échapper aux tombeaux de la mer, de même, si vous Firaplorez, il vous tirera du péché.
— Vous aurez la grâce, me souffle mon voisin, M. Guerrey ; vous serez sauvé ainsi.
— Par des « seaux » ?
Ma riposte lui prouve que je ne suis pas encore convaincu. Il communique son impression à un des soldats, un petit jeune homme blond et poupin, qui se dresse et dit de prier Christ, car il y a une âme hésitante à conquérir. La foule s'agenouille, et, — tandis que M. Foster adresse au ciel une invocation, — des salutistes, sur l'estrade, gémissent, le front dans la poussière ; un musicien, le trombone, se tord dans des convulsions épileptiques ; un sergent, une façon de colosse, fond en larmes. Suis-jeàCharpnton,avec les fous furieux, dans la septième section ? Je pense aux démoniaques du moyen âge, aux possédés de Loudun, au cloître Saint-Merry ; j'ai envie de ra'évader. Ce sont des figureshagardes, prunelles dilatées, lèvres tremblantes d'énervement, des extases, des cris . Je m'en vais ; alors la capitaine vient à moi, et, très impérieusement,m'ordonnedememettreàgenoux.
EN VOYAGK 29
— To morroiv, my dear miss,
« Oui, demain », et, sur son insistance, je lui déclare que je n'ai pas encore été touché suffisamment par sa grâce ; je cite le Livre de Job chap. XXXIV, vers. 32 : «Montre-moi ce que je ne vois pas. » Sans rougir, elle me demande si je reviendrai et m'offre une pholopraphie de la maréchale Catherine Booth. Je m'emballe :
— Oh ! Elle est ravissante, fine, jolie...
La jeune fllle (et cela prouve qu'un appui vient de la foi, n'importe laquelle) eut, dans l'ingénuité de sa croyance, une simple et grande réponse :
— C'est une chrétienne. . .
Quelques jours plus tard, rentrant après le bain et une courte promenade, je rencontrai, à ma porte, M. Guerrey, toujours traînant du pied ; il me présenta deux messieurs en uniforme qui l'accompagnaient, le colonel Clibborn et le major Becquet. Le colonel, svelte, bien découplé, d'aspect intelligent, aux airs de Don Quichotte, commande, au nom de M. William Booth, en France et en Suisse. Visitant les îles de la Manche, on lui avait parlé de mes dispositions.
«N'est-ce pas qu'il ferait, comme vous, un bon officier?» leur dit M. Guerrey avec son sourire de vieille baderne.
Je demandai à M. Clibborn :
— Il faudra donc que je renonce à écrire? Plus de chroniques, de livres?
— Non, mais changez de sentiments. . La main tendue, c'est l'amitié : le poing fermé, c'est le meurtre ; tout dépend de la manière de se servir d'une même chose... Voyez cette plante! Le soleil, l'air, tout lui profite ; morte, le soleil la desséchera, l'air la pourrira... Et les rapports qui régissent le monde physique sont pareils pour le monde moral Si vous vivez avec Christ, votre œuvre sera saine ; mort, ce n'est que péché, que corruption...
Nous avons causé près d'uneheure, M. Clibborn me renseigna sur l'armée, son origine, son développement; et, discutant sur les principes, ses arguments allaient d'Aristote, de Platon à Jésus et à Paul. — Sur le point de nous quitter, après avoir pris rendez-vous à Paris, au quartier général, comme nous semblions parfaitement nous entendre, M. Guerrey, qui n'avait rien compris, me dit gaîment : « Nous serons sur les rochers, et les autres seront dans la mer. Amen ! amen ! » Je fis observer au colonel que ce n'était point chari-
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table, Il haussa les épaules : « Lui, c'est Sancho Pança. »
A Paris, 187, quai de Valmy, un dimanche soir. Lamart^chaleBooth, jeune, grande, blonde, vraiment jolie avec on ne sait quoi de non banal, les yeux, deux lueurs bleues, sa tête gracieuse englobée dans un chapeau cabriolet, en robe noire très simple, un unique galon d'or sur la manche, préside la réunion. La salle est comble ; mais plus de grosse caisse ; un harmonium suffit. Miss Booth entonne, dune voix frêle et charmante ;
Jésus vint sur notre terre Au péché faire la guerre.
