‹ Le défiléChapitre 37 sur 41 · AUTOUR DE L'ECU AKAUD · texte numérisé non relu

AUTOUR DE L'ECU AKAUD

cabinet du médecin, le dortoir des vieillards— repris de justice à cheveux blancs vénérables — et des séparés.

Les criminels dont la condamnation a été adoucie à cause de révélations sur leurs complices sont, en effet, gardés à part. On m'a assuré que, s'ils étaient amenés au préau, ils seraient aussitôt rais en lambeaux et que leurs corps seraient bientôt, malgré les gardiens, une boue de chair.

Les vieillards et les séparés ont pour eux un petit préau.

Dans le bâtiment qui fait face à l'infirmerie, près de la bibliothèque, sont dix-huit cachots. Entre Tinfirmerie et ces cachots, se trouvent les trois cellules de condamné à mort, derrière une porte aux verroux énormes.

Il y a une sorte d'antichambre sur laquelle ouvrent les portes des cellules. Les fenêtres, semblables aux grilles du parloir, sont munies d'un treillis serré. Elles donnent sur le premier chemin de ronde.

Lescellules sontnues.Un lit,une tinette, un poêle.

C'est tout.

Dans une de ces vivantes tombes, j'ai soudain

songé au bourreau, que j'ai la bonne fortune de connaître.

Tous les détails de ma première visite me sont revenus, d'un coup, à l'esprit.

M. Deibler habite au deuxième étage, 3, rue Vicqd'Azir. L'escalier est sombre. On croit monter les marches d'un tombeau. Une femme grosse et grassse vient m'ouvrir.

J'arrive, au bout d'un couloir, dans une salle à manger mal éclairée, au milieu de laquelle est une table ronde. Pas de tableaux suspondusaux murs, qui sont couverts d'une tapisserie de papier usé. M. Deibler est debout ; il rôde autour de la table, ainsi qu'un fauve.

C'est un homme trapu, vêtu de noir, ayant autour du cou une cravate militaire. Il a l'apparence d'un ancien soldat et porte la barbe en fer à cheval.

Les poils sont noirs, comme l'habit. — Un deuil perpétuel.

Avant d'être chef, M. Deibler a été adjoint pendant quinze ans. Il a aidé, par exemple, à guillotiner Billoir.

Ce Billoir, lorsque le directeur de la Roquette

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est venu l'éveiller, le tirant du sommeil pour le faire enlrer dans la mort, est devenu soudainement pâle et ses cheveux, en deux minutes, ont blanchi. Pour un autre, par je ne sais quelle contraction musculaire, ses intestins ont reflué vers l'estomac en des torsions apparentes et se sont projetés, ballonnant la poitrine, comme une outre. Un coup de canif, elle se vidait !

M. Deibler, Thonorable bourreau, ce type qui apparaît aux foules dans un nimbe d'horreur, était timide ; par pitié, je lui pris la main.

Oui, dans cette cellule vide, la grosse porte verrouillée sur moi, je songe au boucher d'hommes; je révoque, je l'aperçois. Il me reconduit avec un sourire — assurance qu'il me guillotinera gentiment, après, par exemple comme pour un récent condamné à mort, une tape amicale sur l'épaule, pour m'encourager. Je l'entends ,me dire en me quittant :

— Monsieur, au plaisir de vous revoir...

EMILE DE GIRARDIX

M. de Girardin est mort par morceaux. La paralysie a raidi les membres et, enfin, glacé la tête, Faut-il dire la vérité sur sa tombe? Mais quand la dira-t-on, si ce n'est à présent? Le front haut et large, traversé, depuis longtemps, de filets de rides, un fA)nt dénotant un esprit rare et bien équilibré, des yeux lumineux, vivants, derrière un binocle d'écaillé, qui fixent avec hardiesse et pénètrent jusqu'au plus profond de l'être, la bouche en coup de canif, sans lèvres, comme un serpent, le menton lourd, aux mâchoires formidables, la taille moyenne, svelte, celle du tirailleur, tel était, avec une cravate à nœud immense,

