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LES FÉUBHES DE PARIS

Gaulois, 8 jqin 1883.

Un matin de juin^ en 1878, nous partîmes joyeux pour Sceaux et Châtenay, joli village tout voisin (J'avais fait campagne pour fêter Voltaire à Châtenay, lieu probable de sa naissance). Un buste, presque vivant, du jeune Arouet était avec nous dans notre compartiment ; de chaque côté arrivait une odeur de printemps, de roses, de verdures mouillées.

Dans l'après-midi, par le chemin à travers blés, entre deux haies de peupliers, on s'en alla en pèlerinage, pour une aubade devant la maison du satirique, à Châtenay. Le soir on dansa à ce bal de Sceaux où Balzac fait s'éprendre d'amour l'orgueilleuse M'"^ de Fontaine. Des lampions tremblotaient dans les feuilles, le ciel était plein d'étoiles.

Tandis que la fête se continuait gracieuse et gaie, pendant qu'on prononçait des discours sur Tarai de M""* du Châtelet, l'écrivain des contes, deux poètes s'échappèrent et s'en vinrent, dans le petit cimetière qui touche à l'église, allumer des lanternes vénitiennes tremblotantes — rouges, blanches, roses, — dans les branchages sombres des buissons de fleurs qui entourent la tombe du chevalier de Florian. Il le méritait, ne fût-ce que pour ce vers si humain :

Le bonheur triste et doux de faire des ingrcats.

Florian, non dédaigné, eut ainsi, ce soir-là, une part minuscule de la gloire de Voltaire, qui aimait Florian, — le protégeait plutôt, car c'est une nuance — et lui donnait un méchant diminutif. Et c'est pourquoi, Tannée suivante, des gens s'intitulèrent « félibres de Paris » et, en octobre, vinrent fêter, dans la jolie petite ville de Sceaux, celui que Voltaire appelait : « Florianet. »

Il a pourtant une note originale, Florianet. Ses romans paraissent fades aujourd'hui, mais il faut se reporter à ceux de M"^ de Scudéry. Les bergers du chevalier sont plus naturels ; ils ne comptent plus fleurette aux bergères sur les bords du Tendre, mais sur les bords du Gardon.

Cependant, tout cela est passé de mode comme les robes à paniers , et la reine Marie-Antoinette disait, avec un peu de raison et un peu d'esprit :

— Quand Je lis M. de Florian, il me semble que je mange de la soupe au lait.

Il fut un cigalier avant l'heure. Mais, né dans le Midi, s'il vécut à Paris, sa pensée fut toujours aux contrées ensoleillées où chante la cigale. Et il fut aussi « félibre « puisque, pour une de ses idylles, il a composé une chanson provençale : La Cansoun d'Eslello.

Fabuliste aimable, conteur attendri, auteur dramatique gracieux, Florian fut un petit poète d'une époque dont les peintres sont Watteau et Boucher. Quelqu'un a écrit, ne songeant qu'à la cour et à Trianon, qu'il faudrait avoir vécu pendant les dernières années qui précédèrent la Révolution, pour sentir le charme de vivre. Florian fut le chantre insouciant de ce temps ; il vécut tranquille chez le duc de Penthièvre, et, s'il fut commandant de la garde nationale de Sceaux, il fut aussi emprisonné à cause d'une correspondance avec un émigré.

Quoiqu'il en soit de Florian, Théodore Aubanel donna son prestige à cette première fête ; il prononça, en sa langue provençale, un superbe dis-

cours : « Ce grand Paris, qui fait tant de bruit, halète, attentif aux chants que lui apportent les quatre vents... »

Plusieurs fois, les félibres ont recommencé la même promenade dans la banlieue parfumée (Sceaux a bien les plus jolis horizons des environs de Paris. Les maisons apparaissent, d'ici, de là, perdues dans la verdure). Ils ont vu là des occasions de renouveler les parties de « bastidon » provençales ; et ils n'en ont pas raté une.

En 1884, Misti'al vint à Sceaux « boire du lait »; le poète fit justice, en son parler éloquent, de certains reproches de séparatisme. « C'est dans la langue provençale que le conscrit des bords du Rhône, que le tambour d'Arcole jette son dernier cri sur le champ de bataille. » Et il célébra le pays de France, la grande Patrie.

Hier, nouvelle assemblée des Méridionaux, cette fois sous la présidence de M. Vasile Alecsandri, ambassadeur de la Roumanie et son premier poète. Félibres, cigaliers, sartaniers, couronnaient le buste de Florian ; ils ont visité le domaine de Chateaubriand, la maison de Voltaire; le soir, après le banquet, dans le parc illuminé, bal, retraite aux flambeaux, farandoles. — D'heure en heure, des trains retournent à Pari?. Les vieilles

chansons provençales, aux refrains, sont reprises en chœur. Cliacun emporte des brassées de fleurs; on s'en va dans un parfum d'œillets, de syringas, de roses, de lilas.