Puis, sur l'estrade, les officiers pérorent tour à tour. C'est la bataille du salut. Le colonel (il doit y avoir quelque idylle avec la petite maréchale) disserte sur le remords : «Dieu, le gendarme du ciel, fera rencontrer h chacun de nous tous ses actes. » Après, c'est un sergent, au boniment de saltimbanque : « Chez nous, on n'est jamais en f eine d'intéresser le public. Il y a toujours du nouveau. .. A présent, un petit cantique ! Pendant ce temps, on vendra le journal... Achetez deux, trois numéros plutôt qu'un!... Certes, si nous demandons 'lo l'argent, c'est pour le dépenser, oui,
pour le loyer, le gaz. .. ot le reste. » Sur ce discours de fumiste, il chante :
Nous allons, tout joyeux, au pays de la vie.
Une miss, très mignonne, timide, seize ans au plus, prêche ensuite :
— Mes frères, mes sœurs, oh! vous pouvez rire, être contents ; mais votre âme est seule, elle n'est pas avec Jésus, parce que quelque chose vous suit, c'est le p<^ché... Une jeune fille pauvre, de Londres, était très malade. Un de nos lieutenants l'apprit et se rendit chez elle : « As-tu songé que tu vas comparaître devant Dieu et que tu seras seule? Tu es si atteinte que tu vas mourir.» Mais elle se tourna du côté du mur... Comme le lieutenant continuait : « Ma mère, s'écria -t-elle. Je veux ma mère ! » Étant dans la chambre voisine, celle-ci entra. «Je veux que tu viennes avec moi devant Dieu !.. » Sa mère pleurait sans répondre ; l'agonisante suppliait; alors: «Je ne puis pas, mon enfant !» — El cette jeune fille mourut toute seule... »
Un peu de musique, des cantiques encore, et il est compréhensible qu'un tel spectacle produise une exaltation dans les intelligences féminines ou populaires. La maréchale descend de l'estrade, s'avance vers la foule, l'exhortant avec des pa-
rôles pressantes, l'adjurant de fermer les yeux (pour amener l'extase) et de se mettre à genoux. Le moment est presque {grandiose.
— Approchez, pour vous joindre à nous, vous qui désiroz être sauvés, approchez ! pendant que nous chanterons le verset :
Venez, vous tous dont l'àme pleure, Cœurs fatigués...
Personne ne bouge. Miss Booth s'agenouille sur ses talons (elle avait l'air d'unegentille chatte accroupie) et elleclame : « 0 Seigneur, nous avons besoia de toi ! Fais quelque chose maintenant pour l'amour de ton nom ! Amène ici des âmes maintenant, et tu auras toute la gloire... Nous ne pouvons plus rien que prier pour elles... Seigneur, que ton esprit agisse ! »
L'invocation fut inutile, mais l'attention était très intense. Aucune d'elles ne vint, — mais beaucoup d'entre les femmes étaient impressionnées.
Après le départ des fidèles, je restai encore pour visiter les chambres des cadets ; cela tient du séminaire et de l'école militaire. — Si je ne fus pas converti, du moins mon noviciat ne se termina point comme celui d'un .soldat anglais dont je me souviens.