M. de Girardin. Mais c'est plus qu'une physionomie qui a disparu. Une force parisienne est en moins.

M. de Girardin atout embrassé, finances, arts, littérature, femmes, théâtres, politique, finances particulièrement. En ce sens, d'ailleurs, il fut de son époque, et nul ne saurait decet appétit d'opulence lui faire un reproche. L'argent est le nerf de la guerre, quelle qu'elle soit, et ceux-là sont adroits qui, voulant les autres puissances, s'assurent d'abord celle-là. Emile de Girardin, né en dehors des conventions sociales, a fait sa trouée dans la foule ; il a pris place sur un des piédestaux réservés aux illustres de chaque siècle. Figurez-vous Panurge avec plus de verve, d'activité, de talent, de souplesse, avec moins d'esprit, sur un piédestal de journaux et de billets de banque, fragile piédestal, car il suffit d'approcher une bonne allumette. •

C'était un homme pratique, voyant le fait, et rien de plus, fermé aux charmes du sentiment, admirant une usine, bâillant devant un paysage. M^e de Staël regrettait, en Suisse, son petit ruisseau de la rue du Bac; il aurait regretté ainsi son hôtel des Champs-Elysées et le bureau de son journal. Même impuissant, il aima toujours mieux

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contempler un coucher de femme qu'un coucher do soleil. Il n'aima que l'or et ce que donne l'or.

Déclaré sur les registres de l'état civil, en 1806, à Paris, sous le nom d'Emile Ruinart, flls de père inconnu et de demoiselle Ruinart, il a dû conquérir tout par lui-même, y compris son nom. Son père est le général comte de Girardin. Dès que le souci de l'avenir s'éveilla dans son imagination ardente et précoce^ de quel œil dut-il envisager cette société où il n'avait point de place ?

Il prenait possession de lui-même à une époque de crise politique et morale où les voies les plus opposées s'ouvraient aux jeunes ambitions. Il avait vu sombrer l'Empire et il assistait à un essai de restauration. On comprend dans quellesincertitudes dut le trouver la révolution de 1830. — La vie est un jeu ; les qualités sont des atouts ; les hommes forts sont ceux qui savent se servir même de leurs défauts.

Le 1" juillet 1836, il fondait un organe quotidien à 40 francs par an, au lieu de 80, sur des bases nouvelles qui transformaient le journal, arme politique, en instrument industriel, le revenu des annonces pouvant seul couvrir les frais de l'agrandissement du format. Titre: la Presse. La lutte fut énorme.

Parmi les adversaires était Armand Carrel; qui, dans un duel resté célèbre, paya de sa vie sa protestation contre une innovation dont il déplorait les conséquences, M. de Girardin, provocateur par spéculation, avait dit, franchement :

— Une rencontre avec un homme tel que vous me paraîtrait une bonne fortune.

Cette rencontre eut lieu, le vendredi 22 juillet 1836, de grand matin, dans le bois de Vincennes. Armand Carrel et de Girardin s'étaient placés à une distance de quarante pas, avec la liberté de s'avancer chacun de dix pas, Armand Carrel compte les dix pas, tire, et traverse de sa balle, de part en part, la cuisse gauche de M.deGirardin.M.deGirardin fait feu sans bouger, atteint Armand Carrel dans l'aine, mortellement.

Girardin demeura un novateur triomphant.

Peut-être, en allant au fond des choses et en scrutant l'organisme du journalisme actuel, penserait-on que les alarmes de Carrel n'étaient pas sans fondement et jugerait-on un peu excessive la part échue à l'intrigue et à l'argent, au détriment de la littérature et de la politique. M. de Girardin avait alors la chevelure en coup de vent et de petits favoris.

Sa fortune était en belle voie. Élu député, il ne

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se laissa pas submerger par latiimpête qui devait engloutir la branche cadette. Avec un flair qui fait l'éloge de sa clairvoyance, il donnait, le 7 février 1848, une démission retentissante.— Instruit par le passé, et en prévision des crises à venir, dès lors il s"est prémuni d'une théorie élastique qui devait lui permettre de naviguer sous tous les vents. Il s'abrita sous le drapeau d'une liberté peu définie qui devait s'accommoder, plus tard, même du régime césarien, moyennant un siège do sénateur. M. de Girardin était toujours prêt à accepter tous les régimes, pourvu qu'on lui donnât quelque os médullaire à ronger. Il expliquait ses pasquinades en disant que mieux vaut améliorerun gouvernement que le changer. Plus de souplesse, d'ailleurs, est obligatoire, pour être enrégimenté dans un parti, que n'en possédait ce journaliste autoritaire.

