PREMIÈRES REPRÉSENTATIONS
d9 février 1887.
A trois jours d'intervalle, voilà deux représentations d'œuvres fort intéressantes : Numa Roumestan^de M. Alphonse Daudet ; le Ventre de Paris, de M. Emile Zola. L'un et l'autre sont les entités les plus parfaites du roman contemporain, et, si leurs pièces — que TOdéon et le Théâtre de Paris ont l'honneur de représenter — ne sont pas pour les lettrés et une grande partie du public une complète surprise d'inédit, du moins elles illustrent, par des tableaux vivants en une mise en scène exacte et pittoresque, deux livres certainement remarquables. Pour M. Daudet, l'attrait se complique de ce que, pour faire monter Numa sur les planches, il n'a eu recours à l'aide d'aucun rebouteur ; à mon sens, il a réussi à merveille, il s'est montré un habile charpentier
dramatique, sans rien perdre do ses qualités, de son observation imagée, de son style plaisant à ravir.
Mais, si le second acte, où la petite Dachellery a, parmi le mouvement des secrétaires et des solliciteurs d'un politique, ministre demain, une si jolie entrée et une sortie gamine et perverse ; si le troisième acte, une soirée chez Roumestan, charme par une élégante modernité, on ne saurait prétendre, comme d'aucuns, reconnaître Gambetta en ce Méridional hâbleur, n'aj'ant que des mots et pas d'idées. Oui, Gambetta fut « l'homme qui parle ». Il a prononcé des harangues du haut d'un balcon, aussi du haut d'une voiture, car tout lui était tribune. Il me souvient même, M. Coquelin aîné me le conta il y a cinq ou six ans, que Gambetta fit un discours du haut d'un pont, à Venise. — La cité italienne venait d'être évacuée par les Autrichiens ; et c'était une joie énorme dans les rues, l'enthousiasme d'un peuple qui devient libre. R 'jouissances, illuminations, jeux, acclamations. Dans les gondoles se croisant par milliers sur l'eau où se reflétaient les petites flammes, des chants s'élevaient et se répondaient d'une embarcation à l'autre. Le ciel semblait prendre part à la fête, tant il était bleu et scintillant d'étoiles. Tout à coup, au milieu d'une
foule, à deux heures du matin, un jeune homme se dresse sur le parapet de pierre, et dans la langue italienne, si chaude et harmonieuse, chante, car c'est le mot juste, à ce peuple rendu à luimême la patrie et la liberté. C'était Garabetta, qui n'était encore rien.
Gambetta eut besoin de parler, grisé par le délire de la foule, en cette superbe nuit où s'affirmait, triomphait l'unité itilienne ; de même Roumestan aux arènes d'Apt, ivre de clarté, de soleil, sent les mots accourir, traînant derrière eux la pensée, son « apparence » du moins ; il éprouve, enfin, comme Gambetta une sorte de besoin oratoire. Mais là tout le rapprochement. Nuraa trompe sa femme avec une divette, et l'épouse offensée ne pardonne que du bout des lèvres, gardant a ; cœur la blessure. Voilà ce que conte Daudet. Le roman de Gambetta est autrement large, autrement puissant ; c'est plus qu'un roman, c'est une épopée, et tellement surprenante que pour l'écrire, si Balzac ressuscitait il n'aurait pas trop de tout son génie, en la meilleure époque de sa maturité
Un détail encore. Daudet nous représente le « Méridional » — puisqu'il veut le personnifier en Roumestan ~ livré au gré d'une éloquence
improvisatrice et facile. Numa promet pour avoir le plaisir de promettre, sans le souci de tenir sa parole ; il promet même, quand il s'est fermement juré de refuser, et son verbe trahit sa volonté.
Je n'apprendrai pas à l'auteur que beaucoup parmi ces Méridionaux dirigent leurs discours les plus emportés, que leur enthousiasme ne leur fait pas perdre de vue le but auquel ils tendent. Ils sont rusés adroits, à leur manière ; et les voiles de pourpre, agités aux arènes devant le taureau, ne font pas oublier que la « bête » doit tomber.
Il n'y a pas trente ans, à la table de Thôtel du Sénat, au quartier latin, se rencontraient quelquefois Gambetta et Rochefort, celui-ci réservé, presque timide, lançant un mot de loin en loin ; le premier tout en dehors, dominant les conversations des éclats de sa voix. Daudet a noté que Gambetta, au milieu de ses fougues, de ses « emballements », n'oubliait jamais l'effet qu'il voulait produire ; seul, peut-être, il restait maître de lui, comme un convive sobre parmi ses voisins grisés; il paraissait s'abandonner tout entier à ses auditeurs et il se gardait le plus. Eloquence, au service d'une habileté génoise.
