ET LES MÉDECINS
1" mars 1877.
Parfois, d'aucuns se plaignent de l'abondance des romans mis en vente quotidiennement. Il y a donc des lecteurs pour tout cela ? Il faut que le besoin de se consoler de sa propre vie, en s'chappant des réalités qui nous sont personnelles, dans les rêves de? autre-, soit enfoncé bien fort au cœur de Thorame, de la femme surtout, pour que chaque bouquin nouveau trouve une quantité d'acheteurs et de parcoureurs. — Il semble cependant que, parmi les livres de pure imagination, neuf ou dix par an, au plus, sont essentiels à connaître pour les lettrés, pour ceux qui se piquent d'être au courant du mouvement contemporain. Et, dans ce petit nombre de volumes hors du rang au milieu de bataillons de livres, un des plus intéressants est certes celui que vient
de publier, M. Guy de Maupassant : J/on^-Orfo/,
• Je suis d'autant plus aise d'en parler qu'autrefois je reprochai à ce «gui» de Flaubert, alors seulement encore un conteur de nouvelles piquantes et brutales, Boule de Suif, Maison Tellier, Mlle Fifi, de s'arrêter trop — même avec ses très particulières qualités d'observateur — à la description des mêmes milieux:
«Des filles, toujours des filles, et très banales, publiques. Vraiment, si vif que soit le talent de Maupassanten ces sortes de sujets, dans tout écrivain il faut un penseur.
« Quelle pensée s'élève de ces œuvres ? Parmi la tragique agitation de ce siècle d'argent, Maupassant paraît n'apercevoir que des gros numéros. La basse fille, ce n'est pas tout.
« El la société ? »
Au milieu des éloges sans restriction, — car il en est, pour les belles dames, d'un faiseur de livres mis en vedette et adopté, comme d'un couturier à la mode ; il n'y a plus de mesure dans l'engouement, — cette critique porta sans doute. En tous cas, Maupassant, à mesure qu'il connaissait des endroits différents, que s'élargissait le champ de ses remarques, donna, en des œuvres
d'uiîG plus grande envergure, une moisson plus ample et plus variée de faits.
Bel A7ni, c'est l'aventure d'un « sous-ofT » à mine de pillard de cœurs, à la morale vague de détrousseur de gourbis, solide gars sans élégance qui rapidement conquiert Paris — négligeant toute honorabilité, la meilleure du moins, la seule, celle qui vient d'une conscience sans reproche, — s'en tenant à cet honneur aussi superficiel qu'un masque mis sur le visage par une femme pour se conduire un peu comme une fille
— conquérant tous les sourires d'Elles, se servant des désirs qui viennent s'accrocher à sa moustache pour augmenter sa ''ortune, servir son ambition, — renversant tous les obstacles qui séparent du but à peine songé, aux heures de plus haute ambition, — arrivant, arrivé ;
et, pour tout moyen, un levier, mais remar^ quable.
Voilà déjà mieux. Un type, ce Bel-Ami, avec une autre cruauté que Desgrieux, excusable, lui,
— sans compter l'indulgence de son siècle pour de telles mœurs, et tout est affaire, je lésais bien, de temps et de latitudes — pour sa grâce, pour son amour fidèle, aussi peut-être à cause d'une
sorte d'amour des hommes qui sont nés après elle — amour partagé avec Desgrieux — pour Manon, l'adorable maîtresse. Beaucoup disent, après Musset :
Quelle perversité I quelle ardeur inouïe
Pour l'or et le plaisir ! Comme toute la \-ie
Est dans tes moindres mots ! Ah ! folle que lu es,
Comme je t'aimerais demain si la vivais !
Bel-Ami, lui, est intéressé ; les femmes ne sont rien, le succès est tout, avec la fortune. Ainsi Maupassant a lancé ce mâle « parmi la tragique agitation de ce siècle d'argent »; et son roman serait tout à fait un livre, serait un chef-d'œuvre si l'action parfois ne semblait trop factice, s'il ne résultait pas des détails on ne sait quoi qui montre trop une fabulation inventée ; si, enfin, — pour le public en dehors de cette réalité, — la vie, avec une puissance continue, sortait des pages qui la racontent, tranquillement vicieuses et ironiques, d'une satire bien portante, et nous soufrait toujours au visage, comme sur la côte, — avant de voir les flots, — on reçoit l'air frais ou le vent de l'océan.
Et la société ?