Très ivre, il est abordé dans la rue, à Guernesey, par une troupe de salutistes qui lui racontent la mort de Jésus sur la croix pour le sauver, lui, «veste rouge» delà reine. Déjà fort ému par l'aie et le gin, il s'attendrit. On entonne un cantique de triomphe et on lui prend sa bourse (afin qu'il ne puisse boire davantage). Il laisse faire. Mais les salutistes veulent l'accompagner jusqu'à <' l'antre de perdition,» la caserne. Le soldat ne veut pas ; si ivre qu'il soit, il comprend qu'il sera puni, s'il arrive flanqué de deux grosses caisses, et, derrière, cette bande hurlante. On le suit quand même ; alors, il cogne avec furie. Des passants se mêlent à la bagarre ; des yeux sont pochés ; les nez saignent.
Ce fut, d'ailleurs, tout le sang répandu.
Quel est l'avenir de cette armée ? En Angleterre, le peuple se passionne pour la religion; en France pour la politique. Les salutistes vont au «local, » comme les faubouriens de Paris aux réunions révolutionnaires. M. William Booth a profité habilement de toutes les causes favorables. En Angleterre, les uns ont d'immenses fortunes et jouissent ; les autres, des multitudes, travaillent la semaine, et prient le dimanche. Quand, au lieu de prier, ils discuteront le socialisme dans les bars.
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ce sera la fin des lords, de la royauté, l'écroulement d'une féodalité sur un pays libre.
Dh tout cela que sortira-t-il ?
A l'autre bout de l'Europe, le comte Tolstoï prêche la doctrine de Jésus, sans cependant reconnaître sa divinité. « Il a lais>é sa plume de romancier, dit M. Dupuy ; vêtu en paysan, il manie la faux et la charrue ; entre les semailles et la fena'son, il évangélise. » N'est-ce point frappant en vérité, dans ces deux aristocratiques contrées opposées ce retour à l'Église primitive? Comme le christianisme naquit dans la pourriture romaine, à l'agonie sommeillante et voluptueuse du monde antique, une secte, d'humbles, de dé-» shérités, dont on se moque, pourrait donc devenir (c'est leur espérance), au commencement du siècle prochain, dans la décadence du monde moderne, la grande puissance religieuse ?
fredp:ric mistral
François Mistral, veuf de sa première femme et â^éde la cinquantaine, était au milieu des moissonneurs qui coupaient ses blés à la faucille ; des glaneuses ramassaient les épis échappés. Il remarqua une jolie fille qui restait derrière ses compagnes comme si elle avait honte ; c'était Délaïde Poulinet, lehuitième enfantdu maire de Maillane. Frédéric Mistral, le grand félibre provençal, naquit de leur mariage ; il grandit à la ferme, contemplant chaque année le labour, les semailles, la tonte, la fenaison, les versa soie, les moissons, le dépiquage, les vendanges, la cueillette des olives, toujours ému par le spectacle des gestes
paysans. Il avait un peu dépassé la vingtième année quand son père mourut. Après avoir reçu les sacrements, comme les gens du « mas » pleuraient autour du lit, il rendit grâce à Dieu pour tout ce qu'il lui devait, puis, appelant son fils, il lui demanda quel temps il faisait; le jeune homme répondit qu'il pleuvait. « La pluie, répondit le patriarche, est un beau temps pour les semailles. » Et il rendit l'âme.
C'est absolument biblique.
Frédéric avait été mis à l'école de Maillane, mais il faisait tant d'escapades qu'on résolut de renvoyer en pension à Avignon. Cela en 1845 ; il avait quinze ans. Au collège, son meilleur camarade fut Anselme Mathieu, depuis un des bons poètes provençaux ; son maître d'étude s'appelait Roumanille. — Mistral lorsqu'il était encore au mas paternel, entendit plusieurs fois des messieurs de la ville, employés du gouvernement, candidats aux élections, s'exprimer en français. S'il s'en étonnait, sa mère lui répondait :
« — Aqueli son di moussu. »
C'étaient des messieurs ; et il avait le sentiment d'appartenir aune race inférieure, de parler une langue méprisée. Roumanille composait un livre de vers provençaux : les Pâquerettes. Mistral eut
avec son « pion » l'idée que le dialecte provençal pouvait devenir délicat et littéraire ; tous deux se mirent à l'ouvrage. Il fallait débarrasser ce langage des termes grosoiers, fixer, d'après k-s anciens chanteurs des cours d'amour, l'orthographe des mots. L'élève et le pion qui travaillent ensemble pour donner une littérature à leur province, n'est-ce pas un tableau touchant, vu de loin, quand ils ont accompli leur tâche^ magnifiquement ?
