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ENTRELACS

13 novembre 1886.

Dernièrement, des journaux ont annoncé que M. Henry Becque travaille (je sais cela depuis deux ans) à une pièce sur les filles. Cette comédie de mœurs — qui s'appellera : Blanche Bienvenu — doit traiter le même sujet qu'un chef-d'œuvre de Dumas fils : la Dame aux camélias. Seulement, elle sera plus conforme aux réalités. Voici d'ailleurs, de quel train alerte le premier acte commencerait :

« — Ma chère amie, je maigris beaucoup...

« — De quoi vous plaignez-vous? Vous êtes bien mieux 1 »

A la fin, Blanche Bienvenu trouvera qu'Armand Duval ne fait pas son affaire, Armand comprendra qu'il ne peut s'attarder dans la situation

d'amant de cœur ; ils se sépareront à l'amiable, après que tous les interprètes auront devant les spectateurs amusés et ravis échangé un certain nombre de ces mots cruels dont quelques dilettantes ont fait une spécialité à M. Becque, comme M. Alphonse Daudet à un [de ces héros, le poète raté, Dargenton.

Le surlendemain, les mêmes journaux ont annoncé qu'Alexandre Dumas ajouterait prochainement une préface importante au roman de Marguerite Gautier. Y a-t-il quelque rapport entre ces deux nouvelles, quelque rapprochement à établir? Dumas craintil que l'entreprise de Becque ne nuise à son œuvre à lui Dumas et la relègue parmi les rococos des sentimentalités romantiques? Une fille, dans toute la splendeur de la jeunesse, de la beauté, qui s'éprend d'un homme, qui vend tout pour l'aimer, qui meurt pour lui, il y a belle lurette qu'on ne connaît plus ça ! c'est antédiluvien.

Aujourd'hui, les horizontales jettent tôt ce qu'elles peuvent avoir de fantaisie, d'amour ; elles ont un tourniquet à la porte de la chambre à coucher ; — le temps, c'est de l'argent; les baisers, des afiaires. Plus de caprices, après seize ans ; les grandes passions, à partir de cinquante ans.

On causait de ces changements des mœurs galantes, chez M. Alexandre Dumas; quelqu'un lui demanda si le projet de Becque n'était point la cause occasionnelle de sa préface ; le Maître déclara qu'en écrivant les quelques pages désirées par son éditeur il ignorait l'intention de son confrère. — D'ailleurs, M. Dumas n'a pas à s'inquiéter ; son type de courtisane est caractéristique d'une époque ; il restera.

Rien qu'à voir l'illustre auteur dramatique, sa robustesse épanouie, on sent qu'il est, comme son père, une force.

Cette force, cette santé d'un esprit qui a foi dans le travail et talent, il la manifeste en sa conversation pittoresque, profonde, aux fleurs primesautières. On parlait de ce qui est du théâtre, de ce qui n'en est pas. Alexandre Dumas blagua un brin la prétention récente d'auteurs qui, sous prétexte de copier la vie, veulent faire des pièces sans exposition, sans intrigue, sans dénouement, dédaigneux d'apprendre le métier dramatique.

— Hier encore, continua-t-il, j'ai relu, moi, deux pièces de Scribe... D'aucuns le méprisent, avec raison, pour le fond qui est puéril... Mais on a tort quant à la trame, toujours très habile. Au lieu de se moquer de Scribe, mieux vaudrait se

servir de sa forme pour y mettre des pensées... Et les pièces du père Dumas ? Est-ce charpenté ! On les joue toujours ; et le public attend les répliques... Mais apprendre ne suffit pas ; il faut on ne sait quel génie, quel instinct... Ainsi voilà Maupassant; il a du talent, beaucoup de talent, des notes vigoureuses. Certains de ses contes émouvants, il semble que c'est du théâtre... Eh bien non 1 Au théâtre, tout est dans les préparations, dans l'art d'amener une situation ; il faut qu'il ne manque plus qu'un mot...

Si Maupassant ne doit pas être un roi du théâtre, c'est, du moins, un triomphateur du livre.

Et, à propos de livres, Dumas en vint à l'honnêteté des éditeurs, mise en cause dernièrement. (Question à demi enterrée ; le type de l'éditeur a changé, du reste, depuis quelques années; les grands libraires sont aujourd'hui, sauf exception, d'honnêtes et charmants hommes ; — campagne où les tirs ont fait long feu.)