Ni soldat, ni chef; c'était un isolé. Il fut un individu contre les autres. M. de Girardin se précautionnait, par l'attaque, contre les reproches de versatilité et les attaques personnelles, en collectionnant et classant extraits de livres et brochures, articles de journaux, correspondances privées, documents de toute esp':'ce sur la politique, la littérature, les affaires industrielles, tout ce qui, enfin, peut servir d'armes dans les luttes

privées et publiques. Il faisait de la polémique, avec les caméléons, ses confrères, àcoupde textes, de petits papiers, de chiffres, de faits. Tout cela était fagoté dans des articles brillants et redoutables, aux phrases courtes et alertes, en style quelconque. 11 avait, pour procédés familiers, l'antithèse, le jeu de mots, l'énumération, l'accumulation et, pour qualités, une verve infatigable et une logique apparente.

Nos mœurs politiques sont lâches corame.la ceinture de César ; à ces mœurs, Girardin, sceptique d'une très adroite, très opportune facilité d'évolutions, a su accommoder sa destinée et plier ses rares facultés. Il a deviné la fatalité d'une réaction d'égoïsme, après les prodigieuses dépenses de dévouement patriotique, pendant la Révolution, et d'héroïsme militaire, sous le premier Empire. Il a eu l'intuiiion de l'alFaissement des caractères qui devait signaler les règnes de Louis-Philippe et de Napoléon III. Il n'avait pas attendu les conseils de Guizot pour comprendre qu'en pareil temps il faut s'enrichir,quandmême. Il avait deviné le langage que les malins doivent tenir à une génération crédule seulement au succès.

Sa supériorité s'est révélée, tout aussi évidemment par la pression qu'il a exercée sur les Intel-

ligcnces, médiocres du reste et mal payées, dont il s'entourait. A l'exception de NelTtzer, très disposé, par tempérament, au scepiicisme, il a énervé, éteint tout germe de foi et d'enthousiasme chez de jeunes disciples attirés vers lui par son prétendu culte de la liberté ; cet homme était méphitique. Il marchait seul, et, cherchant l'utilité de tout en tout, il proportionnait ses bonnes grâces aux services qu'il pouvait attendre. Cicéron explique, dans un de ses traités, que l'amitié est basée, sur l'estime. On ne parle pas des amis de M, de Girardin. Je ne pense pas d'ailleurs qu'il crut à l'amitié.

Il avait le tempérament américain. Dans un livre autobiographique, Emile, publié en 1827, il déclarait, déjà, que le temps de la métaphysique était passé. Girardin fut un de ces Yankees qui marchent à la recherche des pays inconnus. Il allait en avant, repoussant les obstacles, menant le jour dans les halliers, y faisant circuler les chemins de fer, en tout cas, émettant des actions. Ce fut un dédaigneux du préjugé, de la routine, trafiquant des intelligences, laissant de côté les imbéciles, à moins qu'ils ne fassent millionnaires.

J'ai dit qu'il trafiquait des intelligences.

Il les détroussait, d'abord, dans son cabinet de

travail, une vaste pièce, au premier étage de son hôtel, encombrée de guéridons et de pupitres. Pas de bibliothèque, mais, à la place de livres, la collection de ses articles, cimetière de ses opinions, et le dossier de ses contemporains, autre cimetière empli de « cadavres ». Enveloppé d'une robe de chambre, de flanelle blanche ou bien en drap marron, assis devant une grande table, recouverte d'un tapis de velours noir et chargée, de chaque côté, tant que le jour n'était pas assez clair, d'un flambeau à deux branches, il lisait les journaux, faisait ses coupures, les classait, répondait à ses correspondants. Cet entrepreneur de journaux avait l'habitude de répondre immédiatement aux lettres et aux télégrammes qu'on lui adressait. Il recevait qui avait à lui parler. On allait chez lui comme chez une goule ; il vidait un homme en cinq ou six minutes. Rarement l'entretien durait une heure. Il écoutait, de la sorte, la plume entre ses doigts fins, chaque jour, deux douzaines de personnes de diverses conditions, et, quand un pauvre diable lui exposait un projet, il aimait la synthèse. De même un voleur qui vous demande la bourse ou la vie déteste qu'on essaie de sauver encore quelque louis ou quelque bijou. Il était encore, dans son cabinet de travail, comme l'araignée au milieu de sa toile;

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il y allendalt les mouches. A dix heures, il avait presque fini sa journée, quand beaucoup la commencent. Il avait écrit son article et donné, pour le journal, sesordres au secrétaire de larédaction. M. de Girardin s'exprimait par phrases menues et hachées.

