LES ECOLIERS LIMOUSINS
On a beaucoup parlé encore, ces temps derniers, d'une école qui s'intitule « décadente ». Sans doute ce petit cénacle ne méritait guère un tel tapage ; mais le bruit littéraire qu'ont su faire naître pour ou contre eux ces adroits jeunes gens prouve qu'à Paris on est tout aussi baguenaudier qu'en un village; un monsieur qui se promènerait, de la Madeleine à la Bastille, vêtu d'un habit à l'envers aurait un certain succès. Par un procédé similaire, poètes et prosateurs décadents ont recueilli une centaine d'articles au moins dans les meilleurs journaux, en assemblant des mots, des mots, des mots, sans se soucier jamais
du sens, et un donnant ce galimatias pour le style suprême.
La chronique s'est inquiétée d'eux, peut-être parce qu'en ces derniers douze mois, si les maîtres se sont encore manifestés, aucun nom nouveau n'a surgi. Pourtant, il y a eu un bel effort, et la quantité de revues éphémères que les bibliophiles peuvent collectionner depuis quelque temps en est la preuve. Dans ces publicationa fugitives se dépense, d'ailleurs, une certaine somme de talent et de vanilé ; le penseur peut y écouter parfois ce que dira demain.
Quel est le caractère de ces plus ou moins adolescents ? Il serait curieux de faire le catalogue anecdotique de leurs lieux de rendez-vous, de leurs gazettes vaguement hebdomadaires ou mensuelles; on les verrait aussi bien là que dans leurs brasseries, et ce serait moins répugnant. Sans entrer dans ce détail, je m'occuperai de leur esthttique, puisque aussi bien l'un d'eux a publié une sorte de manifeste : le Symbolisme. Je connaissais déjà le mot pour l'avoir lu, il y a plus d'un an, dans un périodique hollandais, sous la signature de M. Maurice Barres : « Revêtir une idée tragique d'une forme symbolique, telle sera, je pense, la prétention des nouveaux venus.
Jusqu'alors ils purent négliger de parfaire quelque chef-d'œuvre ; c'est assez la coutume des jeunes gens de différer cette formalité. » Le fameux vocable y est, au septième mot, sans compter une pointe de satire assez fine.
Et, en vérité, c'est bien là que le bât les blesse, Qon qu'ils soient bâtés, on ne psut le moins du monde les prendre pour des ânes, malgré leur conviction de porter des reliques. Ils prétendent révolutionner Ig, littérature, et ils oublient seulement d'écrire un livre de long souffle, une pièce de théâtre, même en un acte. Néanmoins, un des plus talenteux de ia bande, a élucidé la conception du roman symbolique, lequel, à ce qu'il paraît, doit être polymorphe. Je cite : « Tantôt de mythiques phantasmes évoqués, depuis l'antique Démogorgôn jusques à Bélial, depuis les Kabires jusques aux Nigromans, apparaissent fastueuseraent atournés sur le roc de Caliban ou par la forêt de Titania, aux modes mixolydiens des barbitons et des oclocordes. » Je ne me moque pas ; j'ai reproduit très exactement la manière de composer un roman symbolique ou charentonesque.
Les décadents sont des écoliers limousins, voilà tout. Et je leur consacre une rapide étude afin
d'en finir et de leur coller cette étiquette dans le dos. Elle leur restera ; maître François Rabelais, dont pourtant ils osent se revendiquer, l'a écrite à leur intention.
« Pour suivre l'exacte filiation de la nouvelle école, il faut remonter jusques à certains poèmes d'Alfred de Vigny, jusques à Shakspeare, jusques aux mystiques, plus loin encore. » — Non, pas si loin ; on peut s'arrêter au sixième chapitre de l'histoire de Pantagruel où R^tbelais, avec sa verve amusante, narre comment son héros « rencontra un Liraosin qui contrefaisoit le langaige françoys ».
Pantagruel, se promenant après souper avec ses compagnons, demande à un écolier qui le salue d'où il vient. Vous connaissez la réponse : « De l'aime, inclyte et célèbre académie que l'on vocite Lutèce. » Pantagruel s'étonne ; il ne comprend goutte. Après qu'un compagnon lui eût expliqué : « Tu viens donc de Paris ? Et à quoi passez-vous le temps ? »
L'écolier réplique : « Nous transfretons la Sequane au dilucule et crépuscule, nous déambulons par les compites et quadriviers de l'urbe, nous despumons la verbocination latiale... » Le discours continue ; tel un sonnet de M. Mallarmé qui méprise toute ponctuation :
Les deux quatrains suffisent.
M'introduire dans ton histoire C'est en héros effarouché S'il a du talon nu touché Quelque gazon de territoire
A des glaciers attentatoire Je ne sais le naïf péché Que tu nauras pas empêché.
