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THÉODORE AUBANEL

2 novembre 1886.

Théodore Aubanel, le plus jeune, le second en gloire de la trinité provençale, Mistral, Aubanel, Rouraanille, vient de mourir ; et l'on pourrait dire que c'est un grand poète de moins si l'œuvre exquise ne devait survivre.

Quel brave cœur, Aubanel ! Imprimeur et libraire en Avignon, — imprimeur, s'il vous plaît ! de N. S. P. le Pape, de Monseigneur l'Archevêque d'Avignon, et de Monseigneur l'Evêque de Terracine, Sezze et Piperno, — il avait plaisir à fiéquenterles sceptiques, les mécréants, pourvu qu'ils fussent artistes.

Oui, imprimeur, marchand de missels, de bouquins religieux, mais poète, mais gentilhomme, célébrant même volontiers son ancienne origine. Dans un de ses merveilleux sonnets, — liminaire

de son dernier livre : les Filles d'Avignon — il donne pour un de ses ancêtres un capitaine grec qui portait cuirasse au temps de Barberousse et qui, vingt ans, pourfendit les Turcs, conquit des Sarrasines :

De là vient que parfois de sang mon vers est ronge ; Je tire de lui mon amour des femmes et du soleil.

En 1860, parurent des chansons amoureuses jusqu'à la tempête : la Grenade entr'ouverle. Aubanel choisit bien cette image d'un cœur qui saigne ; il j a dans ses poèmes des strophes frissonnantes.

Seize ans plus tard, il faisait jouer, sur le théâtre de Montpellier un drame d'une grandeur sauvage : le Pain du péché. Et, en 1877, il déclama, sur les marches des arènes d'Arles, debout dans le soleil couchant, aux. cigaliers et aux félibres assemblés en [èie cet hymne magnifique : la Vénus d'Arles. Tout est admirable dans la forme pure de cette ode, que voici " tout entière, traduite vers par vers :

Tu es belle, ô Vénus dArles, à rendre fou !

Ta tête est fière et douce, et tendrement ton cou

S'incline. Respirant les baisei'S et le rire.

Ta fraîche bouche en fleur que va-t-elle nous dire ?

Les amours, d'un ruban, avec grâce ont noué

Tes longs cheveux sur ton front, par petites ondes frisés.

0 Llanche Vénus d'Arles, o reiac provençale

Aucun manteau ne cachetés superbes épaules ;

On voit que tu es déesse et fille du ciel bleu ;

Ta belle poitrine nous fascine, et, l'œil, plein d'éclairs,

Se pâme déplaisir devant les jeunes proéminences

Des pommes de ton sein si rondes et si pures !

Que tu es belle !... Venez, peuples, venez teter

A ses beaux seins jumeaux l'amour et la beauté !

(3h ! sans la beauté que deviendrait le monde ?

Luise ce qui est beau, tout ce qui est laid se cache i

Fais voir tes bras nus, ton sein' nu, tes flancs nus ;

Montre-toi toi toute nue, ô divine Vénus !

La beauté te vêt mieux que ta robe blanche ;

Laisse à tes pieds tomber la robe qui à tes hanches

S'enroule, voilant tout ce que tu as de plus beau ;

Abandonne ton ventre aux baisers du soleil !

Comme le lierre s'enlace à l'écorce d'un arbre,

Laisse mes embrassements étreindre en plein ton marbre.

Laisse ma bouche ardente et mes doigts tremblants

Courir, amoureux, partout, SLir la blancheur de ton corps !

() douce Vénus d'Arles ! ô fée de jeunesse !

Ta beauté, qui rayonne sur toute la Provence,

Fait belles nos filles et sains nos garçons ;

Sous cette chair brune, ô Vénus, il y a ton sang.

Toujours vif, toujours chaud. Et nos filles alertes,

Voilà pourquoi elles vont la poitrine découverte ;

Et nos gais jeunes gens, voilà pourquoi ils sont forts

Aux luttes des taureaux, de l'amour, de la mort.

Et voilà pourquoi je t'aime, — et ta beauté m'ensorcelle, —

Et pourquoi, moi chrétien, je te chante, ô grande païenne !

Ce fut de l'enthousiasme, du délire. Le poète, sublime dans le rayonnement d'un énorme soleil d'été moribond ; derrière lui le décor du théâtre romain, de ses arcades immenses trouées de lumière sur les ors et les feux de l'incendie du ciel;

LES POETES DU SOLEIL i9

lout autour, la foulo qui applaudit, un peuple dilettante ; pour ceux qui furent témoins, c'est resté une inoubliable émotion.