Propriétaire principal de cinq ou six journaux, d'opinions différentes, il était fort riche. Sa fortune lui était utile pour adorer les chevaux et les femmes. Malgré ses travaux, il avait encore le temps de faire, dans les beaux matins, une promenade à cheva,l, au Bois. Il était, même très vieux, encore quasi alerte ; il tenait son stick nerveusement. M. de Girardin enviait toutes les supériorités du génie, de la force, de l'élégance, delà santé, de la noblesse, de la fortune ; il eut celles qu'il put. Autant il se montrait froid avec les hommes, car il y a du danger avec eux, autant il était caressant avec les femmes. Le chien devenait chat ; le chat, d'ailleurs, est traître. M. de Girardin était vaniteux de sa gorge autant que de ses pieds. et de ses mains. Il la montrait volontiers aux dames, chez lui, en les priant de toucher.

M. de Girardin avait une manière d'écrire, mais ce n'était pas un écrivain. De nombreuses

brochures témoignent de sa prolixité. Ce pablicisto, qui disait trouver une idée par jour, en effet, celle des autres, croyait avoir traité toutes les idées dans ces pages : Question de mon temps. Le temps d'un tel brasseur d'aff'aires lucratives et d'un tel lanceur de mines fantastiques ! Nul ne fut plus personnel et plus autoritaire que ce chanteur de la liberté. Il était absolu dans son système variable.

Il était plus que sévère envers ses collaborateurs. Cependant, lorsqu'il avait Pair de s'irriter, il demeurait maître de lui et d'eux. Il n'était pas artiste, mais il chérissait les arts, sur lesquels il spéculait. Son nom a été mêlé à une foule d'entreprises financières aussi compliquées les unes que les autres. De cet homme si actif, qui a tout fait, même du bien, aucune œuvre ne demeurera, car il n'a été ni assez politique, ni assez littérateur. Pas plus de principes en art qu'en morale. M. de Girardin fut pour la relativité dans tout. Quoi qu'il en soit, le vieux lutteur est couché pour jamais.

Mais il y aura eu, au bonheur de son existence, un cheveu, même tout une mèche. A ses prospérités aura manqué le couronnement attendu. De même qu'un prélat, célèbre par les agitations de

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sa vie, et fils naturel aussi, M. Dupanloup, aura vainement convoité, jusqu'à sa dernière heure, le cliapeau de cardinal, ainsi le financier politique aux combinaisons infaillibles, le journaliste à la prose, aux alinéas martelés, aura vu fuir l'image décevante d'un portefeuille de ministre, jusqu'à la fin de sa polichinellerie.

AUTANT DE FEMMES, AUTANT d' AMBITIONS

Figaro, tO septembre 1879.

(Emilios était trop fin pour se laisser prendre, tout à fait, dans les lacets d'une femme. Comme Aristippe, il possédait Laïs, et elle ne le possédait pas ; comme ce philosophe, il buvait dans une coupe de femme sans craindre l'ivresse. Œmilios était illustre, dans toute la Grèce, par une mèche de cheveux tombant sur le front presque jusqu'aux sourcils. Une fois, il coupa cette mèche, dans une heure de jalousie, lorsque Alcibiade coupa la queue de son chien. Cela occupait le spirituel peuple athénien.

Ce Grec était le fils de ses œuvres, bonnes et mauvaises. Ses parents étaient inconnus. Il s'était fait lui-même l'artisan de sa propre fortune par tous les moyens qui ne choyaient pas, à Athènes, sous le coup des lois. C'était un sophiste. Il a été

Je soldat de tous les partis, sans avoir pu jamais arriver au commandement, et il a servi tour à tour les diverses factions qui ont été maîtresses de l'autorité. Œmilios enviait en secret la gloire de Thémistocle qui libéra le territoire. Le pouvoir était son rêve. Il mourut sans l'avoir atteint.

