INTÉRIEURS
Rue de la Roquette, 29, ha^ite la famille Villeroy, qui comprend sept enfants. Le père est un grand gars qui travaille au cimetière du Père- Lachaise. Il est terrassier pour les morts. II y a bien des gens qui meurent, mais on ne fait pas, en ce décembre, de la maçonnerie pour honorer leur trépas. Un des fils a onze ans, il est chassieux, il sort de l'hôpital de la rue de Sèvres, et de chacun de ses cils tombe encore un filet de sérosité. Une gosseline, âgée de dix-huit mois, est couchée, sur un grabat sordide, et tremblotte, mal enveloppée dans une couverture trouée. Pas de feu dans la chambre. Je reste cinq minutes dans cette mansarde froide, et je sors glacé.
Je vais ensuite rue des Boulet?;, 116, chez la veuve Ourzols. Elle est très vieille et souffre de la faim. Quand il fait beau temps, elle vend, par les rues, des poteries de rebut. Elle gagne ainsi, dans les jours de chance, cinquante sous environ.
Si elle n'était à moitié aveugle, la pauvre, elle serait marchande des quatre saisons, mais elle ne pourrait, tellement ses yeux sont faibles, distinguer, au crépuscule, ses légumes ge^s. Avec les cinquante sous qu'elle gagne en été, elle nourrit encore son neveu, un ouvrier gantier qui ne peut plus travailler, ses mains étant presque paralysées.
Dans cette même rue des Boulets, au 85, demeure la veuve Lavigne. La semaine dernière, elle a fait une chute et s'est blessée à la main. Cette main est à présent toute gangrenée et entortillée dans un torchon. C'est la veuve d'un instituteur de Vire, qui a enseigné, durant trente ans, les langues latine, grecque et française. Elle tricote des bas pour exister, et arrive péniblement à trouver cinq sous par jour.
— Mais comment, madame, pouvez-vous vivre pendant vingt-quatre heures avec vingt-cinq centimes seulement ?
La brave vieille femme, d'un air doux, m'a répondu :
— Vous savez, monsieur, je ne suis pas « dissipât euse. »
l'aide du jeudi
J'ai cité la famille Clévenot. Je suis, pour la trouver, allé dans un pays presque impossible, vers la barrière du Trône. La neige tombait.
Je frappe à une porte, au rez-de-chaussée. Une "vieille femme vient m'ouvrir, une grand'mère douloureuse. Les cheveux, les sourcils sont blancs ; les traits sont ridés et souffreteux. Elle est couverte de haillons. J'entre dans une chambre, où j'aperçois, dans une pénombre, des petits garçons et des petites filles. La grand'mère allume une chandelle. Onze « mômes » sont là, dans un coin, autour d'un feu qui brûle à peine. Le mari est absent. Il est ajusteur, et travaille huit heures par jour, à dix sous par heure. Cela fait quatre francs pour nourrir treize vivants.
La femme peine aussi. Elle enfile des perles noires et fait des couronnes mortuaires. Elle gagne douze sous par douzaine de couronnes. Qu'on juge du temps qu'il faut pour mériter soixante centimes, ce que nous donnons, sans y prendre garde, comme pourboire. Je dis à la femme :
— Mais il faut une heure afin d'enfiler assez de perles pour un sou ?
Elle allait me répondre, lorsqu'une enfant de cinq ans, debout sur une chaise à moitié dépaillée, doucement susurra :
— Mon:^ieur, je vais à l'école. Mais je travaille aussi, le jeudi.
Ces onze enfants, le père, la mère, la grand'mère, n'avaient pour manger à tous, le soir, que cinq sous de pommes de terre gelées. Oh ! élégie lamentable, faite de gémissements, de jours sans pain, de nuits où le père, la mère, les petits grelottent sur un matelas pourri et sous une couverture déchirée 1 La grand'mère comprend qu'elle est une charge pour son fils et sa bru. Elle appelle et attend la mort.