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LA FRANCE SOCIALISTE

20 janvier 1887.

M. Thiers, qui le savait par expérience, disait qu'il faut, à Paris, une saignée de temps à autre. Un général énergique corrigeait à sa manière cette maxime. « Ce n'est pas une saignée qu'on pratique, car ce n'est pas un sang généreux qui jaillit, c'est un abcès qu'on perce et dont il ne sort que des humeurs. » — De telles façons dépenser sont un tantinet brutales, mais il faut croire qu'elles plaisent aux jurés qui ont condamné M. Clément Duval, de la a Panthère des BatignoUes », h la peine de mort, non pour avoir pillé et un peu roussi l'hôtel deM""' Madeleine Lemaire, mais pour avoir déclaré (MM. les jurés en tremblent encore) :

« — Le vol^ c'est une restitution... Je ne suispas

un accusé, je suis un accusateur, je suis un justicier. »

C'est crâne, si ce n'est fou. Aussi bien, dimanche, en séance solennelle, salle de la Boule-Noire, la Panthère des Batignolles et les autres groupes anarchistes de Paris ont tenu, avec le concours de M"^ Louise Michel, un grand meeting d'indignation ; ils ont acclamé Duval et conspué ses juges.

Sans vouloir critiquer le brillant énergumène et ajouter mon verdict à celui de Timpressionnable jur}^ — l'abcès, pour employer la comparaison de r & énergique général » est, à l'heure présente, en pleine formation. De toutes parts, l'armée révolutionnaire renforce ses cadres ; elle s'agite, se démène. — Il est, certes, bien actuel de prendre prétexte de l'éloquence périlleuse de M. Duval — « s'il vous faut une tête d'anarchiste, à votre aise, coupez la mienne ! Mais j'ai donné au peuple des leçons de propagande par le fait » — et du meeting d'indignation des groupes anarchistes pour passer en revue, avec des documents nouveaux, ce que M. Mermeix, en tête d'un remarquable ouvrage, a appelé : La France socialiste.

Sans avoir changé beaucoup, les anciens ad-

versaires des gardes nationaux de juin 1848 se sont pourtant modernisés. Mais ils suivent les progrès de la science à la façon des Nègres du Congo qui sont très flers d'avoir des souliers, — et les portent religieusement à la main.

Ces vieilles barbes sont des « blanquistes », adhérents au Comité central révolutionnaire. Ceux-là n'ont pas de doctrines bien définies. Leur idéal est de s'emparer, par force, du pouvoir. Après, on verra. Soit une réédition de la Commune ; succès d'abord, puis désarroi et défaite. Les partisans de cette révolution « vieux jeu » sont rares.

Les chefs sont Eudes, un brun grisonnant, de moyenne taille, dont la voix qui se lamente glisse sur les foules, domine les bruits, fait vibrer les nerfs à des distances incroyables ; Vaillant, Granger, des Communards, presque des gens historiques. Maintenant ils s'épuisent — avec le concours de M. Antide Boyer, député des Bouchesdu-Rhône — à lancer une a Ligue pour la suppression des armées permanentes. » Le jour où elle réussira, la France, grand pays que la gloire a aimé pendant des siècles, disparaîtra de la carte d'Europe.

Le présent — peut-être aussi l'avenir —est au

« parti ouvrier ». Là, les idées générales sont nettes, le but précis : On veut la formation d'une classe, celle des prolétaires, opposée d'intérêt et de tendances à celle des « cannibales et vampires bourgeois » qui « sucent le sang des travailleurs et les torturent dans leurs bagnes capitalistes. »

Les revendications de ce parti sont un singulier mélange des améliorations pratiques empruntées aux « Trade's Unions » anglaises et des théories communistes, collectivistes,, fraternilaires et surtout utopiques, en 1848. Tous ses efforts tendent à la fameuse « Révolution sociale» qui sera^pour le prolétariat, ce que 1789 a été pour la bourgeoisie.