Du philosophe Aristippe diverses réponses, notées par les écrivains grecs, peuvent aider à faire connaître le caractère du sophiste Œmilios dans ses relations avec les femmes. Il serait juste de croire que, au sens absolu, il n'eut pas d'Égérie. Mais les femmes, sans être ses conseillères, ses inspiratrices, n'en ont pas moins tenu de place dans sa vie. On pourrait lui attribuer cette anecdote qui a été attribuée à Aristippe :

On sait que, Diogène lui reprochant un jour de vivre avec Laïs, il répondit :

« — Est-ce que vous trouvez mauvais d'habiter une maison qui a logé un grand nombre de locataires ? »

Les femmes d'Œmilios, sans être ses inspiratrices, n'en ont pas moins tenu de place dans sa vie, bien qu'elles aient tenu aussi de la place dans la vie de quelques autres. Il eut longtemps la poétesse Myrtho (1). Celle-ci eût été son Égérie, s'il

(1) M»" Delphine Gay.

avait pu en avoir une, Ses vers étaient répétés dans toute la Grèce, qui l'avait surnommée la dixième muse. Myrtlio chantait ainsi que la brise soupire dans les voiles blanches sillonnant la mer. Elle avait la figure d'un ovale parfait, le nez fin, des cheveux châtains et abondants, qui paraissaient frisés et qu'elle aplatissait en nattes, les épaules tombantes, elle avait, enfin, dans son ensemble un charme poétique et doux. Œmilios l'avait conquise par l'audace de ses entreprises ; elle lui donna sa main et elle l'aima. Ainsi qu'autrefois Sapho, elle fut bientôt dédaignée.

Depuis ce temps, Œmilios courut vers d'autres femmes, mais, nulle part, il ne trouva plus un amour. D'avoir abandonné la tendre Myrtho, il fut puni par les grandes courtisanes.

Il désira Théophana (1), qui avait remporté des triomphes, devant le peuple et devant les archontes, en jouant les tragédies d'Eschyle et de Sophocle. Elle était brune et grande. Le cou était mignon, délié, la bouche petite, toute gracieuse, les yeux étaient mélancoliques^ petits aussi^ d'une nuance indécise entre le bleu et le gris, noyant le visage d'une pénombre de tristesse que la

(1) RacheL

bouche éclairait d'un sourire. Cesyeux, à lascène, devant le peuple, alors qu'elle tenait, pour citer entre autres celui-là, le rôle d'Andromaque éperdue, se passionnaient et paraissaient immenses. Le front large se dressait haut comme un fronton. Elle était auguste ainsi qu'une statue de Praxitèle animée, par l'artiste amoureux et puissant, du souffle et du mouvement. Elle chanta parfois les hymnes patriotiques deTyrtée. Alors elle peignait les âmes. Théophana, qui cependant était mercenaire, vengea Mjrtho et ne partagea pas sa couche avec Œmiiios.

Avide de toutes les satisfactions d'amour propre, il avait épousé, après la mort de Myrtho délaissée, une étrangère de haut rang : Mina, la fille d'un prince d'Arménie. Cette union dura peu. Mina vengea, elle aussi, Myrtho. Elle trompa Œmiiios et, souvent, couronna son front de soucis jaunes.

Œmiiios, toutefois, était opulent et se consolait avec les hétaïres fameuses. Les bénéfices de son commerce lui permettaient de fréquenter les courtisanes renommées. Il fut, par exemple, le familier d'une courtisane juive, appelée Esther à qui ses amis, par flatterie excessive, avaient

donné le nom d'Aspasie, de la grande Athénienne dépravée et artiste que visitait Socrate.

Celle-là peut-être, femme de bronze, se vendant comme le sophiste, eut sur lui quelque influence.

Dans sa vieillesse, point découragé par les échecs, il voulut posséder Eucharis, qui avait succédéàThéophana. Elle n'en avaitpas les accents tragiques, mais elle disait, harmonieusement, les vers d'Euripide. Elle était frêle et maigre. Ses cheveux n'étaient pas blonds, mais elle les avait teints avec une eau rapportée d'Asie par un navigateur. Les sourcils étaient châtains. La bouche était rendue, avec du rouge passé sur les lèvres, vermeille et sanglante. Les narines même étaient colorées en rouge. Eucharis, assurait-on, peignait et sculptait. Elle avait fait un buste d'Œmilios, car ce sophiste était vraiment, par sa verve satirique et par son opulence, un des hommes les plus considérables de l'Attique. Considérable signifie puissant.

Eucharis, avec ses yeux bleus et le regard clair, glissant à travers les cils pareils à des fils d'or, avec sa chevelure blonde et longue qui semblait une moisson de juillet, apparaissait comme une Incarnation du ciel lumineux de l'Attique, faite,

UN MODKRNf: AllETIN 321

dans 1g soleil, avec les rayons de l'aurore blanchissante et les buées vaporeuses do la mer Saronique. Elle n'eut pas de l'ascendant sur le sophiste Œrailios, mais ils s'attirèrent l'un et l'autre, sans se mêler, par le caractère semblable et le raêm.e amour du bruit fait autour de leur nom.