Il fit ses études à Aix.En ce temps, Roumanille, alors prote, imprimait, à Avignon, les Provençales, recueil où Mistral et Aubanel publièrent leurs premiers vers. Quand il fut licencié en droit, Mistral retourna au mas. Son père lui dit : « Tu es plus savant que moi ; fais ce que tu veux. » Dédaignant d'être avocat, il géra la ferme et relut Virgile.
L'agricul ture était simple*
Aujourd'hui, la moisson se termine en quelques jours; jadis, elle durait un mois. Des crieurs annonçaient la nouvelle dans la montagne. «Nous faisons savoir que les blés sont mûrs du côté d'Arles. » Et des villages des Alpes les moissonneurs descendaient avec des tambourins pour les farandoles.
Dans ces paysages d'églogue, en surveiJlant son bien, Mistral, — un écrivain né aux champs et resté dans la saine nature, dont l'inspiration est ainsi plus proche des sources, un chanteur des bois, de l'amour véritable, des cieux et des cœurs purs, un enchanteur — prit à la pipée les vers de son premier poème : Mireille. Le soir, il les écrivait. I( souhaitait au plus que son nom fût discuté à Arles, comme Mantoue était l'ambition de Virgile.
Adolphe Dumas, chargé par M. Fortoul, ministre de l'instruction publique (combien d'autres après ?) de recueillir des chansons populaires, vint dans la Crau. On lui dit :
« Allez donc à Maillane. Il y a un bon garçon qui a un coup de soleil et qui fait des vers. Il vous donnera des chansons. » Adolphe Dumas, dès qu'il eut entendu les strophes de ce chant adorable, Mireille, fut enthousiasmé. Le livre parut, en 1859, à l'imprimerie Seguin. Lamartine en fit un splendide éloge ; Gounod en tira un opéra, qui fut représenté en 1864. Mistral appelle cette époque : « l'apogée de sa vie. »
Tous ceux qui contribuaient à cette renaissance de la langue se réunissaient souvent ; ils s'étaient nommés félibres, d'un mot provençal, disent les
uns, qui signifie docteur. Exemple : li set felibre dé la lei, les sept docteurs de Ja loi. — L'origine serait-elle le mot grec qui signifie philosophe ? Nulle part n'est resté mieux qu'au pays arlésien, jusque dans le type des gars superbes et des belles filles, le souvenir attique.
Sept ans après le premier, — en 1866, nouveau poème : Calendau. Succès moindre ; il n'y avait plus surprise.
Après ces deux poèmes, Mireille, Calendau, Mistral entreprit un immense ouvrage, un dictionnaire provençal-français embrassant tous les dialectes du Midi : le Trésor dufclibrige. Lui-même sentirait-il le faible de son œuvre, puisqu'il a composé un dictionnaire afin que les lettrés, plus tard, puissent la comprendre ? Les vers de Virgile sont écrits dans une langue morte immortelle ; ceux de Mistral, dans une langue qui se meurt.
Dans les moments d'haleine, comme les érudits du seizième siècle se reposaient en inventant des strophes nouvelles, il édita chez Roumanille, en 1876, un livre de petits poèmes : les Uns d'or. Là se trouve un récit épique, un chef-d'œuvre : le Tambour d'Arcole.
