LE POINT D HONNEUR
11 est d'essence boulevardière, respecté surtout de la rue Drouot à la Madeleine. La province l'ignore ; elle est en retard et ne connaît que l'honneur.
L'honneur, tout court, des braves gens qui n'ont jamais fait et ne feront jamais rien de réprouvé parleur conscience ; — l'honneur de ceux qui sauront tuer ou tomber pour la dignité de leur nom, la défense de leurs intérêts les plus chers ; — l'honneur enfin, ils se soucient peu de cette naïveté, bonne dans les départements, les messieurs du point d'honneur.
Piliers de tripots, gommeux qui vivent des
courses, du jeu et du reste, vagues boursiers, journalistes dont on n'a jamais vu la signature dans aucun journal, bande d'interlopes fringants sur qui on chuchote, sans oser leur refuser la main, les moins nettes aventures, ils sont ceux qui ne transigent pas sur la forme.
Ils sont corrects.
Qu'on les sache des coquins ; qu'ils vivent de tripotages et d'arrangements obscurs, des plus troubles métiers aux combinaisons malpropres, peu importe ! ils sont corrects, encore une fois. Un duel au premier sang, ils se promèneront plus fiers que jamais. « L'honneur est satisfait ; » c'est que, souvent, il n'est pas difficile.
J'en suis d'avis, le duel est nécessaire. Il est dans l'âme de notre nation. Cette vertu qui croise les épées pour venger, sauf exception, non la grossièreté d'un valet, mais l'injure d'un homme bien élevé, est une de nos dernières forces, de nos dernières gloires.
Mais par qui sera amené le « ridicule du duel?» Par ceux qui estiment qu'une rencontre peut les servir, peut faire parler d'eux loute une journée dans les cafés du boulevard ; par ceux qui cherchent, sans autre raison, — par une insulte populacière, une brutalité, un de ces mots qui salis-
sent surtout celui qui les emploie, — à obliger à faire leur jeu quelqu'un qu'ils ont choisi, dont la personne est excellente pour la publicité qu'ils souhaitent ; par les fanfarons d"escrime, les chevaliers du point d'honneur.
Quand donc tout le monde saura-t-il garder dans les polémiques la mesure ou du moins le bon goût ?
Si cela ;est impossible, comme remède, n'est il pas à souhaiter que le premier duel auquel un homme ayant de meilleurs devoirs aura été forcé par des causes si misérables ne se termine point par quelques gouttes rouges, pas même assez fortes pour choir. Je voudrais que ce duel, né de tels motifs, fût tragique; chacun des deux adversaires, en se rendant sur le terrain, aurait la ferme volonté, si possible, que l'autre y restât mort.
La leçon serait bonne pour l'avenir ; en tout cas, si toujours existeront des chercheurs de duels, pour la petite réclame, pour la galerie, elle permettrait au survivant de mépriser ensuite toute injure montée de trop bas, inspirée de vils calculs ; elle lui permettrait de ne plus risquer sa vie que pour son honneur sérieusement offensé» Voilà qui réhabiliterait le duel, surtout si cet
exemple était suivi, le vrai duel, et en ferait peutêtre le moyen sacré auquel un honnête homme peut et doit recourir quand la loi est impuissante.
Et, pour reprendre ces messieurs du point d'honneur, pour en terminer aussi, un mot rapporté d'après nature. Il flagelle toute une tourbe plus ou moins élégante ; il est typique.
La police envahit les bureaux d'une de ces banques, comme il y en a trop, où se font de chimériques émissions. Le commissaire, chargé de la saisie des livres et de la prise de corps, dit au chef de cette maison de voleurs de le suivre chez le juge d'instruction. Le Turcaret, toujours correctj tire sa montre et répond :
— Impossible à présent, monsieur !... On m'attend pour présider un jury d'honneur.