Naturellement, les idées du parti ne sont pas immuables, et les moyens d'exécution ne sont pas les mêmes pour tout le monde. Il y a une gauche qui fait volontiers appel à la violence et une forte majorité à droite qui admet tous les procédés d'adresser à la bourgeoisie des «mises en demeure » et particulièrement des bulletins de vote, « Il faut, s'écriait le citoyen Labusquière, que le terrain du socialisme soit large, mais jamais a=sez pour quela droite de notre parti puisse se confondre avec la gauche de nos ennemis implacables, les radicaux bourgeois. »

Le parti — qui a, sous la direction d'un « Co-

mité national », une organisation embryonnaire, mais centralisatrice et puissante — tient de temps à autre des congrès; chaque fois, dans des villes ditrérentes, Marseille, Saint-Éiienne, Paris.Commo toujours, des délégués de groupes viennent proposer de refondre la Société en « deux temps et trois mouvements. »

li se trouve des violents pour faire appel à la force, et des imbéciles pour supposer le problème résolu. C'est bien simple. On renverse tout, on partage la terre, on établit tout en services publics, on supprime la monnaie, on échange les produits dans les grands bazars.

Un citoyen hurlait:

— Qu'est-ce que ça nous « fiche » à nous le commerce et l'industrie?

Le congrès est quelquefois aussi drôle que le café-concert. Il me souvient d'un gros père réjoui, qui accompagnait seà paroles de grands gestes de bras, comme s'il lançait dos pavés, appréciant de la sorte le gouvernement :

— Goblet, nom de Dieu, vous appelez ça un gouvernement? Balancez-moi çal... J'ai beau me retourner, aller de droite, de gauche, je ne vois que des sergots .. (Il n'y en avait pas un seul dans la salle). Et on écrit ; « liberté, égalité, fraternité » sur les murs. Effacez-moi ça! Les

patrons, la Chambre, balancez -moi ça!... Mais, derrière ces grotesques, les observateurs peuvent voir des symptômes sérieux et même menaçants. Les principaux orateurs, qui ont d'ailleurs du talent, recommandent le calme. Aux divers congrès, on a discuté sur les migrations des ouvriers étrangers en France, sur la réduction des heures de travail, sur la suppression des « marchandages. » Des paroles — ou habiles, ou dangereuses, ou sensées — ont été dites.

Dans les groupes ouvriers, deux fractions trèsdistinctes :

Les groupes dits « d'études sociales », qui sont les plus nombreux, ne représentent en réalité qu'un chiffre infime d'ouvriers, Ils se forment, en effet, par la réunion de quelques amis qui ont décidé de résoudre en commun la question sociale. Un groupe de ce genre peut se composer de cinquante membres ; le plus souvent, il en comprend dix ou quinze. Naturellement, ce sont les plus exaltés. Tels sont «les exploités de Puteaux, les opprimés de Saint-Germain. »

A côté sont les chambres syndicales ouvrières. Un petit nombre seulement adhèrent au paiti ouvrier. Bien qu'elles ne comprennent pas, tant

s'en faut, la totalité des corporations dont elles portent le nom, là doit être le souci des politiques et des patriotes. Ce sont, en effet, de véritables ouvriers. Ils comptent parmi les plus modérés.

Los personnalités qui composent le «Comité national» sont, pour la plupart, peu connue.5. Puisque tous ces iiommes, pourtant, ont joué ou joueront un rôle dans nos crises sociales.

Ce sont:

Joffrin, ancien membre de la Commune, réfugié successivement en Belgique et en Angleterre. C'est un ouvrier mécanicien, large d'épaules, moustache rousse, hérissée, cheveux châtains rejetés en arrière. Homme solide et énergique. Il l'a bien prouvé auxGruesdistes et anarchistes qui l'ont assailli à diverses reprises. Orateur un peu monotone, mais parfois amusant avec sa gouaillerie parisienne qui sait parfaitement où elle vise et manque rarement le but visé.

Ce grand jeune homme, brun, barbu et chevelu, méridional, c'est Labusquière. Orateur remarquable, très chaud, produit un grand effet sur les ouvriers. Assez universellement aimé. Quelqu'un.

Chabert, un vieux de la vieille, genre 1830,

phrases en tire-bouchon comme ses cheveux gris. Il a été tour à tour populaire et accusé de trahison. Bête, qui devrait être à la réforme,

Allemane, ouvrier typographe. Un exalté, éloquence sombre et rude; l'aspect d'un sous-offlcier retraité.

On n'en finirait point de les citer tous : André Gély, un petit courtaud qui dit volontiers leur fait «aux boudinés du Parlement» et à «ces descendants du Borgia qu'on appelle les négociants» ; J. B. Clément, ancien membre de la Commune, bon orateur, tendre poète. C'est de lui:

Quand uous chanterons le temps des cerises...

Dans le parti, il faut encore nommer Tortellier — l'organisateur de la manifestation de l'esplanade des Invalides, — un vrai ouvrier menuisier, sans instruction, parlant un français hasardeux. Pourtant, un tribun véritable plein de fougue. Sa voix gémissante vibre et s'étend. Ses phrases incorrectes ont une grandeur farouche.

