PETITES REVUES
b novembre 188b.
Il ne s'agit point, car l'hiver est arrivé avec un manteau de brouillard, des pièces de fin d'année où des boulevardiers de la bonne marque montrent parfois leur esprit facile, et des troupeaux de filles blondes, rousses, brunes, châtaines leurs jambes également faciles, qu'elles ne demandent qu'à croiser autour du cou des spectateurs, et même des spectatrices. Tous les amours sont dans la nature. Notre sujet — s'il est aussi relevé que les jupes des. « porte-maillots », mais dans autre sens — est moins futile ; il s'agit de publications graves ou qui voudraient le paraître.
Mardi, jour des Morts, a paru le premier numéro de la Bévue indépendante. Il faut croire que
le directeur, M. Edouard Dujardin, n'est pas superstitieux ; c'est l'école de Moiitrouge, qui, lorsqu'il était patron du théâtre de l'Athénée, aimait donner ses représentations inédites un treize et, autant que possible, un vendredi.
Hélas ! combien sont défuntes de ces feuilles plus ou moins périodiques 1 — Où sont les revues d'anian ?
Que de cadavres ! Ils me rappellent Tinsouciante vingtième année, où — sauf un qui dure encore : les Hommes d'aiiJQvrd''hui — je créai d'éphémères journaux pour y dire nos amours et nos haines artistiques, les espérances d'un millier de jeunes gens dont vingt, au plus, sont debout dans la mêlée parisienne. Goudeau, notre aîné, qui nous devança de plusieurs années, mais inconnu, sur les champs de bataille du quartier Latin ; — Deschaumes, Livet, Mermeix, les bons gazetiers ; — Harry Alis ; — Lebargy, qui est en train de prendre la succession de Delaunay, Paul Mounet, merveilleux tragédien, Galipaux, très fin, très alerte comique, Décory, qui, en ce moment, court l'Amérique à côté de Sarah Bernhardt comme second premier rôle ; — Laguerre député du Vaucluse, Pichon, député de la Seine ; — les docteurs Chevassus, Monin, Bougier, sa-
vants médecins, très recherchés ; — Grenet-Dancourt ou « Trois Femmes pour un mari » ; — Gayda, charmant et doux poète ; — Gaston Lèbre, Paul Vivien, Adrien Lefort, avocats d'esprit : tels sont — les oubliés me pardonnent ! — ceux qui restent sept ans après.
Voilà les vainqueurs (?) dans une génération. De la précédente, de nos anciens de dix ans, ils ne sont aujourd'hui plus que trois, des forts, il est vrai : Maupassant, Bourget, Richenin. Et les autres, que sont-ils devenus? Retirés en province, partis à l'étranger, perdus parmi la foule.
Ce sont, peut-être, les plus heureux.
Mais j'oublie mon sujet et, de peur de prendre encore en chemin d'autres sentiers, j'y vais tout droit. Ah ! le livre curieux à écrire, l'histoire des petits journaux, des petites revues, depuis la guerre (1870, la guerre, c'est pour beaucoup, car on vit si vite, la grande date ; avant, c'est l'histoire ancienne ; Hugo y est contemporain de Shakspeare et d'Homère). Certes quel joli dénombrement ! Et, s'il était exact, plein de détails sur nature, pittoresquement documenté, ce bouquin aurait place dans la bibliothèque de tous les lettrés.
Je laisse à un autre ce travail sur « les petits
journaux, les petites revues » ; je me contente de donner quelques noies, en arrivant toutde suite à un des plus r(5cents décès : la Minerve. M. Buet, dont les neiges d'antan commencent à blanchir les cheveux, en était le créateur, — a Minerve, » plus familièrement « Sophie », mourut, au bout de six mois, avant terme. Elle n'avait pas un but très net ; elle groupait des jeunes hommes et aussi des mondains habitués des salons. Les talents les plus disparates y adoraient spécialement M. Barbey d'Aurevilly ; c'était le saint de cette paroisse. — (Soit dit en passant, les prétendus novateurs d'à présent, n'ont pas, pour la plupart, l'excuse de la jeunesse.)
Défunte aussi, en avril 1885, la première Revue Indépendante, qui fut, on dit, la seule à payer ses rédacteurs I Les frais en étaient supportés par un jeune politicien. Elle se targuait d'être socialiste avec M. Guesde, je crois, naturaliste avec M. Méténier. qui y fit des études d'argot, et décadente avec tous. M. Stéphane Mallarmé s'acquit les plus • merveilleux succès (Prose pour des Esseinles. Janvier 1885) :
L'enfaut abdiqué son extase Et docte déjà par chemins Elle dit le mot : Anastase I Né pour d'éternels parchemins,
Avaut qu'un sépulcre ne rie Sous aucun climat, son aïeul, De porter ce nom : Pulchérie !