Alcibiade coupait la queue à son chien. Œmilios coupait sa mèche. Eucharis trouva mieux. Elle fit, une fois, ramasser cinq mille chiens dans toute la Grèce, leur fit couper la queue, et les lâcha dans Athènes.

Elle se moquait cependant du sophiste.

Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle, Assise auprès du feu, dévidant et Glant, Direz chantant mes vers, et vous esmerveillant : Ronsard me celebroit du temps que j'estois belle,

Œuvres de Ronsard.

II y a bien longtemps, Nausicaa, une chercheuse, une perverse, s'éveilla avec une curiosité plus vive de connaître — subjuguée par la grâce des strophes qui expriment la passion d'une petite paysanne et d'un pauvre pêcheur — l'on ne sait quoi mystérieux caché par les dieux au fond des âmes des poètes ; avec un désir invincible d'entendre Hélios — le chanteur du soleil, le chanteur de l'amour, dont les vers, d'une inspiration primitive, sont immortels malgré le patois dorien qu'il a choisi pour dire ses ravissantes idylles — exprimant pour elle seule d'intimes joies et d'intimes douleurs.

Nausicaa n'était point naïve ; c"é(ait une courtisane d'Athènes. Elle avait souvent pris les chemins de traverse, au bord desquels elle entraîna Hélios avant d'y attirer aussi Périclès, celui qui mena la guerre contre les Lacédémoniens et, plus tard, fut président de l'Aréopage, le patriote dont la Grèce entière prit le deuil, après l'avoir honoré par d'inoubliables funérailles. — Elle écrivit donc au poète qui dans sa campagne, près de Gythium, la ville fondée par les Phocéens, s'occupant des travaux de la ferme, gouvernait SCS étables, soignait ses terres et faisait les huiles

C'était un éphèbe bien découplé, d'une physionomie avenante, à l'air modeste et doux, aux yeux longs, le regard franc, le nez droit, un front large et superbe, les cheveux rejetés en arrière. Solide et élégant, il n'avait pas perdu ses angles dans le coudoiement des rues. Aussi répondit-il à l'appel de Nausicaa qu'Athènes est belle, sympathique, plaine de chaudes âmes, qui rendent son séjour attrayant au poète, mais qu'Athènes est bien absorbante, éblouissante, étourdissante, qu'il ne faut en prendre que sagement, et à de rares intervalles, comme de l'ivre se.

La chercheuse insista, et il consentit enfin, en ces termes : « Vous voulez voir ce qu'il y a dans

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un poète. — Paix aux femmes de bonne volonté 1 — Je n'ai plus qu'à mettre mes deux yeux dans les tiens pour mêler mon âme à la tienne. » Les deux amoureux décidèrent de se rencontrer à Argos, qui est à peu près à égale distance d'Athènes et de Gythium, comme Lyon de Paris et de Marseille. Ils se virent ainsi, tous les mois, pendant trois ans.

Nausicaaput croire avoir pris les sens d'Hélioâ, et même son cœur. Elle se trompait, car il n'aima point d'un amour véritable cette femme ; elle lui fut, avec le charme de leloigneraent, un simple prétexte pour rêver. Pourtant, de sa ferme il lui manda de nombreuses lettres, qui ont été retrouvées et qui presque toutes sont délicieuses par l'exquisité, le soufle chaud des sentiments, la merveille de la forme.

Ainsi :

«Aujourd'hui, un soleil d'or réjouit les jeunes blés qui percent la glèbe ; les montagnes arides, mais bleues et transparentes, se taillent en relief dans la blanche lumière. Je voudrais courir aux champs pour boire à pleins poumons la vie salubre. Mais seul 1 seul 1 toute cette joie devient mélancolie. Prends-moi comme un enfant et

suspends-moi aux blancheurs, aux splendeurs de ta gorge. Veux-tu ? Je veux mettre ma joue sur elle et faire semblant de dormir.