De rire très haut sa victoire
Telle encore une prose copiée, au hasard, dans une revue décadente : la Vogue. « Oui, théosophes hydrocéphales, comme douces volatiles du peuple, tous groupes quelconques de phénomènes sans garantie du gouvernement d'au delà, redevenus des êtres atteints d'incurie, broutez-moi, au jour le jour, de saisons eu saisons, ces Deltas sans sphinx, dont les angles égalent quand même deux droits. i> Pantagruel, lui, loin de s'émerveiller, empoigna par la peau du cou le précurseur des écrivains symboliques, qui, rossé, se mit à geindre en cris naturels.
Rabelais, dont je le répète, s'autorisent les décadenticulets, en comptant trop sur l'ignorance de leurs contemporains, termine sa parabole par cette conclusion : « Il faut éviter les mots inusités en pareille diligence que les patrons de na-
vire évitent les rochers de mer. » Ohé ! les écoliers limousins ! Vous avez un écriteau pendu à vos derrières.
Oui, ils n'ont rien inventé ces novateurs sycophantes ; leur littérature grotesque n'a pas même su être originale. Rabelais s'en est gaussé il y a trois siècles. — Quand il prétendit apporter une formule inédite, Victor Hugo tira de son cerveau génial ce drame arimirable de jeunesse et de puissance : Hernani. Deux des plus habiles décadents, qui, lorsqu'ils voudront renoncer à leurs procédés excentriques, prendront, s'ils travaillent et s'adonnent à une œuvre sérieuse, place au rang de bons artistes, se sont unis pour composer un minuscule recueil de nouvelles qu'on pourrait appeler : les Précieuses ridicules. Qui donc a prétendu que le ridicule tue? Aujourd'hui, c'est une réclame. — Une douzaine de pasticheurs font, par leur verbe incompréhensible, retourner les gens sur leur passage ; en cette habileté , tout leur esprit.
Ils se rattachent peu ou prou à quelques rares écrivaints, à M. Huysmans, dont les recherches de forme et les trouvailles arrivent parfois à un infini prestige, àM. Villiers de l'Isle-Adam, con-
teur d'histoires souveraines où l'ironie altière des idées s'exprime en une magique éloquence de phrases, à M. Paul Verlaine, dont les chansons anciennes ont dés grâces élégantes et attendries, à M. Barbey d'Aurevilly, que tout artiste peut saluer, comme jadis un chevalier le seigneur suzerain. Mais, plus encore que ces patrons, leurs dieux sont Edgar Poë, Tristan Corbière, Arthur Rimbaud et, plus que tous M. Stéphane Mallarmé. Quant à eux, sans se soucier davantage d'achever quelque entreprise, ils se contentent de s'en juger capables.
S'il est un fort parmi eux, qu'il profite de leur espèce de célébrité pour composer un vrai livre, le produire en pleine lumière.
Mais leur caractère, c'est l'orgueil sans base, l'outrecuidance, Tinoriginalité, le rienisme. Plus de bruit que de besogne, ce semble être leur devise. Leurs principales revues, celles o-ù ils font plus ou moins franchement déclaration de principes, où ils exposent leurs doctrines, où ils s'expriment en maîtres de la pensée, avant d'être de parfaits ouvriers, se nomment : la Minerve, la Revue indépendante, la Revue ivagnérienne, la Vogue, le décadent, la Pléiade, le Scapin. Plusieurs de ces feuilles ont déjà disparu. Que de forces mal em-
ploj'ées ! Qae de talent égaré ! A parcourir leurs dissertations confuses, on pourrait trouver à glaner, parmi le fumier, deux ou trois perles ; mais, au nombre de ces jeunes gens, jusqu'à aujourd'hui, pas un mâle, pas un créateur. Pour les faire connaître, il faut être un explorateur hardi, les tirer des nimbes littéraires.
Quand donc ces fœtus seront-ils des hommes ? Jamais, c'est quasi sûr, s'ils continuent, comme ils l'affirment le plus souvent possible, à dédaigner l'observation de la vie pour être tout entiers à la clownerie des rélhoriques. — La vie, en effet, rénove éternellement tous les arts comme toutes les littératures; c'est la grande génératrice. L'écDle décadente, une pourriture de l'école parnassienne ; rien de plus. « Tantôt de mythiques phantasmes évoqués, depuis l'antique Démogorgôm jusques à Bélial, depuis les Kabires jusques aux Nigromans, apparaissent fastueusement atournés sur le roc de Caliban ou par la forêt de Titania aux modes mixolydiens des barbitons et des octocordes » ; théorie du roman symbolique ou charentonesque. Ohé ! les écoliers limousins ! vous avez votre épithaphe.