Maupassant — qui semble être sorti pour toujours de la maison Tellier, fort divertissante d'ail-
leurs, après avoir conduit la foule de ceux qui le suivent dans une certaine société parisienne en compagnie de son héros, Bel-Ami — nous mène en Auvergne, dans son dernier roman. Le sujet est plutôt l'histoire d'une ville d'eaux que le récit de la passion de Christiane, la femme du banquier Andermatt, pour Paul Brôtigny. Dans ce personnage, soit dit en passant, on peut croire que l'auteur s'est un tantinet pourtraicturé : « il avait eu des furies d'amour pour des femmes de toutes classes, adoréesavecun égal emportement». Même, il y aurait dans l'âme de Maupassant une sentimentalité romantique qu'il cache soigneusement, mais qui transparaît, par exemple, lorsque Brétigny exprime sa passion.
A ne rien taire, ce n'est pas le meilleur de Maupassant, et, à ce point de vue, quelques pages sont bien étranges, la fin de la première partie, de 178 à 182, depuis « l'automne venait, l'automne qui précède l'hiver». Brétigny s'est échappé avec Christiane, d'une fête donnée par M. Andermatt le mari ; ils ont rendez-vous sur la grand'route. « Christiane s'arrêta et l'ombre, aussi, resta immobile, couchée.» Brétigny, qui l'attendait, «fit rapidement quelques pas, jusqu'à la place ou la forme de la tête s'arrondissait sur le chemin. Alors comme s'il eut voulu ne rien perdre d'elle,
il s'agonouilki et, se prosternant, posa sa bouche au bord de la sombre silhouette. Ainsi qu'un chien assoiffé boit, rampant sur le ventre, dans une source, il se mit à baiser ardemment la poussière, en suivant les contours de l'ombre bien-aimée. Il allait ainsi vers elle. » Et le baiser des lèvres s'achève en étreinte ardente, mais poussiéreuse, comme la route. Ainsi, jusqu'à cette phrase de Christiane Andermatt:
« — Il faut revenir, car on s'apercevrait que que nous sommes absents tous deux. »
Si le mari ne s'aperçoit de rien, il est plus mari que nature ; c'est ce passage, sans doule, qui faisait dire au dessinateur Willette: «Il me semble que je cause avec mon concierge. » Non, avec une lavandière de Mont-Oriol rapportant des « potins. »
Ce sont là des vétilles. — Ce qui fait du livre de Maupassant, Mont-Oriol, une œuvre supérieure, c'est qu'elle apprend comment naît, s'agrandit une ville d'eaux; cet intérêt est bien autre que celui de l'adultère de Christiane, peu renouvelé par d'autres façons de dire. On trouve là une compagnie de médecins: le docteur Bonnefile qui a créé la source, Christophe Colomb dont le banquier Andermatt est l'Améric Vespuce, le
docteur Bonnefile, presque l'aspect d'un vieux médecin de campagne, retors — le docteur Honorât, un autre Auvergnat, mais « souriant et souple», —le docteur Latonne, de Paris, un partisan de la médecine organométrique, très fin» très insinuant, distingué, charlatan, — le docteur Black, dévot, allanttousles jours à l'église, recevant tous les dimanches la communion, Tartufe s'occupant plus du malade que de la maladie, — le docteur Mazelli, joli homme, aventurier, qui enlève la fille du professeur Cloche, — tous faufileurs, intrigants. On se demande qui a foi dans l'efficacité des eaux minérales.
Pas les médecins à coup sûr, ni Andermatt, qui les met « en actions ». Elles sont bonnes contre la stérilité ; si Christiane devient enceinte, l'efficacité en est due sans doute à Mont-Oriol, mais aussi à Paul. Elles guérissent les paralytiques ; mais le vieux père Clovis a besoin des dons intermittents de quelques billets de cent francs pour retrouver l'usage de ses jambes. Et, ici, tout semble vrai, si bien qu'on s'interroge : « Mais si pour telle maladie mon médecin m'assurait que je ne puis être guéri que par telle eau, j'aurais peur, après avoir lu ce livre, et me regarderais comme perdu. » Le tableau est d'une justesse parfaite et inquiétante. Maupassant pense
conime le docteur Maz3lli, lorsqu'il fait dire à cet Italien ;
« — Il n'y a pas de remèdes, il y a seulement des maladies. »
Si des clients retournent à Mont-Oriol, c'est qu'ils auront le goût des pittoresques paysages. La satire est faite sans acrimonie, avec gaieté, une belle humeur incessante. Au reste, Maupassant peut connaître les médecins, lui qui est ou secroit toujours malade, qui, malgré ses scepticismes de romancier, mangerait la semelle de ses bottes si un médecin autorisé lui affirmait que c'est utile pour sa santé. Oh! les médecins! ah ! les drogues ! Oui, il les connaît ; mais ils ont pour eux et contre nous notre peur de la m:)rt. Monl-Oriol, pourtant — si on se lassaittrop impressionner, si on ne regardait pas Vichy, Biarritz, Cauterets et autres lieux comme des « déplacements et villégiatures » — serait la fin des villes d'eaux.