D'ailleurs, pourquoi personnifier en ce type de
Roumestan toute une race ? 11 suffît de voir dans le beau roman comme dans la pièce de M. Alphonse Daudet une étude de caractère. Il a repris à sa façon, qui est exquise, une comédie de Corneille : le Menteur. En tout cas, s'il a trop voulu généraliser, il a renoncé, non sans bonheur, à intituler son œuvre : Nord et Midi. Il y avait là, pour les Variétés, avec l'histoire d'une Bretonne qui a épousé un Savoyard, une parodie tout indiquée : £"5^ et Ouest.
Ce soir, première représentation d'une pièce de M. Emile Zola : le Ventre de Paris. Il touche aujourd'hui au triomphe, le romancier de Médan, et on pressent, avant quelques années, l'apothéose. Elle sera bien méritée, car nul artiste, par un labeur plus obstiné, ne s'acharne davantage pour l'art. Viendra-t-il un jour directement sur la scène, par un effort comparable à la poussée d'un de ses livres ? Tentera-t-il, bien face au public, la bataille du théâtre ? Est-ce lui qui donnera la comédie ou le drame, dont, jusqu'aujourd'hui, il semble, avec Daudet, avec Concourt, le Jean l'Apocalypse ?
Je ne sais s'il a suivi les répétitions de la pièce qu'on va jouer ce soir. On peut croire qu'il n'a pas dû s'en désintéresser du tout, étant connu le
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soin qu'il apporte, jusqu'à la fin, à la toilette de ses œuvres. Je l'ai vérifié, par exemple, sur les épreuves du feuilleton de Nana que publiait un journal du matin. On aperçoit, sur les placards d'imprimerie, chargés de ratures, de corrections, le souci de l'écrivain toujours en quête de l'expression colorée, de la description précise. A un endroit le romancier dit que « l'ombre épaissie des boulevards se piquait de feu, dans le vagae d'une foule toujours en marche et d'une clameur continue >•>. Sur les épreuves, M. Zola a supprimé la clameur continue. Il est difiîcile, en effet, de marquer une note de couleurs, celle des becs de gaz allumés à mesure, sur la note de sons des bruits boulevardiers. — Alais le changement suivant est encore plus typique. Lorsque dans le vestibule du théâtre des Variétés, le soir de la première, le directeur Bordenave accoste Fauchery pour lui reprocher de n'avoir pas le matin, dans son article, parlé de la débutante, Fauchery répondait qu'il voulait « entendre » Nana avant d'en dire du bien. M. Zola a réfléchi, en lisant les épreuves du feuilleton, et il a fait répliquer par le journaliste :
— Attenlez donc! vous êtes trop pressé, mon cher. Il faut bien que je « voie » votre Nana avant de parler d'elle !
C'est juste. Cette petite variante, — tiens ! je fais comme Valmajour, le tambourinaire ; «ce m'est venu de nuit en écoutant çanter le rossignol » — justifiait le mot « acteuse » que j'avais fabriqué et lancé deux ou trois mois auparavant et qui, depuis, a été naturalisé dans Targot parisien. Nana n'est pas une actrice, c'est une « acteuse. » Elle a une ligne, du chic et non du talent. On ne rentcnd pas, on la voit. L'acteuse est entière dans cette nuance.
Et puisque, dans cet article, il s'agit de premières représentations, l'occasion me semble excellente pour traiter une question intéressant un certain nombre de nos confrères. Ne serait-il pas équitable que — dans les tliéâtres au moins, cil les ouvrages représentés doivent relever plus particulièrement des lettres — un « service de premières » fût fait aux écrivains, qui, pour nous mettre seulement au point de vue pratique, peuvent, par un article à côté de la pièce, bien plus pour le succès que tels ou tels échotiers de théâtre de journaux ignorés. Ainsi, MM. Bergerat, Ignotus, Wolff, Deschaumes, Duval, Mermeix, d'autres encore — je ne cite pas ceux qui, chroniqueurs, sont aussi critiques dramati-
ques — parlent souvent des choses du théâtre ; ils auraient bien droit, ce semble, à quelques égards.