Ce chef-d'œuvre — un des plus beaux de la langue romane — il nous le disait encore au printemps passé, dans l'île de la Barthelasse, après dîner, au bord du Rhône rapide, tandis que le soleil tombant dorait, en face, les tours carrées du château des papes, baignait au loin, — avant le crépuscule, à l'heure rose, — d'une lueur tendre, la cime du Ventoux.

Oh ! le soleil ! Avec des accents toujours nouveaux, Aubanel amoureux le glorifiait; la pourpre des soirs grisait ce poète comme un vieux vin. Lisez cette page splendide : les Forgerons.

On dirait, dans les nuages en lambeaux, Que des maréchaux fantastiques Frappent sur le soleil rouge.

Tantôt debout, tantôt ployés,

Dans le ciel les forgerons géants,

Avi travail d'une ardeur farouche.

Forgent pour le jeune matin

Les rayons d'or, les rayons de diamant

Qui du soleil sont la couronne.

Étincelles, éclairs, gerbes de feu Font un grand et terrible jeu :

La braise retombe en pluie ;

Tout brûle, la terre et le ciel ;

En fuite, les derniers oiseaux ;

Les arbres ont des charbons pour feuilles.

Sur les collines bleues, depuis un moment. La lune épie doucement, Comme une fiaucée craintive ; Dans son beau senlier argenté 11 semble qu'elle n'ose pas monter Tant l'éruption est formidable.

Les forgerons deviennent noirs.

Le marteau fatigue les bras, La fumée enveloppe la flamme, Et le soleil courroucé.

De l'horrible enclume renversé, Se jette dans la mer qui hurle.

Certes, l'allure est superbe ; et Paris eut raison de saluer, à différentes reprises, aux fêtes de Sceaux, un tel artiste ;

il incline aujourd'hui vers le lit de mort sa couronne d'étoiles.

Aubanel — qui dédaigna le parler « franciman », celui de toutes nos provinces, et un peu celui du monde — était, d'une tendresse infinie, reconnaissant à Paris d'avoir écouté une poésie locale, si fière, si pittoresque, si brûlante ; et, cette gratituds profonde, il l'exprimait, en 1870, au courant d'un admirable discours :

« Ce grand Paris, qui fait tant de bruit, halète attentif aux chants que lui apportent les quatre vents. Toute voix, si humble ' et si modeste qu'elle soit, si elle est juste et bien conduite, arrive jusqu'à lui, et, si elle est d'un art véritable, si elle jaillit d'un cœur ému, Paris la trie entre mille, la chante, la rechante, l'épand, la fait bruire partout, et soudain la terre connaît la chanson et le trouvère... A.u mois d'août, en Camargue, aux rayons du soleil, sur les aires, au milieu des cris des hommes, du rire des filles, du hennissement des chevaux, des coups de fouet, du galop enragé dans la poussière qui vole, sous la braise qui pleut, une noire petite cigale, pendue au bout d'une branche, déroule sa chanson. La chanson est grêle et le bruit est grand. Cependant, malgré le vacarme, en pleine fièvre, en plein tapage, elle se fait entendre. »

On le voit, si Aubanel aimait le soleil, s'il aimait la Provence, il aimait aussi Paris, la grande ville ; et, chaque année, il y venait passer quelques jours, serrer la main des ami.s, prendre un peu de fièvre. Il me souvient d'être entré, par hasard, il y a longtemps déjà, avec lui et Paul A.rène, dans une brasserie du quartier Pigalle,

... lieu hanté par nos galantes promeneuses, Alhambra de rapius, cathédrale d enfer, Où, crispée au plafond, une araignée en fer, Étend sur neuf billards ses pattes lumineuses.

J'entends encore le poète, voyageur sage à face socratique, dire dans un box, devant deux gentils modèles qui n'y comprenaient qu'une harmonie : la Vénus d'Aigles. II semblait que ce hall parisien — où se tient chaque soir une vile foire aux baisers — s'emplissait à mesure d'amour véritable, de belles et nobles formes, de passion, de ciel bleu.

Le sentiment éveillé faisait, — en la double impression, — une plaisante et bizarre antithèse avec le milieu. Ainsi un groupe de statues antiques, de Vénus en marbre, adoration des siècles épris de leur grâce, en un décor peint par Manet.

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