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LE RUBAN ROUGE

31 décembre 18S6.

Il me souvient, à propos des nominations de M. Henry Becque au grade de chevalier de la Légion d'honneur et de MM. Jules Claretie et Alphonse Daudet à celui d'officier, d'une de mes visites au caricaturiste André Gill, à la maison d'aliéné? de Charenton.Nous parlions de Paris, des amis de Gill, de Métra, de Daubray, de Daudet ; et Gill, au courant de la conversation, jetait de temps en temps un regard sur sa boutonnière où il avait mis discrètement la gaieté d'un nœad en iil de laine rouge. Le fou s'étonnait sans doute de ne point m'entendre lui exprimer mes félicitations, car, entre deux phrases, il inclinait sa tête sur l'épaule gauche, arrêtant avec complaisance ses yeux sur ce bout de laine écarlate.

Certes, il avait bien mérité, Gill, — un artiste

véritable, un maître du crayon, dont l'œuvre parlée, rêvée, si on peut s'exprimer de la sorte, est encore plus belle que son œuvre dessinée, écrite qui ne sera jamais tout à fait oubliée, — le petit signe gai comme un coquelicot, que souhaitait son esprit malade. Je ne complimentai point André Gill ; et je songe aujourd'hui que peut être, en sa pensée moribonde, il m'accusa, d'après mon silence, de jalouser la « distinction » dont ce pitoyable, cet émouvant fil de laine pourpre était pour lui le témoignage ; et la misanthropie de ce cœur blessé par la vie, ulcéré, y put trouver un argument de plus. Qui dira, dans un cerveau d'homme raisonnable ou d'aliéné, toutes les idées qui au même instant cheminent sous un crâne? Nous sommes tous un peu comme ce pauvre dément. Combien qui ont — ne serait-ce qu'une seule fois ? — jeté, à leur boutonnière, un coup d'œil rapide sur un ruban rouge imaginaire et, ensuite sur une rosette d'ofHcier ou de commandeur? «Vanité des vanités, tout n'est que vanité ! », ce refrain n'est pas bien nouveau, mais il continue à n'être acceptable, à n'être vrai qu'après la mort, car tous, plus ou moins — et les artistes encore plus que d'autres, quelque désintéressement du public qu'ils prétendent — nous vivons de vanité.

D'aucuns ont remarqué déjà qu'en nommant MM. Claretie et Daudet offiûers de la Légion d'honneur, alors que M. Edmond de Goncourt restait simple chevalier, que M. Zola n'est pas plus chevalier qu'il n'est bachelier, que M. de Maupassant a déjà la fierté de garder sa boutonnière vierg'3 dotoute décoration, que M. Auguste Vacquerie — le dernier grand- romantique, le père do Tragaldabas, type étrange et humain, personnage original de notre littérature —n'est rien non plus an point de vue garance.

Pourquoi aussi décoier M. Becque?Un homme d'esprit a dit du gouvernement : « On n"est pas « becque » comme ça. » C'est l'esprit du boulevard qui sacrfie tout à un mot. — J'aime plusieurs romans, jolis -t pittoresques, d'Alphonse Daudet; des «notes» de Claretie et j'estime les excellentes corné lies d'Henry Becque ; j'ajouterai même avoir une attirance particulière pour leur talent. Mes sentiments à part, il me semble impossible de ne pas avouer, — quelque critique, parfois très juste d'ailleurs, qu'on puisse formuler sur l'un ou sur l'autre, — qu'ils ne sont pas des artistes de premier rang, ou, si l'on veut, tout simplement des artistes. Eh bien, un témoignage officiel qui va à un de ces privilégiés de l'e^sprit m'est agréable, et agréable d'autant plus que, souvent, il est acquis

à des messieurs dont les services de plume quelconques, et même d'argent, mis à la disposition d'un journal ministériel, peuvent être exceptionnels, mais dont le style est par trop ordinaire. La décoration de tel romancier à la mode — à la mode de Caen — à côté de pareilles impudences, relève des lettres.

Il y a trop de jalousie dans le groupe des écrivains. Dès que l'un d'eux — le fait n'est guère fréquent depuis quelques années — est gratifié d'un ruban rouge, aussitôt ce sont^ parmi les confrèreS;, des insinuations malveillantes, des traits perfides, sans compter les : « Pourquoi lui, et pas un autre ? » Les sophistes grecs, qui n'étaient pas si bêtes, plai iaient tour à tour des causes contraires ; et, en vérité, on peut dire sur chaque homme, chaque artiste du bien et du mal, les qualités et les défauts. 11 semble que d'aucuns affectent aujourd'hui, pour M. Becque comme pour M. Daudet, de voir seulement ce qui leur manque.