Enfin, son troisième grand poème : Nerto. Qua-
ire mille vers octosyllabiques, divisés en sept chants, avec prologue et épilogue ; Faction, très rapide et très vivante, se passe sous l'antipape Pierre de Lune dernier pape d'Avignon, vers Tan 1400. Mistral y a mêlé à l'histoire la légende, que lui a contée un paysan, — d'une jeune fille, Nerte, que son père, le vieux baron de Pons a vendue à Satan. Elle est aimée par Rodrigue de Lune, lui lui dit vainement la chanson éternelle: « L'amour est un jet de soleil dans lequel, enivrées, deux âmes s'élancent en pleine lumière et se confondent inséparablement. »
Le poème est empli de ces trouvailles exquises.
On a plusieurs fois accusé ^f|istral de séparatisme ; on a eu tort. Il est certain qu'il a pu mettre, par aventure, dans ses paroles, l'exagération naturelle à un artiste. « Si, venant d'Avignon, je demandais le chemin de Maillane en français, est-ce qu'on me comprendrait ? » lui disait un publiciste allemand qui, selon l'habitude de sa nation, manquait de finesse compréhensive. « Malheureusement, » répliqua Mistral. C'était une boutade.
A ce sujet, cet été, nous promenant dans le grand jardin qui est devant sa maison, au bout
du village, Mistral m'expliquait son opinion : « — J'aime la Provence comme j'aime la France ; c'est une petite patrie dans la grande. On a prétendu queje voudrais donner un successeur au roi René. Non, je voudrais seulement que lenfant reçût une autre éducation, qu'on lui apprit son histoire locale. L'amour du clocher conduit au patriotisme. Les jeux gymniques mettaient des rivalités entre les petites villes de la Grèce ; cela ne les préparait que mieux à marcher — ensemble — contre leurs ennemis. »
il dit encore, au courant de la causerie : «L'enfant, lorsqu'il est tout petit, sait les noms provençaux des choses, des plantes, des oiseaux. Un geai, pour lui, est un « darnagas. »... Puis, il va à l'école où on lui dit que c'est être mal élevé que de parler patois. Et on ne lui apprend rien de plus, en donnant à son esprit des ouvertures, des clartés sur tout. Il quitte réc(>le vers quatorze ou quinze ans et ne garde rien de ce qu'on lui enseigna... Les Grecs, les Romains, les Gaulois, Chilpéric et tout le bataclan, cela ne l'a pas intéressé comme si on lui avait raconté surtout l'histoire de sa province. Ne sachant même pas le tiers des noms français des choses qui l'entourent, il retombe ignoi'ant comme avant, avec le sentiment de son infériorité. Il faudrait que chaque province
eût son orgueil. J'ai voulu écrire, moi, pour les habitants de ma contrée. »
Mistral le déclare au début de son premier poème, « car nous ne chantons que pour vous, ê pâtres et gens des fermes. »
Grand, découplé comme un athlète, — sous un largechapeau de paille, lescheveux en arrière, le front large et haut, la moustache et la barbiche grisonnantes, l'œil d'un bleu profond comme le ciel qui était sur nos têtes, — l'air d'un poète, d'un beau moissonneur, Frédéric Mistral, parlait de la poésie provençale dans les allées, entre les buissons de roses, à l'ombre des hauts peupliers, où, sur une branche exposée au soleil qui brûlait, une cigale chantait.
Sa femme, qu'il a épousée à Dijon, en 1876, vint à nous. Blanche et brune^ d'une beauté merveil' leuse, cette Bourguignonne a la flère allure des femmes d'Arles, dont elle porte le costume. Elle a appris la langue provençale dans la grammaire du frère Savinien. La vieille maman, — la jeune fille qui glanait dans le champ de maître François, — se chauffe sur la porte, la vue très affaiblie, à l'éclatant soleil ; à l'heure du repas, elle ne s'assoira pas à la table du maître, mais elle mangera sur le seuil, selon la coutume d'Arles.
LES POETES DU S(tLEIL 43
On est bien loin de Paris, des coulisses, des gommeux du boulevard, des poètes, des absinthes, des morphinées, du vice dans le rayonnement du gaz et de la lumière électrique.