Dernièrement, dans un billet adressé à M. Claretie, Técrivain que nous regrettons, le très habile directeur de la Comédie-Française,j'exprimais incidemment ce desideratum. « Je ne demanderais, a repondu M. Clarelie, qu'à être agréable aux quelques causeurs parisiens dont vous me parlez et qui ont bien d'autres titres littéraires que les «annonceurs» de pièces. Mais la multiplicité des journaux et le nombre des rédacteurs qui, dans chaque journal, s'occupent des choses du théâtre mettent déjà à la torture les directeurs dont les salles ne sontpas élastiques. Qu'on arrive à s'entendre avec le syndicat des journaux pour fixer un maximum de places à donner, car le public, le bon public qui achète en entrant, à la porte, le droit d'applaudir ou de siffler, ce brave public est terriblement exclu des « premières ! » Et il se plaint. Et il a raison. La question est très compliquée, mon cher ami. Il fut un temps où chaque journal avait sa loge (pour le directeur) et deux places (^pour son critique). De mon temps, Guéroult, à VOpinion nalionalc, avait sa loge, et moi deux balcons. Sarcey n'a jamais eu
que ces doux places-là. Aujourd'hui, le directeur, le critique, le soiriste, le courriériste, l'aujourlejonriste, etc., etc., etc., ont leurs places, etle public se morfond à la porte. — Nous avons quatre cents places «de moins» qu'à l'Odéon et desdevoirs officiels de plus. Comment résoudre le problème ? "Vous voyez qu'il serait périlleux de créer des invités de plus. Ce que je fais le plus courtoisement et le plus écossdisement que je puis c'est d'offrir l'hospitalité au plus grand nombre de vrais littérateurs possible. Et au bout de l'an le total est considérable des invitations faites ainsi par la Comédie-Française. Nul théâtre n'est plus accueillant. »
Oui, nul théâtre n'est plus accueillant, et M. Porel, directeur de l'Odéon — qui a beaucoup plus de facilités pour remplir ses devoirs envers les écrivains — peut prendre sa part de cette réflexion. C'est un des petits motifs pour lesquels les nouveaux venus portent leurs ambitions vers le roman ; les directeurs de théâtre ne s'inquiètent pas, il s'en faut, d'exciter vers l'art dramatique la jeune génération ; ils montrent les « crocodiles » — « ours » devenait bien archaïque — des auteurs célèbres, tripotent des féeries, des opérettes avec les soiristes importants et se moquent du reste. C'est entre ces marchands de
réclames et les directeurs de théâtre le refrain de la petite Dachellery à Rouraestan :
Si tu me doiiDes ce que t'as, J'te donnerai de ce que j'ai.
« Comment résoudre le problème ? »
Oh ! ce serait bien simple. Révisez les feuilles de service, et je crois même que l'aspect des salles « de premières» y gagnerait un peu. M^^ Pierre Ninous — la récente héroïne de la correctionnelle du Var — s'est vantée, pour en imposer au tribunal, d'assister, quand elle était à Paris, à toutes les premières.
A quel titre ?
Régulièrement, on y voit les mêmes têtes de peintres boulevardiers, de boursiers, de rédacteurs de bulletins tinanciers, de correspondants de journaux de l'Amérique du Sud, sans compter les filles plus ou mioins avouées. Est-ce pour eux et pour elles que nos grands théâtres sont subventionnés ? Qui sait ?
A M. Deuis Poulot, auteur du livre : le Sublime.
Vous souvient-il ? C'était dans T hiver affreux de i 878-i 879. Maire du vingtième arrondissement de Paris, vous alliez visiter un vieillard qui avait demandé à entrer à l'hospice. La neige, tombée plusieurs Jours durant, couvrait la terre. Autour d'une ferme de Charonne, où les ouvriers viennent rire en été, le « Chat nu », de grands arbres étendaient sur le ciel gris-bleuâtre leurs grosses branches noires. Je vous accompagnais.
Prenant, à côté de la ferme, la rue des Montibœufs, très étroite, bordée d'une frêle palissade de bois, nous trouvâmes, à un contour, la maison isolée du vieux. Dix heures du matin. Pas un bruit. Vous avez crié plusieurs fois le nom du pauvre. Enfin, au
jjretnier étage, le seul, une fenêtre s'est ouverte et une tête ridée de femme douloureuse est apparue.
— Votre homme veut entrer à l hospice ?... Je viens voir si sa demande doit être prise en considération .
La vieille, les yeux gonflés de pleurs et fixés sans regard sur les fortifications interrompant, vers Dagnolet, le paysage blanc, murmura :
— Il est mort depuis quaV jour s... Et moi je tarderai pas... J'ai rien à manger...
Le matin même, deux croquemorts noirs, à travers Un effet de neige, avaient déménagé le cadavre, quatre jours après le décès.