Caché par le trop grand glaïeul.
Si le fond fut toujours bien folâtre, les détails restaient singulièrement dignes. On y conspuait toute morale, et la prosodie; mais on y parlait avec la plus exquise politesse de M. Gamahut. M. Emile Hennequin y publia de remarquables études analytiques.
C'est cette JReviie indépendante qui vient de renaître de ses cendres, en déclarant, cette fois qu'elle entend rester absolument étrangère à toutes les agitations décadentes. » Ma foi, elle promet; elle tient même. La chronique parisienne est de M. Fourcaud, la chronique d'art de Huysmans, qui commence là un roman nouveau : En rade. On y trouve encore, après une étrange fantaisie de Barbey d'Aurevilly, une nouvelle de Bourget : le Fantôme. Voilà certes plus de littérature que certains journaux quotidiens n'en donnent en des semaines, des semaines.
Le dernier numéro de la Revue contemporaine, depuis un an très intermittente, est du mois de mai. Là se réunit à peu près le même monde ; mais, en plus, il y a un élément de solennité pro-
testante. C'est une revue cubique ; l'étude des idées y est poussée loin, avec un souci scientifique du petit ^détail, des bibliographies minutieuses. Le rédacteur en chef fut longtemps M. Edouard Rod, aujourd'hui titulaire d'une chaire de littérature à la Faculté des lettres de Genève, M. Rod, esprit renseigné, un peu timide, assez heureux de vivre, sitôt sorti de ses théories, épris !de musique, et d'un talent indéniable, encore qu'il prête à la raillerie. La. Revue coiitemporaine, dirigée par M. Remacle, va très fort — si toutefois elle va encore — du côté du russe, de l'anglais, de l'allemand.
Enfin, voici la plus extraordinaire : la Revue wagnérienne. Comme l'indique son titre, elle s'est consacrée exclusivement à l'enthousiasme pour Wagner. Mais Wagner pour elle est moins un musicien qu'un poète, un philosophe, un poéticien. Elle estime que Wagner a donné l'œuvre d'art complet qui n'est ni poème ni musique, mais qui, étant tout cela ensemble est le «drame». Un de ses rédacteurs les plus curieux est M. Teodor de Wyzewa qui construit des métaphysiques et les inflige, avec une parfaite autorité, à Tolstoï, à Wagner lui-même, et à tous autres, au nom du wagnérisme.
Ils ont fait d'Odilon Redon, un farceur, de Fantin, de Félicien Rops, — l'aquafortiste prodigieux des voluptés, — les illustrateurs du nouveau cénacle.
Certes, bien d'autres publications encore font du bruit, à ce qu'il me revient, sur la colline de Montmartre ou au quartier latin, — un tout petit bruit qu'entendent seulement les dilettantes de littérature. C'est le chaos, le pays des limbes ; de jeunes esprits, bien intentionnés, cherchent une formule neuve. Pas d'œuvres encore, d'œuvres solides et maîtresses, mais une confusion de théories.
Toute cette genèse, même si elle ne doit aboutir, est intéressante ; et, dans une lettre datée de Marlote, août 1859, Miirger avait raison d'écrire: « Ne pas blaguer les nerveux, les inquiets qui n'acceptent rien de ce qui est fait, qui veulent du jeune, du nouveau à tout prix. ..qui n'aiment que ce qui n'est pas, que ce qui ne peut pas être 1 Saluez-les, au contraire, ces fruits secs sont le fumier qui féconde la terre et qui active et précède régulièrement Téclosion des grandes œuvres et des grandes personnalités. »
M. Bourget, qui est très habile, a grand soin de se maintenir parmi ces nouveaux venus, M. Bour-
get que l'un des symbolistes décadents, quintessents pourtraicture ainsi : « 7, rue Monsieur, quartier correct et provincial. Un escalier raide, un timbre qui sonne perçant et irréparable ; et vient vous ouvrir avec un sourire qui a toujours l'air de faire ses malles. »
Ce sourire qui vient vous ouvrir et qui fait ses malles, voilà un motif de dessin pour M. Odilon Redon. Vrai, il y a bien du comique dans ces petites revues, dans ces petits journaux où d'aucuns, parmi les rédacteurs, sont banals ^à pleurer sous le « chatoyant chantourné delà forme », Ponsards à rebours, Prudhommes à Pathmos ! Mais, quand même, lour effort artistique, indéniable, mérite d'être suivi ; et si je m'occupe de leurs plus importantes gazettes, la semaine des morts, le hasard seul est ironique.