Outre les médecins, il est très bien saisi, cet Andermatt, ce banquier juif qui a épousé la fille du marquis de Ravmel, ce trafiqueur pour qui l'univers est une immense affaire, sans compte^* Gontran, ce gommeux qui blague son beaufrère Will et qui fait une affaire aussi en épou-
sant Louise, l'aînée des filles Oriol, parce qu'elle a les terrains autour de la source. Ils ont tous, sauf Brétigny et Christiane, « la tragique agitation de ce siècle d'argent », cette passion du lucre que représentent, avec tant d'âpretê, une façon de grandeur caricaturale, le vieux vigneron Oriol et son fils Colosse ; ils luttent de rouerie paysanne avec le faux paralytique, le père Clovis, avec Anderraatt, avec Contran, avec tout le monde ; ils sont l'argent pas encore affiné. Tous ces acteurs de la comédie humaine, dans une ville d'eaux, grouillent, vivent; oui, ils vivent.
Et de ci de là, des tableautins charmants; ainsi, Christiane au bain, page 79. Ou bien encore, lorsque Paul et Christiane sont assis tous deux^ sur Iherbe rousse, à côté l'un de l'autre, devant le mari et d'autres. « Elle avait envie maintenant, une envie folle, irrésistible, de prendre cette main qui jouait dans l'herbe et de la serrer bien fort pour lui exprimer tout ce qu'on peut dire dans une étreinte. Elle fit glisser la sienne le long de sa robe jusqu'au gazon; puis elle l'y laissa immobile, les doigts ouverts. Alors elle vit l'autre s'en venir, tout doucement, comme une bête amoureuse qui cherche sa compagne. » N'est-ce pas une trouvaille?
Le style en général simple, — manquant, di-
ront les raffinés, « d'écriture artiste », - a, parfois, de ces images, sans compter Tépithète presque toujours exacte, sans recherche, faisant couleur.
La fin est exquise, d'un naturel qui évoque la réalité même. Christiane a accouché ; Brétigny va épouser Charlotte Oriol, et il vient rendre visite à Christiane ; leur fille, le petit être né de leurs baisers, est là. lis conversent banalement, l'amant et la maîtresse d'il y a six mois à peine ; ils n'ont rien à se dire.
Je cite :
« Il s'aperçut que les rideaux du petit lit étaient clos du haut en bas avec les épingles d'or que Christiane portait ordinairement à son corsage. Il s'amusait souvent, autrefois, à les ôter et à les repiquer sur les épaules de sa bien-aimée, ces fines épingles dont la tête était formée d'un croissant de lune. Il comprit ce qu'elle avait voulu et une émotion poignante le saisit, le crispa devant cette barrière de points d'or qui le séparait pour toujours de cet enfant.
« Un cri léger, une plainte frêle s'éleva dans cette prison blanche. Christiane aussitôt balança la nacelle et d'une voix un peu brusque :
« — Je vous demande pardon de vous donner si
peu de temps; mais il faut que je m'occupe de ma fille.
« Il se leva, baisa de nouveau la main qu'elle lui tendait, et, comme il allait sortir :
« — Je fais des vœux pour votre bonheur, ditelle. >
Quoi de plus poignant ? On ressent au cœur comme une angoisse ; et c'est produit sans gesticulation, si on peut s'exprimer ainsi, de phrases rhétoriciennes. On se sépare ainsi ; et c'est ainsi, le train-train de l'existence. Cette fin fait oublier les baisers suivant, dans la poussière, les contourr, de l'ombre démesurée, les baisers montant, lèvres et face poudreuses, jusqu'aux lèvres de Christiane, échappée quelques minutes de la soirée où son mari a invité le maire et le curé. — Celte fin est admirable et hausse, d'un coup subit, une anecdote, un banal adultère jusqu'à un art plus élevé.