NON INSCRITE AU BUREAU DE BIENFAISANCE
Une femme se présente à la mairie. Elle est enceinte ; elle a un enfant à son bras ; deux autres, un garçon et une fille, tiennent un pan de sa robe. Ouvrant la porte, elle s'avance vers le bureau du maire et des adjoints, la figure blanche comme un pan de linceuU et, debout devant le bureau, elle dit d'un ton sec et désespéré :
— Messieurs, mon mari me battait etjVn ai encore les paupières noires. Il m'a donné deux coups de poing dans les yeux, en me quittant... Il est à Londres depuis huit jours, et vient de m'écrire. Mes enfants et moi n'avons rien mangé depuis deux jours. .. Je vais, si vous ne faites rien pour ces petits, me jeter à la Seine.
Elle prononce cela résolument, et son regarcï est effrayant. M. Poulot et les adjoints la font asseoir et l'assurent que ses enfants et elle seront secourus. La mère, sans proférer une syllabe, se met à pleurer.
LIBRE-rENSEE
Figaro, Z octobre 1883.
C'en est fait. Le Congrès universel de la Libre-- Pensée, repoussé par Rome^ a tenu ses assises à Paris. « Ne pouvant, dit le citoyen Schacre, architecte prolixe, planter le drapeau de l'athéisme dans l'antre de la superstition, nous l'avons planté dans la capitale de la libre -pensée. » Cette comédie, qui n'a pas eu grand succès, a duré une semaine et a fini, dimanche dernier, par un banquet. Les délégués, ignorants prétentieux, ont bien mérité une petite agape après avoir résolu, en huit jours, les questions suivantes :
1° Dénonciation du concordai , séparation des
Églises et de rÉtat, suppression du budget des cultes;
2° Retour à la nation des biens de main-morte ;
3° Égalité civile, politique et sociale des deux sexes ;
4" Droits de l'enfant dans la famille, dans V école et à l'atelier;
b" Du rôle de la libre-pensée dans la question SO" ciale.
Les délégués ont résolu tous ces problèmes de la façon la plus radicale. MM. Talne, Renan, les autres que nous écoutons et admirons, n'ont qu'à briser leur plume. Un certain nombre de niais, réunis en troupeau, ont à jamais éloigné les préoccupations lesplus graves de l'esprit humain.
« — De quoi?... De quoi?... » disait un orateur.
Salle Molière, pendant sept jours, le spectacle a été grotesque. Des étendards rouges tapissent les tribunes. De rares becs de gaz. Sur une estrade, quatre ou cinq citoyens et doux citoyennes. Chacun a l'air d'un Joseph Prudhorame qui serait enragé ! Les délégués des libres-penseurs sont là, une quarantaine, comme à l'Académie. Ils en diffèrent par la pipe et la cigarette, qui sont d'un usage commun, surtout la pipe. Mais ils ont des immortels la gravité inébranlable. Un énorme
ruban rouge à la boutonnière, durant une semaine, ils sont venus tour à tour émettre, avec sang-froid, à la tribune, les propositions les plus saugrenues, écoutées dans un silence admiratif.
Ils sont tous là. Denis « ami du progrès » (il no peut être question de saint Denis dans une pareille assemblée), Pierre-lez-Calais, Mirepoix, qui a la barbe blanche, et Toulouse a qui n'a rien à envier à Paris », et les Athées du XIV', et les matérialistes du XIXS et d'autres, puis d'autres. Il y a des groupes se composant d'une seule personne, laquelle s'est déléguée elle-même.
Pas contents, les libres-penseurs, de n'avoir pu tenir leur congrès à Rome. C'eût été un bon tour à jouer au catholicisme. Il paraît que les librespenseurs italiens n'ont pas voulu. Il fallait voir, aussi, comment les a traités le jeune Schacre qui, avec ses longs cheveux, a l'air d'un pianiste. Il dit leur fait à ces modérés et aux Anglais qui sont entachés de protestantisme. Au fond, il n'y a que nous de libres-penseurs. Il a raison le petit. Il n'y a que lui, il n'y a que lui !
On a dû se réunir dans la « capitale de l'athéïsme. » Le succès n'a pas été crevant. Le grand Congrès universel de la Libre-Pensée, ou-
vert aux foules, a attiré cinq ou six spectateurs, dont j'ai fait partie, une fois par hasard. Il faut avoir entendu Grossetête etPigassou, Bergeroi et Galmiche pour avoir une idée exacte de la profondeur de la bêtise humaine. Imaginez les questions les plus ardues résolues en deux secondes par des mandataires sans instruction, des motions abracadabrantes prononcées d'un ton solennellement idiot, des gens pleins du désir de se montrer plus violents que les autres : Grossetête voulant dépasser Pigassou, distancé par Galmiche.
L'un, avec des roulements de voix terribles, lit un factum réclamant simplement la confiscation des biens des congrégations. L'autre proclame quUlfaut « persécuter les prêtres et se déclarer en état de légitime défense. » C'est un comble. En même temps, au massacre des prêtres il ajouterait volontiers celui des bourgeois, parce que « Dieu est ami du capital. » Mais si Dieu est ami du capital, donc il existe. Vous raisonnez comme saint Anselme, citoyen ; mais la bêtise est un droit.
Un petit vieux, de Suresnes, un de ces braves convaincus qui veulent bien qu'on étrangle les prêtres, mais sont ennemis du desordre et des révolutions, prononce avec emphase que « la haine n'entre pas dans le cœur des républicains de Su-
resnes ». Et, à tout propos, il répète : « Les républicains deSuresnes pe)isent ceci, les républicains de Suresnes pensent cela. » On se croirait au Palais-Royal.
Les intermèdes comiques abondent. Toutes les fois que deux délégués ont émis des propositions contraires, il s'en trouve un troisième qui n'a pas compris et qui veut expliquer à l'auditoire la véritable pensée des orateurs : « J'estime, citoyens, qu'il y a confusion... Le citoyen Pigassou a voulu dire... parce que... vous comprenez parfaitement... nous n'avons pas à hésiter.» Adopté à l'unanimité ! Grossetête, joyeux garçon qui traite sa langue maternelle avec le même mépris que la religion, a cette spécialité.
Au sujet des droits de l'enfant dans la famille, dans l'école et à l'atelier, un orateur dilïus veut, le droit de la Société étant supérieur, que l'enfant appartienne à l'État. Un autre pérore longtemps pour arriver à prouver que l'enfant ne doit pas appartenir à l'État, mais à la Nation. Un troisième est d'avis que l'enfant n'appartient à personne. Comprenez-vous?
C'est à dégoûter de perser librem(»nt. Pour dé-
biter leurs inepties sur des sujets redoutés des plus grands philosophes, ces grotesques ontchoisi la salle Molière. — Mais si, tout à coup, au milieu de leur assemblée, s'élevait, venant on ne sait d'où, un rire franc, énorme, mystérieux, formidable, ce serait le rire de Molière.