Et, l'an qui vient, ce sera tout pareil ; c'est bien monotone.

Le « Félibrige » qu'est-ce que cela veut dire ?

Les uns tirent le mot du grec, les autres de rhébreu ; le plus probable est qu'avant cette seconde moitié de siècle il ne signifiait rien du tout. — Quand Mistral, Roumanille, Aubanel, Anselme Mathieu et d'autres voulurent donner un nom à la renaissance de la langue d'oc, ils se réunirent sous une tonnelle de village, au bord du Rhône. Comme ils discutaient, de l'autre côté du fleuve, dans les flammes rouges du soleil s'écroulant, une femme marchait, droite et svelte comme une déesse grecque, portant sur sa tête un fagot de branchages. Elle chantait, en rentrant à la ville, le long du fleuve. Ses paroles, en passant sur le Rhône vers l'autre rive, étaient entraînées par le vent. Des syllabes arrivaient toutefois par intervalles, sons incompréhensibles du refrain : Félibrcs. Cela devint leur nom.

Ils ont fait parler d'eux, ces poètes-paysans.

Leur talent les a élus titulaire? de quatre maintenances : Provence, Catalogne, Aquitaine, Languedoc; et ils publient un almanach. Un jeune homme enthousiaste et distingué leur a donné un organe officiel : la Revue félibj'éenne. Mistral est dieu, Paul Mari éton est son prophète. Il consacre un quart de son existence (le reste à quoi donc?) à célébrer un tas de rimeurs secondaires. Il faut mettre à part deux maîtres : Mistral, Aubanel.

Mistral est, en vérité, un très grand artiste, et il le serait dans tous les pays ; il a conscience, au reste, de sa valeur et de sa gloire lui qui, dans une causerie faite au Cercle artistique de Marseille, le 25 novembre 1882, désignait ainsi les provinces dont il est le chef littéraire : l'imperi dou souleù. Empereur du soleil, soit; -^ à Montmartre, on l'appelle « le garde champêtre. »

Aubanel est le premier des félibres avignonnais. Souvent de gais compagnons, Pierre et Antoine Grivoias, peintres des chrysanthèmes frilôux) des œillets rouges, des roses mousseuses, des grands lis, — Mathieu, Roumanille, Gras; se réunissent avec lui dans l'île de la Barthelasse, pour boire, chjinter dés vers. On aperçoit en face le Ventoux, dont le soleil rose les cimes; aux

pieds des convives, le fleuve roule ses eaux rapides, la nuit s'étend : « Du gothique Avignon, tourelles et tourillons font des dentelles dans les étoiles. »

Félix gras a composé deux poèmes, deux « gestes » : Li Carbonié, Toloza.

C'est remarquable d'achever de pareils travaux. Républicain, il a lâché la politique depuis qu'il a vu qu'elle ne lui rapportait guère. Il a l'air d'un roi maure; mais il est juge de paix.

Anselme Mathieu, c'est une cigale, un lézard qui se chauffe au soleil. Pauvre comme Job, charmant, il possède à Châteauneuf, des vignes qu'il cultive; il aime la beauté des femmes, la lumière, il s'abandonne sans souci à la joie de vivre.

C'est le type du troubadour;

Êonaparte-Wj'se est né à Waterford» en Ir* landej de sir Thomas Wyse, ambassadeur de Grèce et de la princesse Lœtitia, fille de Lucien Bonaparte, le frère de Napoléon. Il a apporté au félibrige son imagination cosmopolite ; c'est lui qui a inventé la cérémonie de la coupe, les phrases sacramentelles commençant et terminant les ban-

quels, enfin le côté <' pontifical. » William Bonaparte-Wyse est prince ; ça ne l'empêche pas d'être bohème.

Roumanille, libraire à Avignon, est le plus ancien des félibres. En 1847, il publiait ses premières poésies : Li Margarideto. De jeunes et vaillants gàrs l'ont suivi. Mais il est surtout original dans ses contes,

Auguste Fourès, de Castelnaudary, toujours habillé de noir (il porte le deuil de ses aïeux albigeois ; il insulte chaque jour Simon de Montfort), est, avec Xavier de Ricard, pour le fédéralisme ; il demande rindépendance du Languedoc. De loin en loin, dans ses vers, on peut rencontrer une image pittoresque; ainsi la silhouette d'une semeuse de maïs, belle-fille au cou poussiéreux, aux pieds nus, qui pense à la récolle, « l'œil vif comme une étoile et les deux mains plantées sur les hanches. »

L'abbé Joseph Roux, un curé de campagne, en Limousin, une sorte de géant, a dans son œuvre des pages remarquables. Quelqu'un qui passait par la Corrèze entendit parler d'un prêtre qui composait des chansons patoises ; il fut tout sur-

LES POETES- DU SoLEIL Cl

pris de rencontrer, dans un petit presbytère, un grand poète ; et, à son arrivée à Paris, il trouvait chez lui onze kilos de manuscrits envoyés par Tabbé. « Germe obscur, reste sous terre. Pourquoi vouloir éclore et fleurir ? Tu rêves de soleil, de brise, de rosée ? Hélas ! le soleil brûle, la brise tourmente, la rosée accable et souille. Au grand jour, le trouble t'attend, non la paix ; la douleur, non la joie ; et, si quelque gloire t'est promise, elle sera vaine et courte... Reste sous terre, germe obscur. » Cela n'est point sans grandeur. Avec Schopenhauer se rencontre un curé de campagne, qui souffre à pousser des cris.