Je vous accompagnais, car, en cet hiver farouche, je fis une campagne quotidienne pour les Pauvres de Paris. Et vous avez voulu, plusieurs fois, être mon guide dans ces quartiers lamentables.
A vous, non pas un homme de lettres, ce dont je vous félicite, mais un. artiste; à vous, ouvrier mécanicien, devenu chef d'usine, à vous qui avez enfermé dans un livre coumentaire cent cinquante pages admirables d' observation et de couleur, je dédie ces croquis faubouriens.
Affectueusement. F. C.
LE TERME, A CPIARONNE
C'est le 8 janvier, le jour des petits termes. Il pleut. Du ciel, funèbre comme de la cendre et proche du sol, tombe une pluie fine, — pJuie fine, neige fondue — faisant les voies de Charonne et de Bagnolet, encore plus fangeuses.
Une charrette, où des meubles sont entassés, suit la rue des Haies. Il y a une armoire, une table, une commode, le lit, les matelas. Sur le derrière de la voiture est la caisse de bois, peinte en vert, qu'on met sur la fenêtre, Elle est toute pleine de plantes défleuries, — sauf, à un bout, deux chrysanthèmes, l'un rouge et l'autre blanc, dont la bruine lave les feuilles et emperle de gouttes reluisantes les pétales. Sur le devant, le mari, en casquette, conduit le cheval, et, à côté de son siège, sa femme, un fichu de laine bleue sur les épaules, et une gamine blonde sont accroupies sur un traversin. C'est le ménage aisé d'un bon ouvrier. J'aperçois, près de la caisse de fleurs, une pancarte : il est coupeur de poils de lapin.
Dans la rue Alexandre-Dumas — qui n'a pas
encore de maisons — un homme, coiffé d'un mauvais chapeau de paille, tire une carriole où, pêle-mêle, sont des ustensiles de cuisine, un pot de nuit, des bois de lit. Autour marchent une femme et deux enfants en bas âge, un gosse et une gosseline que la maman, à sa droite et à sa gauche, lient par la main. Ils Tont en quête d'un logement. Le propriétaire les a mis à la porte parce qu'ils ne pouvaient le pa3'er depuis longtemps. C'a été de sa part une résolution soudaine, et maintenant ils cherchent un toit, en n'emportant que le lit et ce qu'on a pu soustraire. Ils errent depuis deux heures sous la pluie, — dans la neige, dans la boue, — car, en bien des maisons, le propriétaire réclame d'avance le premier trimestre. La bruine choit sans cesse, ennuyeuse et monotone. .Je demande d'abord à l'homme de m'indiquer où se trouve l'avenue Philippe-Auguste, puis je cause avec lui. Ce doit être un « sublime ». Il me raconte sa peine et me pourtraicture son propriétaire, un « cul-terreux » c'est-à-dire un jardinier de la rue de Charonne : — C'est un légitimiste, un beau type de « croquant », avare, égoïste et haineux,... propriétaire fort riche. C'est le fils d'une marchande de fleurs... Déjeunant au « Cocher fidèle », parce que les portions y sont énormes, il gobelotte sur le zinc
avec les autres culs-terreux, moins « douillards », de la rue Biaise. Entre deux dés à coudre de vitriol à dix centimes, tout gonflé, il crache, devant les amis, sa vanité sur le parquet... Soixante ans, mais solide ! Du matin au soir il arpente ses domaines. Croyez-vous ? il possède cinquante raille francs de rente et donne cent sous par an au bureau de bienfaisance !... Il fait lui-même son ménage. Une bonne coûterait trop !... Il a une peur bleue des rouges, et il « pète » de fièvre pendant deux jours quand on lui insinue que la liquidation sociale, le règ'ement des comptes viendra...
Le sublime me dit ensuite comme quoi la même aventure lui est arrivée autrefois en janvier, aussi par un sale hiver. Ils ont vagabondé toute la journée sans trouver un gîie, et la nuit Tenue — une nuit fourmillante de flocons blancs — ils se sont mis sous un hangar étroit, rue des Amandiers, et ils ont dressé le lit presque sous le ciel. Ils se sont groupés, tout habillés, sous les couvertures. La petite n'avait que dix mois, et le petit avait deux ans. Le lendemain, ils avaient sur le lit de famille cinq pouces de neige poussée par la bise.
« Le plafond s'éclaircit un pou », comme disait le sublime. Je poursuis ma promenade dans Charonnc.