Oui, j'aurais plaisir si la même promotion faisait officiers de la Légion d'honneur MM. Edmond de Goncourt, Jules Claretie, Alphonse Daudet et chevaliers MM. Henry Becque, Rodin, Besnard, Maupassant, et d'autres encore. (Je ne parle pas de M. Emile Zola ; puisqu'il n'a pas été décoré sur le champ de bataille littéraire, aujourd'hui

son triomphe est assez f^rancl pour que, — même se souvenant de démarches faites par ses amis et par lui, en 1879, auprès de M. Bardoux, ~ il ait droit d'être dédaigneux.) Mais ces regrets ne m'empêchent d'applaudir, bien sincèrement, dô tout cœur, les trois élus. Et ce sentiment devrait être au fond de l'âme de chaque écrivain, lorsqu'un ministre, par hasard bien inspiré, choisit — que le nouveau décoré soit colonel ou général dans l'armée des lettres — un de nous.

« Les gamins de huit ans ont des croix de ferblanc sur la poitrine, — a écrit M. Zola dans un article en date du 15 septembre 1877. — Plus tard, on les inscrit au tableau d'honneur, on les comble de bons points. Plus tard, à leur entréedans la vie, on les promène de concours en concours, et les diplômes tombent sur eux dru comme les feuilles en automne. Ce n'est pas fini ; les médailles, les titres, les croix de tous les métaux continuent de pleuvoir. On est timbré, scellé, apostille. On porte sur chaque membre le visa de Tadministration déclarant en bonne forme que vous avez du génie. On devient un colis dûment enregistré pour la gloire. Quel enfantillage et comme il est plus sain d'être seul et libre avec sa poitrine nue au grand soleil ! »

Le couplet a de l'allure, bien que personne ne se promène habituellement la poitrine « nue » ; c'est une autre épithète qu'il faudrait. Il exprime avec un brio rhétoricien cette observation de nombre de gens : « Croyez-vous que le ruban rouge à la boutonnière d'un artiste lui donne plus de valeur ? » Le mot n'est pas juste, d'abord ; c'est « plus de talent ». je pense, qu'il veut dire. Mon, ce f^ tiche ne donne pas plus de talent à ceux qui en avaient, mais il fait que le « profane » leur accorde plus de considération, et ainsi plus de valeur. Non, ce fétiche ne donne pas plus de talent ; mais je pense qu'il serait bien placé, par exemple^ sur la poitrine de M. Yilliers de l'Isle- Adam ; le public en aurait plus de respect pour un artiste génial par intermittences, qui ne gagne pas d'argent. En principe, je suis de l'avis de M, Zola ; en réalité, j'admets le signe, gai comme un coquelicot, qui, aux yeux de la foule — dans une époque de bourgeoisie au sens étroit, de finance, d'argent, maître du monde, — augmente ou confirme le prestige d'un écrivain.

Et cela me fait songer qu'on a fait trop souvent une confusion regrettable. Lorsqu'un journaliste, ami des peintres, veut prouver que toutes les

décorations ne vont pas aux peintres seulement — ils sont presque tous chevaliers ou offlciers de la L"gion dhonneur — il cite le nombre de celles accordées aux gens de lettres, depuis la guerre. Le malheur est que, dans ce chiiTre, on comprend pour neuf douzièmes des gazetiers politiques — pas écrivains le moins du monde, car il y a des écrivains politiques, Prévost-Paradol, About, Weiss — utiles à quelques députés influents ou bien à un ministre. Je ne vois pas de mal à ce qu'on paye de la sorte les bons offices de ce genre de serviteurs ; mais ces « gens de lettres » n'ont rien à démêler avec la littérature.

Lorsque le gouvernement veut décorer un écrivain, qu'il n'indique pas de chimériques services exceptionnels, mais qu'il libelle ainsi •. « M. ***, écrivain français, est nommé chevalier de la Légion d'honneur. » Il suffit de mettre les noms de certaines gens de lettres décorés dans cette phrase officielle ; c'est une antithèse qui hurle.

Pour M. de Maupassant, qui est encore une fois oublié, on ne pourra plus tard, lorsqu'un ministre jugera l'heure venue de lui offrir un bout de ruban rouge, l'accuser d'orgueil excessif s'il le refuse. Il y a deux ou trois ans, c'aurait été gentil comme une fleur à la boutonnière. Une jolie femme disait : « Les croix sont les joyaux des

hommes. » Aujourd'hui, Maupassant n'est pas encore décoré ; chacun s'en étonne ; c'est toujours plus coquet. — Ah ! ce fil de laine rouge à la boutonnière de Gill, dans sa cellule, à Charenton ! D'autres sont aussi fous que lui, mais ils savent mieux dissimuler.

Nous vivons de vanité.

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