Roumieux, c'est le boute-en-train delà bande ; les jours de fête, à Beaucaire, il endosse un costume bizarre de consul d'Espagne ; c'est le bouffon, c'est le « fumiste » qui se rencontre dans tous les group( s littéraires; il est adoré d'une foule de portefaix, car il a raconté l'histoire des farces de Tua d'eux, Jarjaille, pour entrer au paradis. Il a été l'ami connu d'une félibresse, dont tous les poètes méridionaux ont chanté la pureté. Roumieux, d'ailleurs, répète volontiers : « Se louùmi bastarfasien la farandole, farié lou tour d'Avignoun, — Si tous mes bâtards faisaient la farandole, elle ferait le tour d'Avignon. »

62 LE ETEFILE

Ce sont là les grands hommes du félibrige, à part trois ou quatre oubliés, Charles de Tourtoulon, un des plus acharnés défenseurs de l'idée latine {qu'es aco ?) ; Prosper Marius, dont le pittoresque livre de vers, Ronces et Gratie-culs, est magnifiquement illustre par une douzaine de maîtres peintres parisiens ; M. de Berluc-Pérussis, qui ressuscite la tradition des gentilshommes érudits. — Ils sont fort tranquilles, chacun, dans le coin de sa province, et le public les ignorerait complètement s'il n'y avait pas les félibres de Paris. Ah ! ils font du bruit, ceux-là I Dans les villages exquis des environs, sur le boulevard même, ils se promènent, battant le tambourin, jouant du fifre.

Leur président, Paul Arène, est pourtant bien paisible ; mais les autres font du bruit pour son compte.

Arène ?

Vous le connaissez bien ! C'est le narrateur menu qui cisèle la prose, comme Benvenuto Cellini un pommeau d'épée. Maigre, anguleux, petit, sec, la barbe en pointe, les yeux malicieux et fins, c'est Jean des Figues lui-même. Son père et sa mère, s'en allant à leur champ, à l'aube, emmenaient toujours avec eux le gamin, sur leur âne Elan-

quet. Dans la campagne, pas un seul arbuste. Après midi, à l'heure de la sieste, on se reposait à l'ombre de l'âne ; le père et la mère à l'ombre du ventre, Jean des Figues, à l'ombre de l'oreille droite. Une fois, songeant à l'âme universelle, ràne, qui sommeillait aussi, remua son oreille droite. L'enfant, exposé au soleil, en reçut un rayon dans le cerveau. Et c'est ainsi que Paul Arène devint poète.

Pourtant de l'autre côté de la quarantaine, — il n'a pas écrit beaucoup, beaucoup ; mais c'est ravissant, d'une clarté attique, d'une émotion discrète, d'un style sobre et plaisant, d'un dilettantisme ingénu, c'est plein d'enjouement subtil, de grâce narquoise.

Ce poète, venu de Canteperdrix (Sisteron), adore Montmartre ; il s'y égare souvent jusqu'au coucher des étoiles, des vraies. Il y a d'ailleurs habité, rue Véron, dans une maison d'artistes. — Là, sur le même palier, demeurait un desqnateur de petites femmes mignardes et de pierrots macabres ; ils voisinaient ; le poète prêtait au peintre (c'est Willette) quelques ustensiles pour son ménage. La première semaine, ils eurent une discussion très violente sur Grévin que le débutant niait avec une conviction très comique, .\ussi bien Jean des Figues vite y coupa court :

« — Avant de discuter davantage, mon cher... tâchez de me rendre mon petit balai ! »

Quant aux autres, pourquoi les nommer ? Ce sont de braves garçons qui se croient atteints d'un coup de soleil ; c'est l'excuse de leur enthousiasme, de leur exubérance. Ils jouent aux députés, comme le disait, avec son esprit, Paul Mariéton, le prophète, l'apôtre. Ils se réunissent, plusieurs fois par mois, au café Voltaire ; ils ont des vice-présidents, des trésoriers, des secrétaires ; ils nomment des commissions, des sous-commissions; ils discutent avec un « assent » terrible et des gestes encombrants qui battent l'air comme des ailes de moulin, pour savoir s'il faut répondre ou non à un article. La proposition est mise aux voix, et à la tin, on ne décide rien, ce qui est bien méridional. Ils se fatiguent, ils prennent de la peine; oui, mais il y a une fête de Sceaux, tous les étés, et ils sont quelque chose une fois par an.

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