— Les éditeurs, c'est comme la v (ici le

tîom d'une maladie honteuse) ; il ne faut pas l'attraper, et, si vous l'avez eue, pourquoi récriminer?... On ne peut se passer des éditeurs ; on a

bien essayé de s'éditer soi-même, de faire tous les frais, en leur accordant 40 0/0, un joli bénéfice ; mais ils tiennent tous les correspondants, vous n'êtes pas mis en vente aussi bien ; et de toute façon, il faut compteravec eux... J'ai vendu pour ma part, atout jamais, neuf cents francs, à Lévy : la Dame aux Camélias. Quatre cents francs pour le roman, cinq cents francs pour la pièce. Eh bien, j'ai été tout joyeux, alors, d'en retirer ça... Dame ! On a une fille ; c'est embêtant de la marier; mais c'est encore plus embêtant delà garder. Ainsi un manuscrit ; autant le livrer pour une somme minime que le garder dans son tiroir... Après un succès, on impose ses conditions J'ai cédé, par exemple, à Lévy toujours, pour trois raille francs : le Demi-Monde. Eh bien, — quelle progression I — pour le droit d'éditer la brochure de ma prochaine comédie, Francillon, ce même Lévy, qui n'en connaît pas un traître mot, m'a offert vingt-cinq mille francs ; je n'ai pas accepté... C'est joli pourtant ! Il y a des risques ; ma pièce peut ne pas réussir. Et voilà perdu l'argent de quelqu'un qui a eu confiance en moi...

— Le pauvre homme !

— Eh! combien de fours à côté d'un livre qui a du succès !... Vous pensez à ma première pièce,

aux neuf cents francs d'acquit de la propriété définitive du roman et du drame. Mais ce ne fut pas une exception. Gautier n'a pas toujours eu autant. Quant à mon père, au milieu de son désordre, il ne cédait ses droits que pour une certaine période... Tout ce^a est inévitable. Des tableaux de Delacroix, de Millet ont été achetés cent fois plus cher qu'ils ne furent d'abord vendus par le peintre... Nous devons payer l'apprentissage.

M. Alexandre Dumas, après ses brutalités du début, avait l'indulgence des heureux. Comblé par la fortune, aimé par la gloire, génie paradoxal et précis, sûr, comme son père, d'une statue plus tard, en plein Paris, il parle, en souriant, — au milieu du luxe d'un hôtel qui est un musée, — d'un livre de jeunesse abandonné pour un morceau de pain, pour une dette pressante. Il dure longtemps, parfois, l'apprentissage ! Pour Mûrger (la Vie de bohème, cinq cents francs, chez Lévy, dans les siècles des siècles), pour d'autres d'autres encore, pour François Millet, le plus émouvant des paysagistes, l'apprentissage dura, dans la misère incessante, jusqu'au dernier souffle.

M. Dumas, malgré ses rémissions, nous a dit

«Les éditeur?!, c'est comme la v — » D'aucuns en sont morts.

Un ciel coquet d'automne, un joli soleil malade pâlot, un soleil qui s'en va, d'une très pénétrante douceur.

Surpris à jardiner en son Eden d'Âuteuil, — parmi, çà et là, l'envolement de feuilles mortes des grands arbres, qui tout autour font un horizon de verdures à demi rouillées, doucement chucholtantes, — des grands arbres qui sentent l'hiver dont ils seroi.t bientôt, endormis sous la neige, avec le vent pour chef d'orchestre, les musiciens blêmes et somnambules, — dans le rayonnement des clartés d'été demain disparues, encore charmantes, déjà mélancoliques comme des chrj'santhèmes, — M. Edmond de Concourt se met à bavarder avec celui qui arrive.

Sur les éditeurs aussi.

Les Goncourt ont vendu, eux, cinq louis tout net, pour dix ans, un de leurs romans : Sœur Philomènc. C'est ce que m'a dit M. Edmond de Concourt. Hier pourtant (Figaro, 10 novembre), le journal des deux frères relate, avec une égale mélancolie d'ailleurs, qu'ils ont cédé, pour vingt centimes l'exemplaire, leur pauvre bouquin, M. de Goncourt a-t-il voulu exprimer que le pu-

blic n"a acheté de ce livre que cinq cents exemplaires en dix ans ?

— C'est moi, continue-t-il, qui^ avec Renan, dans un dîner chez Magny, proposai à M. Bardoux, alors ministre, de s'occuper de garantir les droits des écrivains par un timbre apposé sur chaque exemplaire... Bardoux fut enthousiaste, promit tout son concours ; et puis, et puis, on n'en parla plus, comme cela arrive souvent dans la vie.

Le dernier des Goncourt contait cette anecdote pour la simple mémoire des faits, avec indifférence ; il sait, depuis longtemps, ce lassé gentilhomme de lettres, la vanité des propos qui n'aboutissent jamais.

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