Dans une autre missive, il décrit encore le printemps de son pays :

« Il a fait aujourd'hui un soleil asiatique, une chaleur lumineuse et enivrante qui m'ont tenu en langueur. Je te cherchais partout dans les bois et dans les champs, dans les blés et dans les fleurs, et tu n'étais nulle part. Je suis convaincu que ce vrai soleil qui enfin s'affirme d'une ma» nière sérieuse et solennelle te fera beaucoup, beaucoup de bien... Si tu voyais comme le soir est gentil à la campagne et au printemps ! Au moment où je t'écris, toutes les petites bêtes des bons dieux élèvent leur concert, les rainettes, les crapauds, les grillons, les courtilières. On dirait un orgue immense tenu par un musicien sauvage. Veux-tu venir avec moi, le long des haies, voir les vers luisants s'aimer. Allons, viens, je t'emmène ! »

Le poète, Tannée suivante, est toujours ému par le renouveau :

« Si tu pouvais sentir, seulement en rêve, la douceur des haleines printanières qui arrivent des quatre coins du ciel, tu achèterais des ailes à tout prix et tu volerais vers le Sud. Viens donc

enfin à l'amour qui t'attend et te prépare des amours ! »

A chaque retour de l'avril, il semble qu'un sang plus vif, renouvelé, battit aux tempes du poète rustique, éveilla, dans sa pensée, plus attirante, la chère image, et, gonflant le cœur de désirs, donna à ses lèvres faim et soif de baisers.

« Viens à l'amour qui t'attend et te prépare des amours I » Et parmi l'universel flux de sève, les buissons d'aubépine se fleurissaient comme d'une neige parfumée pour la maîtresse qui n'arrivait jamais.

Premiers papillons, sortis tôt, aventurés dans la brise de floréal, variable comme une femme, ne voyez-vous rien venir ?

Mais Nausicaa, l'hétaïre athénienne, n'alla jamais en Laconie et ne fut jamais l'amoureuse des champs embaumés par les fleurs et noyés de clarté par le joyeux soleil. Hélios lui décrivait pourtant sa contrée brûlée par Tété ; il lui faisait ouïr les cigales chantant sur les arbres comme des enragées, il lui montrait les chevaux haletants qui tournent sur l'aire pour fouler le blé et, à côté, de beaux jeunes hommes aux reflets de

bronze qui nettoient le grain sacré dans le van primitif, tel que le décrit Hésiode.

Une autre fois il faisait à sa maîtresse le récit de ses voyages : « Me voilà de retour d'une excursion très fatigante, mais superbe. Je devais ne rester que huit jours, mais le paj's était si beau, les compagnons de route si allègres, les fillettes d'auberge si fraîches et si accortes que je n'ai pu m'arracher plus vite aux poésies de la nature et des montagnes ! En avons-nous franchi des monts et des vaux! Et à pied, je te prie ! Les bonnes fatigues, les bons coups de soleil en plein front, les bonnes haltes dans l'herbe odorante et les bonnes veillées dans les bourgs! On est une troupe de poètes et d'artistes, on voit la création splendide « gratis » ; on escalade les montagnes comme si l'on montait au ciel, et l'on boit de la santé, de la force, de la lumière, de la vie. »

Hélios de plus en plus, était pressé par Nausicaa de venir à Athènes. « Tu cours au bout de l'horizon pour chercher un amant naïf, naturel, pas Athénien, et puis, quand tu l'as, tu voudrais le rendre Athénien comme les autres ; tu voudrais du jeune chêne verdoyant et rugueux faire un jonc poli et souple comme lesjoncs qui fouet-

tent l'asphalte de vos trottoirs, » Elle voulait sansdoute joindre à son triomphe de beauté le triomphe de gloire du poète.

Il s'y refusait toujours :

« Laisse-moi aimer à l'ombre comme la

luciole de nos nuits d'été et, à l'ombre exhaler mon parfum comme les fleurs que tu m'envoies. Laisse-moi tel que je suis, si tu veux que je reste poète ; si tu veux que mon cœur vibre, laisse-lui cette sensibilité qui l'émotionne au moindre bruit... Livre-toi, amante, livre-toi un peu plus au bercement de celui qui t'aime. Il ne sied pas à la fleur de résister à la main qui la cueille. Je suis le fleuve, moi; tu es l'île enbaumée qui fait le charme de mon lit. Parfume-moi, enivre-moi et rafraîchis dans mes caresses le feu de tes cratères, mais laisse le fleuve rouler à sa guise ses flots mélancoliques ; laisse-le doucement poursuivre vers la mer son cours fatal, et, belle amie, cela faisant, Tîle riante s'abreuvera toujours aux eaux limpides et toujours les eaux limpides seront amoureuses de l'île et la caresseront. »

Le poète fut enfin fléchi par les prières de son amie, et il vint à Athènes. Avec Nausicaa, il s'étourdit dans toutes les fêtes ; mais il ne put pré-

férer les corruptions attiques aux plaisirs fortifiants que donnait à ses yeux la contemplation de l'harmonieuse nature.