L'annexion à Paris, en 1861, a été, paraît-il, pour les gens de ce quartier pitoyable, comme un coup de foudre. Consternation générale. On n'était plus de Charonne, mais de Paris. Les ouvriers, ainsi que jadis, ne viendraient plus delà Bastille, de Belleville, de Ménilmontant, boire, dimanches et fêtes, le pichenet — hors barrière — chez le père Sansonnet ou chez Savart, les mastroquets où l'on fait sa cuisine soi-même. Le patron vend le vin et prête (un sou pour cuire un bifteck, deux sous pour une omelette) des fourneaux en plein air.
La chanson de Charles Colraance dit :
A Charoiiu', c'est l'moins qu'on entre Boire un p'tit coup chez Savart.
Dites, mon cher Grévin, quand j'étais, un été, votre voisin, à Saint-Mandé, vous rappelez-vous les dimanches du peuple des faubourgs dans le bois, autour du lac, propre, où ne se mirent pas les horizontales ?
Au matin, toute la famille en beaux atours, presque neufs, a pris la longue avenue. Le panier, personnage important du jour, enferme dignement le pain, le saucisson, le gigot froid, pointé d'ail. La serviette se dissimule et attend son heure. Il faut s'arrêter au comptoir de zinc, pour
prendre le vin à emporter. Et^ sous les feuillages où scintillent des gouttes de lumière, là-bas, de midi à huit heures, s'esclaffent les rires. Le père, les enfants en bras de chemise, jouent à sautemouton, et, quand il y a de grandes (illes, on joue aux quatre coins. Tant pis pour celui ou celle qui fera le pot !
Au crépuscule, dans le vague des soirs d'été, sur la tache immense de verdure devenue grise, transparaissent en vigueur des coins de lac bleu. Sur le fond d'harmonie des gazouillis presque éteints et de la brise molle, surgissent des trilles de joie et montent des lambeaux de refrains. Harmonie atténuée des couleurs, harmonie des sons, étouffée.
Aujourd'hui encore on envie Bagnolet, où sont pourtant les plus beaux types de « croquants »; mais c'est à cause de son autonomie. Les Bagnolais exècrent les Parisiens; les Charonnais les tolèrent. Bagnoiet est de l'autre côté des fortifications, à la fin du monde.
Quelques endroits curieux çà et là ; tels que la maison de Fouquier-Tinville, Taccusateur public ; la cité des Singes, peuplée de « grabataires »; le château des d'Orléans. Outre les boutiques de Savart, du père Sansonnet, quelques autres établis-
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sements sont très fréquentés : « l'Entunnoir, le Chat nu, le Petit Bonhomme ». Tout le quartier est nouveau.
L'église de Charonne a sa légende.
Saint Germain s'arrêtait dans une ferme, sur l'emplacement de laquelle est à présent Téglise, quand il allait voir sainte Geneviève, à Nanterre. La fermière était très belle et, prétend Denis Poulet, ce pauvre Germain n'avait pas le « blindage » de saint Antoine. Il y prenait quelquefois deux jours de repos, en étudiant sur le vif les passions humaines. Après sa mort, le fils de la fermière obtint l'érection de l'église actuelle, une des plus vieilles de Paris. Après l'érection de l'évêque, celle du clocher.
Avant la Révolution de 1789, le terrain où se dressent maintenant les hautes cheminées des fabriques était occupé par d'immenses parcs autour de quelques châteaux.
Ces biens devenus biens nationaux, le morcellement se fit. Fouquier-Tinville prit sa part et s'installa à Charonne. — Lentement le paysage changea d'aspect. Des jardiniers s'établirent et commencèrent le commerce des fleurs d'oranger. Je me rappelle, dans la rue Saint-Biaise, derrière la maison où demeura l'accusateur public,
U!îe grande serre emplie d'orangers. Debout dans la neige, je les voyais à travers les vitres bariolées des caprices dessinés par le givre.
Des industriels ont construit, de distance en distance, des usinas. Autour se groupent des maisons en longues files. Là gîtent les pauvres et les laborieux. De temps en temps s'ouvre sur la rue la boutique d'un marchand de vins. Le quartier a une tournure particulière qui n'est pas celle d'une ville et pas celle d'un village. A travers rues, il arrive de rencontrer des gars de quinze à vingt ans qui ont aux commissures des lèvres, dans Jes yeux et dans les narines évasées, tous les vices et des crimes. Çà et là, entre les toits des maisons basses, apparaissent les verdures de grands arbres qui surgissent des morceaux épargnés des anciens parcs seigneuriaux. C'est Paris qui finit, avec des rues sans bâtisses, à travers des terrains vagues et, parfois, l'horizon barré par la ligne des remparts.