Ce qui a jusqu'ici paralysé les efforts des comités ouvriers, ce sont les inévitables et régulières

dissensionscausées par les questions de personnes, les défiances, les intolrTances.

Déjà au congrès de Saint-ÉtiennO; il y aeuscission. Un orateur éminent, Jules Guesde, a entraîné avec lui Paul Lafargue, et tout un groupe qui, à la vérité, diminue de jour en jour. Un soldat après l'autre, ils tombent sous les coups de leur parti même. Il y a eu, de ce chef, les « possibilistes », qui sont demeurés avec le Comité national, — et les «Guesdistes».

Dès que, dans le parti, une personnalité dépasse les autres par son talent ou par son influence, elle devient suspecte. Toujours Tarquin abattant les têtes de pavots. Joffrin lui-même devient «pavot ». Un citoyen ivrogne disait:

— J'aime Joffrin. C'est un zig. Mais il a bu avec Valette, un entrepreneur, une canaille... Je n'ai pas travaillé pour lui parce que je ne travaille pas pour une crapule... Si Joffrin boit avec lui, ça fait deux, canailles ensemble. .. Il n'aura pas ma voix!... Tu entends, Joffrin?

Mais les plus cruels ennemis des «possibilistes», ce sont les anarchistes. La simplicité de leur programme leur amène beaucoup d'adhérents parmi les exaltés, les jeunes, surtout la lie de la popu-

lation. C'est très compréhensible, on effet, pour les imbéciles. «Détruire tout et ne rien mettre à la place. »

Telle est la façon populacière autant qu'idiote dont les l'évolutionnaires. ont détruit la théorie — nonsansj^^randeur -- de Kropotkine et d'Elisée Reclus, l'individualisme àoutrance,qui tend à ramener à l'état sauvage, à l'état de lutte brutale pour la vie.

Les anarchistes se moquent, eux, du bulletin de vote comme d'une guigne. Détruire est leur but ; la dynamite, leur moyen le plus ordinaire en théorie du moins, —car les Français — à moins que M. Clément Duval ait, comme il l'espérait en cour d'assises, donné au peuple de profitables leçons de propagande par le fait — dans ce cas, heureusement plus bavards que résolus, en font peu d'applications.

L'anarchisme à Paris a, non pas un chef, mais un illustre, qui est un lettré et sans doute un rancunier plein d'amertume contre la société : C'est Emile Gautier, de l'avis commun, le plus grand orateur révolutionnaire.

Derrière, viennent : Digeon, un sectaire convaincu, respecté de tous; Godard, le maçon qui

endommagea Yves Guyot, sorte de brute qui « vit » de l'anarchie, ainsi que ses «collaborateurs» Crié et Lissagaray qui, expectorant chaque jour leurs basses rancunes de solis, ont fini peut-être par être convaincus et « vivent» de leurs colères.

Il n'y a pas là de comités, mais seulement des groupes, des nœuds, «les Jeunes Prolétaires de Montmartre, les Vengeurs, le Volcan, le Tocsin. l'Aiguille, les Justiciers », composés le plus souvent de ces ridicules et sinistres gavroches qui complètent — en horrible — la physionomie des révolutions parisiennes.

Quelques-uns de ces nourrissons des pétroleuses sont anarchistes comme ils feraient partie d'une fanfare. Ils s'appellent « Justiciers » comme ils s'appelleraient « l'Harmonie». Distractions que payent en sang et en ruines les citoyens dévoués à la liberté.

. Louise Michel, la pauvre fille victime de ses visions, termine l'ensemble de cette burlesque et en même temps grandiose année révolutionnaire. Elle en est la vivandière, et, on pourrait dire, la sœur de charité, cette héroïne qu'une générosité bizarre, illogique, instinctive, pousse yers les malheureux pour lesquels elle subit toutes les mésaventures. Comme un de ses juges l'interro-

geait sur ce qu'elle allait faire, le 9 mars 1883, sur lEsplanafle des Invales, elle répondit :

— Je suis partout où il y a des misérables, monsieur le président.

J'entends encore liaguerre me conter cette anecdote touchante de sa voix froide et précise. Ces hommes se dresseront superbes ou comiques, mais puissants et terribles, lorsque, au-dessus de la foule — à présent indifférente au tonnerre qui gronde sourdement — éclatera l'orage prochain.

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