Rentré chez lui, après avoir indiqué cette tristesse des joies d'Athènes, il invitait Nausicaa à vivre quelques jours avec lui sur la colline plantée d'oliviers et baignée par les vagues claires : « J'aurais, dans une ingénuité de poète, cru Athènes capable de plus de magnificence dans ses bacchanales. Une soirée modeste avec quelques amis vaut mieux que cette grande misère. Mais qu'est-ce encore que la soirée la plus brillante et que la causerie la plus étincelante à côté d'une promenade au bord de la mer, par la nuit bien tiède, bien étoilée, bien amoureuse ! Que sont vos flambeaux à côté des lumières du ciel se reflétant sur les flots diamantés, à côté des lumières du cœur qui dans les yeux de l'être aimé découvrent des ivresses extatiques 1 Ah! toutes ces voluptés que nous avions rêvées et concertées ensemble et qui, par conséquent, m'appartiennent de moitié auront-elles le sort des fleurs d'antan? Non, quoique mauvaise ménagère de ton bonheur, je crois encore que tu ne jetteras pas ces jours heureux par la fenêtre. »

Hélios, dans sa pensée d'une sérénité olym-

pienne, jugeait que les poètes, les artistes, les philosophes n'ont pas le temps de faire des avances et de consacrer aux prodromes de l'amour ce que les oisifs peuvent donner à profusion. Puis, le rôle de soupirant n'est pas très viril. L'homme qui a mérité ce nom par ses reuvres est comme un dieu qui plane dans l'azur. T^a femme vient à lui ainsi que la rivière à la mer et la gazelle altérée à la rivière. Hélios estimait enfin que pour lui la femme devait être l'amant.

Malgré cette manière de voir, il était certes énamouré, le poète campagnard, lui qui, parfois songeant à celle qui était dans Athènes, au loin, se levait de sa couche pour aller regarder, à l'aube blanchissante, au matin, s'il n'apercevait pas le profil de Nausicaa dans les rayons du soleil.

Hélas! quel amour est vraiment de l'amour ? Sur l'instant,, on croit aimer et jouir en pleine lumière, dans la félicité absolue ; et, plus tard, on s'aperçoit qu'on a eu seulement ce qu'il y a de passager dans les joies humaines et seulement l'ombre de clartés qui semblaient éternelles.

< ... Le souvenir du commencement est si doux qu'il parfame encore les étranges choses de la fin. Cela me sufllt.

« Je retourne à l'austérité de ma vie et à mes contemplations. Tu as tout brisé sans pitié, l'amour et l'amitié même. Tu me dis adieu sans tristesse, mais non pas moi. Je te dis adieu avec le cœur tout gros. Le mal que je ne t'ai pas fait, je le reçois de toi... »

Quand le fleuve peut se mouvoir, les coudes libres, dans un lit vaste, profond et doux, quand les cœurs qui se cherchent peuvent, indépendants, s'élancer l'un à l'autre et s'envoler ensemble dans les régions bleues, pourquoi le fleuve rugirait-il et pourquoi la passion serait-elle délirante? Mais, comme le fleuve ne bouillonne et n'écume que lorsqu'un obstacle irritant barre sa course, ainsi, en présencede contrariétés etd'empêchements, le cœur est pris de désespoir et de convulsions.

Cela fut ainsi pour le poète, — car sans doute pour implorer son amie, qui s'échappait de leur bonheur — il revint à Athènes. Une nuit, ils assistaient tous deux à une fête chez Aspasie. Pendant le banquet, les convives s'entretinrent fort d'un certain Périclès qui ambitionnait alors le gouvernement et qui, entouré d'une foule de clients hirsutes, soulevait les Athéniens sur l'Agora. — Quelle idée soudaine éclôt dans la

tête petite et mignonne de Nausicaa ? Elle avait usé un poète, comme elle aurait pu user une robe de lin. Si elle se distrayait maintenant avec un jouet nouveau, l'âme d'un politique ? Cette fantaisie était à peine née que Nausicaa s'approcha d'Hélios, et, un peu troublée par la tristesse des amours qui finissent, elle embrassa le poète, en murmurant le désir d'être aussi embrassée. Le double baiser — comme il l'était dans la pensée de la courtisane